XII. — SANG ET APPAREIL CIRCULATOIRE
Altérations vasculaires. — Les troubles de la circulation observés dans la lèpre sont nombreux. Les uns relèvent de la névrite. Tels sont les désordres vaso-moteurs et la sensation de froid aux extrémités dont se plaignent souvent les neuro-lépreux, sensation qui coïncide souvent avec un abaissement réel de la température centrale et périphérique; aussi ces sensations dysesthésiques s’exagèrent-elles pendant la saison froide. Les autres tiennent à la pullulation des bacilles dans les parois vasculaires.
De nombreuses recherches, entre autres celles de Kôbner, de Muller, de Babes, de Doutrelepont et Wolters, de Gougerot, établissent la présence du bacille de la lèpre dans le sang circulant. Pour que le résultat ne puisse pas être contesté, le sang doit être extrait par aspiration d’une veine assez volumineuse, ponctionnée en un point où la peau qui paraît intacte, afin d’éviter tout mélange du liquide sanguin avec le suc des lépromes. La présence de bacilles dans le sang peut s’observer, même en dehors des poussées aiguës, dans les formes tubéreuses ou mixtes. Sa fréquence augmente sous l’action de l’iodure de potassium et dans les streptococcies qui surviennent au cours de la lèpre. Dans ces cas, le bacille de Hansen peut être considéré comme un « bacille de sortie ». L’existence de la bacillémie dans la forme nerveuse n’est pas rigoureusement démontrée.
Sur des coupes, il est possible de suivre le processus qui aboutit à la bacillémie. Philippson et H. G. Riecke ont signalé la présence de bacilles de la lèpre dans les endothéliums des vaisseaux sanguins. Riecke a pu démontrer la transformation des cellules endothéliales en cellules lépreuses typiques. Celles-ci se détachent de la paroi vasculaire et sont entraînées par le courant sanguin. Ces embolies qui contiennent des bacilles libres ou inclus dans des cellules peuvent se greffer en amont sur les parois vasculaires et créer de nouveaux foyers. La lésion intéresse les trois tuniques, mais presque toujours la moyenne est moins altérée et moins bacillifère que les deux autres. Hansen a montré que dans les lépromes les vaisseaux, gorgés de sang, peuvent n’être pas altérés. H. -P. Lie a signalé des néoformations vasculaires dans des lépromes, dans la cornée par exemple. Par ces caractères, le léprome se différencie du tubercule et du syphilome. Mais les altérations vasculaires dans les néoformations lépreuses sont loin d’être rares. Uhlenhuth et West-
guant des lépromes en période d’accroissement, des bacilles en plus ou moins grand nombre.
Les parois des vaisseaux de calibre peuvent être infiltrées de productions lépreuses. Danielssen et Boeck avaient déjà signalé l’épaississement de grosses veines sous-cutanées. Ils avaient vu la céphalique, la basilique, la saphène, acquérir le diamètre du petit doigt. Il s’était développé, disent-ils, sur la surface externe de ces vaisseaux une quantité si considérable de substance lardacée que leur compression était devenue impossible.
Gluck (de Sarajevo) (1), a montré que l’on peut facilement reconnaître cette phlébite
(1) Léopold Glück. Ueber die Lepra der grôsseren Hautlepra, Ire Conf. Internai, de la Lèpre, Berlin, oct. 1897, Tome 1er, 3e partie, pp. 81-89, 4 fig. en coul.
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nodulaire sur le vivant où elle donne au palper la sensation d’un cordon moniliforme ayant un ou plusieurs centimètres de longueur. La veine disséquée avait l’aspect d’un tube rigide de couleur jaunâtre, dont la lumière était à peine visible et dont la surface était surmontée de nombreux épaississements noueux. Dans les deux examens qui ont été pratiqués par Gluck, l’adventice était infiltrée de petites cellules, si nombreuses en certains points, que la structure de la tunique externe était méconnaissable. Cette infiltration dissociait la couche musculaire et par place se substituait à elle. Les plus grosses lésions portaient sur la membrane interne qui contenait de nombreux foyers de dégénérescence hyaline. Les vasa vasorum de l’adventice et de la tunique moyenne étaient épaissis et de nombreux vaisseaux de nouvelle formation traversaient la tunique interne. Tous les foyers d’infiltrations cellulaires étaient farcis de bacilles isolés ou en amas pénétrant jusque dans l’endothélium et tombant dans la lumière du vaisseau. Les néo-capillaires ne pénétraient pas dans les points de la tunique interne atteints de dégénérescence hyaline. Au niveau de ces parties faiblement colorées, cellules et bacilles étaient fort rares.
