II. — PERSONNES DE SERVICE AUPRÈS DES MALADES
Il convient de traiter ce point de vue à part, à cause de l'importance qu'on lui trouve, et, qu'il possède réellement. Dans la conclusion négative
du « Royal Collège» et de ses répondants, c'est là pierre aiig-ulaire. « La preuve, est-il dit, qui ressort de l'expérience des personnes employées dans les léproseries est, sous ce rapport, spécialement concluante. »
Ainsi parlent tous les anticontagionnistes ; en 1875, The Bi^Uish and foreign medko-chirurgical Beview (1) écrit résolûment : « Il paraît absohmient certain que dans aucun cas la maladie ait jamais été communiquée aux employés des léproseries. »
Cette preuve absolument certaine et spécialement concluante contre la contagion est au contraire absolument nulle^ et c'est tout l'opposé qui est spécialement concluant en faveur de la contagion. Si l'on veut une forte raison, c'est celle-ci qu'il faut prendre. Le choix des victimes est remarquable et leur nombre aussi. Qu'il n'en paraisse pas une quantité encore plus grande, en voici les motifs :
r,Les observateurs anticontagionnistes, qu'ils nous pardonnent cette vérité, ne veulent pas les chercher, les reconnaître et les avouer.
2° Les personnes atteintes, ainsi que leurs familles, cachent ordinairement et même nient leur infirmité autant qu'elles le peuvent. En parlera-ton à son aise, quand on sait devoir leur causer
une peine excessive ?
(i) AvriH875, p. 308.
' 3° La lèpre, en réalité, n'est pas hautement contagieuse.
4° Elle veut le plus souvent des rapports prolongés, et son temps d'incubation est aussi de longue durée. Nous allons la voir bientôt, dans les hospices mêmes, demander huit, dix et quatorze ans pour arriver à ses premières manifestations. Or, d'une part, les employés se renouvellent, en général, assez fréquemment ; d'un autre côté, ceux qui éprouvent des impressions fâcheuses se hâtent de partir, en sorte qu'il ne reste comme officiers et serviteurs que les sujets tout à fait réfractaires.
5° Ceux qui sont employés dans ces maisons sont adultes ; point important !
6° Ils n'ont pas peur: excellent préservatif! ils ne mangent pas non plus avec les malades, ne couchent pas dans leurs salles, et prennent des précautions.
7° Presque partout la majorité d'entre eux se compose de femmes, tandis que ce sont les hommes que la maladie préfère, et de beaucoup, les frappant dans la proportion de 2 à 1 .
8" Il est possible et très-probable, comme nous le dirons plus loin, que la funeste influence du séjour se fasse sentir par des maladies voisines de la lèpre, telle que serait la phthisie, dont nous avons vu un grand nombre de cas.
9° Les raisons précédentes suffisent. Mais on peut en apporter une dernière et péremptoire.
C'est que cette exemption relative n'est pas le propre de la lèpi-e, et qu'elle se retrouve pour les autres maladies contagieuses.
« On n'est nullement autorisé, dit le D' Landré, à repousser l'existence d'un virus pour la seule raison que le contact n'est que rarement funeste, car pour la syphilis c'est tout à fait la même chose. Combien de personnes n'ont pas été impunément en contact avec des syphilitiques ! Dans les hôpitaux de vénériens, on ne voit pas non plus que les gardiens soient infectés. » Nous avons eu plusieurs fois de tels malades traités exceptionnellement dans notre hospice avec les lépreux, sans qu'il y ait jamais rien eu à déplorer. Et, en même temps, dans un village voisin, peuplé d'Hindous, ce mal avait été communiqué à un assez grand nombre de petits enfants.
L'observation du D' Landré peut s'étendre, proportion gardée, à toutes les maladies contagieuses. Dans les hôpitaux destinés à ces maladies, les personnes qui donnent leurs soins, comme médecins, infirmiers, prêtres, sœurs de charité, sont moins sujettes à la maladie qu'elles ne devraient l'être ; et cela à cause des précautions hygiéniques qu'elles prennent, de l'habitude, de la grâce attachée au dévouement. Néanmoins la •statistique médicale des hôpitaux prouve d'une manière indéniable que, si ces personnes sont en partie préservées, par les motifs que nous avons
116 PREUVES DE lA CONTAGION DE LA. LÈPRE.
dits, elles sont encore plus sujettes que les autres.
La lèpre n'a pas une autre loi. On ne saurait disconvenir que les causes indiquées ont là aussi une influence préservatrice : il est donc très concevable qu'il n'y ait pas dans les lazarets des hécatombes d'employés ; mais prétendre que le mal ne les atteint pas, et même ne les atteint pas dans une proportion plus grande, est une erreur complète.
