‹ La lèpre est contagieuse [electronic resource]Chapitre 25 sur 57 · FAITS DE MULTIPLICATION · texte numérisé non relu

FAITS DE MULTIPLICATION

Une fois passée par la contagion (cohabitation comprise) à la race auparavant exempte, la lèpre rencontre une autre cause puissante, l'hérédité ; mais elle continue à suivre sa première loi. 11 n'y a pas de raison pour qu'elle se dépouille de son caractère, et que cette contagion, qui est la cause de l'introduction, suspende son cours. La contagion amenait l'introduction, elle agit encore pour la propagation ; et elle fait sentir sa présence par des cas de novo, qui en se multipliant produisent un accroissement du mal quelquefois si subit, si rapideet si grand, qu'elle seule peut expliquer cette augmentation.

Quelle autre origine assigner en effet à ces dé-

ISO PREUVES DE LA CONTAGION DE LA LÈl'UE.

solants progrès que nous allons retracer ? Voici, ce nous semble, la liste des causes :

! Hérédité .

' Cohabitation.

Contagion — Contact, proximité.

, Infection.

Inoculation, vaccine, allaitement.

Production spontanée (?).

Il est un exemple mémorable, le premier que nous allons apporter, où l'hérédité et la production spontanée n'ont eu, de toute évidence, aucun rôle dans le début de la propagation. De toute nécessité, par conséquent, il faut reconnaître pour cause de Taccroissement la contagion (aidée bientôt par l'inoculation). Cette seule preuve suffirait à établir le caractère contagieux.

Mais il est beaucoup d'autres cas d'augmentation oii les faits, quoique plus complexes, vont fournir encore leur argument. Dans certaines contrées depuis longtemps soumises au fléau, on voit progresser rapidement le mal. Ces progrès, à quoi sont-ils dus ? Uniquementà rhérédité?Non, et cela pour deux motifs.

r II y a des cas dejwvoqai manifestement ne sont pas héréditaires : tels ceux des Européens.

2" Les races affligées tendent davantage, dans leur propagation, à l'extinction qu'à un accroissement prolongé, leurs membres étant beaucoup plus frappés de dégénérescence et de mort que

ceux des familles saines. Elles se multiplient, il est vrai, quelque peu, mais en s'épuisant; tandis que les races saines, qui ne renferment pas dans leur sein ce principe de ruine, se multiplient sans déperdition, et doivent finir par l'emporter. L^héfédité n'explique pour la lèpre qu'une augmentation inférieure à l'augmentation naturelle de la population, non pas une augmentation proportionnelle, ni à fortiori^ une augmentation supérieure. Mais si, malgré les ravages de l'atrophie et de la mort, on voit, en certains lieux, les familles lépreuses s'accroître, non-seulement en proportion de la population, niais beaucoup plus vite qu'elle, et quelquefois même au point d'absorber les races saines et de rester seules maîtresses du terrain, on est contraint d'avouer d'autres facteurs de la lèpre que l'hérédité.

Quels sont ces facteurs, ou quel est ce facteur? Au point de vue intrinsèque, il ne s'en offre à l'esprit que deux principaux,, la contagion et la production spontanée. Nous écartons ici l'immigration qui est extérieure et accidentelle. Or, sur les deux premières causes, on peut faire trois hypothèses : ou bien la contagion et la production spontanée ont chacune à réclamer une part dans les cas non héréditaires, ou bien il faut tout donner à la contagion, ou bien tout aux cas spontanés. Cette dernière hypothèse est inadmissible. D'abord, on trouve beaucoup de cas oti la conta-

152 PREUVES i»E LA CONTAGION DE LA LÈPRE.

gion n'est pas douteuse ; et cela suffirait. Mais il est un autre motif très-grave, qui va faire le sujet des deux prochains chapitres. Ce motif est : que l'accroissement en question est proportionné à la liberté des rapports entre lépreux et personnes saines, de telle sorte que là oh les rapports sont très-libres la lèpre se multiplie, tandis que là où ils sont entravés, elle décroît, et même disparaît. Mais, comme pour la production spontanée, il est tout à fait indifférent qu'il y ait ou non isolement des lépreux : cette influence de leur liberté ou séparation prouve que l'accroissement ne tient pas, ou, pour le moins, tient peu à la production spontanée^ et provient des facilités que la contagion rencontre dans la liberté des relations.