Contrairement à l’opinion de Joelsohn (1) pour qui l’infiltration lépreuse des veines progresse toujours de dehors en dedans, Gluck soutient que des colonies bacillaires peuvent se greffer sur l’endothélium des veines et déterminer la prolifération de l’intima. L’endophlébite primitive s’accroîtrait ensuite par l’adjonction de foyers bacillifères développés autour des vasa vasorum. Les points dépourvus de vaisseaux entreraient en métamorphose régressive et subiraient la dégénérescence hyaline.
Sur une coupe qui comprenait à la fois un ganglion épitrochléen, le brachial cutané interne et la veine basilique, j’ai trouvé (2) une infiltration lépromateuse intense de ces divers organes. La tunique interne de la veine était transformée en un véritable léprome en nappe contenant d’innombrables cellules de Virchow bourrées de bacilles. Beaucoup de celles-ci affleuraient la surface interne du vaisseau, qui n’était pas thrombosé, ou étaient situées en plein courant sanguin. Les deux tuniques externes, moins intéressées, contenaient de nombreuses colonies bacillaires.
C. Benda (3) a décrit et représenté un léprome d’une veine sous-cutanée dont la lumière était réduite à l’état de fente.
Lucio et Alvarado, Poncet (de Cluny) ont décrit des épaississements considérables des artères des membres avec diminution et même disparition de la lumière du vaisseau. Campana a noté la présence de petits lépromes dans la tunique moyenne des artères du cœur. J’ai représenté et décrit (4) une artériole de la rate contenant un caillot farci d amas bacillaires (PL XIII, flg. 3).
Dans les parois des vaisseaux sanguins, comme dans le derme cutané ou muqueux, il n’est pas rare de voir des bacilles bien colorés qui n’ont provoqué aucune réaction des tissus, j’en ai noté par exemple dans l’épaisseur de l’aorte ; peut-être ces bacilles sont-ils apportés par les vasa vasorum. Après être restés en sommeil durant un temps plus ou moins long, ils peuvent entrer en activité dans la suite lorsque des circonstances favorables permettent leur multiplication.
Modifications sanguines. — Les recherches que j’ai entreprises en 1897, avec le regretté H. Dominici, sur la formule sanguine dans la lèpre, sont peut-être le premier essai d’études hématologiques systématisées faites aux différentes phases de cette infection. Elles n’ont porté que sur 8 sujets.
(1 ) Joelshon. Ueber die Erkrankung des Gefiissystems beider Lepra. Inaug. Dissert., Dorpat, 1893.
(2) E. Jeanselme. Des localisations du bacille de la lèpre dans les divers organes. La Presse médicale, Paris, 15 déc. 1900, p. 391.
(3) C. Benda, Handb. d. speziel. pathog. Anal. u. Histol. a. Henke u. Lubarscii, t. II, p. 887, fig. 26, en coul.
(4) E. Jeanselme. Cours de Dermat. e.rotiq., Paris, 1904, p. 82, voir la fig. 49 en couleur.
« Chez un premier sujet, au cours d’une poussée de tubercules lépreux accompagnée d’un état fébrile continu, nous avons pratiqué huit examens dans l’espace de onze jours.
Pendant ce laps de temps :
Le nombre des globules rouges a oscillé de . 3.880.000 à 4.120.000
Le taux de l’hémoglobine de . 9,75 à 10,25
Le nombre des globules blancs de . 11.600 à 6.000
Le sang frais n’avait pas le type phlegmasique.