Il est bien plus digne de surprise de voir des enfants naître sains, beaux et forts de parents profondément lépreux, que de voir une personne saine rester telle dans la compagnie des lépreux. Un fait curieux s'est passé chez nous. 11 y avait à l'hospice deux malades gravement affectés. Comme, en dépit de toutes les représentations, ils voulaient se marier, ils durent quitter l'asile; et, libres alors, nos deux aimables fiancés purent se rendre à l'autel. Quatre ou cinq ans après, le mari expira des suites de son mal ; mais il laissait à sa femme deux beaux enfants, qui sont arrivés aujourd'hui à l'âge de quatre et huit ans, sans présenter la moindre trace fatale. Dieu sait, il est vrai, l'avenir! Mais comme cette exemption heureuse ne me donne aucune envie de nier le caractère héréditaire, les exemptions de beaucoup d'employés ne me donnent pas davantage l'envie de nier le caractère contagieux.
Cependant hâtons-nous de répéter que la proportion plus forte de victimes parmi les personnes
de service est certaine. On ne peut donc commettre d'erreur plus flagrante, et prendre pour fondement une pierre moins solide, qu'en posant pour base leur prétendue remarquable immunité. Allons aux faits.
Avant d'inscrire des documents nouveaux, reprenons, suivant notre habitude, ceux que nous livre le vaste rapport sur l'enquête. Aux personnes employées dans les hospices, nous joindrons, à cause de l'analogie, celles qui sont attachées à des malades particuliers.
D' Innés, député inspecteur général des hôpitaux. « La maladie est, à un certain degré, contagieuse, et les personnes de service auprès des malades souffrent dans une plus grande proportion que le reste de la population; mais une grande majorité d'entre elles échappe, quoique exposées à la contagion. .)
C'est parfaitement juste. Cet inspecteur général des hôpitaux avait sans doute des raisons pour avancer ce qu'il vient de dire.
Le Stevenson expose qu'un serviteur contracta la maladie pour avoir pansé les ulcères de son maître, quoiqu'il ne fût ni son parent, ni entaché d'aucune influence héréditaire.
M. Mantell et M. Naim Khan racontent, chacun, un cas tout semblable.
Le D' Regnaud parle d'une femme qui fut atteinte pour avoir soigné les plaies de son mari.
Le commissaire civil des Seychelles a vu le médecin même de la léproserie, le D"" Robertson, tomber malade.
Le gouverneur de Maurice ajoute à ce fait que son expérience personnelle dans les Indes occidentales lui a fourni parmi les Européens en rapport avec les lépreux plusieurs exemples conformes au précédent.
Le D' Macnamara a dit plus haut qu'un portier d'hospice et son compagnon avaient tous les deux passés du rang des employés à celui des malades.
Le D' Porteous donna en 1853 une liste des serviteurs qui avaient été employés à la léproserie de Madras. Il y en avait neuf dont la période de service avait varié entre deux et quatorze ans, et tous étaient restés sains. Mais depuis lors, sur l'un des cuisiniers et. sur l'un des serviteurs, apparurent des signes de maladie. Le rapporteur croit devoir faire observer que ces deux hommes étaient peu en relation avec les malades, tandis que les coolies et balayeurs^ qui sont plus en contact avec eux, en pansant leurs plaies et en lavant les immondices, jouirent d'une complète immunité. « Dans de telles circonstances, ajoute le D' Van Sameren, il paraîtrait plus exact de regarder la maladie du cuisinier et du serviteur comme provenues d'autres causes. » Voilà les idées préconçues ! Le D' Van Sameren sait parfaitement que le motif qu'il allègue n'a aucune valeur, parce que la contagion
n'est pas uniquement en proportion directe de la fréquence des rapports, mais qu'il faut aussi, et grandement, tenir compte de la disposition des personnes. S'il avait quelque raison positive de croire qu'une autre cause avait agi sur ces deux employés il aurait dû nous la révéler; la chose en valait bien la peine. Mais l'exposé qui est fait laisse clairement voir qu'on n'en connaissait pas, et que le docteur ne faisait que défendre, bon gré mal gré, son point de vue personnel. Nous allons, d'après notre expérience, rapporter des cas très nets oii les victimes n'étaient à l'hospice ni les personnes en rapport le plus intime avec les malades, ni les plus anciennes. Ceux que le D'' Macnamara vient de nous citer sont aussi de cette nature. En outre, nous voyons de nos yeux que les relations d'un serviteur, et que celles d'un cuisinier, dont la cuisine est plusieurs fois par jour pleine de malades, sont très suffisantes pour engendrer la contagion.
