DEUXIEME LETTRE
En ce moment, les eaux subissent le sort des favoris disgraciés ; ce ne sont que chaises de poste, valets affaires, mandes empressés de rejoindre leur docteur. Anglais emportant leur spleen, touristes fourbus pour avoir couru la plaine et la montagne sur des chevaux de louage. Les beaux jours sont devenus rares : les beaux sites sont voilés par la nue et le brouillard, les nuits d'été ne descendent plus sur le lac ou le velours vert de la prairie. Les . montagnes vont prendre leur ïobe d'hiver : Baréges est déjà une solitude; Cauterets ne conserve guère que quelques baigneurs en retard pour atteindre leur chiffre de bains; Bagnères de Luchon attend avec angoisse les premiers froids. Les médecins des eaux essa^ient vainement de retenir leurs clients : ils renoncent à tons les gaves écumeux, aux pics inaccessibles, aux chakts.
aux lisières des bois couvertes de framboisiers et de fraises jusqu'en novembre. Ce qu'on nomme ici le salon devient une chambre déserte, aux fenêtres de laquelle raraigoée, chassée par les sons du bal, suspend de nouveau sa toile; on n'y rencontre guère que trois ou quatre figures d'intrépides lecteurs, tels que l'Audience les désire, accoudés en ce lieu depuis sept heures du«oir jusqu'à minuit. Le fouet des cavaliers, le pas des chevaux, l'arrivée d'une calèche, ne troublent plus guère le calme de ces villes d'ardoise et de marbre, bâties au pied du roc, ou mollement couchées, comme Bagnères de Bigorrc, dans leur humide vallée. En un mot, l'automne a paru, et les paysagistes, leur boîte sur le dos, regagnent l'atelier parisien.
Vous devez comprendre la consternation de ces braves habitants des Pyrénées; ils n'ont plus guère qu'une chose à proposer aux-baigneurs indifférents , c'est la chasse à l'ours, cet inévitable chapitre de roman, dont le moindre touriste a abiioé; la chasse à l'ours qu'Alexandre Dumas lui-même a décfupée en biftecks et en chapitres. N'allez pas croire, du reste, que l'attaque de l'ours, attaque lente et dangereuse, conserve ici le moindre caractère périlleux; chassé des montagnes du versant d'Espagne^ mieux boiséear et moins dégradées que celles du Nord, et où il a choisi une retraite assurée, l'ours, dont on amuse le plus souvent la curiosité des Anglais, ne fait guère qu'apparaître et s'enfuir, en ayant l'air de leur assigner un rendez-vous pour un autre jour. Poursuivi dans ses derniers retranchements, il est rare qu'il donne le spectacle dont les Vignettes nous effrayent, celui de l'animal s'éievant en face de son adversaire, le saisissant au corps, le serrant avec violence et ne le lâchant que lorsqu'il est étouffé. On a vu souvent des montagnards, armés d'une pointe, saisir un ours à bras-le-corps, l'emmener au bord d'un précipice pour l'y entraîner; Tours, à la vue du danger, lâchait prise
et s'enfuyait^ La mansuétude de Tours (quand on ne l'attaque pas) finira même par devenir proverbiale ; il n'y a [as huit jours^ une cavalcade de dames escortées d'un seul cavalier a fait la rencontre d'un ours en longeant le gave de Vigne- Maie, Tours a été aussi poli qu'un contrôleur de théâtre et les a laissées passer. Ceci nous rappelle la chaise au renard que l'un de nos amis avait trouvé moyen d'imaginer dans sa campagne, située non loin de Sénart. Nous étions alors dans VàgQ heureux où Ton croit à toutes les chasses imaginables, et pour nous confirmer sans doute dans cette croyance candide> voici ce que N. avait inventé. Un vieux renard qui avait déjà joué ce rôle était frotte dès le matin de térébenthine pour ce grand jour, on le lâchait au bois, et les chiens ne manquaient pas de sentir sa piste. On s'arrangeait toujours pour qu'il rentrât après ce simulacre de chasse^ mais il finit par recevoir une balle, qui dès lors en rendit la seconde édition impossible.
La chasse de. bisets et de pigeons ramiers n'est guère connue que le long des montagnes jusqu'à Bayonne; elle consiste, m'a-t-on dit, à dresser de distance en distance, des deux côtés d'une gorge (quelquefois l'espace de plus d'une demi-lieue), des trépieds de soixante à quatre-vingts pieds de haut, lorsque les arbres manquent. On bâtit une cabane de verdure au sommet; un homme s'y tient patiemment caché avec une provision de morceaux de bois blanchis faits en palettes. Dès qu'il aperçoit un vol de palombes, il leur jette une de ces palettes qu'elles prennent pour un oiseau de proie. La timidité, la frayeur leur font abaisser leur vol jusqu'à raser la terre; aloi^ de distance en distance oa les rapproche par la même voie, et on les conduit où Ton veut à l'aide des appeaux qui
1 On cite, entre autres lutteurs, Tintropide Py, riche propriétaire de Caulerets, qui bravait de la sorte la rencontre des ours de la plus forte espèce.
vont au-devant de ces pigeons de passage. A l'extrémité supérieure de la gorge, sont des filets tçndus entre de grands arbres; au moyen des poids et des poulies^ ces filets tombent, une fois la détente lâchée^ et souvent des milliers de palombes effarées n'évitent les palettes qu'on leur jette que pour y tomber.
J'avoue que malgré la réputation de ces sortes de chasses, et bien que les palombières soient des lieux de rendez-vous pour les chasseurs et les gourmands de la contrée, qui trouvent les pigeons rôtis par douzaines à des broches de bois et largement assaisonnés de poivre et de muscade, je ne me suis point dérangé de mes courses favorites pour jouir de cette tuerie.
