LÉPRE ANESTHÉSIQUE MUTILANTE OBSERVÉE CHEZ UN NOIR
S., âgé de 50 ans, originaire de Cayenne, est entré à la léproserie en 1882. Ses antécédents héréditaires sont vagues; son père, dit-il, n'était pas cocobé, mais il avait des bobos aux pieds et aux bras (l'expression bobo en créole désigne tout espèce de mal peu étendu, l’ulcère spécialement) ; un de ses frères est mort lépreux; il ne connaît dans sa famille aucun autre membre atteint de la même maladie. Ses souvenirs ne lui permettent pas d'affirmer qu’il ait été lépreux dès l’enfance, mais à l’âge de 20 ans il portait des ulcères aux pieds et aux jambes. Dans la suite il a éprouvé de vives douleurs dans les doigts et les avant-bras avec des contractures des muscles fléchisseurs. À partir de cette époque, il a perdu peu à peu l'usage des mains. [l fait remonter à l’âge de 22 ans la série des accidents qui l’ont amené à l'état actuel.
Voici les phénomènes dont ses doigts et ses orteils ont été successivement le siège à des intervalles éloignés : un doigt se gonflait et devenait douloureux, la phalange extrême surtout occasionnait des douleurs lancinantes très vives, les nuits étaient marquées par des accès de fièvre, cet état persistait pendant une quinzaine de jours; un petit abcès était alors formé, dans la profondeur de la dernière phalange, qui ouvert donnait issue à une petite quantité de pus et beaucoup de sang. L'incision à ce moment ne provoquait aucune douleur; elle était faite par le malade au moyen d’un canif, et, au lieu de se fermer, persistait à l’état de fistule ou d’ulcération jusqu'à ce que l'os fût évacué soit d'un coup en entier, soit sous forme d’esquilles. Alors les chairs se mortifiaient et se détachaient par lambeaux; enfin, une cicatrice solide s'opérait qui constituait une pulpe terminale à la portion restante du doigt. C’est suivant ce mode qu'ont disparu la plupart des phalanges des doigts et des orteils. Sur les membres, dans le voisinage des extrémités, notre malade a remarqué des taches de
coloration vineuse qui ont duré plusieurs années. Il a constaté la disparition de la sensibilité de la peau des mains depuis fort longtemps.
A l’époque où nous prenons son observation, toutes les lésions sont limitées aux membres : les bras n'offrent de remarquable que la maigreur contrastant avec l'aspect vigoureux du sujet. Aux avant-bras, les muscles extenseurs et fléchisseurs sont frappés d'atrophie; la peau est insensible et maculée dans le voisinage du poignet. La main gauche ne conserve d'intact que le pouce, tous les autres doigts sont décapités, les uns d'une phalange, les autres de deux ; l'index et le médius, représentés chacun par deux phalanges, sont recourbés en crochet. La main droite est encore plus avariée : il ne reste plus de traces de l’auriculaire, de l’annulaire et de l'index, le pouce et le médius ont conservé une phalange; celle qui reste au médius est enflammée et douloureuse, présage de sa chute prochaine ; en lincisant sur sa face palmaire, nous avons constaté que le bistouri ne provoquait de douleur qu’au contact de l'os. Cette anesthésie profonde se retrouve sur toute l'étendue de la main. Les deux jambes présentent un gonflement intéressant le derme et le tissu cellulaire sous-cutané qui rappelle l’éléphantiasis. À ce niveau la peau est insensible et la pigmentation noire plus prononcée. Sous la plante et sur le bord des pieds plusieurs fistules laissent pénétrer le stylet jusqu'à des cloaques, situés entre les métatarsiens et d’où s’écoule une abondante suppuration fétide ; c'est tout à fait l'aspect du mal perforant. Les orteils ont disparu. Bien qu’anesthésiée superficiellement, la région plantaire perçoit l'impression du sol sur lequel elle repose et le malade a la marche assurée. Son état général est satisfaisant. En dehors des poussées inflammatoires décrites plus haut, qui se reproduisent de loin en loin, il conserve un bon appétit, un sommeil régulier et n'est pas sujet aux accès de fièvre.
Sur d’autres malades atteints de la même forme de Lèpre, nous avons vu la mutilation suivre une marche différente : une fissure demi circulaire s'ouvre à la base de la phalange ou du doigt phlegmoneux qui se nécrose et tombe en entier. Souvent aussi la face, la lèvre inférieure surtout, présentent des paralysies avec anesthésie uni ou bi-latérales. Nous avons
observé un seul cas de Lèpre anesthésique pure, sans mutilations ni tuber-
cules.
Chaque forme de Lèpre ne frappe pas indifféremment les indi-
vidus de races différentes, elles semblent au contraire affecter une
prédilection pour des races déterminées : Les noirs sont atteints par la forme anesthésique mutilante, les Européens par la forme tuberculo-anesthésique ou mixte et la forme tuberculeuse pure. Les coolies nous ont présenté surtout la forme tuberculeuse, les Chinois la forme anesthésique mutilante.
Voici le tableau d'observations recueillies à ce sujet à l'Aca-
rouany, à Mana, à [racoubo et à Cayenne :