‹ La Lèpre et ses modes de propagation à la Guyane FrançaiseChapitre 14 sur 16 · OBSERVATION II · texte numérisé non relu

OBSERVATION II

Ce cas a été observé par le docteur Rangé sur un Arabe aux îles du Salut.

Il s’agit d’un transporté ayant déjà un long séjour sur ce pénitencier qui, poussé par ses habitudes invétérées de pédérastie à commettre un second crime à la veille d'être libéré, purgeait en 1885 une seconde condamnation, L'administration pénitentiaire recueille, nous l'avons dit, les transportés libérés devenus lépreux dans la colonie et les envoie aux îles du Salut. Primitivement ces malades, au nombre de deux ou trois, étaient soumis à un isolement complet dans un local affecté à leur usage ; mais de nouveaux envois en 1883 ayant triplé leur nombre, il fallut les admettre dans une salle de l'hôpital où notre sujet, Amar ben Kara, remplissait les fonctions d’infirmier interprète. Deux ans plus tard, celui-ci se présentait à

la visite du docteur Rangé avec tous les symptômes d’une Lèpre tuberculeuse. « Bien que la contagion directe n’apparaisse pas ici d'une façon » indiscutable, nous écrivait alors notre savant collègue, les conditions » dans lesquelles la Lèpre s'est manifestée sur ce sujet de mœurs suspectes,

» quotidiennement mis en rapport par son service avec les malades, suffisent » à me la démontrer ».

Si l’on n’admettait pas, avec le docteur Rangé, la contagion pour ce cas, seule l’indémicité pourrait être en cause. Or depuis plus de 30 ans, des milliers de transportés ont passé leur existence aux Îles du Salut; comment expliquer cette longue immunité d’une population nombreuse vis-à-vis d’une maladie autochtone ?

Pour les 13 Européens lépreux restants, tous transportés libérés, il est aussi d'excellentes raisons d'admettre la propagation par contagion. Ce n’est point pendant que l’accomplissement de leur peine les retenait internés dans les établissements pénitentiaires, mais après leur libération et une fois installés au milieu de la population créole contaminée, que chacun d'eux a contracté la Lèpre. En vain objecterait-on, pour incriminer encore l’endémicité, que la période d’incubation dont la longue durée a été quelquefois constatée, peut remonter à leur séjour dans les pénitenciers. Les règlements administratifs sont tels que tout transporté à l’expiration de sa peine peut, à son choix, résider en tel point de la colonie qui lui convient, ou devenir concessionnaire sur le territoire pénitentiaire du Maroni ; là s’est ainsi créée une petite colonie isolée. Or ceux qui nous occupent n'ont pas été frappés au Maroni, mais soit à Cayenne, soit dans tout autre bourg de la côte, et, dans la population transportée du Maroni, qui compte environ 2,000 libérés, nous n’avons pu relever un seul cas de Lèpre.

Il a été fait à la contagion de la Lèpre l’objection que les inoculations opérées sur l’homme et les animaux ont toujours donné des résultats négatifs ; M. Leloir a réfuté sans peine cette objection.

Pour ce qui est des inoculations à l’homme, outre que leur échec 7 S

n’est pas certain dans tous les cas, nous ignorons en partie les conditions spéciales nécessaires pour constituer l'aptitude à recevoir le vaccin. Quant aux animaux, il est constant que la vaccination a été infructueuse entre les mains des expérimentateurs, nousmême avons tenté inutilement d’inoculer à plusieurs singes du genre afèle du sang et du virus provenant de tubercules ou d’ulcères lépreux. Mais ces insuccès ne prouvent pas la non-transmissibilité de la maladie aux animaux : la difficulté de l'élevage des quadrupèdes dans l'enceinte des léproseries a été maintes fois signalée, À l'Acarouany nous avons vu mourir un âne, vieux serviteur de l'établissement, avec tous les symptômes de la Lèpre tuberculeuse : tubercules aux lèvres, à la langue, dans les naseaux, oreilles infiltrées à leur base de nodosités et insensibles, ulcères des jambes et des boulets. Cet animal était devenu malade, nous a-t-1l êté rapporté, depuis que, pendant la reconstruction de son écurie, on avait dû le loger dans une infirmerie momentanément inoccupée. L'élevage des porcs n’a jamais pu réussir partout où la léproserie a été établie; ni à l’Ilet la Mère, ni à la Montagne d'Argent, ni à l’Acarouany. Enfin les chiens meurent après un ou deux ans de séjour à proximité des lépreux.

Il appartiendra à l’anatomie pathologique d’élucider cette question encore pendante de la transmission de la Lèpre aux animaux.

Notre catégorie de lépreux transportés peut servir à la recherche des causes prédisposantes, encore plus environnées de ténèbres que les causes déterminantes de la Lèpre. Dans les pays ravagés, en Norvège principalement, où la question a été étudiée par des médecins qui font autorité en la matière, on a incriminé successivement le climat, l'alimentation, le paludisme, les habitudes de malpropreté. M. le professeur Leloir a fait justice de ces causes considérées isolément comme capables d’engendrer la maladie; il admet toutefois que leur ensemble puisse être pour quelque chose

dans la prédisposition à la contagion.

