ÉTUDE CLINIQUE DE LA NÉVRITE LÉPREUSE
Des divers types de la névrite. — Son mode de début. — Son évolution
Son début est presque toujours insidieux et le premier indice qui la fait découvrir est habituellement dû à une circonstance fortuite. Tel malade, par exemple, s’aperçoit, un jour, qu’une région de sa peau est insensible à la piqûre, tel autre remarque des ampoules consécutives à des brûlures qu’il n’a pas ressenties.
Mais la première atteinte de la névrite, comme ses recrudescences successives au cours de l’évolution, peut s’accompagner de phénomènes révélateurs : une hyperesthésie de la plante des pieds qui confine le sujet au lit, ou bien un trouble trophique, un mal perforant, par exemple.
La névrite qui n’est pas larvée s’annonce presque toujours par une crise douloureuse occupant le domaine du nerf lésé. Elle siège le plus habituellement sur le cubital. En voici quelques cas :
Un homme atteint de lèpre maculo-anesthésique, sujet depuis quelques années à des accès de douleurs lancinantes dans les membres supérieurs, ressent tout à coup une souffrance atroce ayant son maximum au niveau de la région épitrochléenne et irradiant jusque dans le petit doigt. Cette douleur qui empêchait le sommeil se prolongea pendant deux mois et s’accompagnait de bouffissure de l’avant-bras et de la main. Quand la crise prit bn, l’auriculaire était rétracté en crochet, puis successivement les autres doigts s’incurvèrent (obs. 28).
Chez une femme atteinte de lèpre mixte, l’administration d’un gramme d’iodure de potassium, trois jours consécutifs, paraît avoir déclanché un accès de névrite aiguë. Le 11 octobre, le soir même du jour où la première dose d’iodure a été prise, la malade souffre de la gorge, se sent mal à l’aise et frissonne ; dans la nuit, elle éprouve une douleur assez vive dans la région épitrochléenne gauche. La souffrance est continue, exacerbée par les mouvements ; mais elle est néanmoins supportable. Elle irradie dans la main et les doigts, l’auriculaire en particulier. Le lendemain, la malade peut se servir de son bras gauche pour faire sa toilette, mais dans la journée les souffrances s’accroissent et le surlendemain, elles atteignent leur apogée. Tout mouvement arrache des cris ; les douleurs surviennent par accès coupés d’accalmies au cours desquelles le membre est engourdi et semble, suivant l’expression de la malade, être aussi pesant qu’une masse de plomb. Le douzième jour, la crise commence à s’apaiser et, le seizième jour, elle est presque terminée. Le bras reste seulement endolori ; on peut alors procéder à la palpation du cubital. La pression la plus légère sur le trajet du tronc nerveux au-dessus de l’épitrochlée et dans la gouttière olécranienne provoque les plus vives douleurs dans le territoire de distribution du nerf (obs. 47).
(1) J. Jadassohn, Lepra, Handbuch der pathogenen Mikroorganisrnen de W. Kolle et A. Wasserman, t. V, 1913.
Une jeune femme, à l’occasion d’un accouchement normal à terme, ressent dans le membre supérieur droit de violentes douleurs de névrite cubitale qui cèdent après le retour de couches (obs. 92). Une poussée de névrite analogue survint à roccassion de deux autres accouchements.
Au lieu d’être cantonnée sur un seul tronc nerveux, la névrite douloureuse peut s’étendre à un plus ou moins grand nombre de nerfs.
Une dame, atteinte d’une forme maculo-anesthésique stationnaire depuis plusieurs années (obs. 114), se plaint de douleurs pongitives à recrudescences nocturnes, siégeant à la face où elles n’occupent pas un territoire nerveux déterminé. Dès l’apparition des premiers symptômes douloureux, une infiltration blanche, dermo-hypodermique, de consistance mollasse, bien différente de celle de l’œdème dont elle ne donne pas le godet à la pression du doigt, bouffit et déforme les traits. Elle prédomine dans les deux tiers supérieurs de la face ; néanmoins les paupières ne sont pas démesurément gonflées comme dans l’œdème brightique. La palpation éveille une douleur vive au point d’émergence des nerfs sus et sous-orbitaires dont le volume et la forme ne paraissent pas modifiés. L’hyperesthésie s’étendit à la muqueuse buccale et la malade ne pouvait pas se brosser les dents et les gencives des arcades supérieure et inférieure sans éprouver de vives souffrances.
