FIN
Ll MOULIN D'HIILIÏ
A quelques portées de fusil du château d'Heilly, en Picardie, s'élevait encore en 93 le plus beau moulin qu'eût voulu choisir alors Cicéri ou Degotti, son maître, pour une décoration villageoise, tant il dominait le paysage avec aisance, tant ses vastes ailes, déchiquetées çà et là par le temps ou l'ouragan, offraient au peintre une silhouette peu vulgaire.
D'abord il était assis sur une rotonde de briques rouges, entourée d'une galerie en bois vert, comme celles que l'on peut voir encore aux moulins d'Harlem ou de Dordrecht, en Hollande, et cette galerie, àrtistement évasée, festonnée de plantes grimpantes pendant l'été, composait pour lui une sorte de corbeille odorifère; puis, pour sa toiture, elle était en belle ardoise, soutenue aux quatre angles par le plomb et par le zinc, tandis que sa cage de couleur bitume ressortait sur la teinte azurée du ciel avec une merveilleuse vigueur; placé sur un monticule dominant une large étendue d'eau>
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il pouvait de plus s'y mirer à Taise avec Fécharpe de hautes futaies dont l'horizon semblait prendre plaisir à Tentourer.
Véritable vedette du magnifique château d'Heilly, il le regardait en face^ non de l'air humble du vassal qui regarde son maître^ mais comme sll eût été lui-même le frère ou Fam^de ce magnifique manoir qui appartint longtemps à une noble famille ^
A côté du moulin brillait d'un éclat propret l'habitation du meunier^ construite en belles pierres de taille.
Ce jour-là, vers les quatre heures de Taprès-midi, tout reposait, par une chaleur accablante, dans la plaine et le manoir ;'la plaine n'entendait même plus le bruit du mouliu, et dans le manoir le châtelain faisait sans doute la sieste. En ce moment de quiétude si complète, retentit sur la grande route d'Amiens le bruit d'une chaise de poste; le châtelain^ tiré à regret de son pacifique sommeil par la voix de son intendant qui écrivait près de lui sur une table de salon, ouvrit la fenêtre et se montra dans toute la splendeur d'un frac de dimanche, qui le faisait ressembler à un marguillier de paroisse.
— Qui peut donc venir avec un tel fracas, maître Barbeau? dit-il avec un dépit mal déguisé. Grâce au ciel, je n'attends aucun parent, et mon dîner n'est commandé que pour trois: pour moi d'abord, pour ma femme ensuite, et pour vous, enfin, maître Barbeau. Que veulent dire ces deux superbes chiens danois et ce coureur en livrée aurore qui précèdent cette VQ.ituye? Maître Barbeau, ajouta-t-il en se tournant vers
1 Le fond de cette histoire étant parfaiteupent hictoriqtie, rautenr, malgré la destruction du château d'Heilly, deslraction complète à cette heure, grâce à la bande noire, a cru devoir, par un motif de réserve dont nos lecteurs lui sauront gré, sons doute, changer les noms des acteurs de ce petit drame.
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l'intendant, serait-ce qu'on voudrait me jouer un tour? Qu'on T prenne garde au moins! le marquis de Villeblanche!...
— Par la aambleu! c^est toi, te voilà, mon cher marquis! s'écria le nouveau visiteur; es-tu devenu gras, méconnaissable, cher Rodolphe, toi que j'ai vu si fluet I Que je te baise et rebaise, comme il y a dix ans, à l'CËil-de-bœuf ! Tu n'as pas oublie, je pense, le chevalier d'Antignac?
— Là, là, vous m'étouffez, mon cher monsieur de... Comment diable avez- vous dit? d'Armagnac, d'Almanach ou d'Estignac? reprit le châtelain essoufflé de l'embrassade.
•» D'Antignac, parbleu! Marquis, vous avez la mémoire courte. Ne vous souvient-il plus de ce joli petit coup d'épée que je reçus autrefois pour vous, sous un réverbère de l'Opéra, il y a de cela quelque huit ans? Vous étiez trop jeune alors pour vous battre, et vous aviez affaire à la plus forte lame de la Boissière... Il s'agissait de la petite Louison Rey, première coryphée de l'Opéra! Dam)3! voilà ce que c'est que de défendre l'honneur des danseuses!...
Et le chevalier pirouetta sur la jambe gauche, avec la grâce et le moelleux de Vestris.
— Que me voulez-vous? qui vous amène? Vous alliez à la terre du baron de Luxeuil, notre voism, avec ce bel équipage et ces deux fusils que je vois dans votre chaise?
— Pas le moins du monde, mon. cher; j'avais, il est vrai, le choix entre le marquis de Villeblanche ou le baron de Luxeuil; mais je me suis déterminé pour le plus noble. Le baron de Luxeuil ne doit son titre qu'à la protection de la Dubarry, tandis que vous, mon cher, une noblesse qui date des croisades ! J'en sais quelque chose, moi qui ai dû étudier vos titres! Ne vous souvient-il plus que votre famille m'avait chargé dans le. temps de compulser vos archives? Il y eut un Villeblanche qui mourut de la peste à Tunis, en l'an de grâce... Aidez-cQoi donc! dites-mol l'année?
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— - n importe peu... répondit le marquiB. C'est donc chez moi que vous descendez? Pourquoi ne m'avoir pas préYeno, du moins? pourquoi n'avoir point écrit? Je vis dans ce lieu comme un hibou^ et tous n'y trouverez rien de votre Ver« sailles.
— Allons donc ! je vous connais^ ne vous en dédites pas, vous faites grandement les choses... Ce souper que vous nous donnâtes à la Croix-Rouge^ le soir de votre pari... ce fameux pari, enûn^ vous savez?
— Oui^ certainement^ reprit le marquis embarrassé. Âh çà^ vous me direz au moins le motif de ce départ précipité et surtout du choix que vous avez fait de mon château».. Paris serait-ii donc encore menacé par une foule de mendiants déguenillés^ à qui je ferais volontiers ouvrir les oubliettes de ce château, de mon château?... ajouta le marquis en se rengorgeant d'un air de prince...
— Ruinée mon cher^ ruiné ! voilà mon premier motif; le plaishr de votre compagnie^ c'est le second. Mon excellent Villeblanche^ il ne me reste plus que cette chaise de poste enlevée par moi à mon oncle le commandeur^ ces deux danois que je garde, et ce coureur en livrée aurore que je ne suis pas fâché de vous donner; un gaillani quia couru pour M. le comte d'Artois et M. de Lauraguais ; des jambes de cerf et un appétit d'enfer. Baptiste, continua le chevalier en s'adressant au coureur, va à Tofûce, mon garçon, et dis que Ton nous prépare le dîner. ^
— Mais, monsieur le chevalier... reprit le marquis.
— Par la sambleu, tu m'as dit: Monsieur, je crois!... Ah çà, mon cher Yilleblanche, tu as des absences, c'est sûr; ne te rappelles-tu plus nos parties de paume, nos concerts et nos soupers? Je te trouve l'air épais et volumineux d'un bailli. Cest étonnant, ma parole d'honneur, comme la vie de château engraisse! moi je suis aussi mince que la batte d'Arlequ^pî
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— Ainsi> cheyalier, tous venez... c'est-à-dire ta Tiens... t'ëtabiir chea» moi^ pour la belle saison^ sans doute. J'en suis (ftché, monsieur... c'est-à-dire mon cher^ mais je ne puis garder un hôte comme tous jusqu'à demain.
— De l'ingratitude I Par ma foi! marquis^ je ne t'en croyais pas capable. Puisque tu le prends sur ce ton^ ce billet que tu Tas reconnaître^ car il porte ta signature^ et tu me le fis il y a dix ans...
— Ce billet? Voyons^ murmura le marquis avec un trouble égal pour le moins à sa surprise.
— Le Toilà^ cruel ami^ puisque tu me forces à te rappeler mes bienfaits; tiens^ prends et lis toi-même... Tu refuses 1
— Cest que... reprit en balbutiant le marquis, ce sont des pattes de moucbe, une écriture...
— Que tu connaissais bien autrefois quand je te faisais tes lettres pour la Guimard... Mais je lirai bien moi*même... Écoute.
« Pour aToir passé deux mois à composer^ peindre^ écrire et détailler dans toutes ses parties et ses branches l'arbre généalogique^ héraldique et nobiliaire de la très-haute et très-illustre maison de Villeblanche, » — Hein ! qu'en dis-tu? — « et aToir employé à ce traTail quatre rédacteurs, un dessinateur et deux copistes, j'assure, à dater du présent jour, à M; le chcTalier d'Antignac, originaire de Gascogne, et mon ami, » — c'est moi — «la somme de deux mille livres, payable à Tue sur ma cassette ou celle de mon intendant Jolibois, ce qui, joint aux cinq mille livres que je lui dois pour le phaéton qu'il m'a Tendu, porte la somme due à sept mille livres. »
— Sept mille livres ! interrompit le marquis en tombant sui un fauteuil^ sept jnille livres! et j'ai pu signer!...
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— Exact, cher ami, parfaitement en règle... Tu comprends que, grâce à ma négligence ou plutôt à la fortune qui me comblait alors de ses faveurs, je n'avais pas songé à ce chiffon de papier; mais les temps «ont durs, j'ai perdu ma charge à la cour, et avec l'horiwn nuageux qui se prépare... Enfin, voilà ma créance, tu vois qu'elle est bien en règle. Je ne voulais pas t'en parler à brûle-pourpoint, mais tu as des façons de recevoir ton monde...
*— Pardon, mille pardons, chevalier, je ferai honneur à cet engagement. Vous avez là, je l'espère, sur vous, cet arbre généalogique?
— L'arbre est dans ma poche, reprit le chevalier en tirant de sa basque un ample parchemin qu'il déploya aux yeux éblouis de son interlocuteur. Celui-ci semblait en suivre les lignes avec une prodigieuse avidité.
— Nous causerons de cela au dessert en sablant le sillcry, continua d'Antignac. Tu vas le faire frapper de glace, n'estce pas ? Je vois les deux seaux d'acajou doublés de plomb avec des armes superbes... Eh mais, fit le chevalier en s'approchant, ils viennent de la table de M, de Richelieu à la vente de son hôtel de la rue Chariot I
— C'est possible... Oui... je crois me rappeler, reprît le marquis d'un air tout à fait décontenancé. — Mais voici ma femme qui pourra mieux que moi...
— Marié ! toi, Villeblanche ! Eh bien , tu es le premier qui m'en donnes la nouvelle. Comment se fait-il que tout Paris n'ait pas reçu ta lettre de faire part? Quelque amourette, peut-être, mauvais sujet ! une bergère de seize ans, une rosière picarde ! Par la sambleu ! tu as toujours eu bon goût.. Mais raison de plus pour m'esquiver; indique-moi ma chambre ; il faut que je fasse un peu de toilette... Madame la marquise vaut bien cela, n'est-ce pas ?
— Voici la clef de la chambre n® 3, reprit le marquis en
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détâchdfif avec un smipir une clef de son trousseau ; c'est à gaache sur TescaHer.
— Parfait, je vois d'ici... Je reviens dans la minute.
Et le chevalier laissa le marquis encore tout ébourifTé de ce qu'il venait d'entendre.
— Voilà ce que je craignais, dit-il en voyant venir du plus loin la marqtiise en simple déshabille de jardin. Je vous donne en cent^ madame ma femme^ le nom du convive qui Tient s'asseoir ou plutôt se cramponner à notre table. Catigué ! Javotte^ reprit41 en défaisant quelques boutons de sa veste trop étroite pour son abdomen^ nous voilà dans de beaux draps! C'est toi qui l'auras voulut Au lieu de me laisser meunier comme ci-devant^ quand j'avais dëjà amassé^ par mon savoir-faire^ plus de soixante mille livres papier sur table ! On avait beau m'appeler dans le pays maître Pillegrain^ pargoi ! je n'avais pas besoin de me faire pour cela un ntil monseigneur. Que diable ! il faut être élevé pour ces choses-là. Et quand je m'en fus trouver M. le marquis^ notre jeune maître^ d'un air piteux, pour lui apprendre sa déconfiture, c'était bien assez d'être plus riche que lui et de lui prendre son château sans lui prendre encore son nom ! Sarpedié ! sans tes conseils...
— Plaignez-vous, monsieur mon mari, un agioteur n'allait-il pas devenir le maître de ce domaine ! autant valait que ce fût nous que lui, et voilà pourquoi je vous ai conseillé l'achat de la terre. Que vous manque-t-il ? Chacun ne vous ôte-t-il pas son chapeau dans le village ? N'avez-vous ^as le premier banc de la paroisse, et n'y rendîtes-vous pas l'autre dimanche le pain bénit? Sans parler de notre carrosse à livrée et à armoiries; comment est-ce qu'ils disent? Et parce ^'il a plu à cet entêté de marquis de se faire lui-môme To\ïe meunier après sa ruine et de jouer ainsi aux barres avec vous...
