PREMIERE LETTRE
Vous m'avei fait promettre^ monsieur^ de tous tenir au courant de mon voyage ; je crains cependant que ces pages détachées de l'album d'un touriste n'intéressent que médiocrement vos lecteurs; mais en fait de nouvelles^ c'est aux eaux qu'on doit venir les chercher^ maintenant que Paris offre Timage du désert. Les émigiations en chaise de poste^ les pèlerinages, les excursions et les impressions sont plus que jamais de mode. La fashion s'est signalée tout d'abord par un amour effréné de courses : courses à Gaen^ Nantes^ Angers^ Bordeaux^ etc.^ tous les hippodromes de la province ont été envahis. Le Jockey's-Glub avait ses ambassadeurs à chacun de ces tournois équestres; l'amélioration de la race chevaline a été le sujet de plusieurs discours^ on a distribué des prixj crevé des juments^ institué des haras; im alezan
brûlé a couru sous le nom de mademoiselle Rachel ; un pone^ gris de fer sous celui de mademoiselle Larcher. Ces Olympiades ont produit un grand effet.
A Bordeaux^ par exemple^ deux jeunes gens, des plus à la mode de Paris^ ont fait courir; MM. Sab... ont gagné seize mille francs. En reyanche^ à Gauterets^ ils ont établi une course de chevaux du pays^ et ont adjugé le prix aux vainqueurs. C'était un curieux spectacle que ces petits coursiers des montagnes habitués à gravir les pics ardus des Pyrénées^ à poser chaque jour le pied sur le bord d'un précipice, rangés ce jour-là en bataille comme les cheyaiix du Champ de Mars:
Hic parvus sonipes^ nec Marti natas; at idem Aut inconcusso glomerat vestigia dorso^ Aut molli pacata celer rapit esseda collo i.
<K Dites bien des choses de ma part au soleil, si vous le rencontrez, y» me disait un frileux comte italien en me quittant. Je ne Ta! rencontré qu'à Bordeaux, ce soleil dont les astronomes nous berçaient depuis si longtemps, et le front de la première femme sur qui je l'ai vu rayonner a été celui de mademoiselle Rachel. Mademoiselle Rachel, logée à Thôtel de Rouen, sortait ce jour-là au milieu d'une procession de curieux, que M. Félix, vénérable rabbin, avait peine à contenir. Elle allait à sa répétition, au Grand-Théâtre, où deux jours auparavant elle avait fait huit mille francs dans Andromaque. Les juifs de Paris qui font réussir les rois, témoin ce que la France raconte de M. Rothschild, valent tout juste ceux de Bordeaux, quand il s'agH de faire réussir des reines de théâtre. L^arrivée de mademoiselle Rachel à peine connue.
A flwvf iTAUCVf, Ub. m, p. 50.
toutes les synagogues de Bordeaux se sont émues : il a été décidé que les ovations les plus pompeuses la suivraient. On voulait que mademoiselle Rachel jouât Esther; mais, après le peu d'effet qu'avait produit à Paris la jeune tragédienne dans ce rôle, on crut devoir renoncer à une victoire judaïque, en recourant à Tliistoire d'Oreste. Mademoiselle Rachel a donc joué le rôle d'Hermione dans Andromaque avec ce profond talent d'ironie et de hauteur qui la distingue ; les joiu'naux bordelais se sont épuisés en éloges sur cette représentation. Chacune de ces feuilles a cru devoir publier la biographie de l'intéressante actrice : grâce à eux, nous savons tous que mademoiselle Rachel n'a que vingt et un ans.' A la sortie du théâtre, on n'a pu dételer les chevaux d'Hermione, attendu qu'elle s'en allait à pied ; mais dès le lendemain les fables les plus ridicules circulaient sur son compte. Elle aurait écrit, au dire de certains enthousiastes, à Sa Majesté Louis-Philippe, en faveur de M. David, détenu dans les prisons de Bordeaux; suivant d'autres, elle aurait fondé une école de déclamation à Bordeaux même. Cette dernière institution ne serait point sans utilité dans une ville qui possède de tels tragiques. 11 est difficile de se faire une idée de la prononciation de la Gironde appliquée à Corneille et à Racine. C'est une crécelle à*é fermés qui vous fatigue l'oreille, et mademoiselle Rachel a dû s'en trouver plus d'une fois fort surprise. Un M. Godât, déterré par la famille, accompagnait mademoiselle Rachel; je vous demanderai la permission de n'en point ç-ifler. Ce M. Godât jouait les fureurs d'Oreste de façon \ faire croire au désespoir de Jocrisse.
