III. — RAPPORTS DES SENS
Nous voici à la première des objections redoutables que l'on fait contre le caractère contagieux. Tout à l'heure, nous le pensons, on en sera bien étonné.
« Le ttiit sur lequel s'appuient la plupart des
contradicteurs do la contagion, disent DanielsBcn et Boeck (1), est que souvent dans le mariage l'un des époux est spédalsque et l'autre ne l'est pas. » Il dit vrai, nous avons retrouvé ce langage dans toutes les bouches. C'est celui du «Collège» dansle rapport qu'il a approuvé : « Que la lèpre est rarement, si toutefois elle l'est jamais, transmise par les rapports des sexes, alors qu'une des parties n'a aucune tendance à la maladie, est l'opinion de la grande majorité des répondants qui ont été le plus à même d'observer. »
Telle n'était pas la croyance du passé. Danielssen et Boeck (2) vont nous en apporter les témoignages. Alors que la lèpre désolait l'Europe, l'opinion générale était qu'elle se communiquait par les relations des sexes ; et les lois, en certains lieux, croyaient pouvoir prononcer la dissolution du mariage des lépreux. Ce n'était pas seulement en vue de la famille à naître, mais aussi parce que l'un des époux pouvait infecter ï autre. « Notre code, disent les mêmes auteurs, contient à ce sujet deux prescriptions ; voici la première : « Si le mari ou la femme contracte quelque maladie contagieuse ou autre semblable..., c'est une notion conforme en elle-même à l'esprit du christianisme, que l'un des époux, atteint d'une telle maladie, n'en infecte pas l'autre. » Il s'agit de la lèpre. « Quant à la
[\) Danielssen et Boeck, Traité, p. 91.
(2) Danielssen et Boeck. Traité de laspedalshhed, p. 111 et 124.
seconde prescription, elle porte : « S'il est attesté que le mari ou la femme ait été alîecté de la maladie spédalsque, et que cette affection n'ait pas été déclarée avant leur mariage, mais que Tun d'eux ait ensuite infecté son conjoint, alors celui ainsi trompé est autorisé à se séparer de l'autre. » Ces temps étaient bien de ceux qui étaient le plus à même d'observer.
Mais, pour rester dans notre époque, vérifions à son tour l'assertion du « Collège », ce qui nous sera facile en donnant la liste des réponses contraires qui lui ont été envoyées.
La question posée était la suivante : « La maladie paraît-elle transmissible par les rapports des sexes ? »
V Guyane ANGLAISE. — Manget fait connaître un cas de transmission, cas très frappant, oii il ne saurait en aucune façon être question d'hérédité. Il est donné plus haut, et nous engageons bien à le relire.
Reed. « Je le pense ainsi. »
D'' Pollard. « La possibilité de contracter la maladie par cette voie est hors de doute. »
D' Carney. « Oui. Une femme eut des rapports avec un vieux lépreux africain : elle devint ensuite lépreuse. »
D"" Van Holst. Il cite un cas également donné. Crète. — D' Brunelli. Répond qu'il ne l'a pas vu, excepté dans un cas.
CoRFOU. -Proto-medico. Cite deux cas donnés
- consul général Abbott. «Non pas toujours. On a vu des cas contraires >> Si ce n'est pas toujours, c'est donc quelquefois (1 ).
Canton. - Consul Robertson. « On croit que la maladie se transmet le plus souvent par les rapports sexuels. »
Madras. - Les Hindous croient que la maladie
est transmissible de cette manière.
D' Furnell. D'après l'expérience de ses assistants du pays il cite le cas d'un directeur des postes, qui devint lépreux deux ou trois ans après sa
femme. , ,
Day. « Dans le village de Palliport, un lépreux
prit une femme d'une famille saine ; maintenant
la femme et tous ses enfants ont la maladie. »
Calcutta. — Stewart, médecin de la léproserie.
« Oui. »
Bânkurah. — Bowser. Il cite un cas donné plus haut.
Ranigung. — Van Best. « Oui positivement, dans les formes les plus avancées. »
Mozufferpur. — D^Macnamara, médecin de la léproserie. « Oui, il ne saurait y avoir de doute sur ce point. »
(d) Dans ses extraits, le Comité supprime le non pas. toujours, pour ne donner que le second membre do la phrase : On a vu des cas du contraire. C'est affaiblir, sinon dénaturer, la pensée du répondant.