Sur un lépreux adulte, qui était dans un état de faiblesse et de malaise général, à l’occasion d’une poussée de lépromes infiltrant la cornée et l’iris, nous avons relevé les chiffres suivants :
Globules rouges . 3.240.000
Hémoglobine . 10,25
Globules blancs . 6.000
Sur une jeune fille de 14 ans, lépreuse depuis l’âge de 8 ans et arrêtée dans son développement, l’examen du sang pendant une poussée oculaire nous a donné :
Globules rouges . 4.400.000
Globules blancs . 4.200
En dehors des poussées éruptives, nous avons obtenu les résultats suivants :
1° Homme adulte (4 examens) :
Globules rouges Hémoglobine. . .
Globules blancs
2° Homme adulte (4 examens) :
Globules rouges Hémoglobine. . .
Globules blancs
3° Homme adulte (1 examen) :
Globules rouges . 4.280.000
Hémoglobine . 11,50
Globules blancs . 6.400
4° Homme adulte (2 examens) :
Globules rouges . 4.320.000 à 3.900.000
Hémoglobine . 10 à 9,35
Globules blancs . 2.000 à 4.000
5° Femme adulte (1 examen) :
Globules rouges . 3.720.000
Hémoglobine . 9,25
Globules blancs . 4.000
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Conclusion :
Ces recherches sont encore insuifisantes pour tracer un tableau exact de l’état du sang dans la lèpre. Pourtant quelques résultats assez constants doivent attirer l’attention.
a) L’hypochromie existe chez tous les sujets examinés ;
b) Celle-ci peut être en corrélation avec fhypoglobulie, comme dans les anémies simples. Mais le nombre des globules rouges peut être proportionnellement moins diminué que le taux de l’hémoglobine, ou même être normal, comme dans la chlorose ;
c ) Parfois il y a une légère hyperleucocytose passagère en rapport avec une poussée aiguë ».
Ces données ont été confirmées d’une façon générale pour ce qui concerne la teneur du sang des lépreux en hémoglobine, hématies et globules blancs, par les recherches de Fursow, Marcel Léger, Bourret, G. Sticker, Lagane et Colombier, Pringault, Luridiana. La proportion des diverses variétés de leucocytes contenus dans la formule sanguine a été étudiée, dans ses rapports avec les phases de l’infection, par d’innombrables auteurs, parmi lesquels je me contenterai de citer: Bourret, et Marcel Léger dans les colonies françaises ; — Bargehr, à Java, sur 130 lépreux ; — Marval, à Buenos-Aires, sur 100 lépreux ; — Izquierdo, au Mexique ; — Moreira, au Brésil, sur 35 lépreux ; Moses, au Brésil, sur 56 cas de lèpre ; — Vignale, en Uruguay, sur 33 lépreux ; — W. H. Hoffmann, à Cuba ; — IIenderson, dans l’Inde Anglaise.
Il n’est pas possible d’assigner à la lèpre une formule sanguine qui lui soit propre. Celle-ci en effet est influencée par les divers incidents de l’évolution. Elle n’est pas la même dans la forme nodulaire et la forme nerveuse, au cours des poussées de tubercules et dans les phases d’accalmie, dans les périodes de lièvre ou d’apyrexie... Pour comprendre 1 instabilité de la formule sanguine qui peut subir des variations quotidiennes, il faut en plus tenir compte des infections concomitantes : paludisme, tuberculose, streptococcie, infestations vermineuses, etc. (1). La valeur diagnostique de l’examen hématologique est donc nulle ; mais celui-ci peut fournir de précieux indices dont le pronostic doit faire état.
Les hématies peuvent être plus ou moins déformées ; l’anisocytose ou la poikilocytose est parfois signalée ; les hématies nucléés ne sont pas rares. Les plaquettes du sang sont peu modifiées en nombre et en taille.