Le prix des stalles avait été porté à douze francs pour chacune de ces représentations. Je n'ai assisté qu'à celle de Cinna, et je puis vous certifier que la salle était loin d'être pleine. Peutêtre ce personnage d'Emilie, rôle froid, haineux, plus sombre qu'élégiaque, n'aurait point dû être choisi par mademoiselle
Râchal pour pendant de celui d'Hermione. D'un autre côté, il aura peu fatigué la jeune actrice.
Ayez-vous entendu Chassé Dans la pastorale d'Issé?
Ce n'est plus cette voix tonnante.
Ce ne sont plus ces grands éclats, Cest nn gentilhomme qtd chante Et qui ne se fatigue pas.
Vis-à-vis de ces triomphes de mademoiselle Rachel, la ville de Bordeaux n'en songeait pas moins à honorer par un monument la mémoire d'un de ses publicistes, M. Henri Fonfrède. M. Fonfrède est mort à cinquante-quatre ans; il en avait passé vingt à écrire des théories, dix à être mal juge. Le tombeau de M. Fonfrède ne saurait mieux figurer, à notre sens, que dans cette nécropolis de platanes et de cyprès, située près de l'église des Chartreux, et qui garde les noms les plus distingués de cette ville. Nous y avons lu ceux de MM. Ravec, de Vertamont^ de Savignac, du peintre Lacour, du maréchal Moreau, etc. C'est peut-être un lieu sans rêverie, parce que les allées en sont trop droites, ce qui jp^it ressembler ce Père- Lachaise bordelais à une promenade; mais il n'y a rien de plus soigneusement entretenu que ce cimetière; la ville de Bordeaux, peu riche en monuments, possède du moins de fort curieux cénotaphes.
A Nantes, nous avons trouvé Topéra-comique en grande faveur; un avocat avait traduit... je vous le donne en cent... le Pirate de Bellini. Sur les paroles de cet avocat, M. Lafeuillade chantait le rôle de Rubini. Le théâtre de Nantes, dû à M. de Penthièvre, est moins vaste à coup sûr que celui de Bordeaux, mais il attire l'œil par un certain aspect monumental
Nous venions de quitter les rives charmantes de la Loire> où chaque point de vue est un tablr«au^ chaque pierre un souvenir; nous avions vu Chambord, Amboise^ Ghenonceaux^ Glisson^ etc., Nantes et Bordeaux, deux villes si distinctes; nous avions traversé ces Landes dont le pinceau de Salvàtor eût pu rendre seul les horizons larges et les terrains déchiquetés; Bazas, à la cathédrale gothique; Pau, couronné des pampres de Jurançon; Bettarram, où affluent les pèlerins, et qui abrita longtemps l'étrange professorat d'Ëliçabide; nous entrons de là dans la vallée d'Argelez, la plus délicieuse préface des Pyrénées. Gomment vous peindre, monsieur, ce que Rousseau ni le Poussin n'ont tenté de peindre? Gomment vous dire chaque degré de ce magnifique amphithéâtre ? La vie et la mort s'y trouvent aux prises : ici la végétation fraîche et riante, plus loin le sapin renversé sur Tonde du Gave qui écume, des gorges profondes, des pics couronnés de sapins, de petits filets d'eau qui pleurent tristement dans les roches, et qui deviennent des torrents au pied de ces masses calcaires, la clochette criarde des troupeaux dont le son se perd aux broissements de la cascade, les vapeurs légères qui sortent de ces eaux bleues et savonneuses, des pâtres déguenillés comme des mendiants espagnols, des bouquets d'aune, et des chalets aussi charmants que ceux de la Suisse, voilà le pays moUiple gradué que l'on parcourt afin d'aller chercher un verre d'eau à ces sources tant citées. Les baigneurs se répandent de là en caravanes àBaréges, à Bagnères, à Luchon, aux Eaux-Bonnes, que sais-je? Mais à voir l'agitation de tous ces malades, on les croirait vraiment piqués de la tarentule. — Les Eaux-Bonnes ont décidément la vogue cette année. Les illustrations de la finance et de la Ghambre les ont traversées; mais en revanche, si M. Jacqueminot s'y est rendu, Gautierets, qui a retenu M. Thiers, et se vante de lui avoir fait achever une moitié de volume pour son Histoire de Florence, il y