Agra. — D' Murray, inspecteur général des hôpitaux. « La contagion se présente dans les familles de lépreux, quoique la femme d'un malade ne soit pas toujours atteinte. »
ScHARUNPUR. — Paske. «Il n'y a pas de doute que les rapports des sexes ne soient une source fertile de transmission, que ce soit le mari ou la femme qui soit malade, même sous une forme modifiée. »
BuDAON . — Harris . « La maladie est transmissible par les rapports sexuels d'un homme à sa femme, quand le premier est dans une période avancée de la maladie.
HiLL States. — Garden, surintendant. «On croit qu'il en est ainsi. )>
Lahore. — Scriven. «J'ai vu un cas dans lequel la maladie était transmise parles rapports des sexes. » J. Jackson. Cite un cas donné plus haut.
Le D' Van Dyke Carter, dont personne n'ignore les connaissances spéciales et les travaux, avoue que certains cas de ce genre « ont pour eux, primâ fade, la propriété d'être strictement vrais. »
Prenons maintenant le rapport de la Guyane (1875). Et que l'on sache d'abord que, sur les dix-sept médecins consultés dans l'enquête qui eut lieu à cette occasion, si on en défalque quatre qui ne répondirent pas, les treize autres, c'est-à-dire tous ceux qui donnèrent une solution, se prononcèrent nettement pour la communication d'un sexe à l'autre. Le rapport n'était pas appelé à don-
ner un très grand nombre de cas ; et il l'eût pu difficilement, car, est-il dit, « nous avons tiré des médecins un secours faible, et des autres personnes très faible. Dans cette colonie on apporte à la lèpre fort peu d'attention. » Néanmoins, parmi tous les cas qu'il cite, nous en choisirons plusieurs qui permettront de juger s'ils méritent la qualification donnée par le « Collège » , d'être muc/i too meagre and loose.
Allison. « Actuellement à l'asile de Mahaica se trouve un Anglais, qui déclare avoir vécu avec une femme de couleur atteinte de la lèpre , sans qu'il connût son état. Il était auparavant en parfaite santé, et il attribue son mal uniquement à ce qu'il a eu des rapports avec elle.»
Le D'' Cameron raconte un fait semblable, qui est reproduit par les D''' Manget et Watt ; nous ignorons s'il s'agit du même homme , mais il en donne d'autres très accentués.
D"' Cameron et Rapport. « Un jeune Écossais dont les parents n'avaient jamais quitté l'Écosse, et dont la famille était aussi bien portante qu'on peut le désirer, rencontra une nuit, tandis qu'il était en état d'ivresse, une femme avec laquelle il eut des rapports. Cette femme vint le jour suivant pour réclamer quelque salaire. Il lui demanda ce qui l'amenait; et il fut frappé d'horreur lorsqu'elle lui dit qu'elle était la personne qu'il avait vue la nuit précédente. Il avait devant lui une femme
dégoûtante de lèpre, qui avait perdu les doigts et les orteils, le nez, le palais, etc. Depuis ce jour il n'eut plus de courage, devint languissant et inerte : environ dix mois après, les taches de la lèpre se déclarèrent , et finalement il mourut lépreux. On peut se fier sur ce cas qui est parfaitement exact.»
Dans le rapport particulier qui a servi à la rédaction du rapport général, le D'Cameron dit que cet Écossais était d'une excellente constitution et d'un strong physique ; et que jusqu'à son malheur, qui lui arriva à l'âge de 32 ans, il avait vécu dans de bonnes conditions, étant gérant d'une plantation, et avait toujours joui d'une parfaite santé.