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— Pas un mot de cela^ femme, pas un mot de cela! interrompit rudement lé marquis de Villeblanche en frappant la table de son poing fermée comme s'il eût été encore au moulin. J'ai promis, ainsi que vous, le secret au fils de notre ancien maître, et quoique entre nous j'aie tourné la meule de son père avec le bonheur d'un maltôtier, jarniguoi ! il y a des instants où les larmes me viennent aux yeux rien qu'en voyant M. Rodolphe ainsi à ma place et moi à la sienne! Mais il l'a voiilu, ajouta PUlegrain, il l'a voulu, et comme il est écrit là-haut qu'on obéit à sa femme, vois-tu, lui aussi, il a cédé par amour pour la sienne. Âh ! que n'est-il à cette heure dans ce bon fauteuil, et moi dans la farine et le pétrin jusqu'au cou !
— Que les maris bornés sont des animaux tenaces I s'écria madame la marquise Javotte, Tex-meunière, en se posant au coin de l'œil une mouche qu'elle tira de sa boîte à glace. En voilà un dont je ne pourrai jamais rien faire ! Voyez un peu cette cravate et ces manchettes, c'est comme si l'on emmarquisait la vache à Colas I Et ce gilet cerise, il fait. Dieu me pardonne, autant de plis sur votre ventre que le vent sur notre mare !... Quel est donc ce redoutable convive que nous allons recevoir? reprit madame Javotte, non sans un secret sentiment de coquetterie intéressée.
— Est-ce que je sais, moi ! le chevalier de... Gnac... Je sais qu'il y a du gnac dans son nom. C'est l'ami intime de M. le marquis... Il m'a présenté un tas de papiers auxquels je ne connais goutte, puisque je ne sais pas lire... Ce diable d'homme va mettre, de plus, le château sens dessus dessous, et me fera cuire dans notre marquisat comme dans un four I Le diable emporte la seigneurie si elle ne me rapporte que oe grain-là !
— Est-il jeune, est-il beau? demanda madame Javotte, en ngustant de son mieux son déshabillé. C'était une jupe blanche
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qui faisait ressortir dans tout leur lustre deux énormes pieds et des bras aussi rouges que les gants d'enseignes dont se parent les boutiques.
— Eh 1 jamonbille, oui ! il n'est que trop bien fait de sa personne, ce chevalier de malheur! Il ressemble presque, pour la tournure, à feu M. le marquis de YilleblAnche qui Tenait déjeuner à ton moulin ! Mais ce que tu ne sais pas, ce que je dois te dire pourtant... c'est qu'il est flanqué d'une créance. «.
Ici la cloche du dîner et la présence du chevalier d'Ântignac dans le salon interrompirent ce dialogue conjugal. Une odeur d'iris et de tubéreuse assez prononcée parcourut alors le salon, elle s'exhalait du merveilleux toupet en escalade que portait le chevalier. Son étonnemenl fut profond en ne trouvant dans la marquise de Vîlleblanche qu'une personne fort commune assurément,.. Madame Javotte avait cependant encore des yeux sur lesquels elle semblait compter comme amorces; par malheur ils étaient déjà escortés de cet inexorable patte d'oie qui ressemble à une date. Le costume champêtre de la marquise fournit cependant au chevalier, pendant le repas, quelque prétexte à ses madrigaux; il se dédommagea sur la cave de son hôte du peu d'attraits de sa femme. C'était la première fois que la marquise de Villeblanche recevait un hôte de condition; elle ne tarda pas à commettre une foule de bévues qui divertirent amplement le chevalier.
— Ce pauvre Villeblanche, pensait-il, en savourant à longs traits son dernier verre de sillery, je ne m'étonne plus qu'il soit devenu à la fois si gras et si bête avec une ménagère comme celle-là ! Encore si c'était une Marton, une Lisette ÎTakhe, étoffée ! Mais madame la marquise a les joues peintes comme les roues d'un carrosse, et a Tair d'avoir appris le ^^çais dans le fin fond de la rue Mouffetard 1 Vive Dieu! si ^ n'était le vin, qui véritablement est fort bon, puisque feu
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le marquis de Villeblanche était un rusé profès de rotdre des coteaux, je ne ferais pas ici un long séjour ! Mais outre la meute de créanciers qui m'attend, Paris tourne à Taigre, et ce qui s'y passe depuis six mois...
Le chevalier disait vrai; il quittait ce Paris malade que vous savez, le Paris orageux des états généraux chansonnés par le marquis de Créquy, le vicomte de Ségur, le marquis de Champcenets et vingt autres étourdis. La philanthropie et l'Assemblée constituante lui faisaient peur. Ou ne dansait plus guère dans les salons et l'on fraternisait avec trop de zèle dans la rue. Durant cet état de choses si propres aux méditations du courtisan, le chevalier d'Antîgnac, ruiné par suite de ses prodigalités folles, s*était ressouvenu fort à propos du marquis son ami, qu'il appelait autrefois \e petit Rodolphe de Villeblanche. Enterré dans son manoir de Picardie, héritier d'une belle fortune et d'un beau nom, le marquis se ferait sans doute un plaisir de partager avec lui sa vie de château, et s'ils devaient sauter un jour sur le volcan, du moins sauteraient-ils ensemble en se tenant par la main.
— Je ne l'aurais pas reconnu, se dit le soir d'Antignac, en se coiffant devant la glace de la chambre d*un serrôrtête parfumé qu'il tira de sa valise. Comme dix ans vous changent un homme ! Mariez-vous donc après cela !
Et il s'endormît en célibataire béat, en fredonnant quelques vers de M. Dorât, le mousquetaire. Ses deux chiens danois reposaient sur un tapis non loin de son lit^son coureur ronflait et sa chaise était remisée.
— Après tout, se dit-il, j'engraisserai ici à la table de ce Villeblanche ! Bon gîte, bon souper, que faut-il de plus ? Ici du moins on mange tranquillement, et le canon de Pafl5 ne vient pas renverser votre marmite I
Aux premfères blauchcuni d« Faube, il 7 ênt le lendemain un tel bttiit soas les fenêtres du cëevaUer^ que force lui fut de regarder ce qui se passait. Il tit un tableau digne du pinceau de Lancret ou de Chardin^ des ménétriers^ des tambours et des musettes, des paysans avec des fusils rouilles, des pay^ saanes chaînées de rubans et de bouquets. C'était le mai d'honneur qu'on allait planter sur la pelouse derant le ehkteau^ et tous les Tassaux de monseigneur étaient en habit de fête. Le magister^ après avoir vu brûler devant lui toute la poudre du canton^ entonna lui-même d'une voix fêlée le refrain voulu :
Plantons Id mai^ chantons le mai, Le mû, le mai du joli mois de mai i
Cette poésie de magister fit moins d'effet sur le chevalier 4Uâ l'aspect vraim^t pitU>resqiu« 4e ç^ie fête^ il fut surtout
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charmé de la joUe figure d'une villageoise qui se tenait un peu à l'écart avec son mari^ non sans jeter sur le cortège pastoral un regard passablement ironique. D'Antignac se piquait d'être galant; il avait de belles dentelles^ un brillant au doigt et trois à quatre tabatières^ sans compter quelques menues bagues qu'il portait toujours sur lui en cas de rencontre féminine. C'était plus qu'il n'en fallait pour se lancer... Il descendit^ après trois coups d'œil donnés au miroir, et se mêla aux groupes qui criaient encore sous les fenêtres du marquis. '
Celui-ci, harangué en ce moment par le magister, selon Tusage, semblait être encore plus mal à Taise que la veille; aussi avait-il cédé la parole à madame la marquise. Pierre Gorju, le fermier, et Eustache Delorme, son fils, commis aux vivres, venaient aussi de faire un discours, quand l'ex-meunière demeura frappée de mutisme dès l'exorde du sien; elle fut obligée de recourir à son intendant. Maître Barbeau, bossu comme Ésope, n'avait pas, il faut le croire, la même faconde que le fabuliste, car il bredouilla tant et si bien, que les chuchotements commencèrent parmi la foule. Les gros bonnets et les politiques du village avaient peu de respect pour l'intendant ; on le hua si bien qu'il s'arrêta brusquement et se fâcha; il finit même par des menaces qui fomentèrent la rébellion et les murmures. Barbeau était laid, bossu, ce qui est d'ordinaire le synonyme de, méchant; on l'accusait d'avoir ruiné M. de Villeblanche le père, et hâté la fuite de son fils qu'on croyait parti depuis longtemps pour la guerre d'Amérique. L'esprit d'indépendance qui travaillait les hameaux comme les villes fit donc accueillir fort mal le discours de maître Barbeau; dans ce discours n'osait-il pas rappeler que Ton devait une soumission aveugle à M. et à madame de Villeblanche! La dame du château, détestée depuis son changement de fortune, augmenta l'indisposition générale par ses
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grands aîrs^ ses falbalas et ses mouches; à peine donna-t-elle aox planteui^s de mai la permission de se rafraîchir^ eux qui les années précédentes recevaient chacun douze bouteilles du cru, pour boire à la santé de monseigneur ! Pour M. le marquis, son épouï, il regardait ce spectacle de Tair d'un chien à l'attache; il se fût jeté de bon cœur sur maître Barbeau. La retraite prudente de l'intendant mit fin fort heureusement à cette scène, qui promettait de devenir tragique, tant la subordination se relâchait de jour en jour dans les communes. Les chiffres du marquis et de la marquise n'en demeurèrent pas moins attachés au mai par des guirlandes ; mais toute cette cohue de paysans se répandit sourdement âans les cabarets du village, au lieu de rester comme jadis dans l'enceinte du parc, qui leur était ouvert ce jour-là, avec tous les jeux qu'il contenait.
Pendant cette solennité champêtre, le chevalier, qui se con* naissait en sièges d'Opéra, avait abordé franchement celui de la jolie villageoise. Elle était aussi fraîche, il faut bien le dire, que le plus charmant pastel de Latour; des yeux d'un bleu velouté et d'une langueur adorable, une bouche aussi parfumée que la fraise, des joues d'un incarnât à faire pâlir la rose. Le chevalier lui trouva même un certain air de finesse et de moquerie indéfinissable qui le ravit. Elle ne répondait qu'avec mesure à ses questions et à ses propos de galanterie, et paraissait vraiment avoir l'esprit aussi bien fait 9Qe le corps. Pour son mari, beau jeune homme de vingt- <^mq à trente ans, au premier coup d'œil, il paraissait si embarrassé de sa contenance près du chevalier, qu'il eût pu ^aliment passer pour une demoiselle. Il avait les mains telleïûent blanches, que le chevalier crut y remarquer des traces de farine, ce qui l'amena à lui demander s'il n'était pas le Qïeunier de monseigneur.
"- Certainement, répondit sa femme, et si le cœur vous en
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dit^ vous pouvez, monsieur^ nous accompagner au moulin; il vaut la peine d'être vu.
•-i* Moins que la meunière, ajouta le chevalier d*un air galant, en lui passant au doigt une de ses bagues. Gardez ceci en souvenir du chevalier d'Antignac,
La jolie meunière regarda son mari comme pour lui demander une autorisation tacite que celui-ci lui accorda de grand cœur. Le nom de d'Antignac semblait avoir^eté d'abord quelque trouble en son esprit, mais il se remit bientôt et fit même au chevalier une fort bonne mine. Son coureur étant venu le prévenir qu'on l'attendait à table depuis un quart d'heure, d'Antignac dut quitter ce couple charmant, et il regagna la salle à manger de M. de Villeblanche.
"^ A bientôt, dit-il aux deux époux, en jetant sur Rose (c'était le nom de la meunière) un regard victorieux qui eût fait tressaillir d'aise une cantatrice.
Le déjeuner de M, le marquis de ViUeblancbe fut orageux pour maître Barbeau^ qui garda un morne silen(U3. Quant aux çhâtelaioa, il semblait^ à les voir, qu'ils portassent la peine de leur fripoDuerie passéci tant Taigreur de leur conversation était grande. Depuis longtemps madame Javotte traitait son mari comme un valet^ et cependant le bonhomme lui avait reconnu dans le contrat d'acquisition des terres et des maisons qui diminuaient fort la valeur de son immeuble.
— Tout cela est votre faute, dit-elle au marquis ; au lieu de fraterniser avec vos paysans, et de trinquer avec eux au cabaret en habit brodé, vous devriez songer à votre rang et à ces portraits de vos aïeux qui tapissent la salle à manger.
— M«s aïeux ! reprit le meunier ; vous avez eu bien soin de les brûler, depuis maître Guillaume, le garçon de ferme, jusqu'à maître Ëustache, mon oncle, légumier en chef de feu U, le majrquis.
