IX P( AIT DB LA KARQUISI
gnes de son n .xe, vol qualifié 1 Au milieu de sa plaidoirie, matt 3 Courtade, impressionné par les faits de la cause quL décelaient la profonde ingratitude et la dépravation :~^vétérée de son client, s*abandonna à un élan d'indignation éloquente qui enleva le jury, la cour, le ministère public et Tauditoire lui-même ; le client fut condamné au maximum de la peine et mattre Courtade fut vertement réprimandé par le conseil de Tordre pour avoir méconnu les devoirs de la défense. < Hais ma conscience? disait Courtade.
— Votre conscience n'a rien à voir en ceci, lui répondait le bâtonnier ; vous étiez chargé de défendre, il fallait défendre.
— Mais ma conscience? reprenait Tavocat.
— Il n'y a point de conscience qui tienne, ripostait le bâtonnier, là où le devoir commande, la conscience doit obéir. »
Cet axiome, bien qu'il fût prononcé avec toute Tautorité du savoi • et de l'éloquence, ne put pénétrer dans le cerveau ^pais du jeune avocat; il se fit rayer du tableau et vi'^* à Paris exercer la peinture.
Son éducatio . d'artiste avait été fort négligée : mais la vocation che lui avait toujours pris le dessus des 0 -^ntion. Au collège, il esquissait le
p «rades sur ses cahiers et la carica-
t îr les murailles. Plus tard, lors-
4 LE PORTRAIT DE LÀ KÀRC UISE.
qu'il faisait son stage à la cour de 1%...., il crocpiait les accusés d'après nature, et il avait formé une fort curieuse galerie de tous les scélérats qui, pendant trois ans, avaient honoré de leur présence les bancs de la cour d'assises. Malheureusement le bruit courait que, dans celte galerie, s'était glissé plus d'un profil de juge et même d'avocat. C'était une calomnie sans doute, mais comme d'une calomnie il reste toujours quelque chose, il était resté un jour sur le banc des avocats le croquis d'un voleur que la cour venait de condamner à cinq ans de réclusion ; le costume et l'attitude étaient parfaitement reproduits, mais, dans les traits du criminel, tout le barreau s'obstina à reconnaître ceux du bâtonnier. Ce coup de crayon irrévérencieux ne fut pas étranger, dit-on, au zèle que déploya peu de temps après le même personnage pour les intérêts méconnus de la défense.
Du palais à l'atelier Fréjus n'avait fait qu'un bond, mais à peine se trouva-t-il seul devant un chevalet, une palette à la main, qu'il se vit tout à coup assailli de mille doutes et de mille terreurs. Imiter la nature, peindre un tableau, animer le masque humain, communiquer la. vie, le mouvement, la pensée à ces muscles, à ces contours, à ces reUefs, à cette bi. ' e, à ces yeux, quel travail de géant! Fréjus comp'*' 3n vite que les leçons du collège, profils, faces lis
qnarts, division ...matique du visage et du corps, mise ensemble d . figure, etc., ne constituaient pas même les premi" . éléments de son art. Peut-être les retrouvait-il dav •^♦age dans ces boutades du crayon, dans ces caprice ^o la plume qu'il semait d*une main rapide et féconc . sur tous les morceaux de papier qu'il rencontçtit Là du moins se manifestait une certaine originalité, de l'humour, « de la couleur même, » avait dit un jour un ami de son père, amateur de vieilles gravures. Le père, qui vendait du savon en gros à Marseille, s'était fort étonné que l'on pût voir de la couleur dans un dessin à la plume ou au crayon noir, et avait haussé les épaules en homme convaincu qu'il y avait quelque chose de dérangé dans le cerveau de son ami. L'ami vendait des huiles : toutes relations d'affaires cessèrent entre les deux maisons à partir de ce jour-là.
D'un père savonnier comment se fait-il qu'il était Dé un fils artiste? Problème inexplicable dont je renvoie la solution au savant professeur qui s'est chargé de nous révéler les mystères de l'hérédité. Julien, qui avait échoué comme avocat et qui ne se sentait point un goût bien prononcé pour le savon de Marseille, ne se découragea pas de son impuissance; il ne savait rien, il résolut de tout apprendre. Le chevalet fut abandonné, la palette fut remise dans la boite, et un soir.
6 LB PORTEAIT DB LA MABQUI8B«
un carton sous le bras, il s'achemina vers le quai Saint-Michel.
De notre temps vivait là, dans une salle enfumée oi Ton pénétrait par une ruelle étroite, un homme ffun certain âge, que Ton nommait Ravestain. Tous ceux qui ont manié le fusain à Paris, de 1 835 à 1 848, l'ont connu. Quelques-uns le disaient élève de David, d'autres prétendaient qu*il n^avait jamais été que son modèle, pour certaines poses antiques, dont il faut avouer que Ravestain avait dérobé le secret aux marbres de l'Acropole. Nul, mieux que lui, ne posait un modèle, et, ceux qui ont cultivé l'académie diaprés nature le savent, poser le modèle n'est pas l'affaire de tout le monde.
Fréjus franchit donc le seuil de ce temple du biceps, et du thorax, s'assit sur un tabouret boiteux qui lui avait été réservé par le grand prêtre du lieu, et se mit, avec un courage digne d*un si noble but, à dessiner le modèle vivant qui déployait ses muscles sur une estrade au centre de Tatelier.
Peindre cet intérieur serait impossible. Il faut avoir pénétré soi-même dans cette grenouillère d'artistes imberbes ou barbus, avoir vu luire, dans la pénombre des quinquets fumeux, les yeux malins ou arder le ces Rubens en herbe ; avoir respiré celte atmos4> re épaisse et nauséabonde, pour se faire une îd^ le
LB P< iIT DE LA MARQUISK. 7
rétrasge sanct .id où Fart avait établi son culte. Avec une natui délicate comme la sienne, Julien devait plus qu'un autre se sentir mal à Taise dans un pareil milieu ; ia vocation étant grande, mais il dut faire de terribLs efforts pour triompher de ses répugnances. Ajoutons que la douceur de son caractère, Tardeur qu'il apportait à son travail, le calme distrait contre lequel venaient s'émousser les traits de ses camarades, loin de désarmer ceux-ci, les irritaient au contraire comme une provocation, et fertilisaient leur Yerve, déjà trop féconde en tortures d'atelier. Mais si la goutte d'eau creuse le diamant, l'acier est impuissant à le rayer. Au bout de six semaines de siège, la citadelle fut proclamée imprenable, et les plus terribles rapins du qua» ^aint-Michel tournèrent leurs armés d'un autre côté. A fut permis à Julien de concentrer toutes ses force^^ vers son unique but, et avant que six mois se fusseï . écoulés, il passait pour le premier dessinateur de 'école deRavestain.
Julien n'ava * pas attendu si longtemps pour reprendre sa pal( \ Dès qu'il s'était vu de force à modeler un crâne ' l'avait recouvert de muscles et de chair; il en av ^"it palpiter les [lèvres, trembler la ] ' "' les narines. Le ton juste arrivait
] • ^out de son pinceau ; du premier
< ystères du coloris et réalisait les
prodiges de la lumière. Quelques-uns aes jeunes gens de son art, avec lesquels il s'était lié d'amitié, s'étonnaient de ses progrès et lui conseillaient fort de suivre l'atelier'd'un grand artiste.
« A quoi bon ? » répondait-il.
A quoi bon, en effet, et qu'est-ce que les maîtres modernes lui auraient appris qu'il ne sût mieux qu'eux? Les maîtres dont il prenait leçon, c'étaient Rembrandt, Titien, Rubens, Corrége surtout, son modèle par excellence. Tout le temps qu'il pouvait dérober à son étude, il le passait au Louvre, sans brosse, sans palette, sans chevalet, non comme la plupart de ses émules et camarades qui croyaient dérober les secrets des grands peintres à force de copier leurs tableaux : mais debout , appuyé sur les balustrades, le cou tendu, le regard attaché sur une de leurs œuvres, et ne la quittant, après trois ou quatre heures d'examen ^borieux, que poussé par les gardiens. Combien de fois ne l'ai-je pas vu ainsi, attentif, concentré, immobile ? Il faisait le désespoir des visiteurs qui, pour voir le tableau devant lequel ils trouvaient Julien arrêté, étaient obligés de revenir le lendemain.
Il ne lui avait pas été facile de faire tolérer a^ ' vre ses longues stations devant les coloristes e haute recommandation lui avait fait ouvrir les s
du Musée, mais lorsqu'il s'était présenté, on lui avait demandé quel tableau il voulait copier.
« Aucun, » avait-il répondu.
Et il était allé droit à TAntiope du Corrége devant laquelle il s'était aussitôt établi. Par malheur, un peintre en miniature et9.it là qui copiait le tableau sur porcelaine et peinait FAntiope au fond d'une assiette*. Julien lui aval masqué la vue du chef-d'œuvre. Le copiste s'en pie ignit, et force fut à notre ami d'aller offrir ses ] images à une autre merveille du pinceau italien. Tous les chefs-d'œuvre étaient entourés de chevalets, de palettes, de rapins et de copistes des deux sexes, ceux-ci juchés sur de hauts tabourets pour voir de plus près. Enfin Julien trouva, faute de mieux, une toih de second ordre et se mit à l'examiner avec la met .3 attention sérieuse qu'il eût apportée à l'étude de l'A *'^ne. H y avait plus d'une heure qu'il était accoudé de .x.„ le tableau, quand un gardien vint lui toucher le t '^ :
« Monsieur < an visiteur? lui demanda celui-ci.
— Non, je s "-tiste.
— Un artiste ^icz-vous me montrer votre carte?» Julien, toujc docile à la règle, montra sa carte.
;u, vous êtes en règle, reprit le gar-
îau copiçz-vous ?
"as.
--* Alors, monsieur» choisissez un tableau et co** piez-le.
— Mais je ne veux rien copier; je suis venu ici pour étudier et non pour copier.
— Comment I fiâner ainsi des heures entières devant la même toile, vous appelez cela étudier, Tonsf
• — Oui, j'appelle cela étudier, moi.
*- Ah 1 mais ça ne se peut pas ; vous ne pourez pas rester ainsi éternellement devant le même tableau à ne rien faire.