D' Cameron. « Un jeune gentleman arriva d'Angleterre dans cette colonie, à l'âge de 18 ans, en très bonne santé. Ses parents étaient riches et grands propriétaires dans le nord de l'Angleterre. Ils n'avaient jamais été sous les tropiques ni dans les États les plus septentrionaux de l'Europe, et ne pouvaient par conséquent avoir transmis à leur fils aucune souillure héréditaire. Il devint surveillant et régisseur de plusieurs importantes plantations sucrières. Il était d'une excessive propreté, se nourrissait bien, et en même temps était très tempéré. Après avoir résidé dans la colonie environ six ans très bien portant, il forma malheureusement une liaison avec une jeune fille de couleur, et vécut ainsi deux années. Ayant alors découvert sur elle quelques taches de lèpre,
PREUVES DE FMT. «'i
il brisa ses rapports. Mais, au bout de deux ans, la lèpre se montra sur lui-même, et poursuivit son cours avec rapidité. Il en mourut dix- huit mois après. Quant à la jeune fille, elle n'avait pas d'ulcères tant que dura celte liaison, mais seulement des taches anesthétiques. Elle mourut ensuite extrêmement mutilée par les ravages de la maladie. Elle avait une sœur, qui mourut aussi de la lèpre. »
D'Cameron « Le cas suivant offre les mêmes traits . 11 s'ag-it encore d'un jeune gentleman de famille européenne pure, quoiqu'il fût né dans les Bermudes. Le père, qui avait dans la marine un emploi important, vécut ainsi que la mère jusqu'à un âge avancé : tous deux étaient fort bien constitués et certainement libres de toute atteinte de lèpre. Le jeune homme resta en bonne santé dans la colonie pendant six ou sept ans. Alors il connut une fille de couleur qu'il voyait fréquemment. Environ un an après le commencement de cette liaison , la maladie manifesta ses premiers symptômes. Elle alla progressant, et le jeune homme fut emporté soudain par une affection du coeur. La jeune fille n'avait alors ni plaies ni tubercules, mais seulement de nombreuses taches anesthétiques. Plus tard^ le mal s'accrut, et elle mourut d'une pneumonie. Elle était de famille lépreuse. Sa tante et deux de ses sœurs moururent comme elle de la lèpre. »
Nous omettons bien des faits ; mais nous voulons rapporter encore les deux suivants, qui montrent une fois de plus (car nous en avons déjà vu plusieurs de semblables) qu'une personne de famille affectée, mais en apparence saine elle-même, peut transmettre le conUigium, non seulement à ses enfants, mais à l'autre époux, et en conservant, même longtemps" ou toujours, l'extérieur tout à fait sain.
Manget et Watt. «T... est un blanc, de famille saine et pure, et qui par conséquent n'avait aucune tache héréditaire. Il vécut avec une négresse, dont il eut deux enfants. La femme était parfaitement exempte, mais avait une mère lépreuse. Quelque temps après, T... devint lépreux, ainsi que ses deux enfants. Il mourut de ce mal; mais sa femme vécut longtemps sans présenter aucun signe de maladie.
(( Le second cas est entièrement semblable, et l'on peut se fier à son exactitude. Un blanc, qui était parfaitement sain, ainsi que tous les membres de sa famille, vécut avec une femme noire qui ne montrait pas signe de lèpre, mais dont la famille était atteinte. La maladie apparut en cet homme après quatre années de rapports. Un fils provenu de cette union fut aussi attaqué. L'homme et l'enfant moururent de la lèpre ; mais la mère vécut encore bien des années avant que la maladie se manifestât sur elle. »
Schilling-, qui, dans la Guyane voisine, était fort à même d'observer, assure avoir vu souvent l'alfeclion passer de l'homme à la femme, et vice versa. Il cite des cas , celui-ci par exemple , mais qu'il vit à Turin. C'était une famille dont la mère était morte de la lèpre, et oii restaient deux fils et une fille atteints héréditairement, avec leur père, qui pensait ne pas l'être. Schilling l'examina, et reconnut sur le corps plusieurs taches anesthétiques, prouvant que la cohabitation n'avait pas été inolFensive.
Il a dit plus : qu'une personne avec une faible tache pouvait en souiller plusieurs autres, et que le virus pouvait avoir plus de violence sur les sujets que cettepersonne infectait que sur elle-même. Ona trouvé que Schilling sortait de toutes les bornes; et cependant, on avait déjà des exemples analog^ues extrêmement communs et connus, ceux d'un homme sans nul signe visible qui donne le jour à plusieurs enfants lépreux, par le mal caché qu'il tient de ses propres parents. Ce n'est pas tout, et voilà qu'aujourd'hui sur plusieurs points à la fois, et dans les contrées limitrophes et dans d'autres, non seulement on relève les mêmes observations, mais les faits constatés dépassent l'affirmation de Schilling, puisqu'il n'y a pas même de taches, et que la victime meurt sans que des signes se soient montrés sur celui qui a causé sa mort.
Rapport de la Guyane. — En effet, M. J. Gordon fait deux récits renfermant trois -exemples. Le pre-
mier récit porte sur un Anglais, surveillant d'une plantation en même temps que M. Gordon, et qui avait été infecté par une négresse dont l'extérieur paraissait très net, mais qui avait des frères et des sœurs lépreux. Dans l'autre il s'agit d'une femme à belle mine et peau très nette, qui n'avait jamais montré de symptôme, mais dont la famille était lépreuse, et qui avait donné et la maladie et la mort à un Allemand et un Écossais avec lesquels elle vécut successivement.