L'entrëe du chevalier, qui se confondit en excuses sur son retard^ mit fin à ces reproches envenimés de part et d'autre. 11 mangea de tous les plats avec ferveur et n'eut de préférence pour aucun. Quand vint le JTruit ^ d'Antignac laissa échapper une exclamation de surprise^ il venait d'apercevoir le portrait du marquis de Villeblanche^ représenté dans tout l'éclat et la fraîcheur de ses dix-huit ans. Le jeune marquis portait un frac de velours incarnat^ un ceinturon de chasse^ et une massue qui le faisait de loin ressembler à Hercule. U avait^ sous cet accoutrement mythologique^ un air de noblesse qui eût ému le cœur de la plus belle dame de Trianon.
— A la bonne heure^ au moins ^ je te retrouve dans ce portrait^ cher marquis. U fut peint^ je crois^ par la fameuse Rosalba. Quelle démarche^ et comme ce petit chapeau fait bien sur cette perruque d'Hercule ! On te reconnaît^ ma parole d'honneur !
A cette flatterie intéressée , le vieil intendant Barbeau ne put réprimer un malin sourire. Le chevalier xi'Antignac demeurait les bras croisés devant le tableau^ poursuivant en lui-même une sorte de monologue... En ce moment^ la porte de la salle à manger fut vivement poussée sur ses gonds, et le meunier du marquis entra d'un air patelin.
— Eh bien ! maître Jean Leblanc^ dit madame la marquise^ que nous veux-tu, mon garçon?
— Madame la marquise est bien bonne ; mais c'est à M. le marquis seul que je dois parler.
— Qu'à cela ne tienne, reprit le châtelain ; passons dans mon cabinet. Maître Barbeau, vous allez me suivre.
Ils s'enfermèrent bientôt dans une vaste pièce lambrissée de chêne, dont chaque meuble conservait un air de vétusté qui indiquait le respect des anciens propriétaires. Le meunier s'assit tranquillement, et développant à rœil du marquis
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une longue liste signée de noms bien connus de lui^ il fit passer sur son front une lueur d'eflroi.
— Je sors de la Grand' Pinte, dit-il au marquis ; voulezvous savoir ce qui s'y fait?
— Certainement, reprit le marquis troublé ; il est de votre devoir... maître Leblanc...
— De veiller au grain, n'est-ce pas ? Sachez donc, monsieur le marquis, que tout le village d'Heilly est en rumeur depuis rarrivée de certain chevalier dans notre commune. Vous n'avez pas oublié que Tannée dernière il nous vint un marquis de Ducrest pour accaparer nos grains , et vous n'ignorez pas non plus la réception qu'on lui a faite ?
— Je m'en souviens, reprit le marquis, et il fallut toute ma tête...
» Et le secours de la gendarmerie d'Amiens qui protégea de nuit la fuite de cet émissaire. Eh bien^ monseigneur, voilà que les têtes s'échauffent de nouveau, et que Ton prétend dans le cabaret de la Grand' Pinte que ce chevalier déguisé n'est autre qu'un agent de MM. les Anglais, qui vient nous ravir nos subsistances. 11 est, dit-on, à la tête d'une société de monopoleurs,
— Serait-il vrai ? interrompit maître Barbeau. La cupidité la plus aveugle dirigerait-elle le chevalier ? De pareils soupçons...
— Pour mon compte, je n'affirme rien ; mais il est impossible de faire entendre raison aux mécontents. Le pillage des grains leur parait l'œuvre de la cour, et comme le chevalier sort de Versailles...
— Un tel homme chez moi, reprit le marquis y et qui me demande encore sept mille livres ! Par ma foi, voilà une belle occasion de le renvoyer ; je m'en charge. Âttendez-moi ici tous les deux, cela ne sera pas long.
En rentrant dans la salle d'un pas agitée le marquis s'en
ni lE MOULIN D'HÊILLY
fut droit au chevalier d'Antignac, qu'il trouva en conversation réglée avec sa femme. Tout en causant avec elle, le chevalier ne pouvait détacher ses yeux du portrait suspendu à la muraille.
Arrivé devant son hôte, rembarras du châtelain fût profond. D'Antignac, l'œil allumé comme après un bon repas^ jouissait alors de cette quiétude gastronomique que les médecins appellent la digestion. En voyant M. de Vîlleblanche, le teint allumé, les pommettes en feu, il ne put s'en^pôcher de lui demander le motif de sa colère.
— Je ne ferai pas de phrases, reprit l'ex-meunier, cela regarde ma femme. J'ai seulement à vous dire, monsieur le chevalier, qu'à compter de cette heure, vous ayez à faire vos paquets, vous, votre coureur et vos deux danois.
— Comment, Villeblanche, tu me chasses, après la conversation que je viens d'avoir avec ta femme ! Je me tuais à lui énumérer tes bonnes qualités, ce que tu avais été autrefois, ce que tu es encore aujourd'hui. Serais-tu donc injuste, soupçonneux ! Ta femme est fort bien, ceja se voit du premier coup d'oeil ; mais tu n'as point affaire à un Lovelace , à un fourbe...
— Fourbe, c'est là le seul mot que je comprenne de votre jargon, monsieur le chevalier ; oui, vous êtes un fourbe, un agent de je ne sais qui; vous venez accaparer le bien d'autrui.
— Villeblanche, je te jure que ta femme...
— Il ne s'agit pas d'elle, mais de mes grains. Vous êtes un sournois, un imposteur, et vous venez de faire révolter contre vou§ tout le village.
— Par exemple! quel est ce galimatias?
— • Regardez vous-même, dit le marquis en ouvrant la fenêtre de la salle.
Quelques paysans armés de fourches accouraient en effet
dans la direction du château en proférant des cris et des menaces. Le chevalier ne se fit faute de les haranguer d'abord; mais reflTervescence fut telle, qu'ils ne voulurent rien Hsntendre. Dépouillés de leur moisson par la grêle de 1788, ces furieux voulaient faire payer au pauvre d'Ântignac les malheurs de la récolte.
— A bas Taccapareur! criaient-ils; il est d'accord avec maître Barbeau ; qu'on nous les livre !
Et plusieurs d'entre eux qui avaient pénétré dans le salon portaient déjà la main sur d'Antignac^ quand le meunier Jean Leblanc parut tout à coup, et couvrant de son corps le chevalier :
— Mes amis, dit-il, le magister Biaise vous a trompés; bien loin de venir ici pour vous dépouiller, M. d'Antignac, que je connais, veut laisser des bienfaits pour traces de son passage.
Et fouillant lui-même dans les poches du chevalier, muet de surprise, le meunier en tira plusieurs pièces de monnaie qu'il fit voler au loin dans les groupes. Pour ne point demeurer en retard de générosité, le chevalier prit à son tour sur l'office quelques bouteilles choisies de clos-vougeot, qu'il distribua aux mécontents.
— Vive M. le chevalier I s'écrièrent-ils bientôt, c'est l'ami de Jean Leblanc, notre frère à tous; qu'on se retire!
Et ils laissèrent bientôt d'Antignac serrant la main de son nouvel ami Jean Leblanc, pendant que le marquis de Ville • blanche regardait d'un air consterné le vide effrayant que la libéralité du chevalier venait d'opérer dans son office.
Remis dês émotions de la journée^ le chevalier d'Antignac songea bientôt à son nouvel ami Jean Leblanc^ dont Tinter- Tention heureuse l'avait tant servi.
-* Ces rustres ont du bon^ pensait-il^ en voilà un qui ne se contente pas seulement d'avoir une femme charmante^ il délivre encore les galants de Paris qui viennent lui faire la cour; car^ il n'y a pas à m'en dédire^ reprit le chevalier, je lui ai donné une bague^ et c'est déjà un commencement. Le mari spéculerait-il sur moi? il tomberait mal> je suis ruiné. N'importe! la petite est charmante, et je me sens en humeur plus que jamais de faire quelque chose pour ce Jean Leblanc : l'ingratitude n'a jamais été mon fait.
En parlant ainsi, le chevalier se versait de temps à autre d'abondantes rasades. Les propriétaires du château venaient de se coucher; M. de Villeblanche n'avait pas manqué de renouveler à table ses doléances du matin^ moins par convie-
tion contre la mission du chevalier que contre son appétit. Ce dernier était en effet un des plus gros mangeurs que possédait alors Versailles, où la charge d'écuyer cavalcadour» dont il avait été forcé de se démettre par suite de ses dettes, ne pouvait manquer de l'entretenir dans Tamour du luxe et de la bonne chère. La salle où il se trouvait représentait, comme nous l'avons dit, les principaux portraits des Villeblanche ; celui du jeune marquis, que le chevalier avait déjà examiné le matin, le frappa de nouveau par un air de res-. semblance avec le meunier, son défenseur. C'était bien le même regard et le même ensemble ; seulement, dans Tautre, la farine avait remplacé la poudre.
— Quelque frère de lait ! quelque petit marquis de la main gauche! s'écria-t-il bientôt en rapprochant ces deux ressemblances : feu M. le m Acquis était galant, et s'il faisait des rosières... C'est égal, deux gouttes de lait ne seraient pas plus pareilles. J'ai bien un coureur, moi, qui ressemble à M. de Lauraguais. Allons, il se fait tard, et ce vin des Canaries est lourd en diable. Bast, 11 n'y a pas loin d'ici au moulin, et je puis encore m'acquitter envers lean Leblanc. Une bonne fortune pour le soir de mon arrivée, cela serait piquant. Mais s'il y avait des dangers?...
Et le chevalier sembla réfléchir en voyant l'obscurîtié de la nuit et les gi*os nuages que roulait alors le ciel. L'aboiement de quelques dogues se faisait entendre au loin dans la direction du sentier qui menait au moulin de Jean Leblanc. D'Antignac n'en prit pas moins son épée à la Tonkin et son manteau couleur de muraille, encore froissé de la pourchasse du guet dans ses dernières escarmouches du quartier Saint- Honoré. 11 dépassa bientôt la grande avenue de peupliers qui conduisait à la cour d'honneur, et dans quelques secondes il atteignit la petite plaine où se trouvait le moulin. Une seule lumière en échancrait alors les planches, comme l'œil d'un
LE MOUUN D'HEÎLLY 179
cyclope ouvert la nuit Arrivé auprès de la cage^ il aperçut Jean Leblanc éclairé par une assez vive lueur^ et donnant des ordres à ses garçons d'un air de tranquillité qui le chamia.
-«- Me laisserait-il le champ libre? pensa d'Antignac; la barrière qui conduit à sa maison est tirée^ les chiens sont attachés^ je ne trouve aucun obstacle. La charmante Rose m'attend sans doute, et je vais de ce pas.,»
Après avoir traversé la cour du meunier^ d'Antignac, à la iuite de plusieurs corridors obscurs^ trébucha subitement] il pouasa un cri auquel répondit bientôt la voix aigre d'une servante^ qui se bâta tout d'abord de crier au voleur. La meunière^ effrayée^ accourut elle-même avec un ilarabeau. Mais en voyant Tëtat où se trouvait le chevalier^ elle partit d'un violent éclat de rire. Le malheureux venait de s'épater lourdement dans une de ces liuches de farine^ abîme journalier ouvert à tout visiteur inexpert qui hasarde le pied dans un moulin. Sa figure enfarinée rappelait assea celle de Pierrot; il ne tarda pas à se secouer^ en faisant voler autour de lui un nuage à (iveugler la meunière.
— Miséricorde! cria-t-elle, monsieur le chevalier> vous dans le pétrin! m'expliqueres-vous comment^ à cette heure...
-i» Pour vous> belle Rose, pour vous seule, répondit le chevalier^ aussi blanc que la statue du Commandeur; je venais... je voulais...
— Donnez*vous donc la peine d'entrer dans cette chambre, reprit-elle à demi-voix, c'est ma chambre, chevalier, et ce souper qui attend..*
— Deux couverts! fit d^Antignac avec surprise; m'aurles- Tous attendu? sorait*ce une galanterie? Je viens de voir votre mari donner des ordres au moulin.
-^ €e couvert est lé sien, chevalier, j'attends Jean Leblanc; mais qu'esti*ce que cela lui fait que j'attende? Lés
480 LE MOULfN D'HEILLY
maris^ ajouta Rose^ avec ce sourire malicieux que le chevalier avait déjà remarqué en elle le maliu, se piquent>ils d'être exacts?
— Faire attendre une nymphe aussi charmante que tous^ dit d'Ântignac en l'aidant lui-même à tirer du buOet quelques assiettes. Il ignore donc son bonheur, ce rustre-là?
— Ne m'en parlez pas, chevalier, il est d'une indolence, et avec cela d'une jalousie !..•
— Bravo 1 voilà qui me va: mais il ne faut pasqu'U me voie ainsi poudré, il croirait que je me suis introduit dans sa maison comme un voleur, quoiqu'à vrai dire je suis venu ici pour voler...
— Vous, monsieur le chevalier! et quoi donc?