Macao. — D' Scheteleg. Dans cette ville est une léproserie du nom d'Hôpital de Saint-Lazare. « La matrone, Jacintha, âgée de soixante ans, paraît avoir pris la maladie dans cet hôpital, oii elle a résidé trente-sept ans. Elle la contracta dans la vingt-cinquième année de son âge. »
Guyane britannique. — Manget Watt. QQ''on se rappelle ce récit (1) du D' Cameron, oii trois jeunes coolies tombèrent successivement et rapi-
(l)Page 49.
dément victimes, en venant donner des soins aux membres de leur famille infectés par un mari et beau-père. Le docteur présente ce cas comme étant à sa connaissance personnelle, et ne pouvant laisser aucun doute.
Le même rapport cite le témoignage du D' Van Dyke Carter : « En ce qui touche l'immunité des médecins, serviteurs, gardes-malades, etc. , etc. , qui sont en contact avec les lépreux, on voit que dans quelques cas ils ont contracté la maladie. On connaît aussi des époux qui se la sont communiquée l'un à l'autre. Après avoir avec soin étudié ces faits, je puis dire qu'il y a, ijrimâ fade, probabilité qu'ils sont strictement vrais ; et en conséquence on doit agir dans la pratique comme si la contagion était possible. »
Mais voici dans le Scheme des D'' Fox et Farquhar un trait donné sans explication et qui en réclamerait bien une. On l'a déjà indiqué (1). Frappés à la vue de certains faits de contagion très saillants, nos docteurs anticontagionnistes, avec entière bonne foi, se croient obligés à des réserves. « En qualité d'observateurs sincères et scientifiques, disent-ils, nous ne pouvons passer sous silence la valeur de tels faits, ni les attaques de ceux qui pansent les plaies des lépreux. » Que signifient ces derniers mots, et que sont ces attaques? y aurait-il eu de la part de ceux qui pansent (1) Page 41.
les plaies des lépreux, et qui savent apparemment à quoi s'en tenir, quelque vive réclamation en se voyant gratifiés par les académiciens d'une immunité si désirable ? Nous l'ignorons; mais la chose est possible ; et, s'ils l'ont fait, ce n'est pas nous qui leur en donnerons tort.
Autres cas. Ils sont pris parmi ceux que mentionne le D' Armauer Hansen (1).
AndersHegrenaas : âgé de soixante-trois ans, ouvrier. Forme tuberculeuse ; né à Jôlster. Il expose que, en 1 87 1 , sa maladie datait de troisans. Il ne connaît pas de lépreux dans sa famille, ce qui est assez probable, parce que la lèpre est très rare à JôJster, et il n'est parent d'aucun des lépreux qui ont été enregistrés depuis J 856. Il a demeuré à Bergen plus de vingt ans; mais treize ans auparavant il avait un emploi àl'hôpital de Lungeguard , il fut appliquépendant quatre ans au service des bains, et où par con-. séquent il fut en intime contact avec les patients.
« Anne Larsdatter Starefos : 51 ans d'âge. Forme tuberculeuse. Elle est venue vingt ans auparavant à Bergen, mais a habité avec une sœur à Starefos, ferme située très haut sur le Floifjeld, près de (d'Asyle » n° 1 et de l'hôpital de Lungeguard. Elle a été laveuse à «l'Asyle» n» 1 pendant dix ans ; et trois ans après qu'elleeut cessé cet emploi, il n'y avait pas de doute qu'elle n'eût la lèpre. Cependant elle était depuis longtemps soupçonnée de n'être pas d'une
(1) Hansen, On the etiology of Leprosy. Loc. cit., p. 468.
bonne santé. Elle gagna alors sa vie en lavant des bouteilles dans une brasserie de bière.
« Elle était née à la ferme de Munie dans une vallée à environ deux milles de Bergen. Tout le monde s'accorde à dire qu'il n'y a jamais eu de lèpre dans la vallée. En tous cas, il est certain que son père et sa mère, leurs frères et sœurs et parents ont toujours été en bonne santé, et qu'elle est la seule lépreuse connue dans toute la lignée. »
Passons à ce que nous avons personnellement recueilli ou observé (1).
Nous savons par le D"" Meano de Cumâna qu'une servante contracta la lèpre pour avoir soigné son maître; et par M. Smitterde Cariipano, qu'une mère, dans les m.êmes circonstances, la reçut de sa fille.
M. Lesserteur, directeur au séminaire des Missions étrangères, nous écrit : « Je ne vous parle .pas de plusieurs cas de contagion dont je suis mo-
(d) Nous tenons ce qui suit d'un médecin distingué, et nous le donnons tel quel.