— Aussinesuis-jepasà rien faire; vous voyez bien que je travaille.
— Singulière manière de travailler I
— Cest ma manière à moi.
— Oui dà, ce n'est pas celle du Musée, et je vous prie d'en prendre une autre.
— Impossible, » dit Julien.
Et, s'accoudantde nouveau, il se plongea dans une plus profonde contemplation. Ce n'était pas l'affaire du gardien. Il en référa à son chef immédiat qui lui donna raison. Julien ne se tint pas pour battu. Il était doux, mais entêté. Devant un employé supérieur, il exposa son cas ; l'employé, qui avait de l'esprit, sourit, trouva les explications de Julien judicieuses, et d( i ordre aux gardiens de respecter désormais les ^* J contemplatives du jeune peintre.
IB P liÀIT BS LA MARQUISE. Il
A partir de e moment, Julien Fréjus put dérober nnà un, à loisir, tous les secrets de palette des coloristes et développer ses instincts avec plus de certitude et moins de tâtonnements. Nous retrouvons aujour- , ffhui Julien, seul de son genre, peintre d'un sérieux <; mérite, le plus vraiment coloriste de nos peintres vi- ■ vants, le plus incontestablement dessinateur de tous { nos coloristes.. On le voit, ce n*est pas un petit per- I sonnage que nous présentons ici au public, et ce n'est pas à un artiste vulgaire que madame la marquise de Varigny allait avoir affaire.
Madame de Varigny était depuis quelque temps tourmentée du désir de se faire peindre, mais elle avait du goût et voulait une œuvre d'art. Belle, d'ailleurs, et arrivée à cet âge où la beauté épanouie puise dans une expression hab'lement ménagée un éclat nouveau et une puissance irrésistible, elle n'était point faite pour poser en poupé'* devant les peintres à la mode. C'était, i ,, «X* modèle d'une grande valeur pour un
^ '^ "ne admirable Joconde, une délicieuse
! -"^ encore, quelque chose comme un
12 LE PORT&ÀIT BB LA KARQUISB.
réve de poëte; une de ces figures ardentes et passionnées chez lesquelles le feu se voile sous de longs cils et sous un teint d'une blancheur éblouissante, une beauté sérieuse et pourtant délicate, profonde et pourtant aimable, sévère et pourtant gracieuse, régulière et pourtant pleine de caprice et d'imprévu. Aux temps où Guérin traduisait en peinture les deux premiers vers du second livre de Y Enéide, il eût représenté la reine de Carthage sous les traits de la marquise, et, au lieu d'en faire une brune piquante, il lui eût donné cette chevelure d'or vert qui déployait ses ondes chatoyantes sur des tempes larges et fortement veinées.
Beaucoup de femmes du monde n'auraient pas été aussi embarrassées dans leur choix que madame de Varigny. Elles seraient allées chez l'un de ces adroits enlumineurs dont les étalages de velours et de soieries obtiennent de si galants succès à toutes nos expositions. Je ne fais point ici l'éloge ni la critique des femmes du monde et n'ai point mission pour cela; je constate seulement, et j'insiste sur ce point essentiel, que la marquise était femme de goût et voulait une œuvre d'art.
« Donnez-moi donc un peintre, » disait-elle à tous amis et à toutes ses connaissances.
On lui en avait proposé cinquante, parmi *, 5 des plus illustres. Madame de Varigny n'ét >
femme à repo j grands artistes sans de bonnes raisons.
«Est-il un messieurs, disait-elle coquettement, qui vou fc peindre une rousse comme moi? »
EUe disait ^ sa physionomie n^était point faite pour le pincea o nos artistes en renom. Il fallait une âme jeune, ur '^ste dans toute la fougue de ses premières impre -s pour comprendre un pareil modèle.
Un jour, UB . jssidus admirateurs de la marquise,
le docteur Vig ^nn, arrive chez elle, un cadre sous le bras.
« Je crois, il, que je tiens votre peintre. Voyez plutôt ! »
Le panneau ^ j'il exposa aux regards de la marquise contenait une simple tête, charmante d'expression, mais peu jolie, d'une exécution savante et toutefois primesautière, enlevée en ombre sur un fond gris trèslumineux.
« Cela est vraiment admirable, dit la marquise après quelques minutes d'un examen attentif. »
Madame de Varigny avait une nature très-impressionnable, très-artiste, mais par cela même, peut-être, elle ne prodiguait pas son admiration. Chez elle, Timpression était plus profonde que rapide, et son jugement faisait à bon droit autorité dans les salons.
14 Ll POATRÀIT BB LA MIRQU SI.
€ Comment nommez-TOus Taoteur do ce tableau?
reprit-elle.
— Fréjuâ.
— Fréjus ! C'est un nom de ville, ce me semble. Qu'importe, faites-moi venir monsieur Fréjus ; diteslui que je désire le voir.
— Ah f voilà la difficulté, répondit Tami de la marquise : monsieur Fréjus est un original, un artiste capricieux, et je crains bien...
— Qu'il ne vienne pas? Soit, j*îrai chez lui.
— Vous croyez que Ton pénètre si facilement chez monsieur Fréjus 1
— G*est donc une forteresse que votre peintre.
— A peu près. Cependant, grâce h quelques intelligences que j*ai dans la place> j^espère que nous iinirons par nous y glisser. Mais ce n'est encore là que la moitié de la besogne.
— Vraiment, vous piquez ma curiosité.
— Fréjus ne fait pas le portrait de tout le monde. D'abord il est inaccessible aux arguments dont Bazilô faisait si grand cas.
— Il méprise l'argent? à merveille! c'est la pierre philosophale que votre artiste. Et que faut-il faire pour mériter l'honneur d'être peinte par monsieur Fr'^^
— Le séduire.
LB P< *IAIT DI LÀ MÀRQUISI. 15
•^ Cela devi .v grave, mais peut-être n'est-ce pas impossible.
•— Ce « peuV^tre 9 eût été injurieux dans ma bouche, mais puisque tous Favez dit, j'ajouterai, madame, que la séduction est difficile.
— Où serait le mérite si elle ne l'était pas? D'ailleurs, je ne serai pas la première, je suppose, et la tête que vous tenez là ne me semble pas si belle...
— Que vous n'en puissiez triompher assurément. Cependant je dois vous prévenir qu'avec mon peintre la beauté perd quelquefois ses droits. Il faut autre chose à monsieur Fréjus, et cette autre chose, heureusement vous la possédez.
— Ah I vous croyez, docteur, fit madame de Varipy avec un mouvement de tête d'une grâce infinie, comme si elle eût voulu appuyer d'une preuve les paroles du doctei ir. — Allons, reprit-elle, arrangez-vous pour me conduire bientôt chez votre protégé. »
A quelques jours de là, madame de Varigny fut prévenue que les portes de l'atelier de Fréjus s'ouvriraient devant '^Ue le lendemain. La marquise n'eût point été femr ^ si elle n'eût attendu ce moment avec une certaine ii "**.ience. Sa curiosité avait été singu-
t)ar les paroles du docteur; plus enpropre était en jeu ; c'était une lutte , une bataille qu'il s'agissait de 11*
vrer, et par conséquent une victoire qu il fallait remporter. Madame de Varigny ne songeait certes pas à faire dans la personne de monsieur Fréjus une nouvelle conquête ; elle voulait seulement prouver sa puissance et contraindre, en quelque sorte, l'artiste capricieux et fantasque à rendre hommage à sa beauté, au nom de Tart même qu'il exerçait; ambition après tout légitime chez une femme qui régnait dans un monde où tous les succès lui étaient faciles, où elle n'était pas habituée à rencontrer cette résistance dont on la menaçait.
Avant de commencer l'attaque, la marquise fourbit ses armes, c'est-à-dire qu'elle s'habilla de la façon qu'elle crut la plus capable de faire valoir sa beauté et d'exercer de l'influence sur l'esprit rebelle du peintre. Elle ressemblait à un portrait du Titien, en sortant de chez elle. Chemin faisant , le docteur ne se fit pas faute de conter mille anecdotes sur les fantaisies du peintre, sur ses brusques sorties, sur ses refus nettement formulés de peindre telle figure parce qu'elle manquait d'expression, telle autre parce qu'elle avait une expression niaise, telle autre encore parce que sa peau manquait de variété dans les tons et de transparence. Bref c'était un juge féroce que ce monsieur Fréjus, un adversaire plus encore qu'un juge, et, nuelques-uns, un ennemi plus qu'un adversai"'*
LE PORTRJLIT DE LÀ UÀRQUISE. 17
preuve était redoutable , mais elle n'effrayait pas la marquise ; Fidée lui en souriait même et ranimait à ce point que le docteur, en lui offrant la main pour descendre de voiture, ne put se défendre de le remarquer. Elle ne lui avait jamais paru si belle.
Par un de ces caprices dont il eût pu épargner la peine à ses visiteurs, notre peintre avait placé son atelier le plus loin possible du centre de Paris, sur le boulevard Saint-Jacques. Il habitait là une petite maison d*assez pauvre apparence, à laquelle on parvenait en passant sous une tonnelle de vigne vierge, très jolie sans doute en été. Mais on sortait alors de l'hiver, et l'accès de la maisonnette était fort triste.
Le docteur frappa à la porte, un judas s'ouvrit brusquement, des yeux noirs examinèrent un moment les deux visiteurs et une voix caverneuse leur demanda : « Qui étes-vous ? »
Le docteur déclina son nom et celui de la marquise, et le judas se referma.
« Çà, docteur, dit madame de Varigny, vous m'aviez dit que l'atelier de votre peintre était une forteresse; vous vous êtes trompé, c'est une prison.
Enfin, pourtant, on entendit une clef tourner dans la serrure, la porte s'ouvrit en grinçant sur ses gonds, et l'homme aux yeux noirs introduisit les visiteurs dans un corridor obscur, à l'extrémité duquel on aper-
18 LS POKTKÀIT DS LA HAKQUISS.
cevait un rayon de soleil comme dans les intérmrs de Granet.
« Docteur, je m'en dédis , murmura la marquise, ce n*est point une prison , c'est un sépulcre. Je suis sûre qu'il y a des squelettes rangés contre la mu« raille.