— Votre cœur, belle Rose. Vous m'avez, ce matin, fasciné, assassiné. Ah I quelle main blanche, potelée, et comme cet anneau est indigne d'elle! en vérité, je m'en veux d'av<Hr laissé à Paris mon écrin n^ i !
— Regardez- vous donc, monsieur, fit Rose en lui présen- , tant un miroir, vous ressemblez à un vrai sac de farine. Peu
s'en est fallu, je vous jure, que dans cet équipage je ne yoos prisse pour mon mari.
— Plût à Dieu, charmante ! vous m'auriez peut-être consolé de ma mésaventure par un baiser. Avec des lèvres si fraîches... Et le chevalier, se rapprochant de Rose^ fit mine d'essayer de cette sorte de consolation.
Cette pétulance n'était pas le fait de la meunière^ car elle lui dit :
— Vous venez sans doute témoigner votre reconnaissance à mon mari, après le service qu'il vous a rendu ce matin?
— Et que je suis loin d'avoir oublié. Malpeste! je hrù\e ici de m'acquitter.
— Pas tant de reconnaissance, chevalier, surtout devant Gervaise qui met la nappe. Gervaise, vous placerez un troi-
LE MOULIN D'HÊILLT 184
couTert. Monsieur le chevalier nous fera sans doute l'honneur...
— Mille grâces^ ma déesse, votre invitation vient trop tard, j'ai soupe seul comme un Turc chez le marquis. 11 est vrai que je tiens le vin comme un ange, mais un tête-à-tête conjugal, un repas de ménage ! Ce Jean Leblanc ne vous laisset-il donc jamais seule? Oh 1 si nous étions à Paris, à la Croix- Rouge ou aux Barreaux- Ferts...
— Qu'est-ce que cela? reprit Rose d'un petit air étonné.
— Deux endroits charmants, où j'ai fait autrefois des parlies avec ce cher Vill^blanche ; dame^ il n'était pas alors marié, et sans mentir cela lui allait bien mieux.
— Vous trouvez?
•— Certainement; d'abord, il ne ressemblait pas à un tonneau; une taille de guêpe et un port de gentilhommel II n'y avait guère que le chevalier d'Armagnac et moi qui pouvions lutter avec lui; aujourd'hui c'est un paysan encroûté qui s'est affublé de je ne sais quelle femme... Tenez, en vous regardant, je me dis que vous seriez bien mieux dans son salon, tandis qu'elle vous remplacerait au moulin.
Le pas de Jean Leblanc retentit alors sur l'escalier. 11 arrivait joyeux en fredonnant un air d'opéra, dont les paroles surprirent quelque peu le chevalier.
— Le drôle a de la voix, dit-il à Rose, est-ce qu'il chante au lutrin? 11 aura retenu cet air de quelque ménétrier. Un lûot encore avant qu'il arrive : Pensez-vous, ma chère, que ces quatre louis...
— N'en faites rien, monsieur le chevalier^ nous sommes à notre aise, et Jean Leblanc est si fier !
— Peste, connue vous le défendez! Je commence à croire, poursuivit à part le chevalier, que je serai venu ici pour rien. Mais patience^ et voyons d'abord quel est ce M. Jqan Leblanc
489 LE MOULm D*Hi^U.LY
La poiie de la chambre s^ouvrii bientôt, et donna passage au meunier, qui, stupéfait d'abord à la vue de d'Antignac^ partit bientôt d'ua naïf éclat de rirej en voyant ce dernier avec son masque de farine.
— Eh! pai*dienne, dit-il, vous nar'avea tout l'air d'une houppe à poudre» monsieur notre ami; et Rose vous laisse dang cet ëtat-là! Jarnigoi! il ne faudrait avoir aucune pitié...
— Du tout, mon eber> tenue de moulip, c'est original Je venais, nion cher Leblanc, vous remercier de votre noble conduite; si je n'avais compté que sur le marquis de Yilleblanche pour voir terminer cette conversation à coups de fourche...
^ Ahl dame, il est vrai, ce n'est pas là l'état de M. le marquis ; un seigneur comme lui ne doit pas se mêler de ces choses-là. Mais, trêve aui^ compliments» et tenez, mettonsnous là à table tout franchement, vous allez me dire si les crêpes de Gervaise...
•— Des crêpes! e'écria le chevalicri mille merci, je sors de table.
-^ Quand je dis qu'elles sont de Gervaise^ c'est pour ne point faire rougir ma femme, qui a mis ce soir la main à la pâte, et elle s'y entend, je m'en vante. Une crêpe, rien qu'une, reprit le meunier» en prenant Tassietie de d'Antignao.
-* fit un coup de ce petit vin du cru, ajouta Rose en remplissant jusqu'au bord le verre du chevalier.
— Du moment que c'est vous qui faites les crêpes, belle Rose, je dois y goûter.,. Je vais étouffer, murmura à part d'Antignac, mais il faut se dévouer.
— Vous connaissez donc le seigneur de ce château? demanda Leblanc ; yoiià un bon maître, tandis que madame son épouse. ••
Lfi MOULIN D*HEILLY 483
— Madame de Vnicblanche? elle vous déplaît, eh bien, vous êtes comme mol. Dès le premier abord je me suis dit : Villeblanche a fait là une sottise. Il s'est encanaillé, encanaillé, c'est le mot.
La meunière sourit en regardant Jean Leblanc à la dérobée; d'Àntignac continua :
— 11 n'est donc pas aimé, grâce à elle, dans le village? Gela est désolant. Un homme <)ui a un nom et i^ie cave vraiment-nobles! Serait-ce lui qui tous a mariés tous dçjix? reprit d'Antignac.
— Jarnigoi! il n'a eu que faire datis noti'e contrat, dit le meunier; je ne suis pas homme à permettre qu'un malotru pareil mette les doigts dans ma farine!
— Malotru ! vous avez dit malotru! c'est un mot de gentilhomme, mon cher Leblanc, topez là I... Avais-je tort de penser qu'il y a du sang de Villeblanche dans les veines de ce garçon! pensa d'Antignac. Il vous a un air et des façons... Ha parole d'honneur, rien n'est à sa place dans ce moulin ni dans ce château !
La façon dont le chevalier comptait s'acquitter vis-à-vis de son défenseur Jean Leblanc était loin, il faut le croire, d'avoir échappé à celui-ci, car il surveillait du coin di». V ail ses moindres mouvements auprès de Rose. D'un autre côté, l'ensemble lutin de la meunière, sa bouche entr'ouverte comme pour montrer exprès des dente fort blanches, et surtout un ton de coquetterie réelle pendant ce souper, avaient achevé ^ troubler la raison de d'Antignac. Le vin du château qu'il avait goûté précédemment, mêlé bientôt à celui du moulin, répandait un tel nuage devant ses yeux qu'il ne tarda pas à en ressentir les effets, il s'assoupit à la table môme de Jean Leblanc, tout en regardant la jolie Rose. Par l'ordre du meul'ier, on le transporta bientôt dans une chambre voisine où il ûe tarda pas à ronfler. Mais, à l'agitation de ce sommeil, il
n'était pas difûcile de voir l'impression produite par la meunière sur son noble adorateur : il prononçait le nom de Rose Leblanc en l'associant à celui de Sophie Amould et de la Guimard. Quand il se réveilla^ le jour n'était pas encore venu^ et il demeura dans une surprise difficile à rendre... Un jeune homme en habit à paillettes était assis sur une chaise auprès de son lit^ et le regardait attentivement*. . En voyant Tétonnement du chevalier^ il se mordit les lèvres pour ne point éclater lui-même de rire.
— Yilleblanche! s'écria le chevalier en se reculant devant le marquis dans la ruelle^ comme il eût fait à Taspect d'un ^antôme.
'I il
Qu'as- (u donc? demanda le marquis à d'Antignac ; eh bien^ oui, c'est moi, le marquis de Villeblanche, ton ami... On dirait, mon cher, que je te fais peur !
— Assurément non... répondit le chevalier, mais c'est que depuis hier... Je crois rêver encore, fit-il en se frottant les yeux. C'est donc un de tes parents, ton frère ou ton oncle, qui m'a reçu depuis ces deux jours ?...
— Ni mon oncle ni mon frère... répondit le marquis... c'est mon meunier...
— Allons donc ! ton meunier est un garçon assez bien tourné, ma foi; je viens de le voir. U a une femme charmante à laquelle je m'étais mis en tête de conter fleurette, et tu veux que ce châtelain épais et lourd qui m'a reçu à sa ^le...
— Encore une fois, d'Antignac, c'est le vrai, l'unique proptvélaire de ce domaine, maître Pillegrain, mon ancien raeu- ^er» devenu marquis de Villeblanche I
486 LE MOULIN DHEILLY
— Ah çà l lequel de nous deux est fou, marquis ? Ton meunier aurait acquis ta seigneurie à ton nez et à ta barbe? et tu l'aurais laissé faire, toi que le bon Dieu a créé pour rouler en carrosse et recevoir les bénédictions de tes vassaux? Serais-tu d'aventure comme cet extravagant marquis de Brunoy qui faisait mettre des chapes d'or à ses paysans le jour de Pâques? Miséricorde! je quitte im Paris bien malade, mais c'est ici le monde renversé ! Ah çà î dis-moi , si ton meunier est seigneur, qui donc fait tom*ner ici la meule à sa place ?
— Moi, cher d'Antignac, moi que tu as connu marquis. 11 ne m'en reste que l'habit ; aussi l'ai-je mis pour te faire honneur.
— Que me dis-tu là ?
— L'exacte vérité ! J'ai pensé que mon histoire pouvait t'instruire, je te la raconterai succinctement. Mon père, le marquis de Vilieblanche, dont j'étais l'unique héritier, me laissa en mourant, il y a trois ans, ce château et une fortune considérable en apparence. Malgré la vénération que je n*ai jamais cessé de conserver à sa mémoire, je suis contraint d'avouer que ses exemples ne furent pas toujours les meilleurs et les plus sages. D'excessives dépenses l'avaient livré de bonne heure aux mains des intendants et des usuriers; ils ne manquèrent pas d'embrouiller tellement les affaires après son décès, que force me fut de recourir moi-même à des praticiens et à des hommes de loi pour leur tenir tête. La fin prématurée du marquis avait interrompu brusquement pour moi certains projets d'alliance auxquels je tenais encore plus que lui; j'aimais, j'adorais mademoiselle Rose de Beauclerc, ma cousine, élevée en Normandie près de sa tante. Les plus belles places de la cour et de l'armée m'étaient offertes, je les dédaignai toutes pour cet amour libre, indépendant, exalté, qui me rendait odieux le séjour d'Heilly>
li MOULIN D^HEIUY .^87
livré depuis la mort de mon père au ban et arrière-ban des procureurs, et, me jetant dans une chaise de poste, je partis pour Avranches, où Rose était alors bien loin de s'attendre à l'arrivée de son cousin. Je la revis, chevalier, non plus folle, joyeuse, animée comme autrefois, mais pâle, chagrine, languissanfe ; on eût dit qu'elle regrettait un bonheur rêvé depuis longtemps : mon aspect seul fit renaître en elle la gaieté. J'offris insensiblement à sa tante, madame de Tourville, de résider à Heilly pendant la saison ; elle y consentit, et nous partîmes. A peine arrivé, je fus quelque peu surpris de l'air effarouché de nos gens, ils m'évitaient presque, et semblaient embarrassés de leur contenance. L'accueil de mes voisins fut plein de réserve et de froideur ; à ma seule vue M. Jollbois, mon intendant, se troubla.
— Qu'y a-t-il donc de nouveau? lui demandai-je.
— Un procès entre vous et les créanciers de votre père ; ils ne parlent de rien irioins qne de faire vendre votre château, la ferme et ses dépendances, et cela dès demain, par autorité de justice. Votre père a laissé pour çîeux cent mille livres de dettes, et si vous voulez voir les comptes, mémoires, quittances et extraits de baux...
— Je ne veux rien voir, interrompîs-je furieux et effrayé à la fois d'un volumineux dossier que l'intendant, fait à son ipétier, ne manqua pas d'étaler à mes regards, afin de me faire approuver sa gestion pendant ma minorité. Que me reste-t-il, toutes hypothèques purgées? lui demandai-je après un moment de silence.
T- Six mille livres de rente, me répondit le Jolibois en jouant avec ses chaînes de montre. J'hésitai un moment si je ne le jetterais pas par la fenêtre ; mais je succombai bientôt à naon abattement, et le soir à dîner je ne pus prendre sur moi de parler à Rose ou à sa tante d'un tel revers de fortune. Je n'avais pas trente ans, et j'avoue que je comprenais diffi-
488' LE MOULIN D*HEILLT
cileraeqt comment à cet âge on pouvait encore se refaire une fortune. Ma première idée fut de m'embarquer, de partir loin ,de Paris, d'aller vivre en Amérique avec ma cousine. Desgrieux, me disais-je, n'y vécut-il pas avec Manon? Je me promenais dans l'allée la plus toufiue du parc en agitant ainsi ce débat avec moi-même, quand j'aperçus ma cousine ; avant qu'elle me parlât, je vis sur sa figure qu'elle avait pleuré.