La douleur, tout en persistant à la face, n’a pas tardé à s’étendre aux membres supérieurs. Il semble alors à la malade que ses doigts, ses mains, ses poignets, ses avantbras jusque vers le pli du coude sont enserrés dans une paire de gantelets trop étroits. A ces territoires hyperesthésiés est superposée une bouffissure blanche, à siège dermohypodermique, en tout semblable à celle qui existe à la face ; c’est au pourtour des poignets qu’elle atteint son maximum, à ce niveau un pli de peau n’a pas moins de 15 à 20 millimètres d’épaisseur. Toute la région tuméfiée est en état d'hyperesthésie. Une pression légère sur le nerf cubital gauche, qui paraît normal à la palpation, est fort douloureuse. Un mois après, le masque est inerte ( faciès antonin), l’occlusion des paupières imparfaite, la bouche déviée et entr’ ouverte, la parole peu distincte. La bouffissure de la face et l’hyperesthésie au point d’émergence des nerfs sus et sous-orbitaires subsistent. Les gencives et les dents sont toujours douloureuses au contact de la brosse. La tuméfaction des membres supérieurs remonte encore jusqu’au voisinage de l’articulation des coudes. La malade ne peut plus se servir de ses mains. Cette incapacité tient non seulement à l’hyperesthésie et à la gêne des mouvements causée par le gonflement de la peau, mais aussi et surtout à l’impotence des muscles. Les doigts ne peuvent plus s’écarter les uns des autres, ni se fléchir, le mouvement d’opposition du pouce et du petit doigt n’existe plus qu’à l’état d’ébauche. L’amyotrophie de l’éminence hypothénar est nettement appréciable sur l’une des mains. En résumé : poussée névritique siégeant à la face et aux membres supérieurs depuis leurs extrémités libres jusqu’à la hauteur des coudes se traduisant par de l’hyperesthésie à la pression des troncs nerveux, et des crises douloureuses spontanées, par des troubles moteurs, de la diplégie faciale et de l’atrophie des petits muscles de la main, enfin par des troubles trophiques tels que la bouffissure pâle dans les territoires commandés par la névrite.
Un accès de névrite aiguë peut être masqué par des localisations multiples qui accaparent l’attention, de sorte que l’atteinte des nerfs n’est reconnue que tardivement. Un jeune métis avait eu autrefois des poussées de tubercules ulcérés dont les cicatrices étaient bien apparentes, mais il ne présentait plus que des accidents tropho-neurotiques (taches achromiques, maux perforants multiples, griffe cubitale de la main droite, abolition presque complète des réflexes patellaires sans amyotrophie apparente des membres inférieurs). La maladie évoluait d’une façon torpide, quand soudain se déclanche une poussée suraiguë. Elle débute par une éruption de tubercules en nappe qui gonflent démesurément le scrotum et par une orchite bilatérale, puis survient une iritis double, de la rhinite et des épistaxis avec présence de bacilles de Hansen dans les sécrétions nasales. Dissimulée, noyée, pour ainsi dire, dans ce cortège de symptômes d’une violence extrême, la névrite ne se traduisait que par des douleurs vagues occupant la face et les quatre membres. Leur signification fut
ÉTUDE ANATOMO-CLINIQUE
d’abord méconnue et je les attribuai à un pseudo-rhumatisme lié à l’infection lépreuse. L’orage passé, la névrite devint évidente par les désastres qu’elle laissa à sa suite. En quelques semaines s’étaient réalisées : une hémiatrophie faciale droite causant une asymétrie choquante ; — une inocclusion des deux yeux par insulhsance des orbiculaires des paupières ; — une griffe cubitale de la main droite, jusqu’alors respectée ; — enfin une impotence des extenseurs des pieds, de sorte que la démarche du malade méritait bien le nom de steppage.