[ci nous sommes en présence de sujets condamnés à séjourner durant de longues années dans une contrée où l’Européen ne conserve sa vigueur qu'autant qu'il s’entoure de tout le confort matériel possible. Eux au contraire y ont été soumis à toutes les influences débilitantes, travail manuel, alimentation médiocre, habitat malsain, capables de mettre l'organisme en état de réceptivité morbide. L'aspect des habitants du Maroni est saisissant : tous ces libérés dont le séjour à la Guyane remonte à 15 ans ou davantage, portent la marque d’une anémie profonde, ils ont les chairs flasques, œdématiées, la plupart présentent de l’hypertrophie de la rate et du foie. Ils sont particulièrement sujets aux maladies ulcéreuses et parasitaires de la peau. À ce propos nous nous demandons s'il n'y aurait pas un rapprochement à établir entre l'aptitude à la contagion lépreuse et celle à la contagion tubercu-

pre

leuse pour les sujets déjà atteints d’affections ‘pulmonaires.

N'avons-nous pas vu quel soin M. le professeur Picot apporte à éloigner, dans ses salles, les tuberculeux des bronchiques et à abréger le séjour de ces derniers dans un milieu où pour eux surtout, il redoute la contagion de la tuberculose ? Nous croyons devoir témoigner la même défiance à l'égard du contage lépreux pour les Européens dont le long séjour dans la colonie a profondément modifié la vitalité et les fonctions des tissus técumentaires.

Nous allons plus loin et nous pensons que l'enfant, né de parents européens ayant vécu longtemps à la Guyane dans de mauvaises conditions hygiéniques, hérite de l'aptitude à la contagion de la Lèpre. Cette hypothèse nous explique les cas de Lèpre infantile cités par le docteur Drognat-Landré et d’autres que nous avons observés à Cayenne. Il est d’ailleurs inutile d'insister sur la dégénérescence dès longtemps démontrée de la race caucasique sous les climats équatoriaux. En ce qui concerne spécialement la

‘Guyane, notre ami et collègue M. le D' Orgéas, dans un travail ‘couronné par le Ministère de la Marine, a surabondamment dé-

montré combien vaine était l'espérance de peupler notre Guyane au moyen de la transportation, idée qui avait présidé à la fonda-

tion d’une colonie pénitentiaire au Maroni.

Les recherches qui, après la découverte par Hansen du microphyte lépreux, se sont multipliées sur tous les points du globe où sévit la Lèpre, en démontrant son existence constante dans les néoplasies et divers liquides de l'organisme ont apporté à l'opinion contagioniste un argument de première valeur. C'est aussi sans doute à ces travaux qu'il faut attribuer le revirement général des esprits relativement à la transmissibilité. Le défaut de microscope et des publications se rapportant à la recherche du bacille nous a contraint de rester, pendant notre séjour à la Guyane, étranger à une étude intéressante qui eût mérité une place importante dans ce chapitre. À la Faculté de Bordeaux, M. le professeur Arnozan et notre ami M. le professeur Ferré ont bien voulu nous communiquer les travaux dont le bacille de Hansen a été l'objet de leur part.

Ce microphyte se rapproche beaucoup comme forme extérieure et comme dimensions du bacille de la tuberculose, il est mis en évidence par les mêmes procédéset s’en différencie par sa forme un peu plus lourde; il est incomparablement plus abondant dans les tissus lépromateux que dans le néoplasme de la tuberculose. Par un procédé spécial, différant de celui d’Erlich en ce qu'au lieu de durcir le tissu lépreux par l'alcool absolu, la pièce est mise à macérer pendant 24 heures dans l’acide osmique à — puis durcie par la gomme et l'alcool, le professeur Ferré a obtenu des préparations d’une remarquable netteté et d’une inaltérabilité de longue durée. Il a constaté la présence du bacille dans tous les léprômes dont il occupe surtout le réticulum lymphatique, il l’a rencontré dans les follicules pileux, et enfin, en nombre minime

il est vrai, dans le sang où son existence peut surprendre. Le

sang soumis à cet examen a été recueilli dans les régions les plus éloignées du siège des léprômes; malgré que la peau saine, ainsi que le fait remarquer M. Arnozan, en contienne quelquefois, il est de toute probabilité que les bacilles, trouvés presque constamment dans les préparations du sang, provenaient du liquide lui-même.

Les essais de culture, opérés dans des viandes salées et des morues comme milieu, n'ont donné que des insuccès. Le même résultat a été signalé par Arning à la suite de recherches analogues. L'opinion qui fait des salaisons le véhicule ou la cause première de ia Lèpre aurait donc reçu la démonstration de sa fausseté.

S1 les travaux bactériologiques ont levé tous les doutes quant à la contagion, il ne s'ensuit pas que la transmission héréditaire ait perdu sa place parmi les modes de propagation de la Lèpre. Loin d'enlever leur valeur aux faits d’hérédité apparente cités plus haut, sa nature bacillaire nous paraît, au contraire, étayer notre opinion en nous permettant de comparer la Lèpre sous ce rapport à la tuberculose. Celle-ci, incontestablement héréditaire et contagieuse, présente avec elle bien d’autres points de ressemblance ; les analogies de leurs bacilles spécifiques viennent encore établir comme un lien de parenté entre la tuberculose et la Lèpre.

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