CONSTITUTION MÉDICALE. — ETHNOLOGIE
Entre les embouchures des grands fleuves Maroni et Oyapock s'étend, sur une longueur d’environ 270 milles, la côte de la Guyane française. Cette côte baignée par l'Atlantique a une direction générale S.-E., N.-0.; elle est basse, marécageuse, bordée d’un rideau de palétuviers que dominent cà et là quelques hauteurs isolées. Toute la partie connue de notre colonie est comprise dans un triangle, inscrit entre les 2° et 6 de latitude N. et les 52° et 57° de longitude O., dont l'Océan formerait la base et les fleuves Oyapock et Maroni, nés du même contrefort des monts Tumuc- Humac, les côtés.
Cette étendue nous apparaît comme une vaste forêt vierge
sillonnée de nombreux cours d’eau et interrompue aux approches 2°S,
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de la côte par un ruban de terres basses, les savanes, parallèle et contiou au rivage de l'Océan.
Le sol est très montagneux : Des chaines de collines dont l’altitude ne dépasse guère deux à trois cents mètres, séparent les fleuves en s’abaissant insensiblement vers la région côtière jusqu’à n'y être plus représentées que par de petits massifs isolés. Sur un squelette dioritique repose une puissante couche d'argile ferrugineuse où affleurent des conglomérats de quartz disséminés dans toute l'écorce de la région. Ces quartz ne paraissent pas disposés en filons, mais plutôt en masses distinctes de l’assise primitive de diorite et comme noyées dans la roche argileuse. Les recherches entreprises à ce sujet par l’industrie aurifère n'ont pas donné encore de résultats concluants ; jusqu’à ce jour les conglomérats de quartz aurifère mis à découvert n’ont pu être poursuivis dans une roche vive encaissante. Les micachistes abondent en quelques points et parfois le gneiss est associé à la roche quartzeuse.
De distance en distance le cours des fleuves est coupé par des accumulations de blocs de diorite, disposés en bancs perpendicu- Jlaires à sa direction, sur une étendue qui atteint souvent plus d'un kilomètre. Il semble que des soulèvements successifs aient dénivelé régulièrement des lits déjà creusés. Ces barres rocheuses déterminent de longs bassins superposés comme des écluses et communiquant par des rapides vulgairement appelés sauts. Tous les grands cours d’eau présentent cette physionomie et les diffcultés qui en résultent pour la navigation n’ont pas peu contribué à empêcher jusqu’à ce jour les études géographiques d'aboutir : pour toute la région intérieure, la carte physique de la Guyane est encore à faire.
Les terres basses de la côte ont une origine mixte: d'une part leur formation a été fluviale par dépôts alluvionnaires à l'embouchure des fleuves, mais pour la plus grande partie elle est marine et due à l’abandon de bancs de vase par l'océan. Il existe effecti-
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vèment un courant maritime parallèle à la côte se dirigeant du S.-E. au N.-O.; courant violent qui entraîne continuellement les vases déversées en quantité énorme par le gigantesque fleuve des Amazones à son embouchure, les dépose en bancs sur son parcours et modifie ainsi d'une façon permanente les fonds de ces parages. Les pérégrinations de ces bancs de vase ont été très bien étudiées par M. le commandant Boyer sur la côte guyanaise : on les voit se déplacer d’une façon progressive sous l'influence du courant, suivre tout le rivage de la Guyane en quelques années, bientôt remplacés par d’autres dus à la même origine. Diverses causes tendent à fixer une partie des bancs sur les côtes qu'ils parcourent, ce sont : d'abord la configuration du littoral dont les enfoncements, baies ou golfes, retiennent facilement la vase: en ces points le courant est brisé et ne peut l’entraîner sans l’aide des ras-de-marée. En second lieu la végétation, le plus puissant auxilaire de cette néo-formation : pour peu qu'un banc séjourne plusieurs années en un même point, ce qui se produit toujours pour sa partie moyenne, on voit surgir, sur l'étendue contigüe au rivage que le flot laisse à découvert pendant la marée basse, une forêt de palétuviers. Cet arbre déjà remarquable par la multiplicité de ses modes de reproduction {le palétuvier, 250phora mangle, se reproduit à la fois par des graines, des bulbilles et par un marcottage naturel), ne l’est pas moins par la rapidité de sa croissance; en quatre années il atteint une hauteur de dix à douze mètres et émet assez de racines adventives entrelacées, pour rendre inaccessible à l’homme la surface envahie. La mer charrie et dépose constamment sur ses rives des bulbilles, bourgeons reproducteurs qui sitôt abandonnés sur une couche de vase salée émettent des radicules et se fixent. Leur vitalité prodigieuse explique la rapidité d'évolution des forêts de palétuviers, dans les circonstances que nous indiquons. Nous avons eu la bonne fortune d'assister à
l'évolution d'une de ces forêts qui, en l’espace de trois ans.