— Je sais tout, me dit-elle, votre intendant m'a tout appris ; je viens vous dégager de votre parole, mon cher Rodolphe, car, hélas ! dans un tel malheur, je n'ai rien à vous offrir, ma fortune consiste en une pension médiocre sur la cassette de la reine ; mon amour serait un fardeau pour vous. Dès demain, Rodolphe, je me retire au couvent.
— Au couvent, grand Dieu I m'écriai-je en l'entourant de mes bras, non, mille fois non 1 Si vous me quittez en un tel moment, que deviendrai-je ? Vous ne m'aimez donc pas, que vous me fuyez? Ah ! ce dernier coup manquait à ma ruine! Révoquez ces paroles d'adieu, révoquez-les I Elle ne me répondit pas, mais elle continuait à sangloter en me baisant les mains comme à un frère.
— Rodolphe, reprit elle, tout n'est peut-être pas perdu pour nous. Vous avez des amis, des amis puissants, et avec leur aide...
— Des amis ! repris-je, je ne veux rien leur devt)ir, je ne veux pas plus de leur argent que de leur pitié. Puisque les imprudences de mon père ont anéanti mon patrimoine, je ne dois plus recourir aux auteurs de sa ruine , car, je m'en souviens, ma cousine, ce sont eux, ces perfides amis, qui l'ont perdu. Mon père était gentilhomme, il aimait le luxe, il tenait table ; des fripons, indignes de ma vengeance, n'ont que trop poussé à sa ruine ! Si j'étais à Paris, grâce à eux, le pont-levis du For-l'Évêque s'abaisserait devant moi; ils viendraient ensuite compatir ironiquement à ma misère l Jesau-
LE MOULIN D'hBILLT 489
rai me résigner, ma bonne Rose^ et je ne mendierai pas leur secours ! Gomme j'en étais là, l'esprit agité de mille pensées, je vis accourir vers moi M. Jolibois tout essoufflé. Sa présence ne m'annonçait qu'un nouveau surcroît de chagrin et de honte.
— Monsieur le marquis, me dit-il, je ne sais comment vous apprendre...
— Et que peux-tu avoir à m'apprendre de nouveau ? m'écriai-je ; parle donc, bourreau, parleras-tu ?
— Puisque vous l'exigez, monsieur le marquis, je dois vous dire que dans cette assemblée de vos créanciers réunis à la Grand'Pin^e clandestinement...
— Eh bien ?
— Eh bien, monsieur le marquis, il a été décidé...
— Décidé, repris-je avec violence en portant la main sur mon épée.
— Ne vous emportez pas , monsieur le marquis, ne vous emportez pas... Ils ont donc décidé n'avoir plus aucun recours contre vous, d'autant qu'un seul d'entre eux, choisi tout exprès par ces messieurs...
— Ces messieurs, faquin, dis ces rustres, ces fripons !...
— A été chargé, monsieur le marquis, du remboursement intégral de toutes les créances ; cet homme, c'est votre meunier, maître Pillegrain.
— Joli choix, en vérité !
— Il est, vous le savez, votre principal créancier; et comme il a vu qu'on allait saisir votre terre...
— Eh bien ?
— Eh bien, monsieur le marquis, il vous l'achète.
— Par la sambleul une pareille honte!...
— Il est là, monsieur le marquis, il est là, reprit humblement Jolibois ; il vous attend au moulin , car il n'a pas le droit, m'a-t-il ajouté, d'entrer dans le château que monsieur
Iq marquis ne lo lui permette, I) sait trop c^ qu'il doit h M. le marquis ^e Yilleblanche I... En toute aufre occasion, j'eusse roué de coups le porteur d'une proposition pareille; la présence de Rose me contint, et, lui serrant la m^in avec des larmes dans les yeux, je suivis M. Jolibois. Ce qui sq pass^ dans cette entr«?ue, comment te le dirai-je, phevalier? La rage et le dépit m'étouffaient ; moi, le marquis de Villeblanche, traiter avec yn me^miar ! Tout en parlant avec lui, je considérais le lieu où nous nous trouvions, et que jusque là je ne m*étais guère donné la peine d'ej^miner depuis la mort de mon père. C'était le matin , les sillon^ bumides de rosée répandaient dans la plaine une douce pdeur, les poules, à mon aspect, s'envolaient gaiement sur le toit, les chiens du meunier me regardaient avec de grands yeux tout étonnés, les canards barbotaient nonchalamment dans la mare. Ma vue s'étendait au loin sur ces guérets de Picardie dont l'aube fait ondoyer au souille du vent les fauves couleurs. Une propreté charmante brillait dans les moindres détails du moulin. Chaque arbre avait son feuillage distinct, chaque buisson son oiseau ; il n'y avait pas jusqu'aux joncs de ce marais qui ne frémissent alors devant moi avec des plaintes caressantes. Le ciel était pur, la meule tournait, les ailes du moulin m'envoyaient un air qui rafraîchissait mon sang. Dans la petite chambre du fermier, j'aperçus deux portraits: lun celui de mon père, le marquis de Villeblanche, occupant la place d'honneur auprès du lit ; l'autre , celui d'un rustre en habits enfarinés, le père dp Pillegrain. La figure du marquis, dans ce portrait, était sévère et rêveuse ; il semblait chagrin, préoccupé sous ces broderies et ce velours : c'était quelque temps avant sa mort qu'un célèbre peintre de Paris avait reproduit ses traits ?pr cette toile. Chaque ligne de cette belle physionomie accusait le dcpenchantement, un ennui profond, intérieur; tandis que l'autre figure, vive.
LE MOULIN D'iIEILLY 191
alerte, animée, donnait assez l'idée de ces joyeux compagnons que Téniers plaça tant de fois dans ses tableaux de village. En les regardant, chovalier, mon choix fut fait, le château ne m^avait donné que des ennuis, une jeunesse passée en règlements de baux et d'intendants ; le même chagrin secret que je retrouvais sur le front de ce vieillard nommé mon père, je le portais empreint sur mon visage, mon visage sur lequel il me semblait que chacun dût lire ma ruine et mon opprobre ! Ma jeunesse avait été exempte par bonheur de ce fléau commun aux jeunes gentilshommes, fléau que Ton appelle un précepteur ; je ne croyais pas qu'on pût déroger, parce qu'on gagnait sa vie. Mais si j'étais philosophe, chevalier, j'étais de plus amoureux, ce qui vaut mieux à coup sûr que d'être philosophe, et en comparant au château l'aspect du moulin, je dois te dire que je donnai raison à ce dernier. Là, du moins, je pourrais aimer Rose dans tout le repos de mon cœur, là se calmeraient peut-être les impétueux regrets de mon âme. Rose était si belle ! tu viens de la voir, chevalier. Sa grâce toute céleste adoucirait peut-être l'avenir en ma faveur. L'abandon de la cour me toucha peu, la cour pour moi c'était le clavecin de Rose : à ce clavecin j'éprouvais un si ineffable bonheur, que je ne l'eusse point changé pour tous les éblonissements de Trianon.
— Tope là, dis-je au meunier, je ne t'en voudrai pas de l\icquisilion de mon château, mais à la condition que je garderai ton moulin I tu peux même prendre mon nom, puisque je suis, hélas 1 le dernier de ma race et que la clause de l'achat de ma terre t'en assure le titre. Ainsi donc. Pillegrain, voici mon habit de marquis, laisse-moi ta veste et sors !
— Le meunier restait ébahi, il croyait avoir aflairo à
un fou.
«- Sans ma femme, roprit-il, je n'eusse point osé parler moi-même à monsieur le nïUrqui?, mais elle tient à toute
492 LE MOULIN D*HEILLT
force à devenir madame la marquise... Je n'eus pas le courage de blâmer cette obéissance passive de maître Pillegrain, moimême n'obéissais-je pas à l'amour que je ressentais pour ma cousine? Tu devines le reste^ chevalier; le bruit de mon départ que je fis courir par maître Pillegrain lui-même^ et ma rentrée dans cette terre sous ces habits. Le mariage de Rose est venu me dédommager bien vite de tous les ennuis du château. Les paysans d'Heilly m'avaient à peine vu et me nomment Jean Leblanc. Mon moulin est charmant et ma meunière ne lui cède en rien... Seulement^ vois-tu, c'est la première fois que nous avons Thonneur d'y recevoir un homme comme toi, et j'ai cru devoir te remercier avec mon habit de seigneur... Si le cœur t'en dit, ne retourne pas au château, demeure avec nous; ma chambre est peut-être moins belle que celle du seigneur d'Heilly, mais ce cabinet dont j'ai seul la clef...
Et le marquis de VilJeblanche, tirant de son sein une clef à ruban rose, fit voir bientôt au chevalier un petit boudoir complet dissimulé fort habilement par un panneau tout blanc de farine. 11 y avait là un clavecin, des fleurs, et les quelques livres chéris de Rose. Le portrait du marquis y était placé plus convenablement que dans la chambre de Tex-meunier Pillegrain.
— Un Trianon de six toises... comme tu vois. Quand tout le monde est couché, nous nous y retirons quelquefois pour y parler de ceux que nous plaignons, de ceux qui nous restent... Chevalier, ce sera ton appartement, veux-tu?
— Grand merci, mon cher, je ne me sens pas fait du tout pour la vie pastorale, que ton exemple pourtant, encore mieux que tes discours, serait capable de me faire goûter. Non pas que je trouve mon ami de Villeblanche moins ravissant au moulin qu'au château; mais ma condition d'homme à bonnes fortunes...
LE MOULIN D*HBILLY 193
» C'est-à-dire que tu regrettes le tourbillon ; permets-moi de te dire cependant qu'à ton âge...
— A mon âge! reprit d'Antignac visiblement piqué, on devient utile dès que l'on a de l'ambition. Oui^ mon cher marquis, je ne me crois pas encore si près que toi de faire un cénobite, et rien, palsambleul ne me décide à la retraite. Grâce au ciel et à la protection de quelques dames, j'espère arriver, et puisque tu t'occupes de ta félicité conjugale avec tant de zèle, je ne puis mieux faire que de songer, moi, à mon avancement.
— Toujours dupe, mon pauvre chevalier, ruiné peut-être, car je n'ai pas la prétention d'être le seul noble qui le soit. De l'esprit et peu de bon sens, du brillant et pas de conduite. Au moulin, mon cher chevalier, au moulin ! c'est la meilleure école pour un étourdi tel que toi!
Rose parut en ce moment. Ses cheveux, du plus beau cendré et sans poudre, étaient noués sur sa tête avec un ruban lilas. Ud tablier svelte- marquait sa taiUe qu'une ceinture coupait avec grâce. Elle avait tout entendu, et dans les embrassements qu'elle prodigua au marquis, il y avait autant de reconnaissance que d'amour. Mademoiselle de Beauclerc était un de ces esprits pleins de justesse dont la seconde vue perce les nuages de l'avenir, et qui se consolent par le bonheur des exigences froissées de l'orgueil. Dans ce siècle réservé à tant d'orages, siècle d'étourdissement et de folie, peu d'intelligences, aimées du Seigneur, se réfugièrent ainsi dans l'obscurité de la retraite et du bonheur avant les premiers tressailleoients qui anéantirent tant de fortunes! Belle et résignée sous ses modestes vêtements, elle abjura bientôt, et comme malgré elle, devant le chevalier, cet air de maligne raillerie qui la rendait si piquante. Une larme échappée de ses longs cils roula sur la main du marquis dont elle plaignait peutêtre plus profondément que d'autres le sacrifice généreux en
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le voyant si l)eau sous ce frac encore embaumé des doux parfums de Versailles , et qu'il n'avait point porté à son jour de noce.
L'aube était venue^ et de folles clartés se jouaient aux vitres de la chambre. Il était temps que le chevalier repartît pour se soustraire aux questions intéressées des propriétaires du château^ qui n'eussent pas manqué de ^interroger sur le désordre bouffon de sa toilette. 11 sortit en jetant à Rose un regard où se peignait le regret, et en serrant la main du marquis enfariné.
Dès qu'il fut de retour au château où nul ne s'était aperçu de son absence :
— Un mot seulement, dit-il au marquis de Villeblanche,
qu'il emmena alors dans l'embrasure d'une croisée. Vous avez voulu me renvoyer hier, soyez satisfait, je pars aujourd'hui. Seulement, mon cher de Villeblanche, comme il ne serait pas décent que j'allasse chasser chez votre voisin le baron de Luxeuil sans quelque monnaie dans ma veste, je vous serai obligé, vu mes libéralités d'hier à vos vassaux, de me faire payer par votre intendant, M. Barbeau, les sept mille livres dont je vous ai fait voir la créance. Et comme il vit que Tex-meunier hésitait:
— Soyez tranquille, reprit-il, je me garderai bien de dire à mon ami le baron de Luxeuil ce qu'est devenu le marquis àe Villeblanche ; qull vous suffise de savoir qu'on est aussi bien reçu dans votre moulin qu'en votre château. Au revoir, monsieur le marquis, dispensez-moi de mes adieux à madame la marquise.