Bien loin de là, dans l'Océanie, on signale mieux encore. Les lois d'Hawaï s'imaginent pouvoir permettre le divorce lorsqu'un époux est envoyé à la léproserie de Molokaï, ce qui n'est pas sans causer de graves désordres. Or, nous dit le R. P. Bugermann, « il y a à Maonalua une femme nommée (( Oahu que l'on croit lépreuse, quoiqu'elle n'en « porte aucune marque : son mari fut atteint et on « le mit à la léproserie. Elle en prit un second : « un an après, ce second alla rejoindre le premier « à Molokaï. Elle en prit un troisième, et le troi- « sième est à son tour atteint de la maladie. » Qui empêcherait la même source de communiquer le poison à vingt personnes différentes ? Et sait-on si cela n'a pas lieu.
Quant au fait que l'infection peut êire produite par une personne qui n'a pas même de taches, doit-il surprendre ? Est-ce donc la tache qui est l'essence de la maladie? A-t-elle une efficacité si
décisive? Lorsque le virus est maître de tout l'intérieur, et quelquefois avant la naissance, et peut passer aux enfants toujours sans taches et signes, est-ce à une ou deux taches qu'il faut attribuer la force-productive de la contagion ?
Enfin, ce ne sont plus quelques personnes clairsemées, mais c'est pour ainsi dire un peuple entier qui vient crier contagion. L'épouvantable pullulation des Sandwich, que nous aurons à retracer bientôt, et que ne peuvent expliquer ni l'hérédité ni la production spontanée, tient en grande partie à cette cause, ainsi qu'on le verra par les renseignements que nous avons reçus de son immense léproserie elle-même. Ces renseignements sont entièrement confirmés par le D"" Kneeland qui, après avoir visité les lieux, affirme quil rCy a pas le plus petit doute (^MQ la maladie se répand par cohabitation et inoculation de ses fluides morbides par la même voie que la syphilis.
Enfin, nous avons connu personnellement ce qui suit :
M""= X... de... (Vénézuéla). Sa famille est dans l'aisance. Nous tenons des personnes du pays que la lignée de M""= X... était entièrement exempte de lèpre. Mais cette dame a vécu six ou sept ans avec un mari affecté. Elle l'a perdu il y a cinq ou six ans, et, après ce long délai, elle vient de constater sur elle-même les premiers symptômes du mal de son mari.
06 J'IIEUVKS DE L.V OONTAOION DE LA LÈPllE.
Que pense-t-on maintenant de ce verdict accepté par le Comité de la lèpre et par le ((Collège» : (( Que la lèpre est rarement, si toutefois elle l'est jamais^ transmise par les rapports des sexes, alors qu'une des parties n'a aucune tendance à la maladie, est l'opinion de la grande majorité des répondants qui ont été à même d'observer?»
Le D'" Meano, médecin de la léproserie de Buamna (Vénézuéla), déjà cité, et que nous interrogeâmes sur la contagion, nous envoya cette réponse : «Loyalement, je ne puis vous dire que je me sois encore formé une opinion sur ce point. Les faits que j'ai connus dans cette ville sont les uns affirmatifs, les autres négatifs. J'ai connu deux personnes mariées avec des lépreux qui n'abandonnèrent jamais le lit nuptial, et qui n'offrent aucune trace du mal. Mais, d'un autre côté, je connais un jeune homme dont la famille était exempte de la maladie, et qui l'a contractée dans ses rapports avec une lépreuse. »
Cette incertitude du D"" Meano , qui est celle d'un grand nombre de personnes^ indique parfaitement l'état des choses et l'état des esprits, et nous semble conduire très naturellement et très facilement à la solution.
Qu'on y fasse, en effet, attention. Les faits d'immunité, qui servent de base à l'opinion anticontagionniste , ne sont nullement contra contafjionem , mais purement extra contagionein , non
PREUVES DE FAIT. y'
pas opposés, mais en dehors, ce qui est bien différent. Ce n'est point une preuve positive, mais un ordre de choses négatif, et qui ne se soutient pas lui-même. Un seul fait positif sûr suffît à tout renverser. Telle personne s'est trouvée dans une position périlleuse , et cependant elle n'a pas été infectée; conclurai-je que le caractère contagieux n'existe pas? ce serait bien peu logique. Je dirai seulement que, dans ce cas, il n'y a pas eu contagion. Mais, que telle personne (le cas étant bien choisi), ait été réellement infectée, j'ai le droit de conclure que le caractère contagieux existe. Niet-on le caractère héréditaire, parce que des parents lépreux donnent souvent le jour à des enfants bien portants? Si tous les faits connus, des époux, des employés d'hospice, des personnes vivant avec des lépreux, étaient des faits d'exemption, on pourrait bien formuler , jusqu'à plus ample informé, une proposition générale ; mais il s'en faut beaucoup qu'il en soit ainsi, et les exemples de communication sont trop multipliés pour ne pas ouvrir les yeux. Nous croyons en avoir donné et devoir en donner encore un assez grand nombre de totalement décisifs.