Il n'est peut-être pas un observateur qui ne fasse dépendre les progrès de la lèjwe de la facilité des communications. Seulement, on ne se rend pas compte de la conséquence qui en sort. Comment ces rapports amènent-ils l'extension du mal? C'est par l'hérédité, la cohabitation et la contagion^ et secondairement l'inoculation. Mais l'hérédité, nous l'avons dit et bientôt nous le développerons, n'a qu'une action partielle et insuffisante à expliquer toute la multiplication. II faut donc nécessairement avoir recours à la cohabitation et à la contagion, puisque, encore une fois, la production spontanée n'a rien à voir dans la liberté des rapports. Ainsi, lorsqu'on parle des ef-

fets nuisibles des communications, qu'on le sache ou qu'on l'ignore, on signale par cela môme la contagion.

Puis, quand, la contagion a posé un cas nouveau, immédiatement l'hérédité s'en empare. De ce cas unique, elle en fait d'abord deux ou trois : ceux-ci en engendrent encore d'autres; la chaîne est attachée.

Assistons maintenant aux faits de multiplication et de diminution; nous les verrons marcher de pair avec la liberté et la séparation. Cette preuve est, au point de vue pratique, de la plus haute importance.

Il convient de commencer par le cas de multiplication le plus simple et en même temps le plus décisif, cas dans lequel l'hérédité et la production spontanée s'excluent d'elles-mêmes, pour ne laisser en évidence que des causes oii la contagion joue le grand rôle.

Iles Sandwich (Hawaï). — Cet exemple des îles Sandwich (ou Hawaï), aussi nouveau que saillant, jette sur la question la plus grande clarté. Il nous apprend comment la lèpre s'introduit dans une région exempte, se propage, et peut-être ralentit son cours.

Les documents que nous possédons proviennent de trois sources distinctes, et, reçus à des époques diverses, ils indiquent trois phases dans l'événement.

Premier document et 2'iremière période . — MM. Fox et Farquhar reproduisent (1), d'après une brochure du D' Macnamara, le premier de ces titres. Il est déjà précieux ; mais les renseignements ultérieurs vont bientôt s'élever à la valeur la plus haute.

« On croit, disent-ils, que la lèpre était inconnue dans les îles Sandwich jusqu'en 1859 ; et, après mûr examen, on ne peut en faire remonter l'origine au delà de 1852, ou au plus tôt de 1848. Le D"" Hildebrand a été à Honolulu depuis 1851. Un recensement récent porte le nombre des lépreux à 250, ou à peu près à 3 1/2 pour 1000 des natifs; et il pense que ce chiffre est au-dessous du terme moyen. La maladie semble avoir été importée par les Chinois en 1848. Ici donc, il ne peut être question de l'influence de la transmission héréditaire. La maladie prend naissance dans une nation saine : elle est inobservée d'abord, et se répand lentement ; et dans aucun cas nous ne pouvons mieux étudier la question de la contagion. Il se trouve que l'état hygiénique des naturels et de la colonie s'est amélioré au lieu de se détériorer. La nourriture animale est à la portée de tous; le travail est en grande demande et bien payé. Les naturels sont habillés aujourd'hui comme les Européens, tandis qu'auparavant ils l'étaient fort maou pas du tout. Le climat est peut-être le plus beau

(1) B.a'p'port, p. 27.

l'REUVES DE FAIT.

du monde. Les taxes sont légères. Néanmoins, malgré tout cela, la lèpre se répand et s'est répandue des lépreux et autour des lépreux connus comme de centres et autour de centres de contagion. Le D' Hildebrand a vu le premier lépreux en 1853 à environ 20 milles de Honolulu : en 1861, l'état de cet homme avait beaucoup empiré, et six autres personnes de son voisinage avaient été atteintes. La même chose a été observée en 1864 dans un autre village, oîi le collecteur des taxes avait été pendant des années le seul lépreux de l'endroit. Le D' Hildebrand remarque « que les na- « turelssont d'une disposition très-sociable, habi- « tués à se visiter ; et que l'hospitalité est consi- « dérée par eux comme un devoir sacré... Environ « le quart d'entre eux avoue que le contact d'un « lépreux est la cause de son mal. » Le Hildebrand donne les détails de plusieurs cas très-intéressants. En qualité d'observateurs sincères et scientifiques, nous ne pouvons passer sous silence la valeur de tels faits, non plus que les attaques de ceux qui pansent les plaies des lépreux. Au reste, dans un cas comme celui de Honolulu, oîi le mal est sans doute propagé et non produit^ il ne faut pas chercher une cause de novo de la-lèpre.»