La leucocytose signalée par H. Dominici et moi a été retrouvée en F rance par Lagane et Colombier (jusqu’à 18.000), à Java par Bargehr (jusqu’à 10.000), en Colombie par Barrera et Chavarria (jusqu’à 30.000), en Argentine par Marval (plus de 10.000 à moins de 5.000). D’après Wade, une poussée de leucocytose accompagne toute éruption récente. Bargehr a vu la teneur des leucocytes moins modifiée dans la forme tubéreuse que dans la forme nerveuse; leur nombre monte au cours d’un exanthème récent, les basophiles de 0 à 2 pour 100 environ, quant aux neutrophiles, dans les cas légers, ds restent normaux, dans les formes graves ils s’accroissent aux dépens des lymphocytes. Les jeunes neutrophiles se trouvent jusqu’à la proportion de 3 pour 100 dans la forme nerveuse ; dans la moitié des cas de forme tubéreuse, ils sont augmentés et, dans les poussées cutanées récentes, ils le sont constamment ; les jeunes polynucléaires dont le noyau est étiré en forme de bâtonnet granuleux [die stabkernigen] sont augmentés dans la lèpie tubéreuse jusque dans la proportion de 15 pour 100, dans les exanthèmes aigus jusqu à celle de 20 pour 100 et plus. Fursow a constaté une leucopénie dans la lèpre maculo-anes-
thésique. .....
La question de l’éosinophilie dans la lèpre est vivement discutée. ( hi a incrimine, dans les cas où elle est accrue, les vers intestinaux qui sont lréquents dans les régions où la lèpie est endémique, et aussi les dermatoses telles que l’urticaire, la dermatite herpétiloime, a
(1) Chamberlain et Vedder aux Philippines, Breinl et Priestley au Queensland, Macfie en Afrique, ont établi que la proportion des cellules blanches dans le sang est moindre sous les tropiques qu en Euiope
gale etc. Indépendamment de ces affections concomitantes, l’éosinophilie est assez fréquente dans la lèpre pure, en particulier dans les cas de lèpre cutanée étendue, de lèpre bulleuse, d’après les recherches de Gaucher et Bensaude, Jolly, Sicard et Guillain, Horder, Darier. Sur 21 cas d’éosinophilie lépreuse étudiés au Japon par Takasu, cette augmentation des éosinophiles n’était pas en connexion avec des localisations cutanées prédominantes ; elle était peut-être subordonnée d’une manière directe ou indirecte à une excitation de la moelle des os. W. H. Hoffmann attache à l’éosinophilie une notion de pronostic importante : elle indiquerait que l’organisme est capable de réagir. Marcel Léger, à Madagascar, n’a jamais observé l’éosinophilie dans la lèpre nerveuse.
Mitsuda compte 45 pour 100 de lymphocytes dans la forme maculeuse, 25 pour 100 dans la tubéreuse, 47 pour 100 dans la nerveuse. La lymphocytose est signalée par la plupart des auteurs. W. H. Hoffmann et Baez la mentionnent même dans la lèpre latente. Une diminution des lymphocytes qui peut atteindre 15 pour 100 a été observée par Bargehr chez des lépreux dont les forces corporelles déclinent (1).
Avec H. Dominici, j’ai signalé l’accroissement du nombre des grands monocytes. D’après André et Marcel Léger, ils s’observent surtout dans la forme nerveuse : forme tubéreuse : 3,81 pour 100 ; — forme nerveuse : 17,38 pour 100 ; — le taux le plus élevé fut 33,75 pour 100. W. H. Hoffmann et Baez ont observé l’augmentation des monocytes même dans la lèpre latente. Par contre, Bourret n’a trouvé aucune modification dans la proportion des monocytes et Bargehr a même noté une diminution du nombre de ces éléments dans la proportion de 2,6 pour 100 en moyenne.
Bloch et Aubertin estiment que l’augmentation des myélocytes neutrophiles est causée par une stimulation éosinophile, mais qu’elle disparaît à la longue. Marcel Léger constate une faible stimulation de la moelle osseuse, mais aucune réaction véritable comme dans les anémies post-hémorrhagiques et pernicieuses ; par contre, il décrit des métamyélocytes du type Pappenheim et Sabrazès, principalement des cellules avec noyau rubané. Bargehr a vu rarement l’augmentation des myélocytes neutrophiles ; il l’a observée parfois à la suite d’un exanthème récent. Quant à W. H. Hoffmann et Baez, ils notent une diminution au-dessous de 50 pour 100, en moyenne de 37 pour 100. Sabrazès et Mathis, Moreira, Mitsuda, n’ont constaté aucune modification de ces éléments.