a un an^ Gauterets a écrit des noms distingués sur son album. La beile-fille du maréchal G... faisait, à ce qu'on nous apprend, les beaux jéurs de Gauterets il y a une quinzaine; nous trouvons ici la princesse Gzernichef, la charmante marquise de Villa-Garcia, madame de Montigny, M. de Béthune- Sully, MM. Garayon la Tour, M. Paul d'Aiguevives, fils de la marquise d'Aiguevives, dont la réputation d*esprit et de grâce fait l'orgueil de Toulouse; M. Jules de Gères, un de nos jeunes poètes d'esprit et de cœur, dont les inspirations ne pourront manquer de grandir; Paul de Rességuier, Tun des fils de ce chantre élégant, aimé de tous, qu'adopta si vite la mode ; le comte de Waleski, l'auteur de l'École du Monde, etc., etc. Le commandant Bouscarin, chef de spahis, un des noms les pjus distingués de notre armée, est venu chercher ici un peu de santé à la suite d'une grave blessure; c'est ime véritable bonne fortune que la conversation militaire d'un pareil nomme, caractère altier, chevaleresque, plein de résolution et d'énergie. Entendre raconter un combat par le commandant Bouscarin, c'est y assister : il y a de ces mérites sur lesquels on est forcé d'ouvrir les yeux dès qu'on les rencontre, et celui-ci est du nombre. Les artistes voyageurs qui ont traversé les eaux cette année n'ont guère laissé de souvenirs, à l'exception de madame Damoreau aux Eaux-Bonnes, et d'Artot, accompagné toujours de son fidèle Pylade M. Lhuillier. Nous y attendions notre bien-aimé violoniste Théodore Hauman : pourquoi Théodore Hauman a-t-il préféré Vichy à Gauterets? Le récit que la reine Marguerite de Navarre a laissé de son séjour à Gauterets devrait cependant assurer. à ce village pittoresque une supériorité réelle sur les Eaux-Bonnes ; mais la mode est toute-puissante, et elle a le pas sur les expertises des chimistes. Bagnères, Baréges, Luchon cherchent à retenir leurs hôtes par une foule de coquetteries indigènes. A Luz, il a dû y avoir, hier, une course de chevaux, mais le temps l'aura
peu faYorisëe. En général^ la saison des bains a été mauvaise^ les maîtres de maisons particulières succombaient sous les demandes de chambres à feu. Les logements n'en sont pas moins assez chers à Theure qu'il est; ils sont loin d'offrir tout le confortable de la yie anglaise. L'aspect seul des localités a quelque chose d*animé et de pittoresque. Cauterets, pour le moment^ ressemble, par exemple^ à un village de la côte de Napies; il a quelque chose du bariolage et du mouvement d'Amalû. Ces maisons peintes en blanc et en vert; ces Âragonais qui désertent leur sol une partie de Tannée, et qui viennent ici étaler leurs haillons et leurs chapeaux bardés d'images ; ces femmes du pays en capulets noirs ou rouges ; ces porteurs de chaises aux sandales de peau de chèvre; ces touristes en costumes dégingandés : tout ce tourbillon de monde rappelle involontairement un coin de la brune Italie. Dans c^ pays où la gentiane fleurit sous la glace^ où l'âpreté de certains pics* ne nuit en rien à la végétation^ les femmes n'ont cependant rien de remarquable; si près de l'Espagne^ CD ne devine pas en elles les beautés du Murillo ou de Goya. Les figures que l'on voit aux pèlerinages de Betarram^ de Poey- Laûs^ d'Héas^ etc.^ n'offrent rien de remarquable. Les toyes (jeunes filles de Baréges) doivent plutôt leur piquant à l'ensemble coquet de leur toilette qu'à leur attrait de physionomie. Les mœurs patriarcales s'effacent peu à peu de ces contrées, où Ton rencontre encore pourtant de ces femmes infatigables se réservant les travaux qui ne devraient être exécutés que par des hoDunes^ et portant^ par des chemins raboteux^ deux cents livres de foin sur la tête^ avec la quenouille à la ceinture. Depuis quelques années^ dit-on^ les pleureuses en manteaux noirs qui suivaient les défunts^ à Tinstar de celles de Rome, ne s'acquittent plus de cet exercice; les Azunoises échangent leurs gros vêtements de laine contre les modes parisiennes. La foule des touristes, des malades vrais ou faux
qui assiège les Eaux-Chaudes est> du reste^ celle que Von trouve en tous pays ; cependant Tennui y est moins commun que partout ailleurs^ grâce à Tactivité des coureurs de cascades et de paysages. Le pont d'Espagne^ Gavarnie^ le pic du Midi, etc., sont bien vite devenus pour eux des bois de Boulogne; ils en sillonnent les flancs à toute heure sur ces petite chevaux dont la race n'a point dégénéré. En descendant des cabanes au village de Gauterets, on trouve un terraiii que Ton a décoré du nom de Cimetière des Anglais. Serait-ce là que plusieurs de ces insulaires, attaqués du spleen^ auraient choisi un lieu commode pour se brûler la cervelle? Les gens du pays vous racontent le naufrage de deux époux> et Fhistoire du cimetière se borne là.