Les anciens médecins peuvent se rappeler l'histoire du D"" Godard, qui fit grand bruit il y a une quinzaine d'années. Ce jeune docteur avait déjà acquis une cerlaine célébrité. 11 partageait l'opinion de ses confrères de la Faculté de Paris, mais il alla plus loin. Il poussa jusqu'à l'héroïsme la fermeté de ses convictions médicales; et, pour convaincre ses antagonistes, il se rendit en Palestine, et s'installa dans une léproserie. Mais, par malheur, il devait servir à prouver tout l'opposé de sa thèse. Sans s'inquiéter de son opinion, la contagion le saisit, et il mourut lépreux. On lui consacra un article biographique ; mais, par égard pour sa famille, on n'y parla point de l'horrible cause de sa mort.
ralement certain, mais au sujet desquels il me serait difficile de fournir des preuves positives et péremptoires. Je me contenterai de vous citer le fait d'un de mes confrères, avec lequel j'ai été personnellement lié et qui a lui-même contracté cette terrible maladie dans les circonstances que voici. » (Pour plus d'exactitude, je vous transcris les notes que j'ai prises autrefois sous sa propre dictée.)
« Au mois de mars de l'année 18**, il se trouva en rapport avec un confrère atteint d'une lèpre déjà avancée; quelques jours après, un matin en se levant, il s'aperçut d'un léger engourdissement de la main droite et du pied gauche : cet engourdissement augmenta les jours suivants. »
« ...Pendant plus d'une année, il ne se produisit aucun autre symptôme alarmant ; toutefois l'engourdissement augmentait toujours, mais avec quelques périodes d'arrêt. »
« Ce ne fut que vers le mois de décembre de l'année suivante qu'il se produisit au gros orteil du pied gauche une ulcération qui dura deux mois. Vers la même époque, des ampoules commencèrent à paraître sur les mains. »
« Depuis lors, la maladie continua ses ravages avec rapidité... »
Bourbon. — T. R. P. Limbour, de la congrégation du Saint-Esprit. « Nous avons le principe général que le père et les frères attachés à la léproserie, ainsi que les sœurs, ne doivent pas y rester
long-temps, et doivent être fréquemment changés. Cependant il n'y a pas de loi positive à cet égard, parce qu'elle serait d'une application difficile, tout le monde n'étant pas apte à une telle œuvre. Pour les sœurs, j'avais établi en règle que deux d'entre elles seulement iraient soigner les lépreux chaque jour. Comme il y en a six, elles se relevaient tous les trois jours, et, dans l'intervalle, s'occupaient aux autres travaux de l'hospice.
« Si nous en avons agi ainsi, c'est à cause des accidents nombreux^ et trop souvent fort graves, qui venaient nous affliger. J'ai vu mourir un infirmier, nommé Ferdinand, d'un mal qui offrait tous les caractères de la lèpre : tubercules au visage, enflure dans la gorge, et par suite étouffement. Plusieurs autres donnèrent de grandes inquiétudes; et l'un d'eux, appartenant à notre congrégation, le frère C..., a dû retourner en France. C'est même un fait de ce genre, que je vais vous raconter, le malheur du dernier directeur laïque, devenu lépreux ainsi que toute sa famille, qui porta l'administration, fort émue de cet événement, à confier à notre congrégation la direction à la fois temporelle et spirituelle.
« Ce directeur, nommé M. Guyadère, avait donc contracté la lèpre, ainsi que sa femme et ses cinq enfants. Il quitta alors la léproserie, vers 1856, et mourut quelque temps après. C'était un blanc, natif de Bourbon, et marié à une personne dont la
famille n'était pas réputée très saine. Je ne sache pas cependant qu'il y eût des lépreux caractérisés dans cette famille. M. Guyadère attribuait sa maladie à la fausse confiance qu'on lui avait inspirée, pour le déterminer à accepter le poste de directeur, que le mal n était nullement contagieux. Dans cette persuasion, il ne prit pas de précautions. Il élevait des animaux, des canards surtout, qui allaient grouiller dans les ordures de l'hospice ; et puis tout le monde s'en régalait dans sa maison. Hélas ! il l'a payé bien cher ! Ce pauvre homme était déjà mort avant mon arrivée. Il était allé s'ensevelir avec. les siens dans quelque lieu caché, et il ne reparut plus à la léproserie. »
Ce dernier cas est complexe. Il peut provenir d'inoculation comme de contagion. Il peut avoir aussi sa source dans les rapports du mariage ; mais on remarquera que le mal s'est communiqué, ce qui est rare, à tous les membres d'une nombreuse famille, sans exception ; et on conclura sans doute que le fait n'est pas de nature à entretenir la confiance qu'on avait inspirée à ce malheureux. La mutation que l'autorité émue opéra alors dans le personnel de la direction nous révèle ses pensées et ses craintes.