— Je crois même qu'ils s'agitent et traînent des chaînes, » ajouta le docteur.
Le tratneur de chaînes n'était autre qu'un affreux petit chien, métis de roquet et de chien-loup qui faisait retentir dans l'obscurité les anneaux de son collier.
« Votre roquet ne mord pas? demanda le docteur au domestique.
— Pardon, monsieur, répondit celui-ci, il mord quelquefois, mais il n'aboie jamais. »
Rassuré à demi par cette déclaration, le docteur écarta le méchant animal du bout de sa canne et poussa la porte qui s'ouvrait à l'extrémité du corridor. La marquise et lui se trouvèrent dans un atelier de médiocre dimension, rempli de chevalets de tous les formats et de tous les genres possibles. Sur chaque chevalet, il y avait une toile ou xm panneau retourné.
Devant l'un de ces chevalets, un homme était . courbé, les coudes sur les genoux, le menton dai mains, et regardait avec une attention inexpr
une toile sur 1 ^ telle on ne voyait que cinq on sra coups de brosse donnés comme au hasard sur la couche d'impression. C'était le peintre. Julien leva les yeux sur les deux personnes qui entraient, puis, se levant lui-même, il vint au devant déciles.
« Monsieur, dit la marquise de Tair le plus séduisant et avec la voix la plus caressante qu'elle put prendre, mon ami , le docteur Vignon , m'a fait voir une de vos œuvres et m'a donné la plus grande envie de visiter votre atelier. »
Julien s'inclina brusquement et sans répondre au compliment de la marquise :
€ Voilà tout ce que j'ai en ce moment, dit-il en étendant la main par un geste circulaire vers toutes les toiles retournées qui garnissaient les chevalets.
—J'espère, dit le docteur, que vous nous permettrez devoir...
— Oh ! voyez, voyez ; aussi bien il n*y a rien h voir.
—Je suis sûre, ajouta madame de Varigny, que vous avez là de nouveaux chefs-d'œuvre,
— Certainement, répondit le peintre en secouant la tête, ce sont tous des chefs-d'œuvre; je suis condamné, quand je reçois du monde, à entendre ce mot-
"^tin jusqu'au soir. Des chefs-d'œuvre l ■**it des chefs-d'œuvre aujourd'hui?
doute, » hasarda le docteur^
20 LE PORTRAIT DE LÀ MÀRQuISS.
Julien haussa les épaules et retourna à son chevalet, n avait à peine regardé la marquise, ce dont celleci se sentit probablement mortifiée. Pour se donner contenance ou dissimuler peut-être son dépit, elle alla de chevalet en chevalet , retournant elle-même tous les cadres.
« Ah 1 voici madame B. . . , dit-elle ; très-ressemblante. Bien, mademoiselle J... ; c'est frappant. Madame de L... ; on la reconnaîtrait entre mille, quand on Ta vue ui;e fois, avec son menton pointu et ses yeux à fleur de tête. Regardez donc, docteur, voici le jeune Armand de S... Par ma foi, il a une sottise sur les lèvres; c'est peint d'après naturel Et la comtesse de F..., docteur, voyez donc son sourire aigre comme une injure! Vraiment, monsieur Fréjus, vous êtes un grand peintre; vous ne saisissez pas seulement l'expression, vous devinez la pensée et pénétrez jusqu'au fond du cœur.
Le peintre, toujours accoudé, ne répondit pas. Le docteur venait]de s'arrêter devant un cadre plus grand que les autres.
« Ah! pour le coup, madame, dit-il, voilà qui est de ma compétence : mon confrère, le docteur C.-L... Parbleu, c'est admirable! je n'ai jamais rien vu de si beau, de si parfait.
— Si beau 1 si parfait ! grommela le peintre ses dents.
— Voyez do ^ette bouche, madame, continua le docteur, elle vî irler, elle parle I Et cet œil profond, plein de réfle: lun et de pensée I Comme c'est bien cela! Ce front i hargé des soucis de la science, dénudé par le travail ; ;es joues creusées par les veilles 1 je n*ai vu de ma ie une œuvre aussi complète, aussi magnifique! »
Pendant ce discours, le peintre s*était levé et était venu se placer '^^rrière les deux visiteurs. A chaque mot du doctei ., il faisait une étrange grimace; ses traita se contre étaient, et il s'imposait évidemment une contrainte pour ne pas éclater.
«Décidément, monsieur, reprit le docteur en se retournant vers Julien, vous êtes le premier peintre de portraits que la France possède aujourd'hui !
— Je le crois comme vous, repartit vivement l'artiste, mais ce que vous dites là ne signifie pas grandchose; il n'y a pas un bon peintre de portraits en ce moment.
— Comment, pas un ?
— Pas un : ni moi, ni aucun autre.
— Voilà pourtant qui témoigne contre ces paroles, dit gracieusement la marquise.
— Vous aussi, madame ! quoi, vous prenez pour évangile ce que monsieur vient de vous dire ! Mais regardez donc ce nez sans relief, ces narines sans
93 LB PORTIAIT OS LA KAROITISl.
douffle, ces tempes sans battement, ces muscles tendus avec effort) cette chair sans vie et sans transparence ! J'avoue que les yeux et le front sont assez bien rendus ; mais la bouche est défectueuse, mais le port de la tête est maladroit, mais le cou est raide, la couleur est fiasque, le modelé insuffisant.
— En un mot, vous trouvez votre peinture détestable. C*est un rare exemple de modestie, monsieur, que vous donnez là à la gent artiste.
— Que voulez-vous I moi, je suis sincère, et je sais fort bien que si personne ne peut faire un portrait qui vaille celui-ci, cela ne prouve pas que celui-ci soit un chef-d'œuvre, comme vous entreprenez de le démontrer à madame la marquise.
— Eh bien, monsieur, dit madame de Varigny, telle qu'elle est, cette peinture satisfait mon goût et suffit à mon ambition. Voulez-vous faire mon portrait, monsieur Fréjusî »
En parlant ainsi, la marquise se posa en face du peintre, dans le rayon lumineux qui éclairait Fatelier. Ses lèvres entr*ouvertes et souriantes montraient de petites dents blanches parfaitement rangées, ses yeux pétillaient de malice et d'ardente anxiété, ses narines frémissaient, le sang empourprait ses veines tra. rentes, et la lumière, réunie en faisceau sur ce mant visage, lui donnait un éclat incomparabl
IB ] RÀIT DE LA MARQUISB. S8
peintre fut éb ui. Jusque-là, il ne Tavait guère regardée, ou du moins il ne Tavait point vue, ce qu'on appelle vue. L resta un moment silencieux et immobile, comme s'il étudiait déjà son modèle. A Texpression de son regard> une femme pouvait s'y méprendre. La marquise s*y méprit-elle? Je ne sais ; toujours est-il qu'elle ressentit une joie secrète du sentiment d'admiration qu'elle lisait dans les yeux de l'artiste ; elle n'eût pas été femme si elle ne se fût sentie flattée.
« Veuillez ôter votre chapeau, » dit enfin le peintre.
Madame de Varigny s'empressa d'obéir, mais dans sa précipitation, elle dérangea l'économie de ses cheveux, qui se déroulèrent en longs anneaux d'or sur ses épaules. Elle voulut les rattacher. Le peintre posa hardiment sa main sur la sienne.
« N'y touchez pas, s'écria-t-il, laissez-les comme ils sont ! Voilà, monsieur, un modèle admirable. »
Il est probable que le cœur de la marquise bondit à ce laconique éloge.
Tous trois restèrent un instant muets ; le docteur
lui-même, bi a qu'il fût tourmenté du besoin de
tourner un compliment, jugea sainement que tout
compUment d^ sa bouche serait désormais bien fade
,^ ^ue venait de dire le peintre. Celui-ci
^'irquise avec une attention soutenue,
ftds, de la pointe des cheveux jusqu'à
24 LE PORTRAIT DB LÀ HÀRu^ISE.
rextrémité des doigts. La marquise de son côté se prétait volontiers à cet examen et prévenait les désirs de Tartiste, en lui laissant deviner toutes ses grâces et toutes ses perfections. Ce fut elle pourtant qui rompit le silence.
« Ainsi, dit-elle, vous ne me trouvez pas indigne de vos pinceaux? vous voulez bien faire mon portrait?
— Certainement, je veux faire votre portrait. Voulez-vous vous asseoir, nous allons le commencer tout de suite. ,
— Tout de suite, comme cela, sans préparation?
— Quelle préparation voulez-vous qu'il y ait?
— Mais... je ne sais... j'aurais cru... Cette toilette sufi5ra-t-elle?
— Cette toilette est inutile. Nous la changerons probablement. Je ne sais pas encore ce que je ferai ! Hais si vous voulez bien prendre place dans ce fauteuil, nous allons chercher ensemble. »
Madame de Varigny ne paraissait pas trop regretter d'être prise ainsi à Fimproviste. Elle s'assit, et se retournant vers le docteur :
« Vous ne m'en voudrez pas, docteur, d'abuser ainsi de votre temps et de votre complaisance. »
Le docteur tira sa montre.
« Madame, j'ai encore deux heures à votre dé"
— Deux heures I Vous ne me tiendrez pa^
heureS) monsie ^est-il pas vrai? dit la marquise en s'adressant à en.
— Seriez-vo léjà fatiguée? murmura brusquement celui-ci.
— Non, moi . jr, je n'en ai pas encore eu le temps. Voyons, je ne v< -s interroge plus, je cherche une pose. Suis-jebien air '•?»
Le peintre i "ëpondit pas, mais, s*approchant de la marquise, il uenoua ses mains , allongea un bras, replia l'autre, fit relever le front, tourner la tête, tout cela sans rien dire, comme s'il se fût agi d'un mannequin d'atelier. La marquise ne pensait pas même à résister ; tout au plus osait-elle trouver, à part elle, les manières de monsieur Fréjus un peu originales. Mais l'originalité a ses privilèges, et madame de Varigny
j en ce moment eût été la dernière à les discuter.
i Quand il crut avoir trouvé une pose favorable à son modèle, Julien, sans prendre la peine de chercher un ensemble la craie à la main, aborda directement avec la brosserie panneau devant lequel il était en extase au moment où les deux visiteurs étaient entrés dans l'atelier.