Sur le point de quitter les montagnes pour prendre la route de Castiile, j'ai préféré revoir ces magnifiques aspects, les glaciers de Vigne-Maie, le cirque de Gavarnie, la vallée d'Azun, etc., etc. Malgré les variations de température qui nous ont accueilli, peu de paysages nous ont échappé ; peu de vallées, peu de cimes, peu de tours en ruine, peu de monastères et d'ermitages ont été privés de notre visite. Il est impossible., en parcourant cette mâle nature, de ne pas se rappeler les pages de M. de Lamartine et de M. de Chateaubriand. J'ajouterai seulement que les inspirations que le poêle peut demander à ces éclatants spectacles relèvent de l'inspiration germanique. Cette brume formant un réseau matinal autour des monts, ces aspects noirâtres et ferrugineux de la pierre, ces brouillards qui tendent à rompre chaque ligne et chaque contour, ces roches qui pleurent, ces torrents qui fument, ces vents du nord qui ont des voix pour chaque site et chaque ravm, toute celte poésie graduelle et calme se ressent des nuages d'Ossian et de la mélancolique Allemagne. Devant ces masses énormes on se sent petit malgré soi; ajoutez à cala que leur cercle dominateur vous écrase : partout le regard
appelle l'horizon. Ce que je regrette ici par-dessus tout, c'est la mer; la raer que j'allais voir depuis neuf ans bientôt sur toutes les plages de France gronder ou se coucher à mes pieds comme un dogue soumis^ la mer à l'aspect changeant, aux flots empreints de saveur. 11 est difficile de ne point franchir ici du regard cette chaîne au prisme éclatant qui nous sépare de l'Espagne, et cela d'autant que les Espagnols qu'on voit ici sont eux-mêmes une préface vivante de ce pays de dépérissement. Ceux qui viennent boire aux sources de César chaque matin, rappellent par leurs morceaux de draps troués, leurs haillons et leur manteau drapé, les admirables gravures de Callot représentant les mendiants et les malandrins de son siècle. Les uns sont de grands fiandrins du temps de Gil Blas, ternes, misérables et les yeux caves; d'autres, par leur carrure et leurs bras robustes, vous font souvenir de ces miquelets qui venaient fondre jadis sur la vallée, en ces mêmes lieux, l'escopette fumante, la plume au chapeau, le rosaire au cou ! Il faut les voir, leur couverture bariolée sur Tépaule, causant au milieu de la petite place de Cauterets, oïl se tiennent les porteurs de chaises, sommeillant comme à Naples dans leur hotte d'osier, car en vérité les chaises de Cauterets méritent vbien peu ce nom. La fameuse chaise de Tiercelin le rempailleur a l'air d'avoir servi de modèle à ces véhicules. L'administration des bains, qui se propose pour l'année prochaine d'utiles embellissements, changera sans doute ce mode de transport, en même temps qu'elle s'occupera de donner aux baignoires une forme moins lugubre et moins cercueil. Imaginez en effet au-dessus d'un cuvier de marbre dans lequel nage un thermomètre, un jour rare et triste, un véritable jour de caveau ; c'est en ce lieu de plaisance que Ton prend le bain. Malgré l'habitude et le talent de vos porteurs par ces roches tranchantes et difficiles, il arrive parfois que le pied leur glisse, et bien que cet accident soit
rare, i] peut avoir de telles suites^ qu'une rampe de bois devient nécessaire. Espérons que la sollicitude du médecin inspecteur qui préside aux bains de Gauterets ne rencontrera aucun obstacle dans l'administration pour ces réformes; M. Buron^ docteur intelligent et studieux, a déjà introduit d'importantes améliorations dans les eaux thermales de cette partie des Pyrénées. M. Buron possède une magnifique édition de Virgile qu'il a eu la bonté de nous envoyer pour y écrire quelques vers : voici les premiers qui figurent jusqu'ici, ils sont du Dante, et c'est M. Thiers qui les a écrits à la sollicitation du docteur :
Or se' tu quel Virgilio e quella fonte Glie spande di parlar se largo fiume?
0 degli altri poeti onore e lumc Vagliami 1 lungo studio, e '1 grand' amore Che m' lian fatto cercar lo tuo volume. Tu se' 1 mio maestro e 'l mio autore !
Dante^ Infemo, canto !«»•
11 y a ici d'assez bonnes naïvetés par lesquelles je ne puis mieux terminer cette lettre. M. Dupuch, Tévêque d'Alger, est venu rétablir sa santé dans ces montagnes; il s'en trouve déjà fort bien, et se promène souvent à cheval avec deux Arabes qui l'accompagnent dans ses moindres excursions. L'autre jour, il alla visiter le lac de Gaube. A ce lac de Gaube, 11 y a une vieille femme bavai^de comme une pie, mais en revanche d'une candeur extrême, ainsi que vous l'alLez voir. Elle tient là ce qu'en Italie on nommerait une troiaria, c'est-à-dire que l'on mange des truites et quelques légumes ches elle.
M. Dupuch Tenait d'y prendre quelques rafraîchissements^ ioi-squ'elle $'avisa de demander à ses domestiques :
— Ces deux Ârabes-là que vous me montrez sunt-ils ea« tholiques ?
— Oui, lui dirent-ils.
— Et Monseigneur? reprit*elle ingénument.
 son passage à Tarbes, un bon gendarme (il y en a encore quelques-uns)' demanda les passe-ports de Monseigneur. Quand il les eut vérifiés et que sa chaise de poste fut repartie : — Je Be connais pas cet évêque-là, c'est drôle ! dit le gendarme d'un air capable à son camarade, mais je connaissais son prédécesseur. — Nous doutons que la science du bon gendarme pût remonter si haut.
Le recensement a fourni un excellent trait de comique à Pierrefite, dernière poste avant Cauterets. Des peintres, leur crayon en main, venaient de parcourir la vallée de Lourdes; ils arrivent à Pierrefite, et, tout en attendant le dîner, ils se mettent à dessiner une maison. Les paysans ont cru que ces messieurs arrivaient pour opérer le recensement; ils les ont reçus à coups de fourche, et, sans l'intervention du curé, le corps des artistes était compromis.
Nous avons ici madame Dabadie et son mari, ces excellents artistes que l'Opéra a laissés fuir; ils répétaient hier un Kyrie timon de Rossini, dont ils voulaient faire hommage à M. Dupuch, l'évêque d'Alger, avant son départ. Une messe en musique à Cauterets! Que dites- vous de cela? Voilà une de ces magnificences dont les artistes de l'Opéra sont seuls capables. Madame Damoreau a visité la chapelle de Bettaram, à l'Estelle; la célèbre cantatrice reviendra sans doute visiter bientôt son cher Paris. Une transfuge aimable de l'Académie royale de musique, la jolie mademoiselle Duverney, prend aussi les eaux de Cauterets, avant de repartir pour Bagnères de Luchon.
Vous voyez, mon cher monsieur, que nous sommes encore
visités ici par quelques ramiers voyageurs, et cependant, hélas ! moi qui vous parle, si je vais bientôt laisser derrière moi ces vastes chaînons de montagnes, ce n'est pas pour retourner à Paris, où j'aimerais tant serrer la main de ceux qui m'aiment, c'est pour aborder cette Castille que depuis longtemps j'éprouve le désir de voir. Rassurez-vous, j'espère vous donner encore de mes nouvelles à Bayonne...
UADËUOISËLLË DE SENS
— Mon Dieu î m'écriaî-je en voyant le chevalier de la Maison-Fleur retourner entre ses doigts une délicieuse miniature «ignée d'Augustin... quel est donc ce portrait ? A voir la fraîcheur de cette peinture, la vivacité de ces couleurs, on jurefait que c'est un émail!
Le chevalier de la Maison-Fleur avait la manie des tabatières; sa collection était loin de valoir celle de M. le marpis de Soyecourt, mais elle se distinguait par un choix ei- ^s et je ne sais quel parfqim de rareté qui donnait au moin- <iTe médaillon le charme d'une découverte. Chacun des personnages représentés sur ces minces ivoires piquait >ïien ^tela curiosité; l'on éprouvait devant eux un intérêt invmcible. Ce n'étaient point là des figures d'une vulgarité historique, comme celles de Louis XIV et de Racine, ou des héros de l'ancienne cour stéréotypés vingt fois; mais il y avait dans <^ série un cachet d'originalité et d'élégance qui forçait
l'amateur à s'arrêter et à demander au chevalier qui était cette dame ou ce seigneur.
Ce que je fis avec un naïf empressement^' en remarquant sur le médaillon que tenait alors Te chevalier^ Técusson royal de la maison de Navarre. Une fort belle personne d'une trentaine d'années, les cheveux blonds et très-abondants, donnait à becqueter une cerise à son perroquet, dans ce petit cadre entouré d'un cercle en pierreries. Le fini de cette peinture était ravissant, et la mélancolie rêveuse que l'artiste avait répandue sur ce frais visage me présageait une histoire assez romanesque.