Quant au fait des infirmiers, il mérite une très sérieuse réflexion, celui surtout du frère C..., qui était Européen. A propos de l'inspection (p. 15), nous avons déjà cité d'autres accidents.
Les cas qui ont pour sujets des personnes religieuses, missionnaires, prêtres, frères, sœurs, ont une force probante toute particulière. Ces personnes en effet sont généralement européennes : leur célibat ne permet pas de penser que la famille est pour quelque chose dans leur malheur ; leur genre de vie est éloigné à la fois des excès coupables et du défaut de régime et d'hygiène qui prédisposent au mal ; en sorte que, plusieurs causes puissantes étant éliminées, si ces personnes sont frappées dans l'accomplissement de leur ministère, la contagion en devient un motif beaucoup plus isolé et probable. On en a vu déjà des exemples; o.n en verra encore plusieurs qui nous paraissent décisifs, à commencer par le suivant que va nous raconter le même R. P. Limbour. Il s'agit toujours d'un Européen.
« Le R. P. R..., de la Compagnie de Jésus^ était Français. 11 se rendit à Rourbon comme professeur au collège des Pères, oii il enseigna la rhétorique avec éclat. A titre de missionnaire, et par motif de piété et de charité, il venait de temps en temps passer quelques semaines à la léproserie. C'était un saint : sa grande bonté le portait à embrasser les lépreux et à faire leur lit. Il nous visita ainsi pendant huit à dix ans, quand, vers J867, on s'aperçut qu'il avait la lèpre. L'administration, fort rigoureuse dans ces matières, le pria ou d'entrer à la léproserie, ou de retourner en France. Ses su-
pcrieurs l'obligèrent à prendre ce dernier parti. La compagnie de Jésus le fit soigner à Toulouse, d'oii il voulait toujours retourner à son cher lazaret. De cette ville, il m'écrivit plusieurs lettres respirant toule la suavité de la sainteté. Il a dû mourir en 1871. Je fis alors une courte biographie, que j'ai adressée au R. P. Ramîère. »
Voici sur une autre personne religieuse un trait non moins caractérisé, qui m'a été raconté plusieurs fois par les compagnes de la malade. Dans la colonie de..., une femme mourut de la lèpre, laissant une petite fille atteinte comme elle. La jeune orpheline, que des religieuses avaient recueillie, n'avait que des taches, mais elle était sujette à la fièvre. Une sœur âgée, — elle avait cinquante-huit ans, — s'en était chargée, et y mettait beaucoup de sollicitude et d'affection, la portant souvent entre ses bras, dans les accès, et le jour et la nuit. Elle prit ces soins pendant environ six ou huit mois. Or, on remarqua vers ce temps que la généreuse sœur prenait le mal de sa petite protégée, et qu'une tache se montrait sur son visage. Depuis, ce mal fit d'efîVayants progrès : la pauvre sœur devint méconnaissable. On l'envoya en France, oh elle mourut.
Cette religieuse était née dans une colonie voisine, mais d'un père français. On assure certainement que toute la famille était indemne. Cette colonie, du reste, n'avait alors que très-peu de ma-
lades. La sœur faisait en outre la classe à des enfants, et parmi eux il s'en trouvait d'aiïectés, vis-àvis desquels elle ne voulait, dans sa grande bonté, prendre aucune précaution; maintenant qui ne serait convaincu et ému en apprenant, et nous le savons de la bouche même des victimes, qu'il est une grande léproserie ou trois missionnaires furent envoyés successivement, et que tous les trois tombèrent assez promptement frappés dans les fonctions de leur ministère.
Il y a cinq ans, vint mourir de la lèpre à Montpellier, le supérieur provincial d'une mission oià sévissait le mal. On attribua sa maladie à la contagion. Un autre de ses frères la contracta de la même manière.
Entre nos mains est une lettre d'un missionnaire européen qui donne des soins très assidus à l'une des plus grandes léproseries du monde. 11 nous dit: «Ma santé est très-bonne. Toutefois, « depuis deux ans, j'ai eu des taches jaunâtres sur « la peau. Aujourd'hui elles ont disparu. » Les taches se dissipent souvent, mais c'est pour se reproduire ensuite avec plus d'intensité. Comme ce missionnaire n'exerce son ministère que depuis peu d'années, si l'on déduit la période d'incubation, on trouve que la contagion s'est promptement exercée. Par un de ses compagnons d'apostolat, nous savons que ce missionnaire est réellement affecté.
jXous affirmons en conscience les faits qui précèclentl On ne nous demandera pas les noms ! Dieu voit nos très glorieux martyrs, et c'est assez. Ces lépreux le consolent.
