TABLEAU DE LA LÈPRE À LA GUYANE — HISTORIQUE — SYMPTO
MATOLOGIE — DISTRIBUTION GÉOGRAPHIQUE
Les documents nous manquent pour déterminer l’époque précise à laquelle la Lèpre a fait son apparition à la Guyane française. Il est certain toutefois qu’elle n'y existait pas avant l’invasion de l'Amérique par les peuples de l'Europe. La race Indienne en est encore indemne partout où elle a conservé son autonomie en se tenant à l'écart des envahisseurs de son territoire ; ce n'est donc pas par son fait que la Lèpre s’est propagée dans les colonies du Nouveau-Monde. D'autre part, il n’est point admissible qu’elle ait été introduite à la Guyane par les colons originaires de contrées où, lors de leur émigration, cette maladie n’était plus connue. Reste l'importation des noirs de la côte d'Afrique. Cette origine a été admise par tous les auteurs : la commission médicale chargée d’une enquête en 1785 et Campet qui ont observé la Lèpre à Cayenne, Schilling et Nissœus qui l’ont étudiée à la Guyane hollandaise, s'expriment à cet égard d’une façon formelle et tous les auteurs venus après ceux-ci ont adopté leur manière de voir. Le témoignage sur ce point des Peaux-Rouges de la Guyane qui, comme toutes les peuplades où l'écriture est inconnue, conservent la tradition verbale des choses du passé, n’est pas sans quelque valeur. Ceux que nous avons interrogés sur ce sujet, les doyens des tribus Galibis du Maroni, de Mana et de Sinamari, nous ont fait en substance cette réponse : « La Lèpre n'est » pas un mal indien, c'est un mal nègre». Il est de toute probabi-
lité que l'introduction de la maladie coïncida avec la mise en
vigueur du régime esclavagiste dans la première moitié du XVIT siècle. En considérant qu'elle sévit depuis les temps les plus reculés de l’histoire sur la côte d'Afrique, que d'ailleurs le fait de l'importation d'esclaves contaminés à Cayenne a été confirtmé par les mesures sévères prises à ce sujet contre les négriers, nous croyons qu'on ne saurait chercher ailleurs que dans la traite la cause première de l'existence de la Lèpre à la Guyane française.
Déjà en 1718, pour sauvegarder les colons contre les fraudes des marchands d'esclaves, dont une consistait à peindre les macules spécifiques pour dissimuler à l'acheteur l’état morbide du sujet mis en vente, un article du Code noir annule la vente de l’esclave lépreux. L'extension du fléau détermina plus tard le gouvernement à créer une léproserie que nous trouvons installée au commencement de ce siècle à l’Ilet-la-Mère. Elle comptait alors 50 pensionnaires, nombre relativement considérable puisqu'en 1822 la population de la Guyane s'élevait au chiffre de 17442 individus, esclaves compris, lesquels, seuls susceptibles d’être internés, ne formaient pas la moitié de ce contingent. Une commission médicale était chargée de visiter périodiquement les habitations et d'envoyer d'office à la léproserie tout esclave présentant des symptômes suspects, tant était prédominante à cette époque l’opinion contagioniste. Néanmoins ces sages mesures ne furent jamais ponctuellement observées : Bergeron rapporte qu’en 1823 il y avait 60 lépreux à la léproserie transférée de l’Ilet-la- Mère à l'Ile-Royale, mais qu'un nombre bien plus considérable souillait la population tant de Cayenne que des quartiers. à cause de l’inobservation des règlements. Aussi, voyons-nous la plupart des gouverneurs qui se succèdent dans la colonie s’efforcer de réagir par de nouveaux arrêtés contre l'obstination des propriétaires et des sujets malades.
D’autres causes viennent entraver l'action administrative.