A l'exemple de tous les collectionneurs enchantés de faire valoir leurs richesses, le chevalier ne se fit pas prier pour satisfaire mon désir, et me faisant voir un nom tracé au crayon derrière la miniature :
— Ceci, me dit-il, est le portrait de mademoiselle de Sens, belle-sœur du prince de Gonti et sœur cadette de Louis de Bourbon-Condé, sa femme. Ce portrait me vient de famille, il a été fait dans la maison où se trouve aujourd'hui le ministère de la guerre, rue de Grenelle ': mademoiseUe de Sens habitait alors cet hôtel. L'histoire de cette princesse du sang de France est aussi inconnue que curieuse; permettez-moi de vous la raconter pendant que vous tenez son médaillon. Je vous en garantis l'authenticité, tout en vous la présentant sous la forme accidentée du récit.
Je remerciai le chevalier par un geste amical, et il commença :
Le 27 novembre 1746, sur la route de Fontainebleau, un carrosse attelé de quatre chevaux, admirablement harnachés, courait avec une telle vitesse, qu'on eût pu croire raisonnablement le cocher incapable de maîtriser son attelage. Les livrées des laquais perchés sur l'arrière-train étaient chamois, galonnées de velours rouge, couleurs royales de la mai-
son de Navarre. La couronne apposée aux deux panneaux indiquait une famille princière. Le froid était vif ; aussi les glaces se trouvaient-elles levées. En ce moment, l'une d'elles s'abaissa et livra passage à une charmante tête de femme, dont la frayeur et l'anxiété altéraient alors le visage; cette personne cria vainement au cocher de tenir ses chevaux en main, les quatre coursiers avaient pris le mors aux dents...
Le carrosse entrait comme une flèche lancée au cœur de la ville, et nul ne songeait, parmi les spectateurs de cette scène, à modérer la violence du danger qui devenait imminent, lorsqu'un homme en uniforme assez simple, les traits rudes, le teint basané, les sourcils noirs et épais, voyant que la voiture allait tourner et se briser peut-être contre les grilles du château, se plaça résolument devant l'équipage, et se fiant alors à sa force herculéenne, saisit l'un des chevaux par la bride, tandis qu'il opposait à l'autre une canne de commandement qu'il tenait à la main. La canne fut brisée par la soudaineté du choc, mais l'un des valets de pied ayant sauté du train d'arrière, parvint à contenir les coursiers de la voiture pendant que la foule se pressait autour du courageux gentilhomme.
11 fallait, en vérité, que l'on rendît justice à sa force proverbiale, car peu de gens en paraissaient étonnés, et ce nouvel Âlcide semblait n'en pas être à son début. Sa taille était élevée, il avait le regard noble et martial. On se racontait, dans cette multitude empressée, une foule de traits pareils, tous relatifs à sa vigueur musculaire; cette fois, il avait partagé en deux un écu de six livres ; cette autre, il avait rompu entre ses mains un fer de cheval; c'était un homme à faire un tirebouchon du plus gros clou, sans employer d'autre instrument que ses doigts. On l'avait vu, un jour qu'il courait à pied les rues de Londres, insulté par un des plus formidables boxeurs; il l'avait saisi par un bras, et l'avait lancé dans un tombereau
de boue^ aux applaudissements de tout le peuple étonné. D'énormes moustaches^ de vraies moustaches de ulban^ donnaient à sa physionomie une apparence redoutable^ adoucie cependant bien vite par le charme de deux grands yeux bleus faits pour réconcilier avec la brusquerie de ses manières. Bien qu'il eût passé la quarantaine^ et qu'il dût compter bon nombre de campagnes au service de Sa Majesté^ il brillait encore de toute la vivacité de la jeunesse.
Les chevaux arrêtés^ il s'approcha du carrosse. Après avoir sauté lestement sur le marchepied de la portière^ il se découvrit devant les deux dames^ qui paraissaient à demi mortes de peur^ et leur offrit de descendre en leur proposant de les accompagner jusqu'au château.
La plus jeune des deux dames ne se fit pas faute alors d'accepter^ car il lui tardait de mettre pied à terre; mais pour Tautre^ il fut impossible de la tirer de l'espèce de syncope où elle se trouvait. Vainement plusieurs personnes s'empressaient de lui faire respirer des sels ; il semblait vraiment que la vie l'eût quittée. Par bonheur, Sénac, premier médecin de Sa Majesté, vint à passer^ et dans l'espace de quelques secondes^ il l'eut rappelée bientôt à elle-même. Le docteur du roi^ à la vue de l'homme qui avait à lui seul arrêté l'équipage, réprima une exclamation involontaire, mais, sur un signe du libérateur, il fit mine bientôt de ne point le connaître, et tous deux aidèrent les voyageuses à descendre du carrosse pour passer dans la cour du Cheval blanc.
Sénac donnait le bras à la dame qu'il venait de choisir d'une façon si imprévue pour sa cliente; l'inconnu soutenait sa compagne avec une grâce et une prévenance qui devaient sembler au docteur en dehors de ses habitudes. 11 est vrai que la jeune femme était charmante, sa pâleur la faisait alors plus belle qu'un ange. Appuyée sur l'épaule de son guide, elle se contentait de lui presser la main légèrement, et dans
ceremerciment tacite^ elle semblait mettre la meilleure partie de son âme. Introduite par les officiers du roi dans une des pièces principales du château, elle s'assit dans une large duchesse qu'un valet de pied lui présenta, et demanda queFon Youlût bien prévenir son cousin, M. le prince de Gonti, qui devait être arrivé avant elle à Fontainebleau.
À ce nom, un léger nuage de pâleur parut obscurcir les
traits du personnage qui l'avait sauvée; mais son attention
; se trouvant bien vite absorbée par la beauté éblouissante de
. la jeune dame, il l'examina quelque temps dans un silence
recueilli.
Mademoiselle de Sens, car c'était elle, arrivait alors à Fontainebleau, en compagnie de la maréchale de Luxembourg; elle y arrivait in fiocchi, c'est-à-dire en grande parure, cette I année-là étant l'année de la paix, et la campagne de Flandre ayant couronné victorieusement celle d'Allemagne. Les alliés avadent perdu huit mille hommes et quarante pièces de canon; c'était le signal des fêtes. Gonti revenait couvert des lauriers de Mons, et les employés des fermes avaient dit au maréchal de Saxe, arrêtant ses équipages aux barrières pour les faire visiter suivant la coutume : Monseigneur , les laU' rien ne payent point.
' La toilette de mademoiselle de Sens, qui devait le soir même . assister à la comédie donnée à Fontainebleau, réalisait alors toute l'idée que l'on peut encore se faire, en ce temps de lésinerie princière, d'une tenue de dame noble. Elle avait I une robe de dauphine, brochée de sept couleurs et garnie de ' dentelles d'argent, richement étalée sur un panier de sept aunes et demie d'envergure; elle portait au cou un parfait contentement orné èe turquoises avec des pendeloques du plus bel orient que Ton pût voir. Ses cheveux, poudrés de couleur écrue à la mousseline de Ghypre, étaient entremêlés de charmantes fleurs en porcelaine de S»^, ainsi que de
légers papillons en or émaillé. Ses mules découdées et ses mitaines étaient en réseau de Ql d'or appliqué sur un satin enrichi de mordorures. Son rouge^ étrangement compromis ]^kt l'accident du carrosse, était mis le plus carrément possible; c'était du rouge de mademoiselle La Mothe (la bonne faiseuse], il était glacé d'argent. Quoique cette princesse fût parfaitement blonde, elle ne voulait jamais porter que du rouge de brune, et ceci donnait à son air de tête une distinction tout à fait extraordinaire. Au côté gauche de sa robe était fixé l'ordre de Saint-Jean*Népomucène, mais c'était bien plus par égard et par afTectiou pour la reine Marie Leczinska, que par attrait pour cette décoration chapitrale, dont une princesse du sang de France, comme mademoiselle de Sens, n'eût su éprouver le besoin.