« Vous ne craignez pas que je surprenne les secrets de votre manière, dit le docteur, en s'approchant doucement du peintre.
— Je n'ai ni manière ni secret, répondit celui-ci.
96 LS PO&TKAIT DX LA HARQUIBB.
Je ne crains qu*une chose^ c*est que vous ne vous teniet debout et ne rôdiez dans Fatelier pendant que madame et moi nous travaillons. Vous nous donneriez des distractions. Asseyez-vous là-bas, dans le coin» dans ce fauteuil; vous trouverez sur la table le dernier numéro ; dç la Revue contemporaine : c'est très-amusant. » ,
Le docteur ût la grimace, mais il obéit. Julien, de son côté, se remit au travail avec une grande ardeur, entremêlant ses coups de pinceau d'exclamations qui chatouillaient agréablement les oreillesde la marquise, n ne tarissait pas sur le bonheur des peintres qui ont . des cheveux d*or vert à la disposition de leurs pinceaux.
« Est-il donc vrai, s*écria la marquise, que vous aimiez tant mes cheveux?
— Je ne sais ce que j*aime le plus de votre teint ou de vos cheveux, mais, à coup sûr, je n*ai jamais rien vu d*aussi beau.
— Monsieur Préjus, prenez garde, vous allez me donner mauvaise opinion de vous. Vous flattez votre modèle, c'est le procédé des peintres qui n*'ont pas de talent.
— Hélas! madame, je voudrais bien pouvoir vous flatter ; mais Fart est impuissant à reproduire certaines natures, et je crains d*en être pour mes peines. C dant, essayons toujours, ne perdons pas coi Aussi bien l'entreprise est assez belle pour r ^
tente, n y a bien ^^ peintres qui ont osé peindre Jésus-Christ ! C'est une audace que je n'ai jamais comprise; et vous, madame?
— Ha foi, je n'y ai jamais songé ; peut-être, en effet, esUe une témérité bien grande. Pour les anges, passe encore.
— Oui, je comprendrais encore cela pour des anges; car, enfin, on peut avoir rencontré des anges dans sa Tie. — Madame, ne changez pas l'expression de votre regard, je m'occupe de vos yeux.
— Vraiment, fit la marquise, sans s'attacher aux dernières paroles de Julien ; vous croyez qu'il y a des anges en ce bas monde; peut-être en avez-vous rencontré? »
Le peintre se leva brusquement en fronçant le sourcil, et posant sa palette :
« Je ne peindrai pas davantage aujourd'hui, dit-ih
— Ainsi, vous me donnez congé? Quand reviendrai-jeî -
*- Demain, si vous voulez, à la môme heure. Je n*ai rien à faire "n ce moment. Mon pinceau est sans occupation.
— Mais, auss , pourquoi êtes-vous si diflBcile dans le --"Mes?
me vous voyez, dit le peintre, en ^ *^es qui garnissaient les chevalets.
28 LE PORTRAIT DE LÀ HAks^UISS:
— Et quand mettrez-vous mon portrait dans cette galerie? dit coquettement la marquise.
— Jamais, s'il plaît à Dieu. Vous, madame, ajouta-t-il avec chaleur, vous êtes un modèle exceptionnel, une de ces beautés comme les peintres en rêvent quand ils ont un peu de poésie dans le cerveau.
— Vous m'aviez donc rêvée ?
— Suis-je un poëte, moi? dit Julien avec un sourire amer.
— Nous avons quelque raison de le penser, monsieur Fréjus, répondit le docteur qui s'était levé et qui s'avançait avec précaution, après avoir posé son binocle sur son nez. Vous permettez que Ton voie?...
— Pas aujourd'hui, dit le peintre en retournant tout à coup le panneau. Je n'aime pas à montrer mon travail qu'il ne soit fini ou du moins très-avancé. Revenez dans huit jours, monsieur le docteur, et s'il y a encore quelque chose sur ce panneau, je vous le ferai voir. Mais, franchement, ajouta-t-il d'un air triste et d'une voix abattue, je crains que ce malheureux panneau n'en soit revenu au point où vous l'avez vu tantôt en entrant ici.
— Comment cela, s'écria vivement la iparquise, est-ce que vous pensez à effacer ce que vous ^" faire ?
— Non, madame, pas encore, mais demain
— Demain, ir qu'aujourd'hui, j'espère. \ —Qui sait? J lo chassons ces idées; elles m'ont
toujours porté i heur. A demain, madame, à demain. A propos, je ne suis pas content de votre robe. I Je voudrais vous "''>ir en bleu.
— Je ne puis venir en bleu jusqu'ici.
— Et puis je II cixiiie pas ces corsages tendus comme vous les portez aujourd'hui. Je voudrais quelque chose de plus ample.
— Je vous vois venir ; il vous faudrait une draperie antique.
— Dieu nous garde de draperies antiques ! On ne Toit plus que cela depuis quelque temps ; c'est une mode, une fureur d'antiquailles en peinture et au théâtre ! Il y a des peintres de sujets grecs, comme il y a eu des peintres pompadour, des peintres de bergers trumeaux. Les uns sont aussi vrais que les autres. Non, non, point de draperie antique ! On croirait que je suis de l'École, et comme je n'ai pas trente ans, on me soupçonnerait de vouloir concourir pour le prix de Rome. »
Le peintre s'échauffait en parlant, et sa voix prenait un accent singulier.
« Et puis, pourquoi de l'antique? Vous n'êtes pas
antique, vous, madame, vous êtes toute moderne.
Tout au plus remontez-vous à la Renaissance ; vous
en avez la grâce» le puissant coloris, Tardeiur juvénile ; vous n*ayez pas le calme froid, Impassible de Tantique. Vous appartene2; à Técole du Titien, ou mieux encore du Corrége, et non pas à celle de Phi-' dias. Vous êtes faite pour, le bruyant éclat de la peinture et non pour les plis parallèles du ciseau grec. Votre place est à Parme ou à Venise, dans les palais d'or du Grand-Canal, et non aux péristyles de TAcropole.»
Julien était lancé ; il aurait pu aller loin, si la marquise n'avait cru prudent de Tarrôter,
« C'est bien, dit-elle avec un geste plein de grâce, mais qui signifiait assez clairement que Julien cd avait dit assez pour la convaincre ; c'est bien, je vous enverrai une robe bleue, sufiQsamment étoffée, et nous trouverons bien ici une chambre où je puisse changer de costume. Seulement vous me donnerez huit jours pour faire préparer une toilette qui vous convienne.
— Alors nous ne posons pas demain? s'écria le peintre avec'dépit.
— Pourquoi pas? dit la marquise. Ne pouvez-vous pas continuer la tête?
— La tête, la tête ! certainement, je puis continuer la tête : mais un j)ortrait ne se compose pao ' ^ ment d'une tôle ; il y a le cou, les épaules, 1^ H les mains, que sais-jeî
— Vous fere .v.at cela après, » dit le docteur.
La mauvaise humeur du peintre avait trouvé un dérivatif.
« Parbleu ! monsieur le docteur, s'écria Julien, je voudrais bien savoir si vous guérissez vos malades par morceaux? »
La marquise se mit à rire, le docteur en fit autant, et l'on se sépara d'assez bonne grâce, en se donnant rendez-vous au lendemain.
« Il faut avouer, dit la marquise en s'appuyant sur le bras du docteur pour remonter dans sa voiture, il faut avouer que vous m'avez menée chez un peintre bien original.
— Dites chez un fou, madame, dites chez un fou. » Pendant que la voiture roulait vers le faubourg
Saint-Honoré, madame de Varigny garda d'abord le silence, que le docteur n'osait interrompre.
« Êtes-vous bien sûr que ce jeune homme soit fou? » demanda-t-elle tout à coup. .
Le docteur regarda attentivement la marquise avant de répondre.
« Non, mac^^ne, dit-il enfin, mais il a de fort grandes dispos'^'^ns à le devenir. »
■nt et la voiture s'arrêta.
Madame de Varigny était une femme du meilleur monde parisien, non de ce monde frelaté que les romanciers nous peignent en leurs œuvres, et dont le modèle, grâce à Dieu, n'existe que 'dans leur imagination, mais du monde véritable, où la bonne renommée et la vertu sont en sérieuse estime, où les grâces de Fesprit ne paraissent pas incompatibles avec une vie irréprochable, mais où les fautes de conduite ne trouvent pas leur absolution dans les grâces de Tesprit. Ce monde, beaucoup plus simple et plus naturel que ne le supposent ceux qui ne Font jamais vu, n'offre que très-rarement Texemple de la singularité et du romanesque, et quand par hasard il se présente, c'est que celles qui le donnent ont déjà mis un pied dans un autre domaine.
Madame de Varigny n'en était pas là, et si elle avait quelque grain de singularité et de romanesque dans l'esprit, elle ne lui avait jamais permis de se développer et d'amener en elle aucun trouble moral ; elle en avait toujours su limiter les effets au cercle ' " s étroit des entreprises de l'intelligence, et cela et ivenu un charme de plus en sa personne. Dai e
LB PO IT DE Là marquise. 33
société où la va ^r personnelle de chacun se mesure
beaucoup moins, quoi qu'on en dise, aux situations acquises et au nombre des écus qu'au mérite réel, madame de Varigny avait eu le tact de se faire une part d'influence que son goût, son esprit et son ar- \ dente curiosité des choses intellectuelles rendaient vé-
ritablement très grande. Aujourd'hui les hommes incapables et inoccupés ne comptent pas, eussent-ilsi des millions; les femmes absolument nulles et frivoles ne comptent guère, fussent-elles les plus belles du monde. Leur beauté même, en appelant sur elles les regards, met davantage en relief leur infirmité morale, et l'on peut dire d'elles que leurs attraits sont les plus terribles instruments de leurs défaites. Un jour viendra même où la femme sans instruction solide et d'un esprit inculte ne comptera plus dans le monde qu'à titre d'ornement éphémère.