En ce qui concerne le nombre des mastzellen, les divergences sont très grandes. Tandisque Sadi de Buen observe une augmentation de ces éléments dans 33 pour 100 des cas, Bargehr ne trouve qu’une faible augmentation des cellules de Türk et des cellules plasmatiques.
L’étude des images de Arnett a donné des résultats différents. Pringault, à Tunis, note 2 cas de déviation à droite, Sadi de Buen, en Espagne, observe pareillement la déviation à droite. Sur deux arabes d’Alger, Marcel Léger constate une déviation à gauche, non franche, mais avec diminution des polynucléaires multilobés ; la déviation à gauche peut être la conséquence de la gravité de l’infection, elle paraît varier selon les races et les climats. Bargehr, à Java, trouve la déviation à gauche (prédominance dos jeunes polynucléaires à noyau étiré en forme de bâtonnet granuleux, die stahkernigen Leucocyten ) ; elle était le plus prononcée dans la lèpre nerveuse, un peu moindre dans la forme tubéreuse et dans les cas d’exanthème aigu ; ces modifications auraient une valeur pronostique importante, la déviation à gauche serait un bon élément de mesure de l’extension et de la toxicité des bacilles, tandis que la teneur plus ou moins grande en lymphocytes indiquerait le pouvoir de résistance plus ou moins fort de l’organisme.
La fragilité des globules rouges dans les différents types et les différentes phases de la lèpre ne paraît pas s’écarter de la normale (voir p. 496).
(1) Bargehr a montré que, à Java, la proportion des lymphocytes est normalement de 50 % au lieu de 23 %.
ÉT U DE A NA TOMO-CL INIQ UE
La tension superficielle du sérum sanguin dans la lèpre en période d’activité ou d’accalmie paraît un peu diminuée. Son abaissement semble marcher de pair avec l’accélération de la précipitation des hématies (voir p. 496).
Des études ont été consacrées aux groupes de sang dans la lèpre par Omichi (Japon), Weidemann et Kartin (Lettonie), Puente (Argentine), il ne paraît pas possible d’en tirer des déductions pratiques.
H. -P. Lie attache une grande importance à la recherche de la vitesse de précipitation des hématies ; d’après lui, elle faciliterait la distinction des formes de la lèpre, mais il fait remarquer que cette réaction n’est pas spécifique et qu’elle est influencée par la lièvre ou l’apyrexie et par beaucoup d’autres incidents symptomatiques. Ces réserves faites, la vitesse de précipitation serait beaucoup plus souvent accélérée dans la forme nodulaire pure que dans la forme nerveuse pure ; mais les oscillations sont très accusées. Plus la maladie est prononcée, plus la vitesse de précipitation est sensible. Dans le stade initial et dans les cas anciens guéris, elle est presque normale. Dans la lèpre mixte, ses variations sont proportionnelles aux manifestations de la peau et des nerfs. Ce sont les cas anesthésiques anciens, avec localisations rénales et grandes ulcérations chroniques, qui donnent les chilfres les plus élevés. Entre l’apparition de la réaction de Wassermann et la vitesse de précipitation, il n’y a pas parallélisme.
Quelque incomplète que soit l’énumération suivante, elle suffit à montrer que le phénomène de la précipitation a été étudié en tous pays : Omichi, Hayashi au Japon ; — Labernadie et André à Pondichéry ; — Îturbe à Caracas ; — Molinelli, à Buenos- Aires ; — Germain de Salterain et V. M. C. Paullier en Uruguay ; — A. Paldrock en Esthonie ; — Pawlow en Russie ; — Puxeddu à Cagliari, Sardaigne ; — Landeiro à Lisbonne ; - — Gilbert, Tzanck et Cabanis à Paris.
Parmi les études les plus détaillées, il faut citer celles de Hayashi qui ont porté sur 330 cas dont 245 de forme nodulaire, 75 de forme nerveuse ou anesthésique. L’auteur avait eu soin d’éliminer les cas compliqués d’érysipèle, de gale, de tuberculose, d’inflammations aiguës et d’érythème noueux lépreux et, en outre, les cas en traitement par rayons X, neige carbonique et caustiques. Par contre, furent examinés les cas qui recevaient des injections de chlorure de calcium ou d’huile de chaulmoogra, parce que ces médicaments ne paraissent avoir aucune influence sur la vitesse de précipitation. Les recherches ne portèrent que sur des sujets du sexe masculin de plus de 1 6 ans. La vitesse de précipitation moyenne, exprimée en millimètres et après une heure, donna par le procédé de Westergreen : pour la lèpre anesthésique 10 millimètres dans 25 cas ; pour la lèpre nerveuse : 22 millimètres dans 60 cas ; pour la lèpre nodulaire 50 millimètres dans 220 cas et pour l’érythème nodulaire lépreux : 105 millimètres dans 25 cas. La vitesse de précipitation s’accroît avec la gravité et l’évolution progressive de la maladie ; par contre, la durée de l’infection est sans influence. On voit que les résultats de Hayashi confirment ceux IJ. -P. de Lie.
Les complications telles que la tuberculose, la fièvre, les psychoses, d’après Labernadie et André, ont une influence certaine sur la vitesse de précipitation.
Celle-ci permettrait d’apprécier le succès d’un traitement. D’après Gilbert, Tzanck et Cabanis, Hayashi, Iturbe, dans les cas guéris en apparence et bactériologiquement négatifs, elle se rapprocherait de la normale. Au début du traitement par l’huile de Chaulmoogra, la précipitation est plus forte, peut-être à cause de la réactivation de l’infection ; après un long traitement, la précipitation est plus tardive, mais elle s’accélère de nouveau quand la situation s’aggrave.
On sait que l’administration de l’iode aux lépreux produit une réaction qui a été bien étudiée en ces dernières années, notamment par Muir. L’un des caractères les plus sensibles de cette réaction est l’accélération de la précipitation des hématies qui peut encore
exister alors que les autres signes réactionnels font défaut. Ce signe tient sans cloute à ce que l’iode provoque la formation transitoire de petits amas de lépromes et d’une substance qui peut passer dans la circulation sanguine et modifier le plasma de manière à stimuler la précipitation. Ce signe indique que la maladie existe encore bien que, depuis longtemps, tous ses autres symptômes ont disparu. La recherche de la précipitation doit être faite d’une façon systématique pour savoir si le traitement doit être continué ou suspendu. Ainsi, chez les sujets bactériologiquement négatifs, il sera utile d’administrer de l’iode à l’intérieur et de poursuivre les injections intra-musculaires d'huile de chaulmoogra pendant trois à six mois, puis de s’assurer que la précipitation des hématies ne s’est pas accélérée.
Plus est faible la réaction de précipitation, plus elle s’abaisse rapidement après l’administration de l’iode, plus le traitement peut être intense. Cette réaction peut donc être utilisée pour fixer la dose médicamenteuse, Mais il va de soi que la résistance générale du patient doit entrer en ligne de compte dans cette évaluation.
On a conseillé l’épreuve de l’iode et la recherche de la précipitation dans les cas de lèpre douteuse. Mais il ne faut pas oublier que l’iode peut réveiller d’autres infections, la streptocoecie, la staphylococcie par exemple et par suite stimuler la précipitation.
Les propriétés physiques et chimiques du sang ont fait l’objet de nombreuses études. Le poids spécifique recherché dans 100 cas de lèpre par N. Fursow était quelque peu diminué. Chez 30 lépreux, des types les plus divers et à différents stades, Henderson et Ghosh, à Calcutta, ont trouvé un poids spécifique de 1.046 à 1.064. Il semble que la densité du sang puisse être légèrement diminuée dans des cas en progrès. Henderson et Ghosh ont recherché la fragilité des globules rouges dans 28 cas de toutes les formes et à toutes les périodes, ils n’ont pas trouvé qu’elle s’écartât notablement de la normale. Ils ont examiné la tension superficielle de 22 sérums à des stades divers, en période de réaction et en période d’accalmie ; ils n’ont pas relevé de différences offrant un intérêt clinique. Il semble que l'abaissement de la tension superficielle marche parallèlement avec le phénomène de l’accélération de la précipitation des hématies. La viscosité du sang, d’après Ivusaka, serait en moyenne de 6.675 dans la forme tubéreuse, de 7.443 dans la forme nerveuse ; d’après Marval, la viscosité moyenne serait légèrement accrue en cas de cyanose des membres. Le même auteur donne comme durée du temps de saignement 1 minute 48 secondes, elle serait donc faiblement réduite; et comme temps de coagulation 1 à 16, en moyenne 5 minutes 24 secondes, si l’on emploie la chambre de Bürker.
