MODES DE DÉBUT ; LA PÉRIODE D’ID VASIOR
a) Souvent à la fin de la période latente apparaissent des symptômes généraux qui coïncident avec la dissémination du bacille dans l’organisme. Ils constituent une période T invasion, très analogue à celle qui inaugure diverses maladies virulentes. Pas plus que ceux qui accompagnent le début de la syphilis secondaire ou la phase de germination de certaines tuberculoses, ces phénomènes n’ont rien de caractéristique ; ils dénotent une atteinte profonde de l’organisme, mais ils ne dévoilent pas la cause dont ils relèvent.
Souvent insignifiante et fugitive au point de passer inaperçue, la fièvre monte parfois brusquement au-dessus de 40 et même de 41° ; elle est alors capable d’en imposer pour un début de pneumonie ou de variole, hile peut aussi s’établir graduellement et se traduire par une courbe rémittente à grandes oscillations que les malades attribuent volontiers au paludisme dans les contrées malarigènes. Mais, comme les autres fièvres intermittentes symptomatiques, celle de la lèpre présente habituellement ses maxima l’après-midi ou le soir En cela la courbe de la fièvre hansénienne diffère de la courbe paludéenne. Danielssen signalait toutefois que l’ascension thermique chez ses malades avait souvent lieu le matin ou l’a près midi. Cette constatation est d’autant intéressante que le paludisme est à peu près inconnu en Scandinavie. Parmi les 125 cas de ma statistique métropolitaine, 7 avaient débuté par une poussée de fièvre pseudo-paludéenne. L’irrégularité de la courbe qui ne présente pas des ascensions thermiques à échéances fixes ne peut pas être considérée comme un caractère différentiel, car le tracé de la fièvre paludéenne en pays exotique offre rarement un rythme intermittent. Plus importante au point de vue diagnostique est l’inelficacité absolue des sels de quinine contre la fièvre d’origine hansénienne. Cette fièvre initiale peut s’accompagner de gonflement et de douleurs localisées en général au niveau des petites jointures des mains et des pieds. Ce rhumatisme hansénien lorsqu’il coïncide avec une poussée d’infiltrats dermiques et douloureux à la pression ressemble, parfois à s’y méprendre, à une poussée d’érythème polymorphe.
Une anémie profonde et progressive est un autre signe de début. Un abattement physique et moral tout à fait particulier, une sensation de faiblesse et d’épuisement, à peine sensible chez certains malades, mais si accusée chez d’autres que le moindre mouvement devient pénible est un signe habituel du stade initial. 11 s’y joint une tendance au sommeil, tellement invincible chez quelques-uns, qu’ils s’endorment en mangeant ou en travaillant. A ces symptômes s’ajoutent une courbature générale, une pesanteur des membres avantcourrière de l’anesthésie ou même des douleurs rhumatoïdes dont la signification échappe presque toujours.
Des troubles digestifs d’une grande banalité font souvent partie des symptômes de la période initiale.
b) Associés ou non aux signes précédents, apparaissent souvent dès le début des troubles d’ordre nerveux. Ils sont déjà l’expression de la névrite commençante, ce sont des symptômes
sensitifs, vaso-moteurs, sécrétoires et trophiques. Des névralgies paroxystiques parfois aussi violentes que les crises fulgurantes du tabes sillonnent la face interne des membres supérieurs et se prolongent jusqu’au petit doigt. Aux membres inférieurs, la douleur se fixe de préférence au pied, au gros orteil ; elle est parfois assez vive pour faire penser à un accès de goutte. Certains malades éprouvent des démangeaisons intolérables que le grattage ne soulage point, ou bien des fourmillements et toute la gamme très riche des phénomènes dysesthésiques bizarres qui appartiennent à la névrite : sensation de courant d’eau froide ou d’eau chaude coulant sous la peau, de brûlure causée par un jet de vapeur, etc. Chez d’autres, c’est une sensation d' engourdissement, jointe à des troubles circulatoires : asphyxie des extrémités, ou au contraire pâleur et syncope locale constituant le doigt mort. Enfin, certains patients se plaignent d’accès de sueurs profuses, tandis que d’autres s’aperçoivent que la sudation est supprimée sur une surface cutanée plus ou moins étendue de la peau ; souvent l’anesthésie ne tarde pas à apparaître sur le territoire privé de sécrétion sudorale.
Dans certains cas, le premier signe qui attire l’attention du malade est une aire d'in¬
sentie.
c) Un coryza tenace, accompagné de faibles épistaxis à répétition, compte parmi les signes révélateurs les plus fréquents de la lèpre ; mais un interrogatoire soigneux établit, en général, que d’autres symptômes de cette infection avaient précédé la rhinite lépreuse.
d) Les signes précédents, diversement associés, se montrent presque toujours avant Y exanthème lépreux. Nombre d’observations mentionnent pourtant, comme premier phénomène constaté un accident éruptif : bulles de pemphigus ou macules érythémateuses, poussées pseudo-érysipélateuses, douloureuses et fébriles, fugaces d’abord, mais récidivant à échéances variables et devenant de plus en plus fixes.
Parfois une tache unique, reste pendant des années la seule manifestation de l’infection, si bien qu’elle a pu être considérée comme l’accident initial de la lèpre. Arning a vu, sur une fillette habitant un pays à lèpre depuis l’âge de trois mois, une tache solitaire qui persista deux ans et devint anesthésique ; l’examen y décela des bacilles acido-résistants. Le cas de G. Marcano et R. Würtz concerne un enfant, né le 23 mai 1891, en Colombie, et arrivé en France le 25 avril 1893. Sur la tempe de cet enfant apparut, pendant la traversée, un point grand comme une tête d’épingle ; en cinq mois ce point minuscule était devenu une tache anesthésique d’un rouge pâle, à centre plus foncé, arrondie et à contours nets. Dans un fragment excisé, quelques bacilles furent trouvés. Huit mois après l’extirpation au bistouri et la cautérisation au thermocautère, il ne s’était manifesté aucun signe de lèpre. Dans un autre cas rapporté par les mêmes auteurs, la lèpre débuta, chez une jeune fille, par une seule tache érythémateuse située sur une jambe (1).
Jamais, je n’ai eu l’occasion d’observer un accident de la peau ou des muqueuses qu’on aurait pu considérer comme un chancre lépreux.
Pour l’étude de la topographie des premiers accidents locaux révélateurs de la lèpre, je renvoie aux statistiques de Cognac, et Mougeot (Indo-Chine) ; — de Rodriguez (Culion) ; — d’EHLERS (Islande) ; — et à la mienne (Paris), pp. 248-250.
D’après la statistique de O. von Petersen qui porte sur un total de 588 cas, les premières taches siègent sur la face dans 68,8 p. 100 des cas de la lèpre nodulaire (au nombre de 482) ; — sur les extrémités dans 76 pour 100 des cas de lèpre maculo-nerveuse (au nombre de 106) (2).
(1) G. Marcano et R. Würtz, Arch. de Méd. Expériment., 1895, I.
(2) Oscar von Petersen. Ueber die Initialerscheinungen der Lepra. Lepra-Conf., Berlin, oct. 1897, t. III, p. 312- 324, voir le tableau des pp. 319-320. — Cf. ma statistique personnelle.
ÉTUDE SYNTHÉTIQUE I)E DÉVOLUTION LÉPREUSE
Arrivée à la période d’état, la lèpre offre, selon la forme à laquelle elle appartient, une physionomie infiniment variable qui ne permet pas d’en faire une description d’ensemble (voir le chapitre suivant).