La marquise avait le goût des arts et des lettres, mais elle les estimait seulement pour ce qu'ils valent réellement, comme levier moral dans une civilisation avancée , conàme expression élevée du sentiment poétique chez un peuple intelligent. Peut-être aimait-elle plus encore les hautes sciences de l'humanité ; celles dont les femmes du monde font trop bon marché et abandonnent à tort le monopole à ce que l'on est convenu d'appeler par dérision des « femmes supérieures. »
34 tS POITRÀIT BB LA VAIIQIIISB.
Si toutes les femmes douées de bon sens et animées de bonnes intentions s'avisaient d*étre elles-mômes, et pour leur propre compte, de véritables femmes supé* rieures, on serait bien surpris de voir que celles qui usurpent aujourd'hui ce titre ne sont que des femmes très-inférieures dans l'échelle de l'éducation, et surtout dans celle de l'intelligence. Il en est de celles-ci comme de ces amoureux platoniques de la liberté, toujours prêts à la défendre, mais jamais à la pratiquer. Les « femmes supérieures » parlent volontiers philosophie, morale, religion, mais ce sont là des mots stériles dans leur bouche, et de ce que professent leurs lèvres, le cœur chez elles sait rarement quelque chose.
Nous ne peignons pas ici un portrait moral de madame de Varigny, elle en a bien assez du portrait matériel que fait d'elle monsieur Julien Fréjus ; nous laissons seulement soupçonner dès à présent au lecteur qu'il ne trouvera en elle ni une femme légère, ni une héroïne de roman, encore moins un premier rôle de comédie contemporaine. Que ceux-là donc ne me suivent pas plus loin dans ce récit qui cherchent partout des aventures, et qui souvent ne les demandent à leurs lectures que faute de les trouver dans ^ réelle. Cette histoire n'est pas faite pour eux : dame de Varigny n'eut guère d'aventures et n' >
IB iklT DE LÀ MÀHQUIgB. 85
pas l'esprit fi ««é aux grandes émotions du drame intime. Elle a it d'ailleurs un mari excellent, qu'elle aimait, qu'el ? respectait plus encore peut-être, et, pour tenir danS le monde la place la plus digne et la plus honorable, elle n'imposait aucune violence à ses penchants et n'obéissait au contraire qu'aux sollicitations de son heureux instinct.
Cependant, en rentrant chez elle, madame de Varigny dit à sa femme de chambre :
« Jeanne, voyez donc parmi mes robes bleues celle qui me sied le mieux. »
Jeanne, qui était une jeune fille assez éveillée et trop intelligente pour une soubrette moderne, sourit finement à sa maîtresse et apporta trois robes choisies parmi les plus belles. La marquise, qui ne voulait pas perdre de temps, les essaya toutes les trois, mais toutes les trois furent rejetées comme insufîisantes et ne réalisant pasle programme que monsieur Fréjus avait tracé.
« Allons I ^.it-elle ; je voulais reculer devant cette dépense^ mais je vois bien qu'il faut en venir là. Faire faire une robe exprès pour un portrait! Jamais je ne me serais crue capable d'une pareille folie I
— Madame fait donc faire son portrait I observa je comprends, alors I
.omprenez-vous, mademoiselle? demanda 'mme si elle eût eu à se défendre.
36 LE POETRÀIT DB LÀ UÀRQUISB.
— Rien, madame, sinon que madame a raison et que pour un portrait il faut se mettre le mieux possible. Un portrait, ça reste.
— Oui, répéta la marquise comme un écho plaintif; un portrait reste, et soi-même on passe.
— Je n'ai pas dit cela pour madame, s'empressa d'ajouter la jeune fille; madame sait bien qu'elle est très-belle et que sa beauté, loin de s'en aller...
— Taisez-Yous, Jeanne, interrompit vivement madame de Varigny ; vous savez bien que je déteste la flatterie.
— Oh I je puis assurer à madame que c'est toute ma pensée.
— Peu m'importe votre pensée. Dites que l'on mette mes chevaux ; il faut que j'aille chez ma modiste. »
Si peu frivole qu'elle soit par caractère, voilà donc madame de Varigny embarquée dans une affaire de chiffons ; elle qui était la plus modeste et la plus sévère des femmes dans sa mise, la voilà qui s'occupe de sa toilette plus, à coup sûr, qu'elle ne s'en était encore occupée depuis le jour de son mariage. Était-ce donc une si grande affaire pour elle que ce portrait? Nous devons le penser, puisque, pendant huit jours, elle ne vécut que dans les mousselines, les der*'^"''s et les rubans. Elle avait, suivant l'engagemc » accordé une seconde séance, où le peintre s'étaj
tré plus raison ^^le, mais non moins admirateur de son modèle. Il f^.mblait à la marquise que, sous Fempire de sa beauv^, la farouche humeur de Fartiste s'adoucissait déjà, que cet homme capricieux et difficile devenait plus traitable, que Tours enfin s'apprivoisait. Quelle est la femme qui eût résisté à' la tentation d'accomplir une pareille métamorphose? Plus la tâche lui paraissait difficile, plus elle se sentait entraînée à la remplir. Son esprit sérieux même l'y portait. Si elle se fût, comme la plupart des femmes , plus préoccupée du côté extérieur et apparent des choses, elle eût sans doute pris garde de s'engager dans une pareille entreprise; il lui eût semblé d'un médiocre intérêt pour sa vanité féminine de dompter cette espèce d'homme des bois, il lui eût même paru passablement ridicule d'attacher à son char de triomphe un vaincu d'aussi peu d'importance. Mais pour madame de Varigny, qui n'avait que les intentions les plus droites, — dironsnous les plus lé^'times? — un pareil danger n'existait pas : elle n'avai. nullement l'intention de se faire aimer de Julien ; elle ')rétendait seulement arriver à l'homme à travers Tartis ^ assouplir l'un et développer l'autre, exercer sur tou; eux une sorte de patronage qui ne se fi créer en quelque sorte une œuvre
à i la fois son ambition et son désii
« e à autrui. Ces essais ne sont pas
38 LIS POllTRAtT 1)8 tJL MA11Q1TI8I.
sans périls quelquefois, et l'on a tu, même en dehors des romans, d'honnêtes femmeâ arriver jusqu'au bord de Tablme par la pente insensible des plus vertueuses intentions. L'amour du bien a perdu plus d'une fille d'Èvê.
À la fin de la séance, madame de Varigny pria )o^ lien de veiiir dîner le samedi suivant chez elle. On était au mardi. Avant de faire apporter à l*atelier sa nouvelle toilette, elle voulait la lui montrer. Et puis, ne fallait-il pas que monsieur Fréjus fût présenté au marquis? L'artiste ne fit aucune objection, ce qui étonna d'abord madame de Varigny, et il insista même sur le plaisir que cette invitation lui caussât, ce qui donna à la marquise beaucoup de confiance en elle-même.
« Vous savez, dit-elle négligemment, nous serons entre nous, mon mari, le docteur, vous et moi«
— Tant mieux, répondit le peintre en barbouillant d'une brosse rapide le fond de son tableau ; nous n'en aurons que plus de temps à nous. »
La marquise regarda le peintre comme si elle cher-* chait dans ses traits l'explication de ses paroles. Elle n'y découvrit rien qu'une attention soutenue à sa besogne. Elle pensa avec raison que le sens de ces mots lui échappait et n'osa pas en demanda l'exj ation. Elle eut conscience de cette crainte, et la ision qu'elle en éprouva la lui rendit plus f^ e.
tS .AIT BB LÀ HARQUiSfi. 39
Hais, en y ré txiosant, elle se dit que c'était folie et que si elle i chait résolument droit au fantôme, celui-ci s'êvai uirait.
< Oui, dit e après un instant de silence, nous aurons plus < temps pour causer de mon portrait et pour lui prép^.er les détails de son arrangement.
— Sans doî'*e, répartit le peintre, mais un coup d'œil suffira; ce n'ui pas cela que je voulais dire. »
Et comme ia marquise faisait un mouvement,
« Ne boupz pas , madame , dit-il , je peins vos lèvres. Vous »vez changé l'expression de votre sourire : tout à l'heure il était doux et confiant, le voilà maintenant ir^uiet et troublé. »
Madame d( Varigny eut peur d*avoir trahi sa pensée ; l'effort qu'elle fit pour échapper à son trouble ne contribua qu'i l'augmenter. Cette fois elle se sentit envahie par i e véritable terreur; ses traits s'altérèrent, ses joue se couvrirent d'une vive rougeur, son front se penc^id, et elle finit par se retourner vers le docteur, qui '-'-ait dans son coin, afin de dissimuler l'angoisse qu' ^ éprouvait.
« La séanc " 'evée, s'écria le peintre. Madame, vous posez m urd'hui, et c'est dommage, car je
. ,v, et en gaieté. Rien de tel que la -n bon t)ortrait. Décidément je n'ef- " vôtre aujourd'hui.
— Et peut-on du moins y jeter un regard? demanda timidement le docteur.
— Non , monsieur , répondit Julien , moins encore qu'hier. Que voulez-vous? nous autres artistes nous avons tous notre tic. Le mien est de me laisser impressionner trop facilement par les observations que Ton me fait : les critiques me découragent, les éloges exaltent ma confiance ; je gâte ou je laisse incomplet, voilà le résultat. Quand j'ai fini, c'est différent : je détruis ou je corrige. »
Le docteur dut se contenter de cette explication et ajouter le tic^ dont l'artiste venait de s'accuser, aux autres symptômes qu'il avait déjà recueillis sur ce qu'il appelait la folie du peintre.
Avant le. jour du dîner, il y eut encore une séance; il y en eut même deux si l'on peut appeler ainsi une entrevue d'une demi-heure pendant laquelle Julien ne toucha ni à sa palette ni au portrait, mais durant laquelle il travailla suivant son ancienne manière du Musée, c'est-à-dire en examinant à fond son modèle et en se pâmant d'aise à chaque beauté nouvelle découverte ou seulement entrevue. Il ne faudrait pas jurer que ce genre de travail ne plût à la marquise mieux encore que celui qui faisait avancer son poi ' "'. La plus sage des femmes n'est point parfaite.