couvert sur une largeur de cent mètres un banc de vase étendu de six kilomètres. Fréquemment l'existence de ces forêts côtières est aussi éphémère qu’a été rapide leur apparition. Le banc de vase continue sa route par ses parties les plus avancées en mer; par suite de cette progression le flot revient battre le littoral, déchausse les arbres, les abat et les entraîne avec leur terrain de végétation, accumulant le sable à la place où ils se dressaient gigantesques. Mais si des circonstances accidentelles ont entravé le travail destructeur des eaux, qu'un caprice de la mer ait constitué un banc de sable en aval de notre forêt naissante, celle-ci va littoraliser définitivement l'étendue qu’elle occupe. De nouveaux bancs de vase viendront s'appuyer sur le banc de sable et par une végétation nouvelle constituer une barrière solide entre l'océan et la partie annexée. Et sitôt que l’eau salée ne baignera plus le pied des palétuviers, ces marins de tempérament vont disparaître pour céder le pas aux cypéracées, aux joncées et aux graminées; la forêt aura fait place à la savane.
Tel a été, nous paraît-il, et tel est encore le mode de formation des savanes, quelquefois formées de dépôts alluvionnaires fluviaux et se terminant dans le voisinage de l’embouchure des fleuves, le plus souvent conquises sur l'Océan et limitées alors de son côté soit par des bancs de sable parallèles, soit par les forêts de palétuviers qui lui font une bordure. Leur origine nous explique comment les savanes se rencontrent seulement sur la côte et pourquoi, leur niveau ne différant pas de celui de la mer et grâce à l'imperméabilité du sol, elles forment des cuvettes qui retiennent les eaux pluviales jusqu’à leur complète évaporation par le soleil torride de l'été. Quelques-unes, dites pripris, où l’eau de mer pénètre à marée haute, ne se dessèchent jamais.
Nulle part plus qu'en Guyane la végétation n'est robuste et vivace, Sous un climat uniformément chaud et humide, le végétal exige peu du sol et puise dans l’atmosphère saturée d'humidité, de
lumière et de chaleur, la majeure partie de son alimentation. Les arbres poussent hauts et droits, luttant de rapidité d’accroissement pour se faire leur place au soleil au milieu de leurs ainés. Ni les enlacements des lianes, qui s’élançent vers leur sommet pour y étaler leur feuillage, ni les piqûres de nombreux parasites, ne peuvent entraver leur essor. C’est une lutte pour l'existence où toutes les espèces sont évalement victorieuses ; les conditions de vitalité ont été nivelées pour toutes par l’exceptionnelle uniformité du climat, aucune ne peut revendiquer pour elle seule le droit de cité. Côte à côte vivent les représentants des familles les plus dissemblables. L'immense forêt qui couvre la Guyane comprend, dispersés sans aucun ordre, à peu près tous les échantillons de la zone torride du Nouveau-Monde, elle offre partout au naturaliste la monotonie d'une infinie variété (1). Aux approches des côtes elle perd un peu de son caractère grandiose; sans être rabougris, les arbres sont de plus modeste stature. La différence de constitution géologique, le voisinage de la mer et aussi la présence de l’homme ont concouru à ce résultat. |
Le caractère de cette étude ne nous permet pas une description détaillée de la flore et de la faune guyanaises. Nous nous bornerons à citer les familles les plus intéressantes.
Dans la flore, les dicotylées corolliflores, épicorolliflores, cupuliflores et thalamiflores dominent. La plupart des arbres de la forêt appartiennent à ces classes.