Ainsi donc, jusqu'à 1848 ou 1850, il n'y a pas un seul lépreux. Quelque jour il en débarque un, Chinois, croit-on: le D' Hildebrand le voit en 1853, alors qu'il était toujours l'unique ; mais, huit

ans après, en 1861 , il y en avait six autour de lui. La même chose se passe dans un autre village. Encore trois ans, et vers 1864 on recense déjà dans la colonie 250 lépreux, sans compter, bien entendu, tous ceux qu'on n'a pu trouver. Certes l'hérédité est bien hors de cause. Ces sixlépreux, sortis d'un seul en huit ans, n'étaient pas ses enfants. La même chose a lieu sur un autre point. Et bientôt il ne s'en trouve pas 1 ni 6, mais plus de 230. Mais on nous le dit; C'est des lépreux et autour des lépreux^ comme de centres et autour de centres de contagion, que la lèpre se répand et s' est répandue. Le quart d'entre eux avoue que le contact avec un lépreux est la source de son mal.

Cependant, toute lumineuse que soit cette preuve, nous allons la trouver vingt fois plus éclatante. Depuis l'époque où les observations précédentes ont été faites, c'est-à-dire depuis 1864 jusqu'à aujourd'hui, le mal et par conséquent la preuve ont été à pas de géants.

Deuxième document et deuxième période. — Un jour le bulletin Les Missions catholiques (13 avril 1877) tomba entre nos mains, et voici ce qu'il nous apprit :

Deux missionnaires se rendaient en juillet 1877 à la léproserie de rileMolokaï(runedes Sandwich), pour y donner une retraite. L'un était le P. Damien Devenster, résidant habituellement à la léproserie, et qui revenait de Honolulu ; l'autre le R. P. \v-

chambaux, que le P. Devenster avait vivement pressé de le suivre pour l'aider dans son ministère. Cette lèpre, qui était apparue pour la première fois vers 1850, avait marché ou plutôt couru si rapidement que, en 1865, un ou deux ans après ce que nous venons de raconter, on s'était vu obligé de chercher un quartier spécial et presque ! inabordable pour séparer les nouveaux infortunés. Ceux qui pouvaient travailler encore formèrent deux villages, et ceux dont la maladie était plus avancée habitèrent une infirmerie.

Le missionnaire qui donne ces détails, le P. Archambaux, et qui les tient non-seulement de son confrère résidant, mais de l'intendant général de la léproserie et du gouverneur de l'île, dit : « Depuis dix ans que la léproserie existe, 1,570 malades y ont été transportés (1) ; plus de 900 sont morts ; le 7 août dernier (1876), il en restait encore 665 ; et ce nombre devait être bientôt augmenté par le débarquement de nouvelles victimes recueillies de tout Tarchipel. » Toutes les personnes atteintes de la lèpre à un degré quelconque n'avaient évidemment pas été transférées à Molokaï, comme celles dont on ne s'était pas plaint et que la police n'avait pas désignées, celles qui n'offraient que des symp-

(1) Ces l,b70 comprennent 991 hommes et 379 femmes. Nous pensons que dans ce dernier chiffre de 579 sont aussi comptés les enfants qui, dans les slalisliques de Molokaï, sont ordinairement joints aux femmes.

tomes légers ou cachés, et d fortiori celles dont la maladie était encore latente, probablement aussi des malades riches ou dans l'aisance. En outre, d'autres étaient morts de 1850 à 1865, avant que la léproserie existât. Si donc on ajoutait tous ces malades aux 1,570 recueillis en dix ans, à quel chiffre désolant n'arriverait-on pas ?

Troisième série de documents et troisième période. — Enfin, pour avoir l'entière assurance et le dernier mot d'un événement aussi prodigieux, nous écrivîmes au supérieur général des Pères qui évangélisent ces îles : le T. R. Père Bousquet, à Paris, et aux deux missionnaires attachés à l'île malheureuse : le P. Devenster, qui s'est enfermé avec les lépreux, au nord, dans leur enceinte mortelle, et le P. Bugermann, au sud de l'île, qui a vécu aussi quelque temps dans la léproserie, et maintenant va encore deux ou trois jours par mois visiter les malades.

Le supérieur général nous apprit « que l'on comptait environ 1,500 à 2,000 lépreux dans l'archipel, mais que depuis un an ou dix-huit mois leur nombre n'augmentait ni ne diminuait sensiblement ; et que la lèpre y est considérée comme essentiellement contagieuse. »

Quant au généreux missionnaire du foyer de Molokaï, le R. P. Devenster, nous allons le laisser parler. Nulle parole ne saurait être plus autorisée. Outre son long séjour dans le lazaret, il fit, après

la mort du gouverneur Rag-sdale, l'm^mm pendant quelque temps.

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