LB f xRAlT DE LÀ MARQUISE. 41
Le samedi, à six heures précises, Julien se présentait à Fhôtel de la marquise. Monsieur de Varigny le reçut en homme comme il faut, avec une courtoisie parfaite, qui était aussi éloignée des formes de la protection que de celles de la familiarité. Julien, bien qu'il fût d'un naturel réservé, se trouva tout de suite à Taise avec lui. Une idée le préoccupait depuis quelques jours. Il avait entendu dire que monsieur de Varigny était un grand amateur de camées antiques et qu'il en possédait de fort beaux. A peine eut-il salué la marquise que, se retournant vers le marquis :
« Vous me permettrez, monsieur, de voir votre collection, lui dit-il.
— Vous me savez donc collectionneur?
— Le bruit public me Ta appris et j'ai pensé que, puisque madame la marquise avait bien voulu m'inviter dans l'intimité, vous ne me refuseriez pas, après le dîner, de me montrer vos richesses. Nous aurons le temps de les a^iiirer. »
La marauisb serra les lèvres.
\ dit le marquis, après le dîner nous ' tout à notre aise. Avec un juge tel que ï* moi une véritable fête.
42 LE POHTRÀIT DE LA UAKQU: SB.
— Et pour moi donc, monsieur, et pour moi l » Madame de Yarigny avait le commentaire des pa<^ rôles qu'elle n'avait pas comprises : cette singulière ardeur de Julien à se rendre à son invitation, cette espérance formulée du loisir que Tintimité permettrait d'utiliser après le repas, tout cela n*était qu'une ques* tion d'art pour le peintre, et à cette question d'art madame de Yarigny était tout à fait étrangère. Les grandes admirations que sa beauté avait provoquées chez l'artiste n'étaient-elles donc pas plus durablesT L'ambition de la marquise se trouvait-elle déjà déçue? L'art vivant était-il vaincu par l'art inerte? — Madame de Yarigny, en effet, se considérait, elle aussi, comme un objet d'art, mais un objet d'art agissant, pensant, éprouvant. Supposez un instant que tous les chefsd'œuvre du passé s'animent et prennent nos passions ! vous aurez un étrange spectacle de jalousies, de haines, de victoires et de défaites. Madame de Yarigny était un de ces chefs-d'œuvre animés : elle était jalouse des camées.
Outre le docteur, il se trouva & table une autre personne étrangère à la famille. C'était une jeune fille» grande, mince, au teint p&le, aux yeux noirs, longs, profonds et voilés. Elle ne paraissait point jolie ^ son air doux et triste intéressait, et volontiers 11 pathie s'éveillait en face de cette figure expr'
Il P< HT BB LA HARQUISB. 43
mélancolique ( leste. Avant que Ton passât dans la salle à maog ., olles*était tenue toujours dansFombre, sans affec "".tion, et n'avait pris aucune part h la conversation, I iant le dîner, sur une interpellation de la marquise Je répondit, et sa voix, d'un timbre caressant et pui , M tout à coup relever la tête de Julien, en ce moment h'^-ucoup plus occupé de sa fourchette, il faut bien Tav iuer, que de la toilette de la marquise. Julien, qui voyait la jeune fille pour la première fois, la regarda un moment comme s'il eût voulu pénétrer le secret de sa vie et sonder peut-être le mystère de sa douleur. Puis il retourna à son assiette , mais avec une préoccupation si évidente, que madame de Variguy ne put se défendre d'en faire intérieurement la remarque.
Chez elle, à sa table, la marquise était sur un ter-^ rain solide, et elle se sentait si maîtresse d'elle-même, qu'elle pouvait sans effort déployer toutes ses grâces et toute sa supériorité.
« A quelle œuvre nouvelle pensez-vous, monsieur Fréjus? dit-elle. Vous avez un air si distrait 1
-^ A une œuvre de charité , madame , répondit Julien.
— Est-ce que vous êtes allé au sermon aujourd'hui? demanda la jeune femme d'un ton railleur qui ne lui était pas habituel. *
— Non, madame, répondit le jeune homme sans se déconcerter : mais j*ai rencontré la douleur en personne et j*en ai Tâme navrée. »
Le docteur tira son calepin et prit une note. « Que faites-vous là, docteur? demanda la marquise.
— Je constate les symptômes. »
Julien, à qui l'action et la réponse du docteur n'avaient pas échappé, lui dit en se tournant vers lui :
« Docteur, épargnez-vous tant de peine : pour vous faciliter la besogne, je vais vous dicter, écrivez : « Julien Fréjus, peintre excentrique, cherchant Tart au milieu du xix® siècle et prenant son métier au sérieux : ne fréquente point la Bourse, se soucie peu de l'argent, choisit ses modèles, fait des portraits pour rien quand les sujets lui plaisent, fuit les importuns, déteste les curieux, tolère les sots, chéritles imbéciles, pardonne aux méchants, ne fait de mal à personne, au demeurant assez bon garçon, mais fou à lier. » Vous avez maintenant les grandes lignes du tableau. Pour le détail, obéissez à votre imagination, elle n'inventera jamais une folie si grande qu'on ne puisse me l'attribuer. Êtes-vous content, mon peintre*
— Peste, on le serait à moins, répliqua le du f en remettant son calepin dans sa poche.
- LE I TRAIT BIS tÀ MARQUISE. 45
— Eh mais, j^utalamarquise, il me semble, monsieur Fréjus, q evous peignez aussi bien dans le goût de La Bruyère que dans celui de Corrége. Qu'en pense mademoiselle Dupuis? »
Mademoiselle Dupuis, ainsi se nommait la jeune fille, grande, pâle et brune, qui formait un si riche contraste avec la blanche, blonde et rosée marquise. A quelle tentation avait donc cédé madame de Varigny, en interpellant ainsi tout haut, et par son nom, la pauvre fille?
Celle-ci leva ses grands yeux de gazelle effarouchée sur la marquise, comme pour implorer sa grâce. La marquise en aurait eu pitié sans doute ; mais, dans son innocence, la jeune fille dirigea ensuite son regard vers Julien. De quel droit? Madame de Varigny crut devoir rappeler ce regard à Tordre :
« Eh bien, mademoiselle, dites-nous donc votre avis ? »
Le ton de la marquise était devenu celui de Tautorité, et cette femme, si bonne et si aimable d'habitude, avait dans la voix un accent étrange. La jeune fille le sentit, et repliant sa pensée sur elle-même :
« Je ne sa'° répondit-elle doucement, je ne puis
ce sujet : je n'ai jamais vu les pein-
oni»
Oorrége : mais La Bruyère? dit la
46 ïiji PORTRAIT BB LA HARQbISB.
marquise avec une insistance qui devenait cruelle,
— Mon amie, fit observer le marquis en venant au secours de la jeune fille, vous embarrassez fort mademoiselle Dupuis. Elle ne connaît guère Corrége, et n'en sait pas plus long, je gage, sur La Bruyère. Demandez cela au docteur qui fréquente beaucoup les moralistes et qui passe même pour moraliser un peu lui-même à ses heures perdues.
— A table, le meilleur des moralistes pour moi, c'est Brillât-Savarin ; permettez-moi donc, monsieur le marquis, de ne m'occuper dans ce moment que de celui-ci. »
Mademoiselle Dupuis, <|ui était placée près du docteur, jeta sur lui un regard plein de reconnaissance. Elle ne lui eût pas su plus de gré de l'avoir arrachée à un grand péril que de cette diversion opportune faite aux maUces de madame de Varigny*
Le repas était terminé, là marquise se leva, et glissant son bras sur celui de Julien :
« Quand reprenons-nous notre portrait? dit-elle.
— Quand vous voudrez, madame, répondit le peintre; ^rès demain, si cela vous convient.
— Soit, après demain. Vous enverrai-je cette robe?» On était arrivé dans le salon, la marquis'* ^^^^^'^
quitté le bras de Julien ; celui-ci la regarda ave*, que attention.
LS P IT BB Là HAEQUISE. 47
« Cette robe ^ne autre, répondit-il après exa^ meii«
— Comment j*ai fait faire celle-ci tout exprès pour le portrait.
— Eh bien I ,uisque vous le désirez, nous la met* troDs dans le p Ami.
— Ce n'est pas un désir à moi, c'est un désir à vous. Vraiment vous êtes le peintre le plus capricieux de la terre. .
— Madame, c'est peut-être mon plus grand mérite.
— C'est une plaisanterie sans doute?
"— Je ne plaisante jamais sur des sujets aussi délicats.
— Ainsi, il Bst inutile que je vous envoie cette robe?»
La voix de L marquise prenait un accent de dépit qu'elle s'efforçait vainement de dissimuler sous un sourire.
« Je n'ai riei dit de pareil, répondit froidement le peintre. Si vous me l'envoyez, nous tâcherons d'en tirer le meilleur larti possible.
— N'en êtes '>us donc point satisfait?
— Aucun aï te digne de ce nom ne pourrait l'être d'un vêtement i altère toujours, plus ou moins, la
'^, son modèle. »
'"^ et son regard reprit de la séré-
« Cependant, dit-elle timidement en jouant avec le coin fleuronné de son mouchoir, il faut bien en passer par là si vous voulez terminer mon portrait.
— Si je veux le terminer ! s'écria le peintre avec chaleur. La plus belle chose que j'aurai faite de ma vie I Un portrait splendide, lumineux, hardiment posé de face, un teint diaphane , des cheveux d'or, des yeux d*azur ! Et quelle finesse dans les traits, quelle délicatesse dans les ailes du nez, quelle pureté dans la coupe des paupières, dans le dessin des sourcils. Et cette bouche si finement découpée, ces lèvres rouges, ces dents blanches, ce menton d'un galbe si gracieux, ce cou si bien attaché, ces
— Doucement I doucement! interrompit la marquise un peu confuse de cette énumération de tous ses charmes, mais fort heureuse au fond de l'expression chaleureuse qu'y mettait l'artiste ; gardez ces révélations pour votre palette.
— Ce ne sont pas des révélations, ce ne sont que des indiscrétions, madame.