De bonne foi, quelle est donc la portée de ce raisonnement que l'on entend sans cesse, et que le « Royal Collège» reproduit en certains lieux, plusieurs fois par page : la lèpre n'est pas transmissible par cohabitation : j'ai connu une ou deux per-
sonnes mariées qui ne l'ont pas communiquée à leur conjoint? — Eh ! si celui-ci n'en a pas connu, d'autres en ont connu! 150 répondants qui disent: Je n'ai pas vu, ne prouvent rien contre 50 qui affirment: J'ai vu(l).
N'a -t-onpas, après tout, d'autres exemples de maladies très-contagieuses et transmissibles par cohabitation, et qui cependant, certaines circonstances étant données, ne se transmettent plus ainsi, tandis qu'elles peuvent encore passer aux enfants ?
Un grand nombre de faits n'est nullement nécessaire pour établir qu'il y a caractère contagieux. Ce grand nombre prouverait seulement que, par cette voie, la maladie est extrêmement contagieuse, ce que personne ne prétend. Oui, nous l'accordons dans beaucoup de cas, et nous en connaissons nous-mêmes, le mal n'est pas transmis ; mais la question porte sur V existence, et non sur Yintemité de la contagion; et, dans ces limites, si je trouve cent faits d'immunité et cinq de contagion , je devrai conclure le caractère contagieux. Nous en avons donc beaucoup plus qu'il ne nous en faut pour la preuve. On reconnaît, à propos des rapports des sexes, ce que l'on a déjà vu à propos de la proxi-
(1) C'est comme dans cette affaire de tribunal. « Prévenu, vous avez volé un cheval. — Non, monsieur le Président. — Trois personnes vous ont vu. — Eh! la belle preuve! je puis, moi, en citer cent mille qui ne l'ont pas vu. »
mité et du contact, et ce que nous verrons bientôt à propos des personnes de service auprès des malades^ que la contagion existe, sans être très -active, et qu'elle demande d'ordinaire un temps prolongé. Mais, comme le fait observer le D' Landré, une maladie peut fort bien être contagieuse sans faire beaucoup de victimes. Hélas ! contagieuse, elle ne l'est que trop encore ; et nous la verrons ravager des contrées entières.
D'après cet éclaircissement, on serait autorisé à ranger parmi les partisans de la contagion tous les esprits en suspens, qui constatent et des faits positifs et des faits négatifs. Les faits négatifs, qui les portent à douter, n'étant pas contre^ ils restent munis de tous ceux qui sont pour.
Disons aussi qu'il ne faudrait pas se bâter de prononcer qu'un des époux est resté sain. La période latente atteignant et dépassant quelquefois dix et quinze ans, ce que l'on n'a pas constaté au moment de l'observation, on pourrait bien avoir à le constater plus tard. Il n'y a que deux pages, nous avons cité l'exemple d'une veuve chez qui les symptômes n'apparurent que cinq ou six ans après la mort de son mari, avec lequel elle avait vécu six ou sept ans durant sa maladie, ce qui fait en tout de onze à treize ans. On sait même, que le fils d'un père lépreux peut communiquer à ses propres enfants une maladie dont il n'offre pas de trace visible; assurera-t-on que plusieurs des époux
restés indemnes en apparence, ne portent pas néanmoins quelque germe caché, qui, suivant les circonstances, éclatera ou n'éclatera pas, se transmettra ou ne se transmettra pas ?
Le« Collège » fait une réserve, et nous dit que, si la lèpre est jamais transmise d'un époux à l'autre, c'est que le second avait une tendance à la maladie. Quod gratis asseritiir gr-atis negatur ; et nous nions. Cependant notre négation n'est pas gratuite, parce que l'expérience montre que les constitutions les plus saines et les plus fortes ne sont pas épargnées. Dans les cas racontés plus haut par le D'' Allison, le D'' Cameron, les D" Manget et Watt, les sujets étaient de famille pure et bien portants. Nous savons aussi que la contagion par proximité attaque les meilleurs tempéraments : le danger est sans aucun doute bien plus grand dans la cohabitation. Ce que l'on doit accorder, et que l'expérience confirme encore, c'est que, si le second époux est déjà disposé par certains affaiblissements, la maladie sera en effet bien plus sûre de sa proie.
g 2. — Coiitag'ion dans les rapports sociaux.