Placée ainsi à côté de madame la maréchale de Luxembourg, vêtue elle-même d'une façon non moins somptueuse, la jeune princesse ressemblait à une jeune novice sortie du couvent, et qu'une grande parente présenterait à la cour dans toute la fleur de sa grâce et de sa beauté.
Il faut le dire cependant, sous cette ravissante enveloppe, ces belles dents et ces yeux d'un noir expressif, un observateur eût découvert je ne sais quel ennui chagrin et quel malaise secret; mademoiselle de Sens passait dans le monde pour une personne vaporeuse et d'une sensibilité très-exaltée. C'était une princesse (et le fait demeure constant par les Mémoires] qui ne pouvaitvsupporter Tidée de la mort ni pour elle ni pour aucune personne de sa connaissance; c'était au point qu'on ne lui remettait jamais les gazettes ni les lettres qui lui étaient destinées, avant de les avoir lues, afin de lui cacher tous les décès qui pouvaient y être mentionnes. Elle avait dû s'unir au prince de Conti, son cousin germain; mais des arrangements de famille et l'ordre du roi avaient empêché ce mariage, et le prince allait épouser mademoiselle
Louise de- Bourbon -Gondé^ sœur aînée de mademoiselle de Sens.
Quatre* heures venaient de sonner à la grosse horloge du château^ lorsque le valet de pied revint apprendre à la jeune princesse que M. le prince de Conti n'avait point encore paru à Fontainebleau^ bien qu'il y fût attendu. 11 ajouta que les appartements de ces dames étaient préparés depuis la veille, puis il remit une large missive cacheté^ au personnage qui observait encore mademoiselle de Sens.
—Monsieur le maréchal de Saxe nVt-il rien à m*ordonner? demanda-t-il avant de se retirer.
— Maréchal, reprit Sénac, vous voilà trahi; vous qui avez forcé la position de Raucoux, comment vous tirerez-vous de celle ci?
— Mesdames, répondit le maréchal de Saxe, en s'inclinant devant mademoiselle de Sens et madame de Luxembourg avec un embarras plein de modestie, me pardonnerez- Tous d'avoir rempli auprès de vous l'emploi d'un page de service? A mon âge, on se rattache à la jeunesse comme on peut, et vous m'avez fait croire un moment que j'avais vingt ans!
La maréchale de Luxembourg, qui n'avait point reconnu le héros de la dernière guerre sous le simple habit qu'il se faisait gloire de porter, poussa une exclamation de surprise et ne manqua pas de prendre pour elle le regard plein d'affection et d'intérêt que Maurice adressait à la belle mademoiselle de Sens. Toutes deux le virent s'éloigner rapidement et euivre le porteur de la missive.
Ce soir-là^ on devait représenter le Cid au théâtre de Fontainebleau» et la reinô Marie Leczinska les attendait. Sénac resta seul , et se contentant de suivi e des yeux le maréchal à travers la galerie> le docteur du roi murmura entre ses dents:
— Ou je me trompe, ou voilà, parbleu ! un conquérant bien malade! L'amour est la faiblesse de la plupart des grands hommes, et même au sein de la paix, celui-ci ne peut rester en repos! Qu*il s'arrange, ma foi! je m*en vais rdire Sénèquel
Au ftpeetaele qui suivit 1er dîner de Leurs Majestés, made* moiselle de Sens se trouvait placée près de la reine Marie Leesinska^ et tous les regards se portèrent bien vite sur cette loge.
Mademoiselle de Sens avait mené jusqu'alors une vie de véritable recluse; elle avait d'abord un fond de véritable piété ^ pois, les tracasseries de sa famille lui causant un certain trouble, eUe s'était renfermée volontairement dans la soliCude, laissant à sa sœur ahiée les honneurs et les éblouissements de la cour en même temps que les hommages de son cousin le prince de Gonti. L'humeur de ce dernier lui déplaisait^ à vrai dire, étrangement; bien qu'il eût en effet beaucoup de succès dans le monde, que sa taille, ses manières et son esprit dussent le faire admirer et envier, il avait quelquefois l'étrange manie d'affecter un despotisme et une dureté qui n'étaient nullement dans son caractère, et se livrait mâme par
instant à des prétentions si an*ogantes envers ceux de sa fami lie, que mademoiselle de Sens s'applaudissait intérieurement de le voir à la veille d'épouser sa sœur la princesse Louise^ avantagée de grands biens par le testament de leur mère^ fille de Louis XIY et de mademoiselle de la Vallière*. Le prince de Gonti joignait à de véritables talents militaires des liaisons publiques avec des personnes connues pour blâmer les opérations de la cour. La tournure altière de son humeur^ autant que des propos indiscrets qu'il s'était permis^ devait afiaiblir tôt ou tard pour lui les sentiments de Louis XY. Ses ressentiments étaient amers^ sa colère terrible^ ses moindres passions pleines de fougue. En un mot^ il ressemblait plutôt à un héros de la Fronde, capable de diriger un parti de mécontents, qu'à un prince de trente ans conduisant avec orgueil et amour les armées de Louis XV à la victoire.
Ce n'est pas que le prince de GontT, chanté par Voltaire comme favori d'Apollon et de Bellone, ne se fût déjà distingué, quoique jeime, par sa bravoure personnelle et par ses talents comme général. Mais une excessive susceptibilé, un amour-propre invincible, et par-dessus tout une morgue pleine de hauteur^ en faisaient, dans les premiers temps de sa vie, le seul des princes du sang que l'on abordât avec crainte et défiance. Accompagné le plus souvent de ce redoutable comte de Clermont, à qui Louis XV adiwsa de si sévères remontrances *, en lui disant qu'il lui faisait grâce pour le meurtre d'un couvreur, mais qu'il ferait signer par le chancelier des lettres de grâce pour celui qui le tuerait, il faisait alors de fréquents voyages à Fontainebleau, mais par
< Mademoiselle de Blois*
8 Le comte de Clermont, le comte de Charolais et le duc de Bonrilon, ministre, étaient les frères de mademoisolle Louise de Bourboa- Gondé, sœm^ aînée de mademoiseilo de Sens.
étiquette et contre son gré; car^ nous l'ayons dit, il était mai vu à«la cour.
Mademoiselle de Sens^ en se rendant à Fontainebleau^ sotjs la (atelle de madame de Luxembourg/ faisait-elle une action qui dût déplaire au prince de Gonti^ ou bien se trouvait-il jaloux de la voir^ ce soir-là ^ placée auprès de la reine ? Quoi qu'il en pût être de ces suppositions^ le prince entra dans la salle, où Ton commençait le Cid, sur les huit heures du soij*, a^ec le comte de Glermont et le comte de Gharolais.