— Ah ! vous vous gâtez, monsieur Fréjus ! dit la marquise en illuminant d'un magique regard son visage épanoui en ce moment dans toute sa beauté. Les lauriers du docteur vous empêcheraient-ils de de l Croyez-moi, les plus sensibles hommages que vou
siez me rendre sont ceux que distribue votre pi
IiS P ITRÀIT DB LA MARQUISE. 49
— Vous séparez ainsi Tartiste de l'homme? »
La question était directe et la proposition délicate. La marquise éluda Tune et Tautre.
« Je fais du moins de l'artiste un homme à part, répondit-elle, un peu au-dessus des autres hommes par certains côtés.
— Et par "d'autres?
— Un peu au-dessous. »
Puis coupant court à cet entretien , qui devenait scabreux et qu'avait permis l'intermède du café :
— Allez, monsieur, dit-elle. Monsieur de Varigny vous attend pour vous montrer ses camées. »
La marquise avait reconquis toutes ses forces et sa beauté remportait une victoire éclatante. Le chefd'œuvre vivant n'était plus jaloux du chef-d'œuvre inerte.
Le docteur suivit les amateurs de camées, et madame de Varigny resta seule avec mademoiselle Dupuis.
lu que mademoiselle Dupuis?
•^ que le lecteur est en droit de nous enait de la faire au docteur en lui
50 LB POETRàlT DB Là MàRQïjISB.
prenant familièrement le bras pom* passer dans le ea< binet du marquis.
m Mademoiselle Dupuis , répondit le docteur, c'est une orpheline de père et de mère qui a été élevée dans Fopulence et que des revers de fortune ont obligée à tirer parti de ses talents pour vivre, ce qu'elle fait avec un grand courage et avec une résignation très méritoire. Elle demeure chez une vieille tante aussi pauvre qu'elle, dont elle prend grand soin ; celleci le lui rend en assez mauvais traitements, dit-on. Madame de Varigny, dont le père a reçu naguère quelques bons offices du père de mademoiselle Dupuis, s'intéresse très-vîvemeritli la jeune fille qui est ici à peu près comme chez elle. Quand la marquise va aux eaux ou à la campagne, il est rare qu'elle n'emmène pas mademoiselle Dupuis avec eUe ; elle la regarde comme une amie bien plus que comme une demoiselle dé compagnie.
— Êtes-vous bien sûr, docteur, que la marquise ait de l'affection pour cette jeune fille ?
— Elle lui en donne journellement des preuves.
— Cependant la pauvre fille a l'air d'être bien malheureuse, et tout à l'heure encore la marquise semblait prendre plaisir h la tourmenter.
— Un caprice , dit le docteur, une faataisie moment, que le moment d'après fait oublier. F'
LE 1 IklT DB LA MàEQUISE* 51
retourmez deu .j salon, vous trouyeriez, je gage, madame de > rigny occupée à effacer Timpressioti pénible qu'elle a causée, peut-être sans y penser. »
lie marquis jtTait retiré ses tiroirs ; il étala ses trésors aux yeux ""e Julien, qui bientôt ne pensa plus ni à la marquise ni à mademoiselle Dupuis. La collection en effet était fort belle et asses nombreuse. Il fallut plus d'une heure pour Texaminer même rapidement* Pendant ce temps, que se passait-il au salon?
Le docteur avait raison. A peine la marquise s'était* elle trouvée seule avec sa protégée qu'elle eut con-* science du mauvais sentiment auquel elle avait cédé. Pour la première fois de sa vie peutrétre, elle ressentait de la honte ; maij, précisément parce qu'elle appréciait mieux la gravité de sa faute, elle craignit d'en laisser soupçonner rétendue, et, affectant un ton léger qu'il lui était ^acile d'affecter depuis que son empire sur l'artiste lu. avait paru consolidé par le dernier triomphe, elle p'**pprocha de la jeune fille, et, lui pre^ nant les deux i .Jns dans les siennes :
f M'en vouh" -ous beaucoup, mon enfant, de la petite violence e j'ai voulu faire à votre modes*tie?»
""" "" '^ îgarda madame de Varigny dans les
1 se , mais avec une singulière fer-
« Est-ce bien à ma modestie , madame, réponditelle simplement, que vous vous êtes attaquée? N'estce pas plutôt à mon orgueil ?
— A votre orgueil, Cécile ! Je ne vous en ai jamais connu.
— Cependant , vous m'en avez donné quelquefois, lorsque je croyais me sentir aimée de vous.
— Ne le croyez-vous donc plus, mon enfant?
— Je ne sais. Tout à Theure, à table, quand vous m'avez interrogée , votre accent m'a paru si différent de ce que je le connaissais, qu'il m'a pris un frisson par tout le corps ; j'ai senti quelque chose de froid qui pénétrait dans mon cœur, et toutes les bontés que vous avez eues pour moi se sont élevées dans mon souvenir comme autant de reproches. Qu'ai-je donc fait, madame, pour avoir démérite? Ohl madame, vous n'allez pas me haïr à présent I
— Vous haïr, Cécile 1 quelle pensée ! Que vous ai-je fait, à mon tour, pour m'attirer un pareil reproche? Donnez-vous donc tant d'importance à un badinage?
— Le badinage était sur vos lèvres, mais pouvezvous dire que, dans votre cœur, dans ce cœur qui est si bon et que je connais si bien, il n'y eût rien de plus sérieux et... de plus douloureux pour moi? »
Madame de Varigny se sentait coupable, et e le savait ; elle avait lu tout au long dans l'âmf a
marquise com .le dans un livre familier. Les habiletés de la femme c j monde avaient échoué devant le naïf instinct de la jeune fille. Une autre femme que madame de Varigny n'eût jamais pardonné une si clairvoyante sincérité ; mais nous en avons dit assez , je crois, du caractère de madame de Varigny pour faire comprendre qu'elle n'avait pas l'âme plus vulgaire que l'esprit. Elle attira la jeune fille dans ses bras et la serrant avec effusion sur son cœur :
« Pardonne-moi, dit-elle, pardonne-moi, mon enfant! j'ai eu tort, et plus grand tort que tu ne penses. »
Cécile, dont l'âme aimante ne demandait qu'à s'épancher, s'abandonna à cette douce étreinte et répondit par de douces larmes aux caresses de sa protectrice.
« Nous sommes singulières, nous autres femmes; il nous passe parfois d'étranges lubies par la tête, et alors nous faisons souffrir ceux-là môme que nous aimons le mieux. Cécile , oublie ma méchanceté, et surtout ne redis plus ce vilain mot dont tu m'as accablée tout à l'heure. Te haïr ! toi, mon enfant, presque ma fille ! »
Cécile se pencha sur l'épaule de la marquise et ses yeux se gonflèrent de larmes. Il y eut dans cet em-
■■^t plus de douceur qu'il n'en fallait : la jeune fille l'impression pénible 'tie.
54 LB PORTRAIT DB LÀ lIÀRQi>ISB,
La marquise s'assit sur la causeuse au eoin de la cheminée et attira près d'elle la jeune fille.
€ Maintenant que la paix est faite et que nous sommes seules, parlons de vous, de ce qui vous intéressai mon enfant. Eh bien ! a-t-on de ses nouvelles ?
— Oui, madame.
— Et mauvaises, je le crains.
-^ Mauvaises, oui, madame ; du moins dans le sens que vous voulez bien leur prêter, carj pour moi, je ne sais si le malheur est bien grand de n'épouser point un homme qui fait du mariage une question d'in« térêt. .
— Et que dit-il pour s'excuser?
— Ce que l'on dit en pareil cas : sa famille le verrait avec peine s'unir à une fille qui n'a rien. Tel est du moins le fond d'une lettre dont la forme est assez habile pour n'être point blessante.
— » Cependant il y avait, ce me semble, des engagements sérieux pris avant le départ.
*— Monsieur Thibault paraissait m'aimer; il me l'avait dit devant ma tante ; voilà tout.
•^ C'en était assez pour un honnête homme, et à mon tour, je vous félicite, mon enfant, que les beaux projets de votre tante n'aient pas abouti. Vous i tiez plus de sincérité.
— C'est aller trop loin que de dire qu'il en a m*"
LS PO .AIT BS LA HARQUISE. 56
envers moi. Il s'< . trompé lui-même et s'est cm sans doute plus fort c^^ il ne Tétait,
— Qu'importe I nous vous trouverons mieux; j'en fais mon affaire.
*- Vous êtes bonne, madame, et je vous dois déjà tant 1 dit vivement mademoiselle Dupuis en serrant les mains de la marquise dans les siennes, Mais peut-être oserai-je vous prier de ne pas donner suite h vos bienveillants projets. Les miens sont désormais plus modestes; j'ai abdiqué toutes mes ambitions.
— Est-ce donc une ambition si folle pour une jeûna fille de vingt-deux ans de vouloir se marier ?
— C'en est une quand cette jeune fille n'a ni dot ni fortune à espérer. D'ailleurs j'ai plus de vingt-deux ans, j'en ai vingt-cinq.
— Vingt-cinq ans I voyez-vous pas le grand mal-heur I J'en ai bien trente, moi qui vous parle ; encore ne suis-je pas bien sûre de n'en pas oublier deux ou trois dans mes calculs. .
*- Vous êtes une jeune femme, répondit tristement mademoiselle Depuis, et moi je suis déjà une vieille fille. Ajoutez à < '^^a que j'ai manqué deux mariages, ce qui ne me r nnit guère, et que je vis honnête ^^1, ce qui me classe tout à fait en dï irier; j'aurais dû le comprendre Pl
— Il y a un accent d'amertume dans vos paroles.