Paras, à Culion, a fait l’analyse chimique du sang de 100 lépreux et de 17 sujets sains servant de terme de comparaison. Il a recherché la teneur du sang en résidus azotés, acide urique, créatinine, sucre et chlorures. Ces 100 lépreux furent répartis en cinq groupes : cas exempts de complication ; — cas accompagnés de différentes complications, telles que paludisme, ulcérations, névralgies, etc. ; — cas de lèpre associés à la tuberculose ; — cas avec réaction lépreuse sans néphrite ; — enfin cas de lèpre avec néphrite. En comparant les résultats obtenus, Paras arrive aux conclusions suivantes : 1° il n’existe aucune relation constante entre l’état du sang et la durée, l’étendue, la forme de la lèpre ou le traitement employé ; 2° les quantités moyennes en azote résiduel, acide urique, créatinine et sucre, sont clans chacun des groupes un peu élevées, quoique beaucoup aient une valeur normale ; 3° les quantités moyennes pour l’azote résiduel et l’acide urique sont manifestement élevées non seulement chez les lépreux avec néphrite, mais aussi chez les lépreux avec réaction lépreuse ; 4° les quantités moyennes sont normales pour l’azote urinaire même dans les cas avec néphrites et avec réactions lépreuses. Les chlorures sont en proportions normales. La teneur du sang en fibrine dans toutes les formes de la lèpre est accrue, de la proportion normale de 0,2 à 0,72-0,79, comme l’établissent d’anciennes recherches de Beaven Rake.
La réserve alcaline n’est pas augmentée, d’après Paras, dans les cas de lèpre non com-
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pliquée. Abal. sur 10 lépreux exempts de réaction lépreuse et 9 avec réaction aiguë, a obtenu les résultats suivants. Lorsque la lèpre n’est, pas compliquée, la réserve alcaline du sérum sanguin n’est pas modifiée ; le chiffre le plus bas fut obtenu chez un lépreux atteint de mal de Bright. Dans un cas compliqué de tuberculose, la réserve alcaline n’était pas modifiée d’une façon manifeste. L’âge n’a pas d’influence ; par contre, le sexe féminin donne les chiffres les plus bas.
Boulay et Marcel Léger constatent, dans deux cas de lèpre assez jeune avec manifestations cliniques discrètes, une rétention du calcium, mais chez un troisième sujet qui était déjà cachectique l’élimination était considérable. Ils concluent qu’au début delà maladie, il y a une rétention du calcium à laquelle succède à la période terminale une élimination élevée. Les auteurs font remarquer que ces résultats concordent avec ceux que donnent l’examen clinique et radiologique. Ils ont pu, par des recherches ultérieures portant sur quatre noirs du Sénégal, confirmer les premiers résultats obtenus. A Culion, Concepcion et Salcedo ont trouvé la teneur en calcium normale excepté dans les cas guéris ou soupçonnés tels, dans lesquels on notait une faible augmentation ; de plus, le taux du calcium était en plus faible quantité dans des cas de moins d’un an de durée que dans des cas plus anciens ; il n’y avait aucune différence entre la forme tubéreuse et la forme mixte. Lemann, Lires et Johansen, à Carville, n’ont pu établir de relation entre le taux du calcium et la résorption osseuse ; d’après eux, la fièvre, le traitement par l’huile de chaulmoogra, etc., seraient sans influence. Cruz, Lara et Paras, à Culion, ont constaté une diminution du taux du calcium dans la plupart des cas de fièvre lépreuse grave et prolongée ; par contre, elle serait rare dans les cas apyrétiques même compliqués de tuberculose ou de néphrite ; la plupart des cas de fièvre lépreuse prolongée et récurrente donnent pareillement des chiffres bas et s’améliorent par la médication calcique. Ces recherches furent instituées sur 70 lépreux. Elles établirent que le taux du calcium est ordinairement normal dans la lèpre et que le type, l’extension du processus, la durée de la maladie, pas plus d’ailleurs que le traitement et l’apparition d’altérations osseuses plus ou moins prononcées, n’ont d’influence sur le taux du calcaire dans le sang.
L’épreuve de la précipitation de la globuline qui a donné lieu à d’assez nombreux travaux ne paraît pas susceptible de fournir des indications diagnostique, pronostique ou thérapeutique.
Leonard Rogers avait annoncé que la teneur en acide dans le sérum des lépreux, qui est produite par des éthylbutyrates, était très faible dans les lèpres nodulaires non traitées par opposition à la teneur dans le sérum des cas de lèpres nodulaire ou nerveuse traitées. De ces constatations, il déduisait que ce résultat devait être attribué à la formation de sels solubles d’acides gras dans la lèpre par suite d’une réaction chimique de ces acides gras sur l’enveloppe des bacilles. Neill et Dewar ont observé que les cas de lèpre récemment isolés ont ordinairement une teneur normale en lipase dans le "sang, qu’il n’existe aucune différence sensible entre les cas qui montrent ou non une amélioration, que les injections d’huile de chaulmoogra n’augmentent pas la lipase sanguine et que par contre c’est dans certains états aigus de lèpre, dans la tuberculose pulmonaire en évolution et dans les affections hépatiques, qu’on trouve un taux abaissé de lipase. Ito a étudié par la méthode de Bloor 33 cas de lèpre (forme nodulaire 9 cas, anesthésique 22 cas, forme nodulo-anesthésique 2 cas) sur des sujets âgés de 11 à 75 ans. Dans la moitié des cas, il existait une augmentation des acides gras et de la lécithine mais par contre une diminution assez accusée delà cholestérine; les résultats obtenus étaient manifestement indépendants de la gravité et de la durée de la maladie.
En général, dans les différentes formes de la lèpre, le taux de la cholestérine est abaissé. Marchand montre par la méthode colorimétrique de Grigaut que, dans un cas récent, la teneur du sérum en cholestérine était normale, tandis que dans o cas ou la maladie était
Jeanselme. — La Lèpre.
plus ancienne, la teneur de la cholestérine était diminuée. D’après Boyd et Roy (Calcutta), le traitement par les préparations d’huile d’Hydnocarpus aux doses employées dans la lèpre paraît être favorable à cause de la présence de certains corps activés en combinaison avec les stérols de l’huile ou avec les produits de transformation des lipoïdes dans l’organisme. De leurs expériences, les auteurs concluent que la teneur en cholestérol du sang total est, dans la population de Calcutta et de la région circonvoisine, un peu plus basse que chez les Européens et les Américains ; elle est encore plus basse dans les premiers stades de l’infection, plus basse encore dans les cas de manifestations cutanées en voie de progression et elle ne remonte pas à la normale dans les cas qui progressent malgré le traitement. Les recherches faites au Brésil par Gomes, Pereira Leitâo et Wancolle sur le cholestérol du sang ont donné les résultats suivants : La lèpre produit un abaissement et le pronostic est en rapport inverse avec la teneur en cholestérol ; pendant les poussées fébriles, il s’abaisse ; une lèpre latente peut devenir évidente par la diminution du cholestérol ; l’huile de chaulmoogra augmente le cholestérol d’autant plus que la maladie est plus récente ; le taux de la cholestérine indique si le traitement doit être poursuivi ou suspendu.
Des expériences de Koike, il résulterait que le sang des lépreux et surtout leur sérum contient une substance thermolabile qui, inoculée dans le testicule du lapin, conduit rapidement à l’atrophie de l’organe ; des expériences comparatives avec du sang de tuberculeux, de syphilitiques en période floride furent instituées ; l'atrophie fut constatée à un léger degré dans la syphilis ; elle a toujours fait défaut dans les injections faites avec le sang de sujets sains.
ÉTUDE SYNTHÉTIQUE DE L’ÉVOLUTION LÉPREUSE