EUROPÉEN TRANSPORTÉ LIBÉRÉ
P.C..., né à Paris en 1833 de parents français, lesquels n’ont jamais à sa connaissance éprouvé de maladie diathésique, est venu purger en Guyane une condamnation à cinq ans de travaux forcés. De 1861 à 1866 il a été employé dans les ateliers pénitentiaires dés Iles du Salut et du Maroni; il n'a pas une seule journée d'hôpital à son actif pendant cet intervalle, Libéré en février 1860, il est venu s'installer à Cayenne pour y exercer la profession de ferblantier ; il a alors habité pendant sept années
dans le voisinage d’une famille dont la mère et deux enfants étaient atteints
de Lèpre et attribue lui-même Forigine de son mal à la fréquentation de ses voisins. Plus tard il entre au service d’un négociant comme garçon de magasin ; c’est pendant qu’il occupait cet emploi qu’il a ressenti les premières atteintes de la Lèpre. Au commencement de l’année 1880 il éprouve une intolérance marquée pour la chaleur solaire qui lui produisait, dit-il, une vive cuisson de la peau de la figure et des mains, ainsi que des migraines. Des douleurs ostéocopes se manifestent ensuite dans tous les membres, assez violentes pour causer de fréquentes insomnies; il ne croit pas qu’elles se soient accompagnées de fièvre. En septembre de la même année il remarque des taches cuivrées sur ses bras et sa poitrine, il s'aperçoit aussi que la peau du front devient couleur brique et se ride profondément, que ses pieds se dépouillent de leur épiderme et qu'il a de la difficulté à fermer les mains. Il fut à cette période éclairé sur son état par un médecin qui le fit entrer à l'hospice du camp Saint-Denis d’où il a été dirigé ensuite à la léproserie. |
A l’époque où ce malade fut soumis à notre observation, il présentait des lésions à la face, aux avant-bras, aux mains, au scrotum, aux jambes et aux pieds. Sa face offre l'aspect léontiasique très accentué par suite de l'épaississement considérable de toute la peau de la région; elle est d’une pâleur remarquable. Le front, plus que chez le sujet précédent, est sillonné de rides profondes délimitant des étendues de peau indurée, sans élasticité, difficilement mobile sur le frontal: le nez très volumineux est lisse et luisant, la muqueuse nasale présente quelques ulcérations, probablement plus nombreuses à la partie profonde, qui ont déterminé un coryza chronique avec de l’ozène; les joues sont flasques et ridées, infiltrées de nodosités pour la plupart intra dermiques, mais dont quelques-unes sont mobiles entre la peau et la muqueuse; les oreilles ont le lobule hypertrophié et semé de petites plaques tuberculeuses, elles ont perdu toute sensibilité tandis que celle-ci s’est conservée, très obtuse il est vrai, sur toute l'étendue de la face en dehors des nodosités. Les poils de la barbe et des sourcils ont en grande partie disparu, ceux qui restent sont raides et cassants, par suite réduits à une faible longueur; les cheveux sont conservés, ils sont clairsemés mais non du fait de la Lèpre. Le tronc porte quelques taches cuivrées insensibles; ces taches, de forme irréculièrement arrondies, sont mal circonscrites se confondant insensiblement vers leurs bords avec la peau saine, le centre en est parfois moins foncé que la partie moyenne; sur leur
étendue les piqûres d'épingles ne déterminent aucune douleur à une pro-
fondeur de plusieurs millimètres ; autour d'elles la sensibilité reparaît graduellement pour redevenir intacte à une distance de 5 à 6 centimètres, mais entre deux taches rapprochées elle est nulle. L’œil ne distingue aucun relief au niveau de ces macules; cependant, en promenant légèrement la pulpe du doigt sur l'étendue de la région qu’elles occupent, on perçoit leur présence, soit qu’il existe un léger relief, soit par suite d’une modification de l’épiderme à leur surface. La peau du tronc est mate, son épiderme se desquame finement par petites écailles et laisse suinter d’imperceptibles gouttelettes de sérosité; l'examen à la loupe montre que cette transsudation se produit uniquement dans les points récemment desquamés. Il ne reste aucune trace de poils sauf au pubis où ils sont rares et courts.
Un ulcère indolent a envahi la peau du scrotum correspondant à la face externe et inférieure du testicule droit; nous l’attribuons à la fonte des nodosités qui infiltrent le tégument scrotal et apparaissent sous forme de plaques saillantes à surface lisse d’une coloration lie de vin (1).
Les avant-bras sont le siège d’un gonflement non œdémateux qui, surtout au niveau des poignets, paraît intéresser non seulement la peau, mais aussi le tissu cellulaire sous-cutané ; la peau a perdu son élasticité et sa sensibilité jusqu’au voisinage du coude, on y trouve quelques nodosités profondément situées et mobiles. Le gonflement de la peau s'étend aux mains où elle est très tendue et comme veloutée ; la paume de Ja main et la pulpe des doigts présentent une desquamation furfuracée, il semble qu’elles aient touché de la farine, la sensibilité y est exagérée. Nous retrouvons le même phénomène de desquamation farineuse avec hyperesthésie à la région plantaire. Des ulcérations très superficielles siègent autour des ongles de plusieurs doigts et occasionnent une vive cuisson.
Aux cuisses il reste quelques traces des macules qui s'y sont manifestées antérieurement. Les pieds sont gonflés et lisses ; à la région plantaire, des ulcérations sont disséminées sur les bords et la pulpe des orteils, elles rendent la marche très pénible. Les jambes et la face dorsale des pieds ont conservé la sensibilité au contact, mais non à la douleur du moins superfciellement.
Ces manifestations cutanées accompagnent un état général fort mauvais.
Le malade accuse de la dyspepsie et de la gastralgie, il passe par des
(1) Cet ulcère s’est cicatrisé pendant que le malade était soumis au traitement par l’hydrocotyle.
périodes alternatives de diarrhée et de constipation, il a la respiration constamment pénible et des crises d'asthme violentes pendant la nuit, il redoute la chaleur solaire, Dans le courant de l’année 1885 il a été atteint d'une kératite intersticielle double. Il est mort depuis notre départ de la
Guyane, après six ans de maladie,
OBSERV ATION ll