Maître Pillegrain voulut se gendarmer; mais, sur l'invitation du chevalier, il feignit de ne rien comprendre à sa colère, il sonna bientôt d'un air plus serein, et fit compter au chevalier ce qu'il demandait.
Quand la voiture de d'Antignac l'eut emporté le soir
même loin du château, il la fit arrêter sur le penchant du coteau qui domine les guérets -seigneuriaux de la plaine d'Heilly. Le silence était profond et Ton n'entendait à travers la vallée que le tic-tac du moulin. D'Antignac jeta un dernier regard sur cette portion du paysage qui renfermait deux heureux
Trois années après, la cour d'honneur du château d'Heilly était envahie par un flot de peuple armé qui demandait à haute voix qu'on remît entre leurs mains son noble propriétaire. Maître Pillegrain, malgré sa vive résistance, se vit hientôt forcé de suivre, ainsi que sa femme, deux commissaires à écharpes tricolores, les représentants Duflot et Ledru, envoyés par le comité de salut public. Arrêtés comme ci-devants, ils n'eussent pas tardé à compléter la nombreuse liste des victimes d'Amiens, sans un petit billet parfumé que leur apporta un soir certain personnage qu'ils n'eurent pas de peine à reconnaître tous deux pour l'ancien coureur du chevalier d'Antignac.
— Voilà ce q;ie c'est que d'être cousin de Saint-Just, leur dit ce singulier envoyé dont le bonnet à queue de renard, la carmagnole et les bottes fortes n'avaient rien alors de la somptuosité élégante de son ancien costume. Mon maître, fort heureusement pour vous, s'est souvenu de votre hospi- ^té, et voilà pour vous un sauf-conduit jusqu'à la frontière. Au billet du citoyen d'Antignac, cousin de Saint-Just, était joint le sauf-conduit. Maître Pillegrain, en passant en Angleterre, n'eut point, du moins, la douleur de voir le noble château d'Heilly devenir plus tard la proie dé la bande noire. Elle ne respecta pas même le moulin; mais depuis longtemps ses hôtes l'avaient quitté pour se retirer non loin de Vevey, dans un des paisibles et délicieux vallons de la Suisse.
Il s'appelait David Dick.
C'est-à-dire que ce double nom de groom pouvait au besoin lui servir pour deux sortes de certificats : Dick pour Tëcurie, David pour la chambre ; Dick, syllabe gutturale et brève, facile à jeter au vent pour le dilettante à briska qui sort des Bouffes ; David, nom candide et patriarcal, comme une figure de Baveux ou d'Abbeville, nom créé pour un honnête bourgeois qui ordonne à sa livrée de lui amener un fiacre.
Il est à remarquer que cette classe adroite et exceptionnelle de la société, que nous désignons sous le nom de groom, aime volontiers à prendre deux noms.
En cela, il y a d'abord politique, parce qu'en changeant de maître ils peuvent de la sorte dépouiller le vieil homme: c'est ce que Joë Surray, premier valet d'ambassade anglaise, ippolait un jour à Hampton-Court devant moi, faire peau neuve de culotte I {Changing his skin loiîh his breeches.) •
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Puis, ils doivent avoir encore, — les rusés Fronlins î — la plus adorable jouissance d'amour-propre, quand, dans le premier cercle de laquais,-— un cercle de cuisine ou de vestibule, — ils s'entendent vanter sous leur premier nom par un camarade qui ne les a pas connus; honnête garçon, inexpert dans ce machiavélisme d'antichambre, qui ne se doute pas de Teffet produit par cette oraison funèbre !
Je ne parle pas des grossières chicanes que leur suscite quelquefois la police correctionnelle, chicanes où ce double nom les sert si bien.
— Moyen d'alibi! leur dit le cocher, qui ressemble à un jurisconsulte avec ses fourrures.
David Dick entra donc le 9 août 1831 au service de mon ami Ernest d'O...
Comme, depuis une semaine, ces sortes de présentations avaient lieu le matin chez mon ami, et devant témoins (c'était le plus souvent à l'heure du déjeuner), je commençais à croire que mon ami Ernest serait obligé de faire lui-mêaie son service de palefrenier, attendu que chaque certificat qui entrait et essuyait ses guêtres sur le petit paillasson vert de l'antichambre, ressortait presque en même temps avec force salutations et excuses.
Bon Dieu ! que j'en avais vu défiler depuis cette maudite semaine! Certificats signés des plus doctes maîtres en cette science, des plus riches et des plus enviés, MM. Schikl..., Saint-Cy r. . . , Hop. . ., Trafif. . ., Mossel . . ., de Norm.. ., de Riouss.. ., et tant d'autres ! C'était un cours d'hippiatrique consommée, une véritable séance d'institut ex cathedra*
Ernest, renversé dans un vaste fauteuil perse à oreillères, enveloppé, comme Moïse tenant les tables de la loi, d'un brouillard majestueux de la Havane, interrogeait chacun de ces répondants avec le sang-froid perspicace d'un alderman, ou la patience exercée d'un juré de garde nationale.
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Les UDS^ le front haut^ la parole brève, répondaient en gens ferrés, — forts et ramassés dans leur littérature équestre, comme le hunier, cheval anglais demi-sang, Test dans chacun de ses membres.
Et ceux-là portaient sur eux, dans toute leur personne, quelque chose d'intime et de persuasif, — un reste de crottin anglais, par exemple, sur leur toque blanqhe en forme de tarte, — des bandes de flanelle qu'ils laissaient tomber négligemment avec leur certificat (ce qui prouvait leur excellente méthode d'hygiène au retour de la course), — une culotte de daim taillée chez Spieghalter, un knife-hooke *, et des mains horribles de saleté. (Ceux qui avaient les mains blanches étaient sur-le-champ renvoyés par mon ami.)
D'autres, au contraire, jusque dans leur façon de pousser la perle et leur afTectation à parler bas, nous arrivaient modestes comme un vaudeville final, — rouges comme des homards, les pauvi*es diables ! quand Ernest, avec sa voix goguenarde, leur demandait :
« Hâve you ever been sweated for Epsom races ? »
Ou encore :
« Would you flinch at a six bar gâte? »
11 y en eut un (je n'exagère pas) que la fièvre prit un jour au sortir de cet interrogatoire. Le savoir d'Ernest l'avait terrassé. C'était un petit paysan delà Beauce, alerte et vif, qui, à force d'études et de migrations d'écuries, s'était naturalisé Anglais
U vint depuis me demander sérieusement si mon ami Ernest n'avait pas été n^archand de chevaux à Londres.
—C'est, reprit-il, qu'après lord S..., c'est le plus grand maquignon de tout Paris.
' Couteau à crochet.
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Ce qu'il appelait un maquignonnage était chez Ernest un véritable savoir; — sa passion pour les chevaux était raisonnée à froid, sinon raisonnable. Il en avait eu pendant cinq ans, et de toutes les couleurs, ardoise, noir zain, gris de fer, bai brûlé et gris sanguin. Ses écuries à stalles et à glaces, luisantes d'un s^ble fin et doré, chaudes l'h;ver et rafraîchies Tété par le balancement des stores, avaient fait longterpps, par ma foi ! Tenvie de Taipbassadeur d'Espagne, qui, malgré son luxe, n'en avait pu obtenir de semblables de son architecte. Celles du marquis Dov,.., rue Caumartin, ou celles dç M. Schikl... pouvaient seules en approcher.
■ Mais avec le tenaps,— et surtout à la suite des temps contraires —(Ernest avait souffert plus que tout autre de la révolution de d830), ce jeune homme, d'une des plus nobles familles de la Guadeloupe, avait dit adieu, heure par heure, à fout ce luxe ; il s'était restreint ^u point* de n'avoir plus qu'un seul cheval.
Ceux de sa mère, la marquise d'O..., lui servaient, en cas de visite, aux BoufFes et à la sortie de l'Opéra.
Mais au bois, — et depuis un an, — on ne le voyait que sur Phryné.
Je me hâte de dire que Phryné était une délicieuse jument provenant des haras de lord Esthon; — une jument robe baie, niarrpn zain. Erqest, écuyer cavalcadour de S^ Majesté Charles X, en avait refusé trois cents louis.
Enfin, et Iç jour de \d^ dernière chasse à Sénart, madame la ducbesse de Berri, que sa calèche ennuyait, l'aivait montée.
Après le? événements de juillet, Ernest, je l'ai dit, s'était restreint, et de la vente de cinq çhevftux n'avait excepté que Phryné,
Phryné I c'est-à-dire la courtisane de ?on choix, — Phryné, luisante et dorée comme une cascade, — Phryné, qui n'avai/ jamais couru, — non que ses jambes de faon ne dussent pas
la mener au but; — mais Ernest n'avait plus qu'elle : c'était le débris de sa fortune et le seul orgueil de sa maison; Phry né, my lowe, angel, comme il lui disait chaque soir en lui présentant un morceau de sucre pendu au fouet de sa cravache. Ce fut donc pour Phryné que se présenta David Dick.
Jupiter^ son prédécesseur^ vieux mulâtre qui la soignait^ était sorti pour opinion de chez Ernest. L'opinion de Jupiter était de boire singulièrement^ et de crier ensuite à tue-tête : Vive l'empereur I bien que lui, Jupiter, fût un véritable Anglais.
Surpris dans cet état flagrant de révolte par un sergent de ville ami de Tordre, auquel Jupiter cassa le fémur, le jour d'une revue de la garde nationale, Jupiter s'était vu déporté au violon.
Nous déjeunions donc, Ernest et moi, lorsque David Dick entra, vraiment tout ému.
Le groom tenait en main un mauvais foulard rayé de bleu, dans lequel étaient ses bardes, un petit cor de chasse, ou plutôt cornet de poste, avec une badine assez élégante à glands de soie.
Ernest lui dit en lui voyant les yeux rouges :
— Ah' ça! est-ce qu'on t'a battu?
— Battu ! oh que non, monsieur le comte I mais on vient de battre mon cheval. Un pauvre petit poney que le duc de N... voulait acheter l'autre joui». Mon maître est comme ceia ••••
Nous lui demandâmes quel était son maître.
— Le plus riche marchand de fer de la Sologne; mais, continua Dick avec un soupir, le plus mauvais cœur pour ses chevaux. Il m'abîmait toujours mon pauvre York, — et en revenant du bois aujourd'hui, il l'a battu... oui, monsieur, battu comme un domestique.
Et Dick recommença cette fois à pleurer plus fort.
Nous examinâmes, Ernest et moi, ce misérable petit être... 11 pouvait avoir dix-huit ans, il était chétif et d'un teint presque olivâtre, souple et délié dans sa taille, d'une expression de physionomie timide, l'air breton plutôt qu'anglais. Il n'avait qu'un certificat fort court, fait par son maître le mar* chand de fer, et semé de fautes d'orthographe à chaque ligne. 11 déclara, lui, ne savoir écrire ni signer ; ajoutant, du reste, que Férot, son mentor, y pourvoirait.
— Car, reprit Dick, Férot est mon ami, mon répondant, Férot, le cuisinier de M. le comte de N..» que vous connaissez, monsieur.
David Dick fut donc accepté et installé. On le mit sur-lechamp en possession de l'écurie, et de cinq armoires dont les scellée n'avaient pas été levés depuis la sortie de Jupiter (sortie qui datait de trois semaines), et il eut à mettre en ordre quatre selles rongées des mites, selles déjà gothiques d'écuyer cavalcadour, que l'incurie dédaigneuse de Jupiter avait compromises,— des brides et des martingales de toutes sortes, des fouets, des têtières, des gourmettes et une foule de mors anglais ; car Ernest, par un singulier orgueil, et tout en ne conservant qu'un cheval, n'avait pas renoncé à ses équipe-
ments de meule, attendant sans doute en philosophe une troisième révolution.
Ce personnel, une fois passé au Liane d'Espagne, Dick fut satisfait de constater encore dans la sellerie des innovations de geiltleman, comme deà fouets de Swâlne, des cravaches à sifflet de Bank, etc., etc.
Quand vint le tour de Phryné, ce fut une véritable stupéfeclion, et à la fois une douleur bien réelle jiour David Dick, que de voit cette écurie 1 Imaginez-vous que de cette belle et vaste salle, si fraîchement peinte, si coquette avec ses grappes de fer, ses anneaux à tête de cerf, ses augettes de marbre et ses chaînes dé cuivre, de cette écurie où tenaient jadis huit chevaux, il ne restait pluà, hélas! que deux âlalles,— et entre ces deux stalles, Phryné !
