III. — ÉTAT PSYCHIQUE DU LÉPREUX
La façon dont le malade envisage l’avenir et se comporte à l’égard de la population saine varie infiniment suivant sa race, son âge au moment où il a été infecté, son développement intellectuel, ses croyances religieuses, l’intérêt qu’on lui porte, les sentiments
qui déconcerte. 11 n’hésite pas à prendre femme au risque de créer un foyer où la contagion pourra faire des victimes. Peut-être même certains, animés d une sourde rancune, ne verraient pas sans déplaisir les autres affligés de leur infortune, mais je m’empresse d affirmer qu’ils sont rares. Tels d’entre ces malades ne consentent pas à être exclus de 1 humanité, à perdre la condition d’homme libre, alors même qu’on leur offre toutes les conditions de vie matérielle désirables, car le confort ne leur suffit pas. Certains, au contraire, poussent le scrupule jusqu’à s’imposer, sans motifs, les plus dures privations pour ne pas contaminer leurs semblables.
Taciturnes pour la plupart et enclins à une tristesse qui n’est que trop justifiée, les lépreux sont hantés constamment par l’idée de la lèpre, mais ils n’aiment pas qu on en prononce le nom devant eux. Le médecin qui les interroge doit donc user d euphémismes et de circonlocutions. Alors même que le patient est parfaitement lixé sur son sort, et qu il paraît faire preuve du plus grand courage, il ne faut jamais, malgré ses prières et ses ob-
jurgations, lui avouer la trop cruelle vérité. Un malade, qui avait traversé l’Atlantique pour consulter un léprologue, apprit sans ménagement la maladie dont il était atteint ; bien qu’il ne se fît aucune illusion sur le verdict qui serait prononcé, l’impression qu’il éprouva fut telle que, quelques heures après, il avait mis fin à ses jours. Mais, ces actes de désespoir sont infiniment plus rares chez le lépreux que chez le syphilitique.
Le lépreux qui n’est pas traité en paria, en réprouvé, en captif, est très accessible à l’espérance. 11 n’est que juste de reconnaître les efforts inlassables et l’esprit de charité dont font preuve, chaque jour, les ligues philanthropiques et les œuvres confessionnelles pour alléger les souffrances morales et matérielles des lépreux (pages 558-560).
Donner à l’asile qu’on leur destine l’aspect de leur village, les y attirer plutôt par le désir de s’y traiter que par la contrainte, leur procurer des distractions qui chassent momentanément l’idée fixe et obsédante du sort qui les attend, leur fournir les secours de la religion s’ils sont croyants, enfin et surtout les astreindre à travailler dans la mesure de leurs foi’ces sont les meilleurs moyens d’entretenir chez eux un état moral qui rend leur organisme plus apte à résister aux assauts du mal.
Plusieurs formes de psychose, en particulier la lipémanie, ont été imputées à la lèpre ; le sujet appelle de nouvelles recherches.