L'émancipation des nègres en 1848 leur permet de se soustraire à l'examen médical; puis, à partir de 1852, la transportation chasse successivement la léproserie des îles du Salut à l’Acarouany, de l’Acarouany à la Montagne d'Argent où l’on manque d’eau, et, où la situation sur une pente rocailleuse ne permet pas ‘aux malades de sortir de leurs carbets. Elle revient à l’Acarouany en 1869 pour s’y installer définitivement. Là elle occupe une situation parfaitement choisie, sur le sol argileux d'un vaste plateau que le déboisement met à l’abri des causes d’impaludisme inhérentes à la forêt et assez élevé pour être soumis à une aération suffisante. Mais son éloignement du chef-lieu où siège la commission chargée de statuer sur l'opportunité de l'envoi des malades, la désuétude où sont tombés les règlements qui, postérieurement à l'émancipation, prescrivaient l'isolement des lépreux à quelque catégorie qu'ils appartinssent, ont fait que depuis longtemps elle ne reçoit plus que les malades misérables obligés de solliciter un asile auprès de l'administration. Encore quelques-uns sont-ils mis en subsistance à l’hospice civil du camp Saint-Denis, et ceux provenant de la transportation, recueillis pour la plupart dans les hôpitaux pénitentiaires. Donc, si le nombre des pensionnaires de la léproserie est tombé du chiffre de 60 auquel il s'élevait encore il y à une quinzaine d'années à 18 que nous avons trouvés à l’Acarouany en 1883, n’en faut-il pas conclure que la maladie est en décroissance à la Guyane. Les faits que nous exposerons plus loin semblent bien plutôt prouver le contraire. |
Les créoles emploient pour désigner indifféremment la Lèpre ou le lépreux le mot Cocobé (1) expression qui témoigne de la confusion par eux établie entre la lèpre vraie, l’éléphantiasis du scrotum et l’hydrocele chronique si commun à Cayenne. Cependant ils dis-
tinguent, en l'appelant Gros Cocobé, la forme tuberculeuse du
(1) Cocobé signifie littéralement en idiome créole : Zesticule de bœuf.
petit Cocobé qui s'adresse aux formes mutilante anesthésique, maculeuse et aux affections que nous venons de signaler.
Bien qu’il n'entre pas dans notre cadre de traiter le point de vue purement pathologique de la question, nous devons, pour présenter un tableau aussi complet que possible de la Lèpre à la Guyane, esquisser rapidement ses différentes modalités.
Les auteurs anciens, Dazille, Campet, Bergeron, soit qu'ils aient considéré les aspects différents sous lesquels se présentent les malades comme des phases successives de l’évolution lépreuse, soit qu'ils n'aient compris sous le nom de « Mal Rouge de Cayenne » qu'une varièté de Lèpre, soit que les autres variétés aient échappé à leur observation, sont muets quant à cette pluralité de formes. Bajon et Campet insistent sur les taches anesthésiques qu'ils présentent comme la caractéristique de la maladie. Bergeron, après avoir affirmé que la tache rouge est la manifestation initiale constante, donne de l’évolution de la Lèpre, divisée en trois périodes, une description un peu confuse qui embrasse tous les accidents qu'on peut rencontrer dans les formes les mieux distinctes. Nous croyons pouvoir rattacher à deux types principaux les diverses manières d’être de la Lèpre que nous avons étudiées : ce sont la forme tuberculeuse et la forme mutilante ; nous ne voulons d’ailleurs préjuger en rien de leur unité pathologique. L'anesthésie complique les deux variétés, plus constante et plus étendue dans la mutilante, mais jamais nous n'avons vu la Lèpre tuberculeuse prendre les allures de la Lèpre anesthésique mutilante, ni cette dernière se compliquer de tubercules. Il serait peut-être juste de dire que les troubles nerveux caractérisés par l’anesthésie constituent un symptôme général constant dans les diverses formes, et, que les cas dits mixtes se rattachent à la forme tuberculeuse, dont ils ne diffèrent que par l'exagération de ces troubles qui lui sont propres. Ce serait, pensons-nous, une variété tuberculo-anesthésique.
Quoi qu'il en soit, le lépreux, à la Guyane, se reconnaît tantôt “ 4 S.
aux tubercules qu'il porte surtout à la face et aux extrémités, tantôt à la mutilation des mains et des pieds; ce sont là les caractères les plus frappants. La forme tuberculeuse revêt des aspects différents chez le noir et chez le blanc. Chez le premier les tubercules sont saillants, gros, confluents, tout en restant distincts les uns des autres; hors de la face et des extrémités les lésions cutanées sont peu accentuées. Chez le blanc le tubercule se présente le plus souvent sous forme de nodosité intra-dermique et même quelquefois sous-dermique, étendue en plaque faisant une saillie légère à la surface de la peau. Les macules, l’anesthésie diffuse ou en plaques ont plus de tendance à se généraliser sur le tronc et les membres; l’ensemble symptomatologique répond assez bien généralement à la description de la variété mixte des auteurs et en particulier aux observations de cette variété recueillies par le savant professeur de la Faculté de Lille. Enfin, chez l'adulte au moins, l'évolution est plus rapide, la succession des accidents moins interrompue, la durée de la maladie plus courte : il semble que l’organisme réagisse moins que celui du noir et permette une généralisation plus prompte et plus facile du mal aboutissant à la cachexie, sa terminaison habituelle.
Nos recherches personnelles ne nous permettent point de considérer, à l'instar de Bajon et de Bergeron, la macule anesthésique comme le symptôme initial et pathognomonique de la Lèpre, quelque chose comme le chancre induré dans la syphilis. Toutefois, nous l’avouons en toute franchise, à l’époque où nos observations ont été recueillies, notre ignorance de tous les traités spéciaux à la Guyane a fait que nous n'avons peut-être pas assez insisté sur ce symptôme important. L’ayant observé sur des lépreux de toutes les catégories, mais seulement dans un petit nombre de cas, nous le considérions comme un accident secondaire nullement essentiel de la Lèpre. Nous avons même cru qu'il était
exceptionnel chez les noirs alors que Bajon avance que « le mal
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rouge a été ainsi nommé parce qu'il se déclare toujours par des taches rouges insensibles. » Il en donne plus loin une description rès nette; elles constituent, dit-il, un signe certain, « toutes les fois qu’elles ne seront point circonscrites, ni d’un rouge bien vif, qu'elles seront étendues et mêlées de taches jaunatres, qu'elles paraîtront aux environs du front, des oreilles, sur les mains, aux épaules, aux reins, aux cuisses, aux pieds, qu'elles seront anciennes et augmenteront toujours en largeur; enfin, le signe sur lequel on peut le plus compter, c'est l'insensibilité qui les accompagne. » Nous avons constaté l'existence de ces taches presque toujours sur les Européens affligés de Lèpre tuberculeuse, plus rarement chez les nairs, sans que jamais elles nous soient apparues comme le premier indice de la maladie. Récemment, dans un cas de Lèpre mixte appartenant au service de M. le Professeur Vergely à l'hôpital St-André et dont M. le Professeur Arnozan nous a fait une exposition clinique magistrale, le sujet, un marin qui avait contracté la Lèpre dans le cours de ses voyages aux Antilles et au Brésil, présentait avec une éruption tuberculeuse caractérisée des taches anesthésiques nombreuses qu'il ne reconnaissait nullement pour la manifestation primordiale de sa maladie. Cette question d’un haut intérêt nous semble mériter d’être soumise à une observation approfondie, de sa solution dépend un des arguments les plus puissants en faveur de l'unité des diverses formes de Lèpre dont la tache constituerait l'accident primitif.
Il est un symptôme qui nous paraît caractériser toujours chez l’'Européen adulte le début de la Lèpre tuberculeuse : c’est l'aspect de la face, vultueuse et fortement bronzée, avec épaississement et induration de la peau du front. Celle-ci semble alors divisée en plusieurs bandes par des sillons profonds correspondant aux rides. L'hypertrophie du derme des oreilles, du nez, des lèvres, des extrémités, les tubercules, les taches se manifestent