L'assemblée était brillante, et ie vainqueur de Raucoux attirait tous les regards de la cour depuis un instant. Par un privilège auguste, il se trouvait sur le devant de la loge Tovale avec Louis XV, qui venait de le nommer la veille maréchal général de ses armées. Turenne seul avait jusque-là obtenu ce tHre. Maurice portait ce soir-là l'habit qu'il avait dans la dernière campagne, le cordon du Saint-Esprit manquait seul aux ordres dont il se trouvait décoré; mais le culte luthérien qu'il professait empêchait le roi de lui accorder cette distinction. Il était vraiment beau et radieux cette fois, et mademoiselle de Sens, en le voyant entrer dans la loge où elle se trouvait, eut d'abord quelque peine à reconnaître le simple gentilhomme qui- avait arrêté le matin les chevaux de son carrosse avec un si intrépide sang-froid.
Le maréchal salua la jeune princesse avec une galanterie exempte de fatuité, et cependant en ce moment-là même tous les spectateurs tournaient leurs regards vers la loge royale et semblaient faire application au héros des vers si énergiquement beaux de Gomeille. Comme il était défendu d'applaudir jamais devant le roi, on se contentait de renvoyer au maréchal toutes les allusions glorieuses de certains passages, lorsque tout d'un coup Je prince de Conti et les deux autres seigneurs entrèrent dans Fa salle. On fut assez surpris de voir le prince arriver si tard; mais ce qui n'étonna pas
(60 HirEMOISKLLK dB Sfeljl
tiioin8> ee fût de le roir se placer à l'eitrémlté de )â salle et dans Tune des dernières loges^ au liou de prendre rang^ans celle des princes | on le Savait en brottiUe aVec la couf^ mais l'on ignorait que^ depuis trois Jours^ Louis XV lui-même arait fait savoir au prince de Gonti qu'il ne serait plus employé.
Il avait cru devoir^ en conséquence^ renoncer dès ce soir* là à son uniforme de général^ mais il posait eu revanche ua magniûque habit moucheté de pierreries^ Sa parure était somptueuse et recherchée jusqu'en ses mt^ndres détails. A côté de lui MM. de Charolais et de Glermofit ressemblaient à deux planètes autour du soleil.
Un mouvement marqué dé dépit se peignit aur le visage du prince^ en voyant le maréchal dans la loge du roi; lui aussi^ quoique plus jeune que le maréchal de Saxe^ n'avatt-il pas eu deuii chevaux tués sous lui à la bataillé de Goni? n'avajt^i pas fait les campagnes de Flandre et d'Allemagne? Encore parfumé dés lauriers de Mons^ il espérait devoir être mieux reçu à la cour, où il ne rentrait potu*tant qu'iriité d'avoir vu passer son corfis d'armée^ dont le roi lui avait ôté le commandement^ sous les ordtes du maréchal. Un ressentiment amer Pouvait dans l'âme du prince^ et il ne tarda pas à l'exhaler en paroleà peu mesurées dès que la toile fut baissée après le Cid.
— Mais^ en véHté, messieurs^ c^esi une apothéose dans toutes les règles! Le maréchal de Villars n'en a pas eu tant après l'affaire de Denain ! Où donc est madame Favart^ qui suivait le maréchal aux armées ? que ne paraît-elle^ à ceUe heure^ devant Sa Majesté et son héros^ la couronne en maiu; dans le rôle dé la Gloire?
Le prince de Conli venait à peine d'achever cette phrase, que l'ample rideau qui lui cachait alors mademoiselle de SeAs^ sa cousine et sa futni^ belle-sœur^ s'écarta vivement.
et il put voir cett6 délicieuse jeune femme se pencher alon oomplaisamment sur le velours de la loge.
-<^ Elle ici^ et elle ne m'a pas prévenu I penia le prince. Quelque folle imagination de madame de Luxembourg! A. moins que la reine ne l'ait mandée» elle qui l'aime et la fa* v(N*ise en toutl
fit le prince^ au lieu de porter la moindre attention aux acteurs^ concentra ses regards sur la loge royale où se troifrtait Maurice^ cet autre acteur qu'il haïssait comme on peut haïr un rival; Maurice de Saxe> dont le roi lui avait prescrit de suivre les moindres ordres dans les dernières manœuvres; Maurice enûn^ dans Tarmée duquel il s'était vu forcé de fondre la sienne. A la vue de ce nouveau don Dièguci le prince de Conti éprouva une joie sourde^ il se dit à lui-même qu'insulter le triomphateur le jour même de son triomphe^ cela était hardi» imprudent; mais qu'aussi cet homme si cher au prince> à l'armée^ lui avait fait tort dans l'esprit de l'année et du prince; le soufflet que reçoit le vieillard espagnol dans la tragédie» le prince manqua presque de l'applaudir. L'orgueil des hommes de cour, et surtout l'orgueil des princes» est ainsi fait qu'il grandit à leurs yeux ToiTense et le châtiment. Cettef ois seulement M. de Conti chercha un prétexte; ce prétexte il le trouva, et ce fut mademoiselle de Sens.
Après tout» le maréchal était veuf; jeune encore» il avait épousé la comtesse de Loben malgré sa répugnance apparente pour un engagement durable ; son mariage avait été cassé par un arrêt de Dresde» et il était libre d'en contracter un nouveau. Mademoiselle de Sens était d'un sang royal» mais le maréchal n'avait-il pas dû épouser la duchesse de Courlande» et ne lui eût-elle pas assuré le trône de Russie sur lequel elle monta» sans l'excessive légèreté et Tinimitié de Catherine 1'*? Le prince de Conti pouvait donc raisonnable-
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ment s'inquiéter des prévenances du maréciial de Saxe envers sa cousine germaine pendant tout le cours de celte représentation^ où Maurice ne la quittait pas des yeux^ encore éma du péril que cette jeune et blonde tète avait couru le matin. La pièce terminée ^ Tactrice principale s'avança et lut quelques vers à la louange du héros. Le nom de Gonti n'était pa8 dté dans ces strophes, et cependant le nom de plusieurs autres généraux s'y trouvait religieusement conservé. Â la dernière^ l'actrice s'avança, et dans son émotion laissa tomber devant la loge du roi la couronne de lauriers destinée au maréchal.
Le prince de Gonti put voir alors ttne main blanche qui s*en emparait avec un empressement singulier, et la déposait sur le front de Maurice, au milieu des murmures les plus flatteurs. En ce moment décisif, Gonti comprit bien vite qu'il était jaloux à la fois de mademoiselle de Sens et du maréchal, deux blessures poignantes dont il ressentit l'atteinte. Mademoiselle de Sens venait de placer ell^-même la couronne sur la tête du vainqueur; Maurice triomphait, Conli était oublié I
Saisissant le bras de MM. de Glermont et de Charolais, Gonti dévora sa rage, et se résolut à attendre le maréchal à la sortie, malgré les remontrances de ces deux seigneurs, peu soucieux d'une querelle en pleine cour.
Le maréchal sortit bientôt, donnant le bras h madenooisoUe de Sens...
En apercevant le prince de Cônti, fliademoîselle de Sens éprouva, pour la jiferaière fois de sa vie peut-être, un singulier embarras. Bien qu'elle fût certaine de la recherche que le prince faisait alors de sa sœur aînée, mademoiselle Louise de Bourbon-Condé, elle savait aussi quel impérieux ascendant ce beau-frère futur prétendait exercer sur ses actions; ce qu'elle ignorait seulement, c'était sa haine contre son libérateur du matin.