Nous terminons par deux faits plus concluants encore et qui ne nous semblent laisser rien à désirer. Nous avons connu les personnes longtemps ; nous leur avons donné des remèdes dans leur infirmité ; et, comme en ce moment même nous préparions le présent travail, nous les avons questionnées avec soin pour que la lumière qu'apportaient les faits fût, autant que possible, sans ombre. Dans la plupart des cas, plusieurs causes frappant simultanément les regards, et se combinant peut-être, il devient très difficile de dégager l'action de chacune d'elles; mais ici la contagion s'exerce toute seule, ou, pour le moins, elle est si prédominante qu'on est bien obligé de la reconnaître et der avouer.
L'année dernière, 1877, une religieuse, attachée à la léproserie de,.., nous écrivit pour réclamer le médicament qui restera, nous le pensons, comme le spécifique de l'horrible fléau. Elle aussi;, quoique de forte constitution, était devenue lépreuse dans sa léproserie ; et, depuis trois ou quatre ans, elle portait son mal et avec angoisse et avec reconnaissance. Nous lui demandâmes s'il n'y avait rien eu dans aucune branche de sa famille, et d'oii elle pensait que provenait son état. «Je suis Fran-
çaise, répondit-elle. Je ne connais ni n'ai aucun de mes parents, ascendants, frères ou sœurs atteints de ce mal. Mais j'habite depuis treize ans parmi les lépreux; j'assiste deux fois par jour à leur pansement, et respire par conséquent l'air vicié qui s'exhale de leurs plaies et de leurs cases. » Nous la priâmes de nous dire si elle n'avait pas eu de plaie ou blessure qui eût donné lieu à l'inoculation. Elle répondit : « Ni avec ni sans blessure, je n'ai jamais touché les plaies des malades. Les pansements sont confiés à des infirmiers ou infirmières pris parmi les malades eux-mêmes ; nous n'en avons que la surveillance, avec la charge d'entretenir la propreté, l'ordre, etc., dans les cases et dans l'infirmerie. »
Venons au second cas. Il s'agit d'un homme de l'île de Wight, M. S..., attaché au lazaret de... Non seulement, m'écrivit-il, personne n'avait été attaqué dans sa famille, mais, avant de venir dans les colonies, il ne soupçonnait même pas qu'il existât encore des lépreux. Comme plusieurs autres employés, il logeait à part dans la léproserie, et avait des rapports incessants avec les malades. S'il ne faisait pas d'imprudences, il prenait aussi de fort médiocres précautions, ne craignant nullement de les toucher, de s'asseoir longtemps auprès d'eux, etc. Je lui demandai si quelque plaie ou blessure avait pu donner lieu à l'inoculation. « Je n'ai aucun souvenir, me dit-il, d'en avoir ja-
mais eu; je n'avais du reste pas à toucher les ulcères, et, quand il m'arrivait d'y porter la main, j'avais grand soin de me laver après. » — Quelque accident, demandai-je encore, aurait-il été une occasion propre à susciter la maladie? — « Je ne vois rien, répondit-il, sinon quelques fièvres, quelques rhumatismes passagers; mais ces petites déviations de santé ne peuvent pas être mises sur la même ligne que ma résidence de plusieurs années parmi les malades. » Il ajoutait que sa manière de vivre, en Angleterre comme dans les colonies, avait toujours été fort simple et régulière; et qu'il était très robuste. Il avait une famille nombreuse, mais qui n'habitait pas le lazaret comme lui, et tous les membres en étaient restés parfaitement sains. Il voyait dans l'hospice des employés plus anciens et plus en contact avec les malades qui n'avaient pas eu son sort; cependant, comme il l'habitait depuis longtemps, et que l'odeur lui était très insupportable, il ne croyait pas que l'on pût donner à son mal une autre cause que son long séjour, et la respiration perpétuelle de ces miasmes détestables. Depuis, il est retourné en Europe.
Il serait difficile d'imaginer rien de plus net et de plus probant que les 6 ou 7 cas qui précèdent, et surtout que les 2 derniers. Que peut-on objecter? Que chez ces Européens la maladie a été purement spontanée, parce qu'ils résidaient depuis longtemps dans le pays. Mais toute personne neu-
tre dans la question et sincère, voyant : 1° que ces Européens étaient bien portants; 2° d'un âge mûr ; 3° que leurs rapports avec les malades ont été fort prolongés ; 4° que plusieurs d'entre eux. se plaignent beaucoup de l'infection ; 5" que toute la famille du dernier est restée, hors de l'hospice, parfaitement saine ; 6° qu'ils étaient tous dans d'excellentes conditions d'alimentation et d'hygiène, toute personne sincère, dis-je, confessera qu'il est bien clair que leur maladie provient de ce long séjour, c'est-à-dire de l'étroite proximité, puisqu'ils n'avaient que peu ou point à toucher les plaies.
Objectera-t-on encore que, par la seule influence du climat, ils avaient acquis pour la maladie une tendance qui n'eût pas eu de suites s'ils n'avaient pas été en contact avec les malades, mais que ces rapports sont devenus la cause occasionnelle de l'apparition du mal? Eh ! ne voit-on pas qu'une occasion capable de faire éclater un mal qui sans elle ne se fût pas montré n'est autre chose que la contagion?
Vous placez un fruit sain dansunpanier de fruits gâtés; il se gâte : qui aurait jamais la pensée de soutenir qu'il s'est corrompu de lui-même, et que les fruits gâtés n'y sont pour rien?
Nous avons, au surplus, déjà fait observer que c'est une hypothèsd tout à fait gratuite, de prétendre que, si la contagion s'exerce quelquefois, ce
n'est qu'accidentellement, et que les sujets avaient été préalablement disposés par l'appauvrissement du sang, par quelque maladie antérieure, etc. Plusieurs de ceux que nous avons cités ne laissaient soupçonner rien de pareil. Ni aucune maladie ni le climat ne paraissaient le moins du monde les avoir prédisposés; ils étaient bien constitués, de santé parfaite et de nature très saine, il ne faut s'en prendre qu'à l'action incessante de la contagion. Quant à la durée, elle est ordinairement requise, non pas pour que le sujet soit affaibli par le climat, puisque la lèpre est de toutes les zones, mais pour que la contagion ait le temps d'agir. Quand on concéderait la nécessité d'une disposition pareille, nos antagonistes n'y gagneraient pas grand'chose : car si des constitutions, les unes aussi robustes, les autres aussi pures que «elles que nous avons citées, ont pu néanmoins être attaquées, qui peut répondre de ne pas l'être?
Voilà donc bien des cas, et, pour ne parler que de ce qui est dû à notre observation ou à nos renseignements personnels, ceux :
i° De M. Clémenceau, à Singapore ;
r Du R. p. R..., à Bourbon;
3° De la religieuse qui soignait un enfant malade;
4° Des deux sœurs qui retournèrent dans leur pays;
5° De toute la douloureuse légion dont il est parlé ensuite ;
6" De la sœur attachée à la léproserie de...; 7° De M. S...;
ne peuvent pas laisser de doute dans un esprit impartial. Nous avons seulement lieu d'être surpris que, dans notre éloignement et privé de toute ressources, nous trouvions un nombre de cas certains relativement si grand, tandis que d'autres, très abondamment informés, n'en trouvent pas un seul ; qu'on nous en raconte de presque toutes les léproseries que nous connaissons, et qu'ils n'en découvrent dans aucune...! N'est-ce pas qu'ils font, comme Danielssen et Boeck, comme le D' Van Someren et comme le comité, pensant, quand même, lorsqu'ils aperçoivent des exemples, que ces exemples ne comptent pas?
Le British and foreign medico-chirurgical Rewiew nous disait tout à l'heure : « Il paraît absolument certain que dans aucun cas la maladie ait jamais été communiquée aux employés des léproseries. » Que pense-t-on maintenant de cette certitude absolue qu'il n'y a jamais eu aucun cas ?
La Revue continue : « Les cas ordinairement cités comme appartenant à la contagion peuvent être expliqués par le fait que ces cas ont été exposés aux mêmes conditions qui ont donné naissance à la maladie dans le sujet dont ils se croient infectés. » Combien les vues systématiques peuvent induire en erreur! Dans le premier de nos deux derniers cas, le lazaret ne se composait que de
PREUVES DE FAIT. ^oO
vieux Africains jadis esclaves; dans le second, la composition de l'hospice avait assez d'analogie : est-il donc sensé de prétendre que la religieuse et que M. S..., tous les deux Européens, ont contracté le mal de la même manière que ces vieux esclaves d'Afrique? — Quand un serviteur tombe malade en pansant les ulcères de son maître, un jeune homme par suite d'une liaison, sont-ils donc dans les mêmes conditions qui avaient rendu la femme ou le maître lépreux? — Quand un enfant prend ce mal en couchant avec un petit compagnon affecté, est-ce donc parce qu'il se trouve dans les mêmes conditions qui ont autrefois valu la lèpre à ce petit compagnon, etc., etc.?
Nous devons signaler un fait qui peut éclairer beaucoup la question de la contagion dans les hospices et de la contagion en général.
Les léproseries sur la plupart des malades nouvellement admis exercent deux actions opposées. D'une part, comme le malade appartient presque toujours à la classe pauvre, les soins, la propreté et un régime préférable améliorent son état : des infirmités disparaissent, des plaies se ferment, les forces reviennent, et une santé relative lui est rendue. Mais, d'un autre côté, le nouveau venu tombant dans un milieu tout imprégné de lèpre, ne voyant que la lèpre ^ ne touchant que la lèpre, ne respirant que la lèpre, il arrive bientôt qu'une cause extérieure s'ajoute à celle qu'il
portait en lui-même, et aggrave son triste sort.
C'est un fait d'expérience que, dans les léproseries, la contagion souvent accélère la maladie, principalement chez les enfants. 11 paraît difficile, il est vrai, d'assigner, quelque temps après l'entrée d'un enfant à l'hospice, si les progrès de son mal sont dus au processus naturel, ou bien s'ils proviennent du voisinage de ses camarades; mais ceux qui habitent ces lieux de douleur acquièrent un tact qui leur fait distinguer assez sûrement, qu'il y a eu autre chose que le développement de l'affection abandonnée à ses seules forces. On sent que, si le jeune malade fût resté isolé, ces tubercules, qui viennent déparer promptementun visage hier intact, ne se seraient pas formés aussi vite. Les jeunes gens dont les parents sont dans l'aisance, se conservent infiniment mieux et vivent -plus longtemps que ceux qui sont internés dans les hospices. 11 ne faut pas compter pour beaucoup les soins qu'ils reçoivent à la maison paternelle, parce que ces soins ne font pas non plus défaut dans les hospices bien tenus; mais l'éloignement de tout foyer d'infection est un motif qui ne saurait être méconnu. A ce point de vue, le séjour de l'hospice est funeste à un malade. Ce ne sont certes pas les bien portants qui font monter les autres à leur niveau, mais les plus infectés qui les font descendre au leur.
La contagion ne doit-elle pas nécessairement
s'exercer? Ces petits malheureux sont en contact perpétuel, assis, couchés par terre côte à côte, se touchant, luttant, usant des mêmes objets. Pendant toutes leurs nuits, et quelquefois une partie du jour, ils exhalent et respirent à la fois dans une môme salle leurs fétides odeurs : par une chaleur étouffante, et dans un local fermé, vingt-cinq à trente corps en demi-putréfaction remplissent l'atmosphère de la fine fleur de la lèpre ; et l'air ne parvient aux poumons que tamisé encore sur les tubercules et les ulcères des fosses nasales et du larynx ; comment donc lorsque, dans un tel état et après un tel trajet, il arrive pour imprégner le sang veineux afin de le réparer, ne lui infuserait-il pas, au lieu d'un élément de vie, un élément de mort? Quel homme sain condamné à passer ses nuits dans une peste pareille n'y boirait pas la contagion?
Loin de moi la pensée de m'élever contre ces asyles, que je dirai bientôt absolument nécessaires; je veux y signaler seulement, dans l'état oh. ils sont en certains lieux, l'influence contagieuse et infectieuse.
Et j'en tire cette conclusion : si, à ce point de vue, le séjour des hospices est nuisible, et accélère sensiblement le mal, pourquoine le provoquerait-il pas aussi? les influences délétères l'accroissant oh il existe, n'ont-elles pas assez de force pour le susciter là oti il peut exister? Ces miasmes
138 PREUVES DE LA. CONTA.GION DE LA LÈl'RE.
infects qui remplissent la bouche, la gorge et la trachée, que l'on mange à son repas, qui rendent malade, sont-ils incapables de déposer sur ces muqueuses délicates, ou bien dans l'intérieur, quelque atome dangereux, ou d'y provoquer une disposition fatale à la santé? On peut croire que, si les employés d'hospice couchaient dans les salles des malades, le nombre des victimes ne serait pas aussi restreint.
Ainsi, que l'o-n ne nous dispute pas quelques cas de contagion. Il est probable que plus d'un anticontagionniste n'aimerait point habiter une léproserie ; et que, s'il avait à toucher souvent ces corps putrides et à respirer longtemps leurs répugnants effluves, il se hâterait ^de se déclarer contagionniste, et de chercher son salut dans la fuite.