PÉRIODE LA TENTE OU INCUBA T ION
Il est difficile dans la plupart des cas, pour ne pas dire impossible, de savoir à quel moment précis un sujet a contracté la lèpre. Cependant certaines circonstances permettent de se faire une idée du temps qui s’est écoulé depuis la contamination jusqu’à l’apparition des premiers accidents. Ainsi, l’on a depuis longtemps remarqué qu’en général les signes de la lèpre n’apparaissaient qu’après plusieurs années de séjour dans une région où cette maladie est endémique. C’est par des rapprochements de ce genre qu’on a pu se rendre compte de la longueur habituelle de la période latente, — longueur vraiment considérable, — car sa durée moyenne oscille entre trois et cinq ans. 11 existe néanmoins des faits où l’incubation s’est montrée relativement courte, réduite peut-être à une année ou même moins (voir T Etiologie) ; mais n’y a-t-il pas lieu, dans ces cas, de suspecter l’existence d’une contamination antérieure ? Inversement, la période silencieuse s’est montrée souvent extraordinairement longue ; la durée de cinq à dix ans est fréquente, il n’est pas exceptionnel qu’elle soit plus prolongée comme le prouvent les chiffres suivants : 14 ans dans le cas de Landouzy, 27 dans celui de Hoegh et de Bidenkap, 32 dans celui de Hallopeau : pareille période silencieuse n’a jamais été signalée dans aucune autre infection.
Faut-il donner le nom d’incubation à toute cette longue période muette ? Avec Ernest Besnier et de nombreux auteurs, je ne le crois pas. Elle doit être divisée en deux parties, la première dite de « microbisme latent » ou d’inertie, pendant laquelle le bacille spécifique s’adapte plus ou moins lentement au terrain organique sur lequel il est transplanté, la seconde de « germination » qui s’étend depuis le moment où le bacille de Hansen commence à pulluler et à provoquer une réaction défensive des tissus jusqu’à l’apparition des premiers accidents perceptibles. C’est à cette seconde partie de la période latente qu’il convient dç
réserver le nom d’incubation. Sa durée serait de quelques mois seulement. Mais il est fréquent que les premiers symptômes soient méconnus du malade et même du médecin, ce qui a pour conséquence d’allonger indûment la durée de la période latente. D’ailleurs, il est rare que le début de la période active soit marqué, comme dans la syphilis, par un chancre lépreux (p. 244), et quand il existe il est impossible, sauf dans des circonstances exceptionnelles, d’affirmer qu’il est en réalité l’accident initial, car celui-ci ne paraît différer en rien, ni par sa morphologie, ni par sa structure, des localisations qui apparaîtront dans la suite sur la peau ou les muqueuses. Babes soutient une conception dilférente de celle que je viens d’exposer. Cet auteur croit que, pendant la longue période latente, le bacille n’est pas aussi inactif qu’on le suppose. Il manifesterait de temps à autre sa présence et sa pullulation par des poussées fébriles ou éruptives dont la signification resterait ignorée, parfois même par des contaminations.
L. Rogers et Muir ont essayé d’établir le rapport qui peut exister entre la durée de l’incubation, autrement dit la période silencieuse, d’une part, et la durée ainsi que l’intimité des contacts avec des lépreux en période contagieuse. Leurs recherches ont porté sur des cas empruntés à la littérature médicale des cinquante dernières années, au nombre de 84, sur lesquels on possède des indications relativement à la date de l’infection. Ils ont divisé cet ensemble en quatre groupes. Le premier comprend les cas, au nombre de 5, dans lesquels la lèpre fut communiquée par inoculation à une date suffisamment précise : dans tous ces cas, la durée de l’incubation a été inférieure à 3 ans (elle fut dans 1 cas de 5 mois ; dans un autre de six mois et dans un troisième de 1 an et demi). Dans 77 pour 100 des cas du deuxième groupe (sujets contaminés pour avoir fait lit commun avec un lépreux), dans 25 pour 100 des cas du troisième groupe (sujets contaminés pour avoir habité dans la maison d’un lépreux), et dans 33 pour 100 des cas du quatrième groupe (cas dans lesquels les contacts avaient été moins intimes, par exemple, contamination d’enfants par leurs compagnons de jeu, serviteurs d’asiles de lépreux), la maladie s’est montrée avant la troisième année. Ce qui donne à ces chiffres encore plus d’importance, c’est que, dans 47 cas, le laps de temps pendant lequel les sujets ont été exposés à la contamination est connu. Dans 85 pour 100 des cas où la contagion avait pour origine un compagnon de lit, dans 75 pour 100 des cas où la lèpre avait été communiquée par un habitant de la maison, le laps de temps pendant lequel la contamination avait pu s’effectuer était inférieur à trois ans. La durée de l’incubation chez les malades constituant le groupe I (inoculation) était en moyenne de 6 mois, du groupe II (contamination par compagnon de lit), de 1 an et 8 mois, du groupe III (contamination par un lépreux habitant la maison), de 2 ans et 10 mois, du groupe IV (contamination par rapports moins intimes) de 4 ans et 11 mois. Ainsi la différence dans la durée de ces temps d’incubation ne réside pas dans la nature de la contamination, mais dans la fréquence des contacts et des occasions favorables à la transmission du bacille lépreux de l’homme malade à l’homme sain. Rogers et Muir (1) admettent que le temps d’incubation, dans la plupart des cas, est encore plus court, que probablement, sauf exception, il n’est pas supérieur à 2 à 3 ans et que, dans 80 pour 100 des cas, il n’excède pas 5 ans. Ils citent à ce sujet les résultats du recensement des lépreux effectué dans l’Inde anglaise en 1921. Le nombre des enfants lépreux de moins d’un an était de 68, de un à deux ans de 99, de 2 à 3 ans de 159; ainsi donc le nombre des cas de lèpre au-dessous de 3 ans était de 326, ce qui donne une proportion de 0,4 pour 100 par rapport à la totalité des lépreux de l’Inde. Il résulte de ces constatations que la période d’incubation peut être brève.
11 semble que l’inoculation soit différée quand la lèpre est contractée dans une région où elle n’est pas endémique. J’ai défendu depuis longtemps l’opinion que beaucoup
(1) Léonard Rogers. Edinburgh inedic. Journ., janv. 1930.
de sujets, plus ou moins réfractaires à l’infection lépreuse, deviennent réceptifs après plusieurs inoculations successives qui amèneraient une sensibilisation graduelle de l’organisme à l’égard du virus lépreux. Si cette vue est exacte, on comprend que l’incubation soit plus courte dans les régions ou la lèpre est fréquente.