— De l'amertume, non, mais de la tristesse , je l'avoue. Considérez quelle est la situation d'une fille comme moi, chez qui Ton s'était plu, dès l'enfance, à développer les instincts délicats et les goûts élevés, pour qu'ils se trouvent aux prises aujourd'hui avec toutes les bassesses et tous les sordides intérêts. Cette brillante éducation que Ton m'a donnée est devenue l'instrument le plus cruel de mon supplice ; elle me fait sentir plus vivement les affronts dont on m'abreuve ; la culture qu'a reçue mon esprit ne me sert qu'à mieux mesurer combien elle manque à ceux dont ma profession m'oblige à solliciter la bienveillance, et lorsque par hasard des rêves d'avenir et de bonheur viennent traverser mes veilles, il faut que je les repousse : quand le flot des aspirations, après tout légitimes, de jeunesse et d'espérance monte dans mon âme, je dois le refouler et me dire que ces aspirations ne me sont plus permises. ■
— Vous voyez tout en noir aujourd'hui, mon enfant ; je ne veux pas vous prendre au mot ; peut-être en seriez-vous fâchée demain. Ces rêves que vous voulez vous interdire, laissez-moi les faire pour vous ; ces espérances que vous ne vous croyez plus pei.^ s, je veux les entretenir à votre place. Je comp' Js votre défaillance après cette nouvelle épreuve, " je
LB PO RÀIT DE LA MÀRQUISB. 57
ne me pardonne ais pas si je la partageais. Reposez votre cœur, rendez le calme à votre esprit. Votre condition n'a point changé parce qu'un homme, plus étourdi peut-être que coupable, s'est donné le tort grave de ne pas vous aimer assez pour vous confier son bonheur; vous vous exagérez l'importance de vos vingt-cinq ans, et ne tenez pas assez compte de vos nobles qualités, des ressources de votre intelligence et des talents que vous possédez ; car vous possédez des talents, bien que vous n'en fassiez pas montre, et en ce point encore vous avez tort. Combien de femmes, si elles chantaient comme vous, se feraient dans le monde la place que vous méritez si bien d'y tenir ! mais votre maudite modestie gâte tout.
— Ma modestie est moins grande que vous ne pensez, madame ; ce n'est pas elle qui me porte à m'effacer ; peut-être même est-ce l'orgueil qui me dit de le faire. Mon langage vous étonne, et c'est la première îois en effet que je vous parle ainsi ; mais je vous dois toute ma confession. Vous me parlez d'une place à prendre dans le monde par mon talent. Quelle est cette place et à quel titre puis-je l'occuper? Mon humble condition d'à pr<^sent m'interdit précisément la seule à' "' ' Je veuille aspirer. Je n'ai point de
n •^rofession d'artiste, mais je n'ai pas été
i «^Uste, et je ne puis me faire à l'idée
L« YOaTftÀtf BK LÀ «Àft^tlISI.
de le devenir ; du moins ne le sêrai-je jamais dans le sens que Ton donne généralement à ce mot, et que vous lui donnez vous-même. Prête à remplir les conditions pénibles de la profession, ma nature répugne & en affecter les dehors brillants ; le travail et la peine, les humiliations mêmes ne me rebutent pas, mais la mise eh scène me fait horreur; je me voue à renseignement de Tart sans regret sinon sans fatigues, je ne saurais en rechercher ce qu'on nomme la gloire, et je crois que je succomberais de douleur si j'avais le malheur d'obtenir ce que Ton appelle des triomphes. — Vous avez raison, Cécile, vous êtes plus fière que je ne pensais, et votre modestie cache en effet un grand orgueil, dit la marquise en secouant la tête. Cependant cet orgueil vient d*un sentiment trop élevé de dignité pour que j'y trouve h reprendre. Quelques-uns mettent leur orgueil dans les choses extérieures ; vous le placez, vous, dans un sens intime et délicat; à Dieu ne plaise que je vous en fasse un crime. Cette faculté de sensitive que vous possédez à un si haut degré est sans doute le don le plus exquis que vous pussiez recevoir du ciel, mais c'est aussi celui qui vous nuira le plus dans la modeste condition où vous vous trouver. Peut-être avez-vous raison ; la carrière est cloi ur vous, et vous devez repousser Tespérance co'^ if^ dangereux et vain mirage. »
LB P ..AIT Dfi LA MÀRQUISB. 59
La voix de U -^irquise, en prononçant ces paroles, était empreinte o cet accent monotone et triste qui atteste un proL..(i découragement et qui trahit une préoccupation distraite.
« A moins qae, reprit-elle tout en relevant la tête... Mais non, ce serait encore une fois réveiller l'espérance pour aboutir peut-être à la déception. Ah I dit-elle avec iinpatience, pourquoi n'avez-vous pas une nature vulgaire, au lieu de ce luxe de délicatesse dont personne, moi seule exceptée, ne vous sait gré, et dont vous gardez si bien le secret que j*ai vécu jusqu'ici sans le soupçonner 1 A quoi servent en ce monde ces beaux trésors enfouis au fond du cœur? Au moins faudrait-il dire qu'on les possède, afin d'attirer les amateurs, s'il '^ en a. »
La marquise avait repris le ton enjoué qui lui était habituel et qui marquait chez elle un intime sentiment de satisfaction Une bonne pensée lui avait traversé l'esprit, et int^ rieurement elle s'en félicitait.
«Au surplus, reprit-elle, c'est mon affaire; j'ai découvert la n ne, c'est à moi de l'exploiter. »
Puis chang( "* brusquement le cours de la conversation :
décile , ajouta-t-elle , vous viendrez
* Vous verrez quel beau portrait I
»ritable ; ce n'est pas commun chez
les peintres de portraits I Est-ce qu'on vous a jamais peinte, mon enfant ?
— Moi, me faire peindre ! jamais. Quelle utilité?
— Monsieur Thibault, par exemple, aurait pu en avoir la pensée.
— Il l'a eue, mais je n'y ai pas consenti, et aujourd'hui je m'en félicite.
— Eh bien I Cécile, il me vient une idée, c'est de vous faire peindre pour moi.
— Pour vous I Vous daigneriez !... .
— Avoir un bon tableau et une jolie figure de plus chez moi, des traits amis! Certes, je le daigne, comme vous dites, mademoiselle. Et vous, daignerezvous poser devant mon peintre?
— Mais.... vous le dites si difficile dans le choix de ses modèles! Il ne voudra probablement pas....
— Cela m'étonnerait bien, dit madame de Varignj en regardant la jeune fille avec intention. Ainsi, voilà qui est dit, on fera votre portrait, ma mie. »
En ce moment même, le marquis rentrait (> salon avec ses invités.
« Eh bien ! muusieur Fréjus, dit la marquise, que pensez-vous des camées de mon mari ?
— Madame, ils sont fort beaux. Nous en avons admiré un particulièrement qui offre une tête de Mi-
I nerve casquée du plus grand style et de la plus grande perfection.
— Oh! je sais. On trouve que je lui ressemble; qu'en dites-vous ? »
Le peintre prit une lampe, et, l'approchant du visage de la marquise, il examina attentivement.
« Eh bien ! quel est votre avis ? » demanda derechef madame de Varigny.
L'artiste alla replacer la lampe à l'endroit où il Tavait prise et se dirigea vers la cheminée contre laquelle il s'appuya sans répondre. La marquise ne se tiûtpas pour battue.
« Vous vous taisez, dit-elle, vous ne voulez pas nous faire connaître votre sentiment?
— Mon sentiment, mon sentiment, grommela Julien entre ses dents ; ceux qui vous ont dit cela , madame, n*ont pas le sens commun.
— Ah 1 vous ^intendez, monsieur le marquis, voilà t .s votre jardin. — Puis se retournant "^ ~* 3st mon mari, monsieur Fréjus, qui 8 ^*.ére idée. »
Évidemment la marquise voulait mettre son pëatre dans rembarras ; mais elle ne savait pas encore avec qui elle se mesurait.
« Singulière, en effet, répondit-il tranquillement. La ressemblance est & peu près aussi grande qu*^tre vous et mademoiselle. »
n désignait mademoiselle Dupuis, qui s'était rejetée dans Tombre. Puis se frappant le front comme s'il se rappelait tout & coup une idée oubliée :
« Mademoiselle... mademoiselle Dupuis, je crois; voulez-vous bien venir jusqu'ici? »
La jeune fille regarda la marquise avec étonnement et sembla l'interroger pour savoir ce qu'elle devait faire. Madame de Varigny lui fit un petit signe de tête affirmatif. La jeune fille se leva et vint en souriant,— c'était la première fois que monsieur Fréjus la voyait sourire, — se placer devant l'artiste.
« Tournez un peu à gauche, dit celui-ci ; là, c'e§t cela. Maintenant, ouvrez un peu les lèvres ; c'est bien, ne bougez pas.
— Est-ce que vous auriez dessein de faire le portrait de mademoiselle Dupuis? demanda la marquise.
— Pourquoi pas ? dit Julien . Je sais bien que ite de mademoiselle ne plairait pas à tout le mv î; mais elle me plaît, à moi, elle a une belle exp*"'* d»
un grand effet une douceur mystérieuse, un charme profond et douloureux qui attire moins qu*une beauté éclatante, mais qui attache davantage.
— La, la, la, fit la marquise, comme vous prenez feu, monsieur Fréjus I Savez-vous que vous êtes bien volage pour un artiste sérieux. Tout à Theure c'était moi, maintenant c'est mademoiselle I Mais attendes
* donc au moins que vous ayez fini mon portrait avant de vous éprendre si fort de votre nouveau modèle.
— Volage 1 pourquoi? comment? Mais ces deux tètes ne se ressemblent pas ; il n'y a entre elles aucun rapport. Volage I mais c'est injuste : je n'admets pas cette qualification ; elle ne saurait m'étre appliquée ! Est-ce que deux choses aussi différentes que ces deux masques peuvent se nuire et se faire concurrence ? L'un» — le vôtre, madame, — respire la joie, la vie, le bonheur ; il étincelle, il rayonne^ il illumine ; c'est un astre qui brille de sa propre lumière et qui éclaire le monde. L'autre, — celui de mademoiselle, — n'en soyez pas jalouse, hélas 1 — l'autre exprime les tendresses discrètes, les louleurs dévorées en secret, les souffrances cachée ' ot profondes ; c'est un astre aussi, mais un astre mélî ''olique et doux. Un astre de reflet.
"rer, c*est vouloir mettre la nuit en
»ar.
-"'^cria la marquise avec un accès de
fou rire, c'est-à-dire que mademoiselle est la lune et que je suis le soleil.
— Précisément, dit Julien sans se déconcerter.
— Et de quel côté penchent vos préférences, s'il vous plaît?
— Mais, je les aime beaucoup tous les deux, avec une nuance toutefois.
— Ah ! il y a une nuance ?
— Une sensible nuance. »
Et, comme Julien sans ajouter un mot avait repris sa position devant la cheