DE LA LÈPRE
Avec les données des précédents chapitres, nous allons essayer d'établir la part que chacun des éléments pathogènes, invoqués comme causes de la Lèpre, prennent à sa propagation dans la Guyane. Est-elle héréditaire, endémique, contagieuse ? Procèdet-elle de ces causes isolées ou réunies ? La difficulté du problème est telle que toutes les opinions ont été tour à tour professées par les historiens de la Lèpre. Bajon, Campet, Bergeron et Schilling à la Guyane, Brassac aux Antilles, Danielsen et Bæœck en Norvège,admettent l’hérédité sans conteste; Hansen et Drognat-Landré la nient; le Dr Leloir déclare qu'elle est loin d’être démontrée. La contagion est également admise conjointement avec l'hérédité par la plupart des auteurs ; le D: Drognat-Landré la considère comme l'unique mode de propagation de la maladie. Enfin, à l'exclusion de ce dernier, tous les auteurs qui ont écrit sur la Lèpre à la Guyane la déclarent endémique dans notre colonie.
Sans vouloir prétendre apporter une solution définitive à une question si controversée, nous allons exposer les arguments qui ont déterminé notre conviction personnelle, Quelques-uns sont tirés de faits particuliers, mais nos recherches en ce sens ont été en partie infructueuses ; nous n'avons généralement pas pu tirer d'indications étiologiques précises des cas observés isolément et il nous à fallu recourir à une étude comparative et d'ensemble pour
fixer notre opinion. C'est aussi seulement, croyons-nous, en se
eines plaçant à un point de vue général, pour envisager, dans chaque foyer, à la fois les malades et les multiples conditions de milieu susceptibles de concourir à la genèse de la Lèpre, qu'on peut arriver à résoudre le problème complexe de son étiologie.
La Lèpre est considérée comme héréditaire à la Guyane par les habitants, ainsi que cela a lieu de l'avis même des détracteurs de l’hérédité, dans toutes les contrées où elle règne. La Commission royale de médecine, chargée en 1785 de faire une enquête à la Guyane, affirme la propagation héréditaire; Bajon ne la met pas pas en doute pour les noirs, mais non pour les colons de race blanche : « Ceux-ci, dit-il, ne sont sujets au Mal Rouge qu’autant » qu'ils le gagnent soit par le commerce qu'ils ont avec les nègres- » ses, soit par des attouchements plus ou moins immédiats mais » toujours nécessaires, car 1] ne peut point se communiquer par le » moyen de l'air seul ». Quels motifs ont donc déterminé la croyance à l’hérédité ? Etablissons tout d'abord qu’on ne peut rechercher cette cause ni chez les lépreux transportés, issus tous de pays où la Lèpre ne sévit pas, la France et l'Algérie, ni chez ceux originaires des Indes ou de Cochinchine, importés par l'immigration, desquels on n'obtient jamais que des renseignements vagues et incomplets. Restent les blancs, les métis et les noirs créoles : la difficulté d'obtenir des renseignements des familles blanches affligées de Lèpre nous a obligé à restreindre nos recherches à la population de couleur.
Parmi cette ‘catévorie d'habitants on constate que la Lèpre, entrée dans certaines familles à une époque reculée qui échappe à notre observation, s'y est comme enracinée, les a poursuivies de génération en génération accompagnant les divers membres dans leur dispersion de manière à conserver sa place au sein de chaque nouveau foyer. Et ce sont non pas les membres de la famille atteints et, par cela même généralement condamnés au célibat,
qui la propagent, mais ceux demeurés indemnes en apparence qui 6S
voient un ou plusieurs de leurs enfants frappés du mal qu'ils ont connu à leur père, à leur mère, plus souvent à un frère, un oncle ou un aïeul. Voici par exemple une famille dans laquelle nous trouvons un ascendant lépreux en remontant à trois générations; dans la génération qui a suivi, un seul enfant est mort de la Lèpre, trois autres se sont mariés et établis dans des bourgs différents de la colonie; ils comptent actuellement 7 lépreux dans leur descendance. Un fait à retenir en faveur de l'hérédité, c’est que, dans une même commune la plupart des lépreux sont parents à des degrés divers; nous avons même pu retrouver dans un cas entre des malades issus de familles non consanguines des liens de parenté par concubinage. Ce fait n’a rien de surprenant dans un pays de mœurs relâchées où la famille procède souvent d’unions illégitimes. Sur 11 familles lépreuses nous n'avons rencontré 7 fois des manifestations héréditaires qu'en ligne collatérale aussi loin que nous avons pu remonter, c’est-à-dire jusqu'à 3 générations au plus. Danielssen et Bœck ainsi que Bidenkap ont insisté sur la fréquence de ce fait : Nous nous l’expliquons par la difficulté qu’on éprouve à obtenir des renseignements permettant de remonter jusqu’à un ascendant lépreux direct qui doit fatalement exister en tête de la série. Après celui-ci, que chaque descendant hérite de la prédisposition seulement comme le pense Virchow ou qu'il soit en puissance de Lèpre pendant toute son existence, il n’est pas moins probable que, seuls, ceux chez lesquels elle ne s’est pas manifestée, du moins de bonne heure, auront des chances de se marier et de la transmettre à la génération suivante. Mais le docteur Drognat- Landré ne veut pas qu'il soit question d’hérédité en ligne collatérale. Cependant nevoit-onpas d’autres maladies, l’aliénation mentale entre autres, dont l’origine héréditaire est souvent incontestée, se propager d’une façon identique de génération en génération? Est-il encore aussi important que le veut le même auteur, de savoir si l’ascendant
est devenu lépreux avant ou après la procréation ? Voici un fait qui
Lg" de se produit journellement pour une affection héréditaire aussi, la tuberculose pulmonaire : l’un des parents présentant des antécédents héréditaires n’est devenu tuberculeux qu’après la procréation des enfants ; lorsque ceux-ci meurent à leur tour de tuberculose, l’hérédité est-elle ici contestée ?
Parmi les 74 malades qui ont fait l’objet d'un tableau inséré au chapitre Il, 52 appartenant à la population créole de couleur ont été le sujet de nos recherches au point de vue de la transmission héréditaire. Pour une partie nous avons dû nous en rapporter aux indications fournies par les malades, mais dans un tiers des cas nous avons pu confirmer leurs renseignements de vs ou auprès
de personnes dignes de foi. Cette étude nous a donné les résultats
suivants :
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Nous attachions à cette fréquence des antécédents héréditaires présentés par nos malades créoles une grande importance avant d’avoir eu connaissance des travaux du D' Drognat-Landré sur la colonie hollandaise. Sans contester la valeur de ses objections contre les arguments tirés par Danielssen et Bœck de l’existence d'ascendants lépreux dans la plupart des familles où ils ont recueilli leurs observations, 1l nous semble que tout entier à sa démonstration de la contagion, M. Drognat-Landré néglige dans cette étude de la Lèpre à Surinam tous les faits qui peuvent plaider en faveur de l’hérédité. Les cas qu'il rapporte d'Européens nés
de parents étrangers ou établis dans la colonie depuis une époque peu reculée sont assurément des cas de Lèpre par contagion. Mais à Surinam comme à Cayenne, on rencontre des familles au foyer desquelles la Lèpre est installée depuis plusieurs générations, fait sur lequel il n'insiste point, se bornant à le considérer comme « une conséquence naturelle de la vie de famille, de cette » vie intime, de la cohabitation continuelle ». Or, précisément les noirs des Guyanes constituent la population où peut-être l'esprit de famille existe le moins. Sans parler des unions illégitimes. et de peu de durée, si ordinaires dans les quartiers nègres, et qui sont le plus puissant obstacle à toute recherche généalogique, on voit communément les enfants s'éloigner de leur famille dès qu'il sont en âge de subvenir à leur entretien, pour n'avoir plus avec elle que des relations lointaines et nullement intimes. Nous ne saurions non plus accepter son explication de l'alternance fréquente des cas de Lépre observés dans une série de générations, par le fait qu’à Surinam les grand'mères ont d'ordinaire la charge d'élever leurs petits enfants; cette coutume locale ne peut justifier un fait généralement constaté dans les contrées infestées de Lèpre.
Nous avons déjà signalé l'existence de la Lèpre au sein des tribus de nègres Boschs installées sur les bords du Haut-Maroni. Ces tribus de noirs évadés de Surinam, constituées depuis 2 siècles et demi, n’ont eu, jusqu'à l'émancipation récente des esclaves, aucune relation avec les populations côtières des Guyanes. Comment donc la Lèpre s’est-elle insinuée parmi les Boschs ? Ils n’ont pu l'emprunter à leurs voisins Peaux-Rouges auxquels elle est inconnue, On pourrait supposer que quelques-uns malades lors de l'évasion l’ont primitivement apportée, qu'elle s'est ensuite propagée par contagion. Mais il faut ne pas connaître les difficultés d’une évasion à travers les forêts vierges des Guyanes, pour suppo-
ser qu'un lépreux ait jamais pu tenter cette entreprise et la mener
à bonne fin. On sait que les transportés qui prennent cette voie pour gagner un territoire étranger meurent fatalement avant d'arriver au but, s'ils n’ont la bonne fortune d'être recueillis épuisés sur quelque placer où le hasard les a conduits. Des hommes d’une énergie et d'une vigueur physique exceptionnelles ont seuls pu, traqués par leurs maitres, surmonter les obstacles d’une évasion
rénéralement
de ce genre. Et à comparer les nègres Boschs, g découplés en athlètes avec leurs congénères de la côte, il semble que les conditions dans lesquelles se sont trouvés leurs ancêtres aient véritablement opéré une sélection. L'hérédité seule, à moins d'admettre l’incubation endémique, nous parait expliquer d’une manière satisfaisante la présence de lépreux parmi eux.
Mais si les faits tirés d'une observation générale ne sont pas toujours à l'abri d'objections sérieuses, il se rencontre des cas particuliers où la propagation héréditaire apparait encore avec plus d’évidence. Nous avons observé celui-ci à Cayenne :
Une femme de couleur bien constituée et ne présentant pas d’antécédents de Lèpre a eu d'un premier mariage deux enfants actuellement mariés et possédant des enfants sains comme eux; elle a cohabité après la mort du mari avec un noir dont un frère et un ascendant du côté paternel étaient lépreux; cette union a produit deux enfants du sexe masculin devenus lépreux (forme tuberculeuse) tous les deux de bonne heure et dont l’un a succombé à l’âge de 22 ans. Enfin d'une autre union illégitime cette femme a eu une fille dont la santé, à l'âge de 14 ans, ne laissait rien à désirer. Nous avons personnellement connu cette mère et ses cinq enfants, dañs aucun cas l'hérédité de la Lépre ne nous a paru plus manifeste.
Il nous reste à indiquer, en ce qui concerne l'hérédité, les particularités que la Lèpre nous a semblé présenter lorsqu'elle affecte ce mode de propagation. Parmi les malades que nos renseignements nous ont permis de considérer comme héréditairement
frappés, nous avons remarqué que la plupart étaient devenus lépreux de bonne heure, généralement entre 6 et 20 ans. Lorsque la maladie n’éclatait pas dès l'enfance, le sujet était chétif, anémié, avec cette physionomie spéciale que nous avons signalée comme signe avant-coureur de la Lèpre chez l'enfant. Tout en reconnaissant la possibilité de la contagion dans le jeune âge, nous pensons que ce n'est pas le cas ordinaire et nous dirons plus loin, en traitant de cet autre mode de propagation de la Lèpre, que l’âge mûr
paraît lui être une condition favorable.
Si nous avons dû exclure de nos recherches sur l’hérédité les sujets étrangers à la colonie chez lesquels les antécédents font défaut ou peuvent paraître douteux, c’est à eux que nous devons nous adresser pour déterminer les autres modes de propagation de la Lèpre. Ces sujets sont au nombre de 22 dont nous exclurons encore 3 Chinois et 4 Coolies pour lesquels l'hérédité est possible étant donnée leur origine. Il nous reste donc 15 malades, dont 14 nés en Franceet 1 en Algérie, offrant à l'égard de la transmission héréditaire toutes les garanties. Deux causes seulement peuvent être invoquées pour la genèse de la Lëpre dans ces 15 cas : l'endé-
micité et la contagion.
La Lèpre est-elle endémique à la Guyane? Ce terme que nous rencontrons dans tous nos auteurs nous semble avoir été employé par certains d'entre eux non, comme nous l’entendons, dans le sens d’autochtone, mais plutôt dans le sens étymologique de maladie inhérente à une population (1). En ce cas nous répondrons que la véritable population guyanaise n’est pas constituée par cette agglomération d'éléments hétérogènes où le noir domine qui occupe le littoral depuis moins de 3 siècles, mais par les
(1) Le Dr Drognat-Landré entre autres ne peut entendre le mot endémique dans le sens
d'autochtone alors qu'il affirme que la Lèpre procède uniquement de la contagion.
= y = Indiens peaux-rouges actuels, derniers représentants des vaillantes races étouffées par notre civilisation. Ceux-ci, nous croyons l’avoir suffisamment démontré, sont exempts de Lèpre et, si l’on a pu citer quelques cas isolés d’Indiens lépreux dans les colonies voisines, toujours l’auteur a insisté sur la fréquentation prolongée par ces sujets des quartiers créoles infectés (Drognat-Landré, p. 47).
Une maladie endémique devrait se manifester sur tous les points où les conditions susceptibles d’engendrer l’endémie, climat, constitution physique du territoire et, du côté de la race, réceptivité, alimentation, usages, se retrouvent semblables. Or à la Guyane ce fait ne se produit aucunement : sur le littoral, à côté des quartiers où la Lèpre sévit avec le plus de rigueur, nous voyons tous les pénitenciers ainsi que les petits villages Galibis échapper au fléau. En remontant dans l'intérieur où le milieu physique et les conditions d'existence pour l’homme sont un peu modifiés, nous rencontrons, habitant les mêmes parages, menant un genre de vie identique, des tribus d’Indiens indemnes et des tribus nègres infectées. Et il ne nous est pas loisible de faire entrer en ligne de compte la question de race, puisqu'il est démontré par des faits qu'aucune n'est réfractaire à la Lèpre. Il ne peut donc pas être question d’origine autochtone de la Lèpre à la Guyane; nous avons assez longuement exposé dans notre premier chapitre les mœurs et les usages des divers éléments ethniques qui composent la population actuelle de la colonie et les particularités des milieux qu'ils occupent, pour ne pas devoir insister davantage sur ce point. Leur distribution géographique s'est opérée par le seul effet du hasard, comme pour mettre en
évidence la vérité de notre assertion.
Nous arrivons en conséquence, en procédant par exclusion, à affirmer la contagion comme seule cause de la Lèpre pour cette
catégorie de 15 malades, si intéressante en ce qu'elle n'autorise pas même un soupçon de propagation héréditaire.
Deux de ces lépreux ont contracté la maladie dans des conditions telles que leurs cas, pris en particulier, réunissent en faveur
de la contagion toutes les probabilités. En voici les observations :