Louis XV, en traversant la galerie qui /aisait suite au théâtre, et dans laquelle se pressaient les hauts dignitaires de la cour, jeta au prince de Conti un regard peu fait pour amortir sa rancune contre le monarque. Mademoiselle de Sens lui rendit un salut froid, et il se vit bientôt délaissé par ses amis de la veille. On se préparait à entrer dans la salle du soup», et, comme il était d'usnge, les officiers du loi plaçaient chaque personne invitée suivant son rang, lors-
que tout d'un coup le maréchal fit quelques pas au-devant du jeune prince^ et^ se félicitant d'être désigné pour convive à côté de lui^ jeta^ sans le savoir, Thuile à ce feu qui ne demandait qu'à éclater.
— Monsieur le maréchal de Saxe doit savoir que lei princes du sang n'ont rien de commun, grâce à Dieu, avec les soldats de fortune.
— Chevert en était un, monsieur, vous me l'apprenez; je n'avais pour lui que de l'estime, je vois que je lui dois du respect.
Peu après, le maréchal, voyant que son antagoniste gardait le silence et refusait de se placer au couvert du roi, reprit avec une expression de sentiment indéfinissable :
— Je suis Français dans le cœur, monsieur le prince, et je désire être regardé comme tel; j'ai demandé et obtenu des lettres de naturalisation : le savez-vous-?
— - Je sais tout cela, monsieur le maréchal; je sais aussi que le roi vous a donné six pièces de cAon prises sur les ennemis à la bataille de Raucoux, Oh ! le roi Louis XV est généreux !
— Généreux et juste, oui, monsieur le prince, cela est vrai. Sa Majesté aimera toujours ceux qui la servent.
— Et je la trahis, peut-être ? demanda Gonti les dents serrées par la colère.
— Je ue dis pas cela, monsieur; mais je dis que nous vivons dans un temps où le vrai mérite est aussi rare que la vraie prudence; je dis qu'être envieux, c'est être petit, et que toutes les grandeurs doivent se réunir et se donner la main au profit d'une seule. Vous avez des lettres et de l'esprit plus qu'aucun homme de guerre de nos jours, v(^ représentes dignement et vous parlez à merveille; moi, j^e me pique point d'être orateur, et je ne sèche point mes billets aux
MADEMOISELLE DB filENS 165
femmes avec la poudre d'un diamant ^ Vous pouvez refuser de vous asseoir près de moi^ mais vous pouvei- permettre à mademobelle de Seni^. continua le maréchal de Saxe en indiquanl la princesse , qui causait alors avec madame de Boufflerr^^ de vous remplacer, ^lle qui ne m'enviera ni Raucouz ni Mons !
L'exaspération du prince était au comble. Le sang-froid du maréchal^ sa bonne grâce, son air calme et digne achevaient de l'irriter. La reine intervint et fit mettre à table mademoiselle de Sens entre elle et le maréchal; mail elle n'entendit pas le colloque suivant s'établir entre de Saxe et Conti, qui affectait de se tenir debout derrière le siège du triomphateur.
— » Ce soir, maréchaif je reviendrai à Paris vers les deux heures du matin.
—> Mon carrosse, à moi, partira à la même heure.
— Je n'ai qu'une épée, maréchal , mais MM. de Charolais et de Clermont ont la leur. Nous pourrons mettre pied à terre près du Soleil (Tor, à la barrière..*
— C'est un endroit galant, et qui me convient dès qu'il vous va; mais veuillez me dire pourquoi nous nous battrons, nfbnsieur le prince ?
— Pour mademoiselle de Sens^ qui semble ici n'avoir des yeux que pour vous.
— A merveille, je croyais que c'était pour le roi Louis XV.
— Pour les deux, soit; mais n'en trinquons pas moins à la prospérité de la France et au maintien de la paix*
— A la France et à la paix, dirent à' la fois Gonti et de Saxe,
Mademoiselle de Sens n'avait guère le loisir d'écouter| ellemême parlait alors à la reine*
* Ce trait, rapporté par madame de Qenlla, arriva plus tard au priaot de Gonti, à régufd de madame de BloU
— Le prince de Gonti, mon noble cousin, est un fou^ disaitelle à la gracieuse princesse; tâchez donc, madame, de le remettre un peu dans les bonnes grâces du roi. Je m'engage à le faire rompre avec tous ceux qui Tégarent et Tentrainent.- Encore une fois, le fond est parfait, mais sou orgueil le perdra.
Pendant le souper, Maurice, partagé entre son admiration pour mademoiselle de Sens et sori étonnement des menées envieuses de Gonti , laissait flotter tour à tour son attention distraite entre le prince et sa belle cousine. La collation finie, le roi commanda que les uhians du maréchal vissent le couvert et passassent une sorte de revue devant la table.
Et ce fut vraiment un spectacle rapide, animé, que celui de cette invasion militaire. Maurice nommait chacun de ses soldats au roi; comme Gésar, ii savait les noms de son armée.
Le souper fini, les carrosses de la cour roulèrent tous bientôt, avec leurs yeux flamboyants, sur le pavé; les valets annoncèrent les livrées à haute voix. 11 y avait séance des ministres pour le lendemain, et le maréchal devait y discuter la question de ses quartiers d'hiver et conférer avec le comte Lovirendahl.
La neige tombait à flocons épais. Le maréchal prit congé de Leurs Majestés et monta en voiture, accompagné de MM. de Goaslin et de Brienne. Par un hasard étrange, mademoiselle de Sens, dont le carrosse était endommagé par l'accident du matin, se trouvait derrière dans l'équipage de son cousin avec madame de Luxembourg. Arrivé à la barrière, le cocher du maréchal de Saxe tourna bride près du Soleil ctor, endroit assez mal famé. Quatre routes aboutissaient à ce rendez-vous ténébreux, planté d'un large quinconce; ses abords étaient peu sûrs, et déjà plusteure vois nocturnes avaient épouvanté les gens de l'endroit. '
En voyant descendre le prince dé Coati avec MM. de Gharolais
et de Clermont^ la princesse se rappela que durant toute la route ils n'avaient échangé une seule parole. Elle descendit résolument^ appuyée au bras d'un ^alel de pied de la maison de Conti^ dont les livrées^ à rencontre. des siennes, étaient de chamois galoitnées de bleu.
Une frayeur insurmontable l'agitait ; elle avait fort bien distingué le vide opéré devant elle, dans cette route, par le carrosse du maréchal qui tenait le devant : elle avait une sorte de pressentiment sinistre.
Le quinconce dont nous venons de parler aboutissait en ce lieu à un puits profond. Le vent et la neige avaient cessé, mais chaque pas laissait une trace sur le sol, et ce ne fut pas sans effroi que la princesse remarqua certains vestiges se croisant en sens divers jusqu'au puits. La lune était entourée de nuages opaques et roux; était-ce une illusion^ ou bien mademoiselle de Sens avait-elle aperçu véritablement une empreinte de sang sur la neige ? Quoi qu'il en pût être, elle s'avança, soutenue par le valet, et prêta l'oreille à une conversation dont elle se trouvait l'objet.
— MoDsieur le maréchal, disait le prince de Gonti, vous avez l'air de traiter ma belle-sœur future comme madame Favart et mademoiselle Lecouvreur ! C'est un outrage que je ne saurais souffrir. Vous êtes veuf et libre, je le sais; prétendriez-vous épouser d'aventure mademoiselle de Sens ?