Parmi les monocotylées, la famille des palmiers mérite une mention spéciale pour la multitude de ses variétés ; après elle viennent les aroïdées dont quelques espèces acquièrent un développement inaccoutumé, les orchidées dont l'histoire locale est
encore à faire, les broméliacées le plus souvent parasites, les
(1) Le palétuvier et quelques palmiers sont les seulés espèces croissant régulièrement en
famille,
LR EE cypéracées, les joncées, les graminées, ces trois dernières familles constituant la végétation des savanes.
Les cryptogames, moins bien partagées que dans la zone tempérée, sauf pour les espèces microscopiques, sont surtout représentées par des fougères.
La médecine populaire attribue à la plupart des végétaux des propriétés merveilleuses. Parmi la foule des plantes en usage chez les créoles, quelques-unes ont des propriétés médicales et méritent d’être signalées :
Le Coutarea guyanensis (Wubracées), le Zantoxylum clava herculis (Autacées) ont des propriétés fébrifuges ; quelques espèces de Tapogomea (Xubracées), le Viola itoubou (Wzo/inées) sont employés comme vomitifs ; le Coumarouna odorata (Zéoumineuses), les racines du palmier Aouara, diverses variétés de Smilax (4sparaginées) sont considérés comme dépuratifs antiscrofuleux ; le Cassia alata (Légumineuses) est antiherpétique ; le Genipa (Aubzacées) donne quelques succès dans le traitement du pian.
Une synanthérée que nous croyons être le Guaco est fort en honneur contre les piqûres des serpents venimeux. L’écorce d'un grand arbre, le Tachini, dont nous n'avons pu déterminer la famille, fournit un suc très vénéneux auquel les Indiens ont recours pour toutes leurs maladies, ils l’emploient spécialement avec succès contre le rhumatisme articulaire.
La faune, malgré la multiplicité de ses genres et de ses espèces, diffère néanmoins à son désavantage de celle de l'Afrique et de l'Asie tropicales par la taille moindre des échantillons.
Les mammifères sont représentés par de nombreuses espèces de singes : le singe rouge hurleur (ycetes seniculus), le Couata (Ateles belzebuth), le Saïmini (CArysotrix scrurea), le Sapajou (Cebus capucinus), le Famarin (Midas ædipus), etc, etc.; des carnassiers, le Couguar (#elis concolor), le Jaguar (FeZs onca), le Glouton (Galictis viftata) ; un jumenté, le Tapir (Z'apirus amert-
canus) ; des Ruminants, les Cervus axis, C. paludosus, C. Aristotelis ; des Suidés, le Pécari (Dicotyles labiatus), le Pathira (Drcotyles lorquatus); des Rongeurs, le Cabiaï (//ydrochaerus ca- Pybara), le Pac (Caelogenis paca), V'Agouti (Dasyprocta Agubi), le Couendou (Cercolabes prehensilis) ; des Cheiroptères parmi lesquels les Vampires (Phyllostoma et Vampyrus), dangereux pour l'homme et les animaux domestiques ; un Sirénide d’eau douce, l'Ofaria jubata devenu fort rare.
Les oiseaux sont innombrables et remarquables par la beauté de leur plumage.
Les reptiles sont abondamment représentés, les Crocodiliens par les Caïmans, les Chéloniens par des tortues de terre et de mer, les Serpents par des espèces très venimeuses, bothrops, crotale, trigonocéphale, et des colubridés gigantesques, les onectes et les boas.
Les Batraciens ont rencontré dans cette contrée marécageuse le milieu le plus favorable à leur développement, ils s’y sont multipliés d’une façon prodigieuse.
La Guyane est aussi le pays des insectes. Parmi les Diptères l’homme compte de cruels ennemis : la Lucilie est connue par les ravages de ses larves ; celles d’un Oestre, désignées sous le nom de vers macaques, pénètrent profondément dans les chairs et produisent des abcès très douloureux ; enfin les moustiques sont répandus en abondance dans toute la région côtière. Quelques arachnides sont très redoutées à cause de leurs piqûres.
On ne distngue à la Guyane que deux saisons, celle des pluies et celle de la sécheresse. La première commence en octobre et finit en juin, toutefois elle est interrompue par une période de beau temps de trente à quarante jours en mars et avril. Il y a donc en réalité deux saisons sèches correspondant aux passages du soleil au Zénith en mars et en septembre. Les mois très pluvieux sont
ceux de décembre, janvier, février, mai et juin. La quantité d’eau