A. — CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES
La lèpre est parfois si pauvre en symptômes qu’une recherche méthodique et prolongée est nécessaire pour établir son existence. Quand elle se traduit par un ensemble de signes caractéristiques qui devrait la faire reconnaître à l’inspection la plus superficielle, il n’est pas rare qu’elle soit méconnue, non seulement dans les pays où il est exceptionnel de l’observer, mais aussi dans les régions où elle est endémique. E. Wilson rapporte le cas d’un médecin de l’armée anglaise de l’Inde qui devint lépreux ; la nature de la maladie échappa à ses confrères et à lui-même. Ce médecin n’avait jamais vu un cas de lèpre dans l’Inde où le nombre officiel des lépreux, certainement très inférieur à la réalité, est de plus de 130.000 ! En France, l’ignorance des médecins à l’égard de cette maladie n’est pas moins grande. Tl est commun qu’un lépreux en période floride soit soumis pendant des mois ou des années au traitement antisyphilitique avant que le diagnostic soit rectifié. Raude a décrit l’odyssée d’un lépreux qui parcourut la France et séjourna successivement dans plusieurs services avant que l’erreur fut reconnue. Plus incroyable encore, mais non moins véridique, est l’histoire d’un lépreux dont Ch. Audry, professeur de dermato-syphiligraphie à la Faculté de Médecine de Toulouse, a rapporté l’histoire. Après avoir suivi pas à pas ce malade dans ces pérégrinations capricieuses à travers la France, l’auteur conclut ainsi : « En somme lèpre nerveuse, remarquable peut-être par quelques-uns de ses symptômes (paralysie faciale unilatérale, énorme développement des lésions pharyngées et palatines, absence prolongée d’anesthésie et d’amyotrophies, etc.), mais vulgaire en somme, et bien facile à reconnaître puisqu’il suffisait de palper les nerfs cubitaux du malade et d’examiner le pus provenant du nez.
« Et cependant cinq ans, ce malade a vécu dans des services de dermatologie et de syphi-
Jeanselme, — La Lèpre,
ligraphie ; il a promené ses lésions sous les yeux de dix à douze dermatologistes, syphiligraphes, laryngologistes, etc., tous forts éminents ; peu s’en est fallu qu’il ne fût pas plus heureux dans un sixième service : le mien, à la vérité. Et tout cela pourquoi ? parce que nous oublions l’existence de la lèpre » (1). De pareilles erreurs sont fréquemment commises par les médecins de tous les pays où la lèpre est à peu près éteinte, lorsqu’ils se trouvent en présence d’un cas de lèpre importée.
Il est donc nécessaire que tout praticien possède des notions élémentaires, mais suffisantes, sur cette maladie en raison du nombre croissant de lépreux qui viennent en Europe des colonies et de l’étranger, en particulier de l’Amérique latine. Pendant la durée de leur stage à la Clinique de l’hôpital St-Louis, je ne manque jamais de montrer des cas de lèpre aux étudiants et de les exercer au diagnostic de cette maladie. L’ouverture prochaine du « pavillon des maladies exotiques », construit sur mes indications, rendra cette tâche plus facile.
Lorsqu’un sujet suspect a fait un séjour dans une contrée où règne la lèpre, on recherchera s’il a été soumis à des conditions étiologiques plus ou moins favorables à la contamination. En pays d’endémie lépreuse, chaque fois que cela sera possible, l’examen clinique et bactériologique portera sur toutes les personnes qui vivent ou ont vécu au foyer familial. Agir ainsi est doublement utile ; au point de vue du diagnostic d’abord, parce que la contamination devient plus probable si le sujet suspect a été en contact intime avec un lépreux avéré ; au point de vue prophylactique ensuite, car dépister d’une façon précoce un cas de lèpre latente, c’est supprimer une source de contagion. Pour répandre parmi les praticiens les notions essentielles qu’ils doivent posséder sur le diagnostic et la prophylaxie de la lèpre, l’Académie de Médecine a publié, en 1928, une Notice (2) qui a été adressée à tous les médecins de France, d’Algérie, des Colonies, des pays sous Mandat ou sous Protectorat français (2).