En parlant de la sorte, Conti avançait dans les ténèbres, le brouillard de la nuit mouillait son manteau, et il éprouvait un dépit hautain de ne pouvoir obtenir la moindre réponse du maréchal. 11 déguisait sa haine contre lui sous le voile d'un amour faux pour la princesse, deux autels qui n'admettent pas de profanes. En ce moment, mademoiselle de Sens réprima un cri, elle venait de voir deux épées reluire daiis l'ombre, deux témoins se trouvaient là, et les deux témoins 8*étaient partagés entre M. de Gonti et M. de Saxe.
«** ArrèteEi fe'éeria la géhéreusa pritioeMe» arrètet , mesdéiin, ou si vous faites un |(his> si voui oroiseï œ fer, je me Jette au foud de cet abîme enti-'outert) mon sang rejailliia itir la margelle de ce puits!
La malheureuse créature se soutenait à peine^ elle eut cependant la forée d'ëcarter l'épëe de son cousin^ le prince de Gouti> et de regarder en hce le maréchal. Dégagée des Vapeurs brumeuses où elle nageait, la lune envoyait à la figure du noble Maurice sa lueur limpide et molle; il abaissa son ipëe devant mademoiselle de Sens^ et la remettant dans le fourreau :
*-^ Vous nous apparaissez, dit^^il à la princesse, sous les traits de la France eUe-mème; vous venes, mademoiselle, arrêter detut insensés, soyez bénie 1 Les anges du Seigneur empruntent souvent le visage des fëmmes pour persuader et attendrir. Pour moi, princesse, je brise tnon épée; rinsulte de M. le prince de Gonti est effacée par votre gracieuse in* tervention.
— Monsieur le maréchal, reprit Gonti, furieux de la présence inattendue dé sa cousine, vous nous faites assister ici à une étrange scène de comédie! Éloignez de nous mademoiselle de Sens, éloignez-la!
**^ Non, messieurs, je reste, répondit la jeune et coura*geuse princesse; vous oubliez que je suis d'un sang qui commande. J'en appelle à vos témoins eux-mêmes, ils ne voudront pas que d*auAsi nobles rivaux donnent à la cour de France le droit de les accuser. Non, maréchal, non, prince, quelle que puisse être votre inimitié, si jeune ou si vieille qu*elle soit, voU^ ne vous battrez pas tant que je vivrai.*. Jurez-le-moi, ou Je me tue sous vos yeux !
Geux qui ConnaissÀient, comme les acteurs de cette scène, la sensibilité de mademoiselle de Sens, comprenaient aussi Ift violence de sa peur; cette belle personne avait le visage aussi
MADEMOISELLE DE SfiMS â69
pâle qu'un vrai linceul; et en voyant Gonti menaotr encore le maréchal^ elle s^écria :
— Monsieur^ trêve de guerre, e'eat lui, c'est le maréchal qui m'a sauvée !
Gonti connaissait le trait de Maurice, il était vaincu j mais son orgueil l'emportait. Il (éprouvait une humiliation réelle à devoir la vie de mademoiselle de Sens à son rival en faits d'armes. Cependant la princesse exigeait une réponse; elle s'était dégagée de l'étreinte de MM. de Gharolaia et de Glermont, et paraissait disposée à exécuter sa résolution. Que les épées vinssent encore à se croiser, et elle menaçait Gonti dé 96 briser le front au fond du puits qu'elle montrait.
— Ëh bien donc, ma cousine, ou plutôt ma sœur, car dès
demain j*épouse la princesse Louise de Bourhon-Gondé, qu'il
en soit fait ainsi que vous le voulez ! reprit-il. Tant que vous
vivrez, je n'aurai rien à démêler avec M. le maréchal. Oui,
je le reconnais, c'était le fils d'un roi, un trône l'attendait si
le préjugé attaché par malheur à sa naissance ne Ten eût
exclu. J'oublierai, puisque vous le voulez, qu'il m'a fait ôter
mon commandement; j'oublierai que mademoiselle Lecou*
vreur, sa maîtresse, a péri pour lui victime de sa rivale, la
duchesse de Bouillon ! Oui, tant que vous vivrez, ma sœur,
ajouta Gonti avec une expression d'ironie et de vengeance,
j'oublierai cela, et je pars !
En même temps, il remit son épée dans le fourreau, fit quelques pas et se perdit dans l'épaisseur du quinconce. Le maréchal le regardait partir comme un lion observe un passereau imprudent. A peine, en effet, venait-il de franchir la moitié de cet espace qui le séparait de la route, que le prince de Gonti poussa un cri. Trois malfaiteurs, sortis de l'angle du Soleil (Tor, venaient de se présenter à ses regards. Le prince <ie Gonti devançait mademoiselle de Sens, et le dessein de ces uiisérables était de le dépouiller, en se réservant un plus
riche butin; ils Toulaient voler les pierreries de mademoiselle de Sens.
— Bien joué^ mes maîtres^ leur cria le maréchal^ mais nous sommes trois aussi !
Et faisant tirer Tépée à MM. de Charolais et de Clermont, il donna la chasse aux voleurs en se mettant à leur tête^ pendant que le prince de Gonti soutenait mademoiselle de Sens entre ses bras.
— 11 m'a sauvée deux fois en un jour^ murmura-t-elle; aije eu tort, mon frère, de vous faire promettre tout à l'heure de lui en savoir gré pendant ma vie!
Le prince de Conti ne répondit pas, seulement il évita le regard du maréchal^ tant il y avait à la fois de puissance et de bonté dans cet œil bleu, aussi limpide et aussi profond que l'azur du ciel lui-même. Les grands hommes ignorent les petites rancunes, les envies plates, médiocres. De Saxe était payé de sa journée par le sourire d'une femme; il emporta ce sourire comme un autre eût emporté une parole tombée des lèvres de ce roi qui déjà se connaissait en héros.
— Tant qu'elle vivra! murmurait Conti... Dans Tordre des choses, c'est elle qui doit nous survivre! L'aimerai l-elle? Nous le connaîtrons bientôt 1
Quatre ans s'étafent écoulés; quatre ans pendant lesquels la Tie de mademoiselle de Sens avait vu redoubler autour d'elle l'ennui de sa solitude et de se^ombres. Retirée dans son hôtel, ia princesse y recevait de rares visites. Jeune et délaissée^ parce qu'elle ne voulait pas servir d^instrnment à sa famille, qui plus d'une fois lui avait proposé de riches alliances, elle avait vu tour à tour le mariage de sa sœur aînée et le départ da victorieux de Lawfeld. A certains intervalles le maréchal lai avait fait tenir de ses nouvelles, non qu'il prétendît épouser mademoiselle de Sens, — - il avait même juré à la comtesse de Loben, sa femme, de ne jamais se remarier; — mais il entrait dans le coeur du maréchal je ne sais quelle crainte au sujet de mademoiselle de Sens; c'était, pour ainsi dire, l'une des cartes de sa vie, et ces cartes il les mêlait chaque jour fi hardiment, qu'il y avait des moments où, tout grand homme qu'il était, et peut-être par cela même qu'il était grand hoaime, il se surprenait à être superstitieux. Lorsque la paix
fut conclue définitivement à Aix-la-Chapelle> le héros des Pays-Bas put enfin songer à se délasser de ses fatigues. Le roi lui avait permis de faire venir à Ghambord son régiment de cavalerie légère ; ses premières manœuvres eurent lieu sous les regards du prince. Le maréchal de Saxe cherchait des yeux, parmi les spectateurs^ M. le prince de Gonti et mademoiselle de Sens.
— Inutile de vous en occuper^ lui répondit-on^ Tun est dégoûté de la cour et s'est retiré hu Temple comme un chartreux^ l'autre mène la vie d'une carmélite.
Mademoiselle de Sens se trouvait alors en effet à l'abbaye de Ghelles^ de sorte qu'elle ne vit point le maréchal; mais en revanche son beau-frère s'emporta un jour devant elle violemment. Frédéric de Prusse venait de faire à Maurice un accueil des plus distingués; il voulait même qu'on lui rendit les honneurs de prince souverain.
•^ Pourquoi pas de prince du isàng? avait demanàé Gonti; le maréchal n'est-ii pas le professeur de tous les généraux de l'Europe? D'ailleurs, si Louis XY^ notre roi, aime la guerre et les plaisirs, M. de Saxe unit les myrtes aux lauriers» Si j'ai le Temple et ses réunions^ il a Ghambord et ses fêtes! On prétend, toutefois, que son orthographe est loin d'être Irré^ prochable^ bien qu'il veuille être de rAcadémie!
Et Gonti ne manquait guère alors de tirer de sa poche une oopie à la main de la fameuse lettre dans laquelle Maurice de Saxe, vainqueur de tant de batailles, écrivait à M. le mai'échal de Noailles :
a Je creins les ridiqules et se luy si man paret un. Us veule me fere de la Gademie; sela miret comme une bage à un chat. »
A tout ce persiflage intéressé envers un héros qu'elle ftdmli^ait^ mAdémoiselle de Séni^ répondait que le mfltfécbal
n'avait pas besoin de rendre des services à la langue française^ lorsque tant de beaux esprits, à commencer par M. le prince de Gonti, daignaient s'en charger i ailleurs même qu'à l'Académie,
-* J'oubliais, en effet, reprenait ironiquement le prince/ j'oubliais que M. le maréchal est Allemand.
11 y a dans la vie des accidents singuliers; celui du car* rosse de Fontainebleau avait exercé sur l'esprit de la princos^o une telle impression, qu'elle ne voyageait pas sans regarder» malgré elle, si quelque géant n'arrêtait pas ses chtvauK em* portés vers quelque abîme.
La sincérité du cœur était une des vertus de la jeune prin** cesse* Un jour elle écouta un bulletin d'une victoire remportée par Maurice, et elle pleura. Les fenmies aiment la gloire comme elles aiment l'amour; celle-ci ne pouvait do* miner les mille inquiétudes qui se succédaient en elle dès que le tambour battait et que l'armée était en campagne. Émue, étonnée, elle se souvenait d'ailleurs qu'elle avait écarté le glaive de ces deux rivaux, et qu'après elle il y aurait peutêtre une tache de sang.
Quand le maréchal visitait Berlin pour y connaître personnellement 1^ roi de Prusse, avec lequel il était en correspondance réglée depuis longtemps, le bruit courut à Londres que le pied lui avait glissé sur un mamelon, et qu'on l'avait relevé mort au fond d'un ravin hérissé de palissades. Ainsi que nousTavons dit, ou connaissait tellement l'impressionabiUU de la princesse, qu*on lui cachait toutes les lettres timbrées de noir. Il en arriva une écrite on ne sait d'où; elle relatait la funeste nouvelle» Contre toute prévision et toute habitude, la lettre en question se trouva, le soir, oubliée sur la toilette de mademoiselle de Sens. Elle la
parcourut, elle sonna ses femmes. Toutes s'excusèrent; mais
le coup était porté. Le lendemain^ la princesse entra aux
Invalides, où Ton venait de célébrer un service d'anniversaire avec une messe chantée eu musique. Le décorateur du catafalque avait cru bien faire en plaçant à côté du cénolapbe deux statues de généraux, l'une représentait Villars, l'autre de Saxe. C'était une flatterie indirecte au maréchal. Mais à peine entrée dans Téglise, la princesse poussa un cri terrible, elle joignit les mains^ elle tomlia. Personne ne se trouvait dans l'église. Haletante, à moitié morte, elle eut le courage de se relever, de faire quelques pas, elle marcha yers le catafalque ; mais en ce moment il lui sembla que de Saxe la regardait avec la pâleur d'un fantôme... Quand on la transporta chez elle, la malheureuse donnait à peine signe de Vie. Elle demeura trois jours dans un état complet d\ibattement et de léthargie, et mourut le jour même où le maréchal revenait se fixer à Ghambord.
Ce qui suit cette histoire appartient maintenant aux curieux mémoû*es de Giimm, que nous préférons laisser luimême raconter.
Le maréchal, après le camp de plaisance* de Gompiègne, 8*était retiré à Ghambord avec son neveu le comte de Friese, fort beau et fort magnifique seigneur. Les jours du héros allaient se voir partager entre la musique, la chasse et les manœuvres.
Un soir (c'est Grimm qui parle), nous vîmes arriver un homme sans livrée, qui donna mystérieusement un billet cacheté au maréchal. Le maréchal était seul dans son cabinet. L'émissaire attendait dans la pièce voisine. Le maréchal lui avait remis sa réponse, et le courrier mystérieux était reparti sur-le-champ. Le maréchal, rentré dans son cabinet, s'y fit consigner pour tout le monde. Nous avons su, depuis, qu'il s'y était occupé à écrire et à ranger des papiers...
Il sortit, demanda son neveu, avec lequel il s'entretint quelques instants, et se rendit au parc sans vouloir être
suivi... Je l'y vis s'y promener seul et toujours dans la même allée; il fixait parfois ses regards sur la grille qui communique avec le bois.
J'étais rentré au château avec une sorte d'inquiétude mélancolique^ dont je ne pouvais définir la cause.
On s'entretenait au salon de la mort toute récente de mademoiselle de Sens. — A cette nouvelle^ M. de Friese s'était écrié brusquement : « Où est mon oncle? d et se levant avec une agitation extrême, il me prend par la main et m'entraîne Ters le parc. Nous apercevons un groupe de domestiques portant un brancard. Nous approchons... c'était le maréchal^ blessé, sans mouvement, et d'une effrayante pâleur. Aux cris de son neveu, il ouvre les yeux, fait un effort pour lui tendre la main, et les seuls mots qVil peut prononcer nous révèlent la cause de sa blessure : a Le prince (de Conti) est-il encore ici? Assurez-le que je ne lui en veux nullement. Faites prévenir Sénac: je sens qu'il arrivera trop tard; mais j'ai besoin de revoir mon ami. Le plus grand secret sur ceci. » Sénac était au château; mais il ne pouvait pas faire de
miracle, la blessure était mortelle^ La mort du maréchal inspira à Marie Leczinska un mot
qui ne sera pas oublié. Comme on le sait, il était protestait,
et on refusa de l'enterrer à Saint-Denis, près de Turenne. — 11 est bien triste, dit la reine, de ne pouvoir chanter
un De profundU pour un général qui a fait chanter tant de
Te Deum I En parlant pour l'armée, les grenadiers français allèrent
aiguiser leurs sabres sur sa tombe à Strasbourg. Le mausolée
dePigaile vaudra-t-il jamais pareil hommage?