Le conmiis voyageur assiège rarement ces parages^ où les manufactures font défaut, où le commerce est pauvre, étiolé. Les chasseurs d'ours et d'izards sont les seuls poètes qu'on y rencontre; eux seuls connaissent les merveilleux détours de ces montagnes, les drames du Bigorre sont entre leurs mains. Leur dialecte se ressent de la vivacité de leur nature, il abonde en traits caractéristiques ; ces sauvages ont des ballades et des légendes. Au milieu de cet autre peuple de buveurs qui se presse à ses fontames, ce peuple reluit de toute la simplicité d'une vie primitive ; il a surtout au dernier degré le respect de la famille. Gomme l'Italien, il a ses madones et ses églises; comme l'Espagnol, il aime la montagne et s'inquiète peu de la fatigue. Entre les pins chargés de neige, entre les brouillards vaporeux de la cascade, souvent même au milieu des profondes horreurs d'une nuit d'orage^ ces hommes entendent des voix à eux connues, ils parlent à des ombres arrêtées aux bords des lacs comme des fantômes protecteurs. L'étranger ne trouve après eux que des sentiers battus et des paysages stéréotypés. Moins loquace que le Napolitain, le Pyrénéen communique peu avec ses maîtres pas-
sagers, les baigneurs et les oisifs; il ne leur raconte pas les merveilleuses féeries de ces vallons où croit le maïs, où les troupeaux se reposent à Tombre des aunes et des frênes. Il faut devenir l'hôte où Tami de ces hommes pour obtenir d'eux ces révélations dont les guides mêmes sont avares.
Les Eaux-Bonnes ont été honorées cette année de la visite de M. de Gastellane ; mais M. de Gastellane n'ayant amené aux eaux aucun sujet de sa troupe, n^a rien eu à espérer pour lui en fait de réclames dans les journaux de l'endroit. — La société des eaux est^ du reste, plus que jamais ce qu'elle a toujours été, ce qu'elle ne peut manquer d'être depuis la révolution de 1830, une société sans lien et sans élan. On y rencontre à peine une étincelle électrique; il semble que chacun soit en garde contre le plaisir : l'importance et la fureur de dominer y gâtent les meilleures natures. Ce qu'il y a d'étrange, c'est le peu d'Anglais que l'on rencontre de ces côtés-ci; les représentants de la Tamise y sont fort rares. On joue très-patriarcalement aux Eaux-Bonnes; nous sommes ici loin de Baden et de Spa. Le temps se passe à courir les rocs à cheval, à faire de la musique, à visiter les localités voisines. Les cuisiniers et les pharmaciens sont, à vrai dire, les deux seules puissances des eaux, pendant la saison; les médecins ne viennent guère qu'en seconde ligne. La chère est bonne, les appétits furieux, car on ne parcourt pas impunément ces belles horreurs si voisines des villes. Les cabinets de lecture que l'on trouve ici ne contiennent guère que des ouvrages de madame Cottin; MaUk-Adel est fort goûté par là. Ajoutez que la Suisse et les Alpe^ ont fourni matière à vingt relations de voyages; ici, à part un Foyage aux Pyrénées françaises, publié en 1832 par un anonyme, peu de touristes ont attiré l'attention sur cette contrée. L'histoire du Bigorre serait cependant une page aussi curieuse qu'instructive. J'espère bientôt vous rendre compte de quelques tradi-
lions de la montagne^ qui ne manquent ni de relief ni de poésie. En attendant^ je vous serre fraternellement la main, et vous souhaite un peu de ce beau temps que nous entrevoyons à peine à Gauterets,