III. — ANIMAUX
Il est des faits d'un ordre contigu, qui vont projeter sur le sujet une nouvelle lumière.
« Les animaux {mammalia) , écrit de Maurice le D' Bolton, sont parfois affectés de la lèpre. Un jeune bœuf introduit au « Leper Asylum » y mourut de la maladie au bout de quelque temps. Un rapport de l'examen post morlem de cet animal fut fait par M. Olivier, chirurgien-vétérinaire à Port- Louis. »
Ce ne sont pas seulement les mammalia, comme
on va le voir. S'il y a véritable lèpre ou non dans ce que nous allons dire, de plus experts que nous le décideront; mais voici ce qui se passe. On n'a jamais pu élever dans notre hospice aucun de ces animaux domestiques qui hantent l'intérieur des maisons. Les malades ont souvent essayé de conserver des chats pour faire la guerre aux rats, qui, la nuit, viennent, à leur insu, les dévorer tout vivants. C'était toujours en vain ; et ils le savent. Les pauvres bêtes se trouvent très mal de leur logis, prennent un terne aspect, et crèvent. Pour notre compte, nous en avons connu cinq ou six qui ont eu cette triste fin. Ils ne pouvaient être accusés de maladie héréditaire ; c'étaient des chats de bonne maison, beaux et gaillards. On ne pouvait y voir non plus des cas de lèpre spontanée, leurs pareils ne présentant jamais rien de tel. Ce ne pouvait être que la contagion, unie, si l'on veut, à l'inoculation.
Trois de nos hôtes voulurent aussi avoir des chiens. Le premier de ces animaux tomba malade, et mourut bientôt. Le second suivit son exemple ; il était pris aux jambes, et ne pouvait marcher : j'ignore oti il a été finir sa carrière. Le troisième devint si repoussant et si hideux qu'on se hâta de le délivrer de la vie. Ces animaux toutefois résistent mieux que les précédents.
Ce n'est pas tout. On a, par deux fois, cherché à garder des perruches. Hélas ! les malades les
140 PREUVES DE Là CONTAGION DE LA. LÈPRE.
aimaient trop : les perruches étaient souvent sur eux, mangeaient sur leurs lèvres... La première fut trouvée morte unbeau matin. La seconde, nourrie par les femmes, eut au bout de peu de temps la bouche et la gorge engagées comme ses maîtresses : elle ne pouvait ouvrir le bec, et de petits tubercules parurent sur ses côtés. Elle ne mangeait plus , ne jasait plus, se traînait péniblement et silencieusement dans la salle, tombait ; et enfin elle alla rejoindre sa compagne. — On nous a parlé également d'une poule, qui fit comme les perruches.
Ainsi, en dix ans, tel fut le sort de dix ou onze bêtes d'espèce différente. De toutes celles qu'on a voulu garder dans les salles des malades, aucune n'a pu vivre. Et, dans le même temps, les employés, qui logent àpart quoique dans des bâtiments attenants, ont très bien gardé et gardent encore en parfaite santé ces mêmes sortes d'animaux. Mais comme ils n'ignorent pas ce qui a lieu à €Ôté d'eux, ils ont grand soin d'empêcher chats et perruches de visiter les malades.
Tandis que ceci était vu chez nous, des choses analogues se passaient ailleurs. Des perruches, dans le lazaret de la Guyane française, imitèrent les nôtres. L'âne même de la maison, après avoir pris un aspect tel que tout le monde le déclarait lépreux, vit comme tous les précédents la mort terminer son humiliation nouvelle.
Cet âne était devenu célèbre ; plusieurs personnes m'ont fait le récit de son malheur. Quelques-unes même disent qu'il y en avait deux.
Des chèvres enfin, après être restées plusieurs années dans l'établissement, et quoique vivant à l'état libre, contractèrent la maladie.
De Bourbon, le T. R, P. Limbour nous dit : « J'ai constaté que les porcs que les lépreux nourrissaient de leurs restes, pour les tuer et se les partager ensuite, contractaient la lèpre, et cela très vite, et parfois au bout de deux à trois semaines seulement. Les marques apparaissaient d'abord aux pieds et aux oreilles, puis se répandaient par tout le corps. Les pigeons, qui allaient manger les grains de riz des malades, prenaient aussi des pattes enflées. J'ai vu encore un chat qu'une femme avait élevé se couvrir de lèpre, surtout aux oreilles. »
Les porcs dont on vient de parler ont eu mauvaise réputation partout et toujours : ils gagnent la lèpre facilement; et on en voit de cette sorte à Trinidad comme ailleurs. On les accuse, quand ils servent à l'alimentation, d'engendrer la maladie, qu'eux-mêmes ils l'aient eue ou non. Ce fut sans doute la raison qui porta plusieurs peuples de l'Orient chez lesquels sévissait la lèpre, à avoir en si grande horreur cet animal, et à interdire rigoureusement lamanducation de sa chair. Tels étaient
les Égyptiens, les Juifs, les Phéniciens, les Arabes Scénites, etc. On connaît la sévérité de la législation hébraïque (1).
On avouera- que de pareilles choses, très vulgaires parmi nous, ne sauraient être passées sous silence ; et les employés, quoique se reconnaissant d'un autre règne, ne laissent pas de réfléchir, et de concevoir des craintes pour eux-mêmes.
§ 3. — Introduction de la lèpre au sein d'un peuple et passagfe à une race exempte.
De quelle manière la lèpre commence-t-elle dans une contrée qui ne la connaissait pas, ou surgit- elle dans une race exempte?
Virchowa commis une erreur en disant qu'il n'y avait pas, dans les temps modernes, d'exemple de l'introduction de cette maladie ; nous en connaissons cinq ou six dans notre siècle. Or si nous laissons de côté l'origine tout à fait première et ignorée, tous les faits de son apparition dans un pays jusque-là préservé ont pour cause YimpoiHation^ la production spontanée jamais. La lèpre n'apparaît pas d'elle-même au sein d'un peuple, elle est communiquée; et, quand elle gagne du terrain, c'est par transmission.
(1) Lévit., XI. Non comedelis illud... Et sus... immundus est. Deut., XIV. Carnibus (ejus) non vescemini, et cadavera non tangelis... Sus quoque immunda erit.
C'est par l'importation duc aux Espagnols (xiv" siècle) que les Canaries ont été infectées. C'est par celle due aux Portugais (xv' siècle) que Madère, les Açores et les îles du Cap-Vert ont reçu la peste qui les ravage, et de là se répand chez nous. C'est par l'importation des deux mêmes peuples, et surtout des nègres qui' vinrent à leur suite, qu'elle est entrée en Amérique (xiv% xv" et xvi' siècles). C'est par des importations analogues qu'elle passe successivement aux diverses parties du nouveau monde. Ainsi, c'est par l'importation de familles esclaves sorties (vers 1790) de la Grenade et de Saint- Vincent que le fléau est entré dans les îles Acklin, etc., des Bahama, par une importation probable du voisinage (vers 1800), dans notre île de Trinidad, et par l'importation d'une famille venue de la Martinique (1815), dans le New-Brunswick. C'est par l'importation mozambique et malgache que Maurice a reçu la lèpre (1760). C'est par l'importation et les communications avec les malades d'une léproserie (vers 1815) que la peuplade indienne des Warrow, au nord de la Guyanne britannique, a contracté un mal dont sont restées indemnes les peuplades voisines. C'est par l'importation des Chinois (vers 1850) qu'il est parvenu aux Sandwich. C'est par l'importation du même peuple qu'il s'est montré en AustraHe (de 1850 à 1860). C'est par l'importation des Norvégiens qu'on l'a vu, à la même date, dans
l'ouest des États-Unis, etc. Et quand les peuples infectés, Africains, Hindous, Chinois, Malgaches, Portugais, etc., continuent à émigrer sur un sol autrefois sain, ce sont de nouvelles importations, et par suite de nouvelles augmentations du fléau .
Pour que ce mal s'implante, il faut un germe. Que si le germe n'est pas apporté, le sol aura beau être le plus apte et le plus riche du monde en' fumier de saleté et de misères de toutes sortes, la lèpre n'y naîtra point. En vain les naturels de l'Amérique étaient restés depuis leur origine dans d'infimes conditions matérielles et morales; en vain les Hawaïens, en vain les Australiens ont été dans le même cas, il y a eu immunité complète. Mais que la lèpre soit une fois déposée, ni race très saine et très belle, ni excellente alimentation, ni hygiène parfaite, ni mœurs très pures , ni climat, rien au monde n'en pourra sauver .
Cependant comment passe-t-elle de l'immigrant à la race exempte?
Les anticontagionnistes, qui repoussent la communication d'un sexe à l'autre, et encore davantage la transmission par proximité et contact, n'ont pour principale explication de ce passage que l'hérédité et les cas spontanés. Mais cette double supposition ne peut soutenir une seconde l'examen.