II. — MOELLE OSSEUSE
Aux cellules adipeuses se substitue un tissu assez ferme de couleur brun rougeâtre. Bordoni-Uffreduzzi a trouvé une telle quantité de bacilles libres dans la moelle des os qu’il utilisa ce tissu pour tenter des cultures (1). Sawtschenko a étudié les altérations ostéo-médullaires qui accompagnent la lèpre mutilante. Apportés par la voie sanguine, les bacilles pénétrent dans les cellules médullaires, y creusent des vacuoles et, par leur multiplication, parviennent à tuer l’élément dont le noyau ne se colore plus. Les bacilles mis en liberté, irritent le tissu qui réagit en produisant des nodules inflammatoires à cellules épithélioïdes. Puis les amas bacillaires passent dans les vaisseaux lymphatiques, les thrombosent et déterminent la formation de pseudo-cellules géantes. Autour des nodules lépreux, l’os est attaqué par les ostéoclastes. Ce processus de résorption peut se poursuivre simultanément dans la cavité médullaire, sous le périoste et dans les canaux de Havers. Sawtschenko a constaté la pénétration des bacilles dans les corpuscules osseux et la destruction des ostéoblastes par ces micro-organismes (2).
Je pense que la douleur vive qu’éprouvent les lépreux au moindre choc sur leurs os, particulièrement pendant les poussées, est la conséquence de cette médullite raréfiante.
Babes a constaté des bacilles dans des myéloplaxes, peut-être aussi dans les hématoblastes. Uhlenhuth et Westphal (3), Riecke, etc., ont aussi reconnu la présence de bacilles de la lèpre dans la moelle osseuse, Doutrelepont et Wolters (4) ont trouvé des cellules lépreuses et de nombreux bacilles dans les corps vertébraux.
A l’autopsie de deux lépreux, j’ai constaté avec Marcel Bloch, Paul Blum et Jean Hutinel une abondance de mégacaryocytes et une présence anormale d’éléments mononucléés peut-être de la série lymphoïde. Les globi, qui étaient nombreux, paraissaient inclus dans les macrophages de la travée conjonctive (5).
Parfois l’ostéite hansénienne, au lieu d’être raréfiante, pourrait être productive, exubérante. Hallopeau et Lebret (6) ont observé dans des lésions d’ostéo-périostite proliférative du crâne des bacilles en grand nombre. Mais j’ai fait remarquer que ce cas n’est pas démonstratif parce qu’à la lèpre étaient associées, chez ce sujet, deux autres infections qui peuvent déterminer des lésions analogues, à savoir : une tuberculose miliaire étendue et une syphilis ancienne.
Contrairement à Mitsuda, je n’ai jamais vu d’exostoses véritables sur les os longs. Delamare (7) insiste sur la fréquence de l’ostéo-périostite dans la lèpre. Dans un cas, il croit pouvoir éliminer la coexistence de la syphilis parce qu’il ne put dépister aucun signe clinique ou sérologique de cette infection et parce que le traitement spécifique se montra tout à fait inelïicace.
(1) Bordoni-Uffreduzzi, Zeitschr. für Hygiene, 1888.
(2) Sawtschenko, Beitràge z. path. Anat. und z. ail. Patli. von Ziegler, Bd IX, 1891 . — Centralbl, f. Bakleriol, Bd V.
(3) Uhlenhuth et Westphal, Zbl. f. Bakteriol., XXIX, p. 233, 1901.
(4) Doutrelepont et Wolters, Arch. /. Dermat., XXXIV, p. 55, 1896.
(5) E. Jeanselme, M. Bloch, P. Blum, J. Hutinel, C.-R. de la IIIe Conf. Internat, de la Lèpre, (Strasbourg, 1923), Paris, 1924.
(6) Hallopeau et Lebret, Ann. de Dermat., Paris, 1903, p. 424.
(7) Delamare, Hyperostoses lépreuses du tibia et du péroné. Bull, de V Acad, de Médecine, Paris, 14 nov. 1922, pp. 247-248. — Delamare et Said Djf.mil, Sur un nouveau cas d’ostéopériostose lépreuse des tibias. Bull, de V Acad, de Méd., 13 mars 1923, pp. 345-346.
En ces derniers temps, l’emploi courant de la radiographie a fait découvrir de nombreuses productions ostéo-périostiques qui, sans cet examen, auraient passé tout à fait inaperçues. De nombreux léprologues considèrent avec raison, ce mode d’investigation comme tout à fait indispensable, parce qu’il permet de dépister des lésions précoces qui, sans son emploi, auraient passé inaperçues. Hudellet et Moreau (1), sur un sujet de 25 ans, deux mois après le début d’une lèpre caractérisée par des infiltrats considérables de la peau de la moitié gauche de la face au niveau desquels la sensibilité est très altérée, par un épaississement du nerf cubital, par un peu de rhinite chronique, ont pu établir l’existence des lésions osseuses très précoces suivantes sur l’une des mains du patient comparée à celle d’un sujet sain : transparence des épiphyses; — dans la substance spongieuse, en particulier dans les troisièmes phalanges, vastes cavités séparées par de minces travées osseuses; — dans le tissu compact des diaphyses des phalanges, longs filaments noirâtres dessinant parfois un lacis à larges mailles indiquant la persistance de la calcification dans certaines travées osseuses ; — présence en certains points de petites plages blanchâtres, ordinairement de forme ovalaire, de 2 à 3 millimètres dans leur plus long diamètre, indiquant que dans ces points la teneur en sels calcaires est peu dense.
Jusqu’à ce jour, jamais la décalcification n’avait été décrite à un stade si précoce,
La présence quasi-constante de bacille de Hansen dans la moelle osseuse des lépreux et les examens radiologiques de Hudellet et Moreau établissent d’une façon indéniable que beaucoup de cas d’ostéite raréfiante, considérés jusqu’à présent comme le résultat de troubles trophiques imputables à la névrite lépreuse, sont en réalité causés par l’action directe des bacilles sur le tissu osseux.