Phryné semblait une recluse perdue, une pauvre biche oubliée dans la forêt ; car c'était bien une forêt que cette écurie, une forêt peuplée d'oiseaux, de Hanes et de catacouas à son plafond. Clcéri h'eul vraiment pas désavoué ce décor, plus convenable cent fois pour un boudoir de danseuse, fantaisie d'Ernest qui rappelait les folies coilteuses de M. de Baujon !
Ce qui parut bizarre à Ernest, c'est que malgré sa chambre qui revenait de droit â son nouveau groom, Dick ne tarda jpas à établir son lit dans un coin de l'écurie. Il s'y coucha le soir même de soii entrée, après cinq parties de piquet Successives qu'il avait perdues à l'office, ce qui fit dire à la cuisinière que David Dick devait être heureux en amour, d'après la première partie du proverbe reçue.
Cependant, outre que l'âge de Dick l'exemptait encore fort heureusement de songer à ce passe-temps qu'on nomme amour, son ensemble n'était pas de nature à i'exposer, dans Paris même, aux bonnes fortunes. Non, c'était plutôt un pauvre garçon débile, récemment advenu de sa province, miné par la fièvre^ et les lèvres vertes comme un petit pos-
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lillon de Terracine, de ceux, — vous savez peut-être, — auxquels leur mère bassinent les tempes d'eau-de-vie à la posta, quand ils descendent de cheval.
Dick était adroit plus que robuste, exact, empressé, plein de conscience et d'amour-propre en fait de service. C'était même à ce soin jaloux et minutieux de réputation (trait distinctif de la nation des grooms) qu'il fallait attribuer la maigreur excessive du petit diable^ maigreur qui^ du reste, chez Dick n'excluait pas la coquetterie : les jours de course, et pour ne point laisser voir sa pâleur (je tiens ceci de lord Stra£r...)> David Dick mettait du rouge.
A peine entré chez Ernest, et chargé du soin d'un seul cheval, David concentra bientôt sur Phryné ses affections candides. Jusque-là (et le groom se Tavouait bien à lui-même comme l'eût fait un amant dans son examen de conscience au sujet de sa dernière maîtresse), il n'avait jamais aimé! Jusque-là^ chez tous les maîtres qu'il avait courus, et dans ces vastes écuries disposées en bazar avec leurs écriteaux distincts, Dick avait vraiment remué la paille et le fumier sans préférence comme sans amour , indifféremment monté sur York, sur Lovely, sur Darney; valet assidu de vingt chevaux différents, capricieux Trilby de tant de belles crinières, les emmêlant et les démêlant tour à tour, et s*y suspendant avec le flegme impassible de Sancho sur sa monture.
Ce fut donc une joie nouvelle pour Dick que ce soin unique de Phryné. 11 ne vit plus qu'elle, ne fut plus épris que d'elle. Phryné était si coquette, si vive, si bondissante 1 Quand Dick la montait, elle en était vraiment plus fière que d'Ernest, la belle Phryné! Elle encensait, piaffait, hennissait et se rassemblait d'abord comme sous la main classique d'un maître de manège ; mais, impatiente bientôt de cette routine, Phryné allongeait sa belle encolure anglaise, pointait ses oreilles de biche, s'animait et semblait nager dans l'air par le jeu svelte
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et nerveux de ses épaules. Botte à botte avec le pîqueur de terd s..., David partait souvent de Tallée des Princes pour arriver au rond-point deux ou trois minutes avant l'aulie. 11 la maniait^ Tapaisait et Texcitait à son gré. Quand elle rentrait, il se tenait debout sur sa croupe après l'avoir débridée, faisant trois fois au pas le tour de Tenceinte pour la sécher, ce qui lui donnait, aux yeux de la livrée, l'air d'un Bastien ou d'un Paul de Franconi.
Un autre bonheur pour Dick (bonheur inappréciable pour m groom), ce fut de se voir affranchi par son nouveau choix de maison de la sujétion intolérable du cocher; le cocher étant par état l'ennemi naturel du groom, et décidant en dernier ressort des questions de pénalité équestre. (J'ai vu des cochers aussi abhorrés qu'un procureur général!)
Une fois monté et équipé par son maître, ce fut donc le seul orgueil légitime que se permit Dick; chez Ernest, il s'appartenait enfin ! Ernest était bien le maître le plus facile et le plus accommodant qu'il eût vu; il riait souvent et payait de bons gages à ses domestiques : il avait, en outre, mille bonnes qualités, comme celle de donner le sucre et le café à la cuisine, ce qui faisait de sa maison la plus déréglée maison de la terre, un eldorado fabuleux pour la livrée, une maison d'intendant! Ajoutez encore que David Dick apprécia moins tous ces avantages que celui de l'aiguillette : une aiguillette à lui, David Dick, qui sortait de chez un marchand de fer§ ! une aiguillette et des boutons d'armoirie, car il servait un comte cette fois! Il eut de plus une livrée de Blin et des bottines de Fitz-Patrick. Tout ce que Dick regretta, ce fut de ne pas suivre Ernest sur un beau cheval, — le cheval que prêtait quelquefois à son fils la mère d'Ernest ayant un air incontestable d'ancienne cour, ^ un meklembourg hors d'âge et ruiné.
Telle était la condition qu'avait trouvée David Dick. Il n'était pas rare, par les grandes chaleurs de cet été, à la grille
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II fallait voir pendant ces terribles narrations la figure hémte et singulièrement attentive du petit Dick. Quand, dans un entr'acte de Gaîté ou d'Ambigu, et la rampe à demi basse, le maître d'hôtel, fronçant ses gros sourcils noirs sous sa perruque à Voiseau royal, exerçait sur l'imagination naïve du groom le pouvoir de ses récits, qu'il lui dépeignait quelque horrible scène de vendetta napolitaine ou corse, David Dick, profondément réfléchi, s'intéressait encore phi s à M. Férot qu'aux brigands de la forêt; Cardillac n'était plus qu'un drame pâle près des histoires de l'ex-cuisinier de Murât, histoires eflrayantes, et qui gagnaient certes à la pantomime de ce bon M. Férot, qui gesticulait à lui seul plus que feu Tautin, ce tyran carlovingien du mélodrame.
D'autres fois, et comme pour se varier, M. Férot, assis aux secondes galeries, consentait pourtant à parler de Martainville, l'auteur du Pied de mouton ^ et qu'il aimait beaucoup, ajoutait le cuisinier.
Dick se plaisait donc aux mélodrames cortime l'eût fait un auteiu* du boulevard. Il les écoutait haletant jusqu'à la fin. Que l'on me pardonne cette observation , J'ai vu peu de grooms et de domestiques qui n'aimassent pas le théâtre. C'est comme les soldats et les vétérans du Luxembourg pour la peinture : le dimanche ils font émeute au musée.
Toutefois cet amour inné du spectacle, amour si bien en rapport avec le caractère sombre de Dick, ne nuisait en rien à l'exactitude du groom. Il rentrait toujours régulièrement sur les onze heures ; seulement le concierge de l'hôtel le trouvait quelquefois très-soucieux.
A le voir ainsi chagrin et sobre, n'usant jamais des liqueurs ni de l'alcool , il en inférait, le digne portier ! que Dick avait peut-être une passion.
La passion de Dick était Phryné, une passion naîve^ sérieuse^ unique ! Dicls: était le page et le desservant de Pliryné. 11 l'aimait d'abord par orgueil et comme une belle maîtresse dont on fait sa gloire ; il l'aimait aussi en raison de sa solitude à lui^ malheureux et délaissé qu'il était. L'un de mes< amis^ récemment arrivé d'Egypte^ me disait hier l'une de ces traditions arabes , molles et légères comme l'encens d'Iram^ merveilleuses comme les Mille et une Nuits. Gela se conte encore au Caire sous les rosiers ^ ou dans Constantinople à l'abri des tentes. C'est un cheval blanc^ un cheval ailé, cheval merveilleux dont il s'agit. Ce cheval est le parrain d*un enfant, il préside à sa naissance, à ses joies; il lui offre sa croupe, son vin, ses gâteaux dorés, ill'habille, l'emporte, ombrageant toujours de ses ailes le pauvre enfant. Quand la mort survient, le cheval meurt avec lui; — les voilà tous deux sculptés en marbre sous les colounettes blanches et
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noires de la mosquée ; tous deux ne se quittent plus, seulement les ailes du cheval sent tombantes et affaissées, et Venfant sommeille sur le cou penché de Tanimai. Voilà une fable que je vous donne, et qui m*est venue en droite ligne du Bosphore.
Eh bien , cette fable pourrait seule préciser Taniour instinctif de Dick , cet amour empressé, caressant^ et par instants même jaloux. C'était, par exemple, qua^d Phryné rentrait, une mélancolique sérénité, un contentement paisible; quelquefois aussi, et à son départ, un vrai chagrin, un chagrin pareil à celui du lansquenet suisse qui entendait sur son bastion le ranz des vaches.
Venait-elle à maigrir aux tièdes approches du printemps, Dick veillait en frère et devançait l'heure du lever, afln que l'air du matin lui arrivât plus jeune et plus frais par les fenêlres entr'ouvertes. Isolé dans ce vaste hôtel encore si peuplé et si somptueux l'année d'avant, David Dick n'avait pas même songé à mener, par forme de distraction, la vie dissipée des grooms ordinaires. Et ainsi il ne dînait qu'à la cuisine, ne courait pas le soir les rues adjacentes au Palafs-Royal, ne lisait aucun journal, visitait son ami Férot chaque dimanche, et dérogeait à peine une fois par an au mélodrame en faveur des lilas de Romainville. Il s^ajustait devant un morceau de glace à cadre rouge , s'habillait et couchait toujours à l'écurie. Comme il n'avait pas de parents, lui seul avait le secret et le soin de ses finances. Du reste, on venait à lui comme à un petit Cagliostro pour vingt secrets : les vernis des 'bottes, l'eau de terre pour les cuivres, le blanc pour les gants de daim, etc., etc., amenaient à Dick des recettes fort productives. C'était, en un mot, — et pour compléter ces traits épars, — Tune de ces figures toujours occupées d'Halkins, lesquelles ne regardent jamais à la course que le nez de leur cheval , malgré les accidents bouffons de
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la chasse^ le brait des chiens et Tanimation du paysage. Avec de telles conditions de moralité, heureux fruit de sa. nature^ la Tie de Dick était paisible, sinon libre ; il mangeait, buvait, dormait enfin, comme tout ce petit peuple à part, peuple de casquettes vernies, de travail et ^'insouciance, qui s'épanouit les jours d'été sur nos promenades, espèce avortée, bâtarde, et le plus souvent vicieuse, à force de voir, pauvre race d'enfants déjà vieille sous la livrée, ^aïve quelquefois à faire pleurer, ou bien effrontée à faive peur. Et en effet, maintenant que j'en suis là, je ne puis vraiment m'expliquer le dédain complet de la philanthropie pour cette classe. Il semble que ce qu'elle a fait pour les nègres, elle n'ose le proposer pour les grooms ; on dirait que cette émancipation l'effraye. Voyez pourtant ! vojci qu'elle nous arrive de tous les coins de la France, cette cargaison d'enfants que nous employons au profit de notre luxe ; nous les recevoqs simples et naïfs comme Vert- Vert avant le coche ; bonnes et innocentes figures d'enfents si bien placées devant le lutrin de la paroisse, inhabiles même au vice, et que nous renvoyons quelque jour sous un lambeau de livrée, tristement philosophes ou politiques, dans leurs chaumières. Nous avons pompé le suc de leur vie , jeté au vent leur candeur et leur jeunesse. Notre égoîsme les prend et les chasse, sans songer seulement à ce que notre égoîsme en fait. Et de là ce mot du comte D... :
«Mes grooms à moi ne se dérangent jamais; je les prends
à cinq ans, et je les réforme à dix I »
Un soir, il y eut un grand bniit rue Saint-Georges, dans la cour de cet hôtel. Le phjéton d'Ernest (après une absence de quinze jours à la campagne) arrivait chargé de tous ses équipsiges de chasse ; les cors et les chiens faisaient un yacarme
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à mettre en suTsaut rarrondissement. Cette voiture poudreuse, attelée de chevaux de poste, s'arrêta à quelques pas même de récurie. Ernest descendit lentement de sa banquette en vrai coachman, sans prendre garde à Dick, sur le bras duquel il s'appuyait.
— Harry, dit Ernest, payez donc les guides. Il y a poste trois quarts.
Celui auquel fut intimé cet ordre descendit. C'était un bel homme, agrafé dans son habit vert, propre et luisant comme une martingale de Brune... H sortait de chez M. le comte de y..., dont il avait été le piqueur, et chez lequel Ernest avait passé ces quinze jours au milieu de préoccupations fort sé« rieuses pour un jeune homme de son âge. 11 ne s'agissait de rien moins que d'un mariage projeté depuis longtemps entre Ernest et la fille du comte de V... Cette demoiselle était ce qu'on appelle dans le monde un grand parti ; elle avait un magnifique piaiio de Pleyel, des cheveux à la Maintenon, et dansait onze galops. Durant ce séjour, Ernest avait mené la vie de château la plus magnifique : courses au clocher et chasse à courre de deux jours l'un, promenades et bals le soir. U semblait qu'il dît adieu une bonne fois à sa vie de jeune homme et de» garçon. Le comte de V..., son beau-père, grognard d'aristocratie, qui boudait la nouvelle cour, l'avait promené dans son parc et son château à peu près comme un directeur de grand théâtre promènerait quelque Racine apprenti. Plus que jamais enchanté de sa future, Ernest avait fort bien remarqué qu'il ne manquait qu'une chose à son beau-père pour en faire un homme accompli : un attelage de bon goût, une calèche d'Erler, dans laquelle il menât sa femme ; car il entrait bien dans les intentions d'Ernest de reprendre son ancien train, ce train de prince qu'il s'était vu contraint de réformer ; — c'était un émigré attendant rheuw de rentrer dans ses droits et privilèges.
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Cet Harry^ piqueur du comte de V..., lui avait paru d'avance une bonne acquisition. Harry, beau de manières et grand parleur, plut ces quinze jours-là bien plus à Ernest que ne l'avait fait Dick trois mois durant; en outre, comme Harry avait encouru, dans une occasion récente, la disgrâce de son beau-père au sujet d'un bâtard anglais estropié, Ernest concilia tout en acceptant ses propositions de service.
Dick regardait cet homme avec des yeux étonnés. Harry visitait la sellerie, inspectait les mors, et flairait l'avoine dans sa main.
— Ah ! te voilà, dit Ernest à Dick, est-ce bien vrai ce que m'écrivit hier Raoul, que Phryné tousse depuis mon départ, et que Boulay défend qu'on la sorte?
— Le vétérinaire n'a que faire ici^ monsieur, vous allez Tous-mème la voir.
Une pluie battante, au retour du dernier steèple-chdse, avait en effet tellement forcé la course de Phryné, qu'elle avait été malade quatre jours; les soins de Dick avaient amené seuls sa guérison.
En approchant de Phryné, et en revoyant cette écurie si déserte, — Ernest eut grande joie à penser que bientôt ces stalles seraient remplies, et ces belles grappes de fer ébréchées par la dent de trois chevaux; il échangea un regard de satisfaction avec Harry.
Dick remuait la litière d'un air hébété, le regard humble et presque tremblant, sans qu'il pût se rendre compte de cette frayeur. Ernest ne lui adressait pas une question.
— Harry, dit Ernest, ne voilà-t-il pas un beau cheval ? Harry, pour toute réponse, fit observer à Ernest un léger
engorgement dans la jambe gauche du cheval; Dick répondit que c'était une prise de longe.
— Vous avez moyen d'excuser tout, David, dit Ernest d'un ton piqué.
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Harry^ s'interpôsant alors comme médiateur^ avec une bonhomie railleuse^ fit à Dick cent questions. La réplique n'était pas le fort du groom. Harry se lança dans les meutes de chasse^ revint aux Chevaujt de satag^ énx races croisées, aux poneys, etc. ; il battit impitoyablement David sur tous les point». U conclut pftr dite detaht Erneât que Dick n'était qu'un enfant.
Disant ainsi, U flattait déjà la bellô Croupe de Phryné, Dick fit alors un mouvement pour lui barrét lé passage. Harry apportant à ce refus un geste léger de résistance, Dick en profita pour lui appliquer dans Tombre même produite par le renfoncement de la stalle, un vigoureux coup de poing.
— Méchant crapaud, fit Harry avec urt grognement de bouledogue. Et tous dettx se boxèrent c^elqUes minutes dans l'obscurité.
Ernest, qui sortait en ce moment de l'écurie, éleva la voix pour dire :
— Je né àuis pas d'humeur, David, à tolérer de tels jeux. D'ailleurs j'ai des notes sur vous. Vous sortez souvent; je Vous chasse. Ayeâs soin de me rendre demain les clefs.
Alow Harry, comme s*il eût reçu le mot à l'avance, se releva et suivit Ernest en lui parlant à voix basse. Peu à peu les lumières de la maison s'éteignirent. Le quartier devenait silencieux de plus en plus ; on n'entendait qu'un faible roulement de voitures. Dick, immobile et comme absorbé dans sa stupeur, demeurait les bras croisés devant le grand coâre de récurie, se demandant à lui-même si tout ce qui tenait de se passer sous ses yeux n'était pas l'effet d'une vision. Cet enfant tremblait véritablement de tous ses membres,— c'était un de ces petits êtres chez lesquels la douleur est toute nerveuse, une douleur voisine du vertige et de l'exaltation. Dick avait compris d'un seul coup le complot de sou renvoi, l'embarras de son maître à le surprendre en défaut, les insinua-
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tions cauteleuses d'Harry, et la résolution brusquée d'Ernest. Il lui semblait voir encore le piqueur du comte de Y... famiberement assis près d*Ernest tout le temps de cette longue route, côte à côte d'Ernest dans cet épuipage de chasse, accumulant, comme Teûi fait un bouffon, les récits les plus grotesques pour le mettre en belle humeur, le caressant de sa Traie patte d'épagneul, Tamusant et se faisant valoir près de lui d'un air presque indifférent. Décidément c'était bien ce même Harry, ce grand faquin de laquais dont Férot avait tant de fois parlé à Dick; curieux animal, disait Férot, animal de grand seigneur, toujours farci de belles paroles et de beau linge. Les succès de cet Harry, la coqueluche des femmes de chambre de châteaux, avaient maintes fois défrayé la conversation du cuisinier; Harry dépassait Dick de toute la hauteur d'mi obélisque aux yeux de Dick lui-même; le groom se sentait vaincu.
Et pourtant, en se rendant compte à lui-même du mërite de ce rival, Dick était forcé de se déclarer à juste titre son supérieur. Dick sentait fort bien le charlatanisme de ce jargon d'écurie. Harry n'était qu'une livrée, un valet de bonne maison, capable au plus de lire un journal, un complaisant Frontin dont Ernest s'était engoué. Le drôle jouait fort bien au billard, ma foi, et n'écorchait pas mal un couplet de vaudeville. Il montait aussi admirablement à cheval, et n'apportait les cigares et les lettres que sur un plateau d'argent, toutes choses qu'estimait beaucoiJp Ernest^ délicat sur le cérémonial et les manières. ,
Mais l'écurie, l'écurie pour un tel homme ! l'écurie pour ce beau valet de salon ! Cette injustice remuait le groom an fond des entrailles. Il voyait Phryné, sa Phryné à lui, sa conquête de toutes les heures, docile et reconnaissante, soumise aux caprices nouveaux de ce remplaçant. Harry la monterait près de la voiture de madame la comtesse (car
maintenant qu'Ernest allait se marier, Ernest aurait une voiture); Harry se ferait voir sur Pliryné au bois, à la course^ et chacun de dire : Mais c'est un fort bel homme que cet Harry !
11 lui venait alors aux yeux de grosses larmes, des larmes de rage et de désespoir. Les idées les plus absurdes et les plus folles formaient la chaîne devant lui comme des so^ cières, l'obsédaient et le caressaient pour mieux l'irriter. Ce qui le dévorait surtout, le pauvre enfant, c'était un chagrin sans bornes. Dick avait compris qu'il était perdu. C'est une touchante et vieille histoire que celle de la servante de Palaiseau, elle souffre tant! et le courage de Dick en était là. D pleurait sur l'iniquité de son renvoi. A force de pleurer, il en vint bientôt à désirer la vengeance et à s'exalter lui-même encore plus; il en vint à se construire à lui-même un plan de drame, et à faire de la mise en scène. Les plus pauvres imaginations d'enfants ont parfois des éclairs de pensée et d'énergie. Rentrant (îe soir même« avec Férot, qui voulait s'acheter du tabac, Dick avait été conduit à cette remarque, à savoir que la boutique de l'épicier, que l'on réparait alors, devait rester ouverte toute la nuit. Dick s'y dirigea machinalement et demanda au garçon de l'arsenic.
Le garçon, ami de Dick, n'ayant jamais découvert chez loi aucune propension au suicide, et sachant d'ailleurs que ^ rats de l'écurie troublaient son sommeil depuis quel^ temps, n'hésita pas à lui en donner.
David Dick ne le remercia même pas. 11 rentra bien vite, et quand il déploya le papier, la main lui trembla. Peut-^ti« n'allait-il pas être sûr de lui. La lampe de Fécurle se mourait Il marcha quelques minutes lentement et les bras eroîsés. B tournait le dos à Phryné, qui, nue et sans licol, venait de « coucher mollement sur sa litière. Un petit rayon de l»** dansait sur sa ctonpe comme un follet caressant.
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Dick la contemplait encore avec amour quand la lueur 8*cteignit.
Cette nuit-là^ et dans ce petit hôtel si paisible de la rue Saint-Georges, il y eut vraiment des bruits étranges. Ces bruits venaient tous du côté de l'écurie. C'était d'abord un râlement sourd et prolongé; puis il survenait par intervalles un retentissement subit, comme celui d'un corps qui se heurte aui boiseries. On entendait bien aussi quelques soupirs, mais si faibles, qu'ils semblaient une illusion.-Quatre chiens, se ' trouvant alors attachés au chenil de la remise, ne tardèrent pas à couvrir dé leurs aboiements ce bruit indéfinissable.
Il faut dire encore que cette nuit le temps était si lourd, qu'Ernest, qui ne dormait pas, se leva et s'habilla sur les quatre heures. ïl voulait prendre l'air et aller au bois. Ernest ne pensait pas que Dick eût couché cette nuit dans l'écurie. L'orgueil humilié du pauvre enfant l'aura sans doute conduit chez Férot, se disait Ernest, qui se repentait de la veille. Peut-être encore que le groom l'aurait attendu, et qu'il allait lui demander sa grâce.
Ernest, après tout, était fort d'humeur à la lui donner. Il se rappelait les soins et la gentillesse de Dick : cela tenait peut-être à un soupçon de défaveur qu'il concevait déjà intérieurement contre Harry, lequel s'était montré vraiment insolent, en lui demandant, la veille au soir, le nom d'un portrait suspendu à sa cheminée. La familiarité de cette question l'avait d'autant plus choqué, qu'Harry, sur son silence, avait feint de le reconnaître; c'était le portrait d'une simple pâtissière de Londres, dont l'œil britannique incendiait le quartier du Strand. Ernest, lui trouvant les cheveux fort noirs et la peau charmante, TaTait clouée à sa cheminée > entre le
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Tunnel et une vue de Plymouth. Harry, qui disait avoir habité Londres trois ans^ s^était vanté de l'avoir rendue folle^ foUe^ disait-il, au point qu'elle mettait la lettre H sur tous ses gâteaux^ l'amoureuse pâtissière !
Ernest, mal disposé peut-être, n'avait pas goûté ce genre de forfanterie^ qu'il avait du reste mille raisons de trouver mauvais, ne fût-ce que par amour-propre. C'est dans celte disposition d'esprit qu'il se levait.
Le matin, et d'après son ordre, eu poussant la porte de l'écurie, Harry s'étonna de trouver de la résistance. Il lui sembla qu'un coffre très-lourd servait de barricade à l'intérieur, et que, ce qui était plus surprenant, les verrous étaient tirés. Pas un mouvement, autant qu'il put distinguer en collant 'son oreille à cette porte.
Harry supposa que Pbryné dormait.
Tout à coup il y eut un éclat de rire inattendu, guttural et presque effrayant à cette heure... Harry poussa la porte avec force et il entra.
Quand il entra, quelqu'un venait d'ouvrir la fenêtre et de sauter ; cette fenêtre donnait sur une avant-cour.
Et il vit alors un bien misérable spectacle ! un cadavre dont chaque membre semblait à cette heure même une contorsion; ie beau corps de Phryné gisait à terre, blanc de mousse, et déjà violet sous les narines; une sueur d'agonie ruisselait encore du poitrail à ses jarrets, et de nombreuses taches zébraient son cou. C'était encore plus triste qu'une livide étude de Michàlowski ou de Géricault. Harry n'eut pas la force de crier.
Cette mort, qui ne pouvait être naturelle, mit tout Thôtel en émoi. Une découverte subite éclaircit bientôt les doutes. On trouva à côté de l'animal un de ces tuyaux de fer blanc à l'aide desquels nos grooms médicamentent les chevaux. 11 fut constaté que ce tuyau était saupoudré d'une matière
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blanchâtre^ et que ce conduit avait ;)Orté plus directement encore le poison au duodénum.
Un peintre allemand^ grand amateur de chevaux, fit sur le Heu même une aquarelle superhe de Phryné. Ernest eut le soin de faire graver sur Técusson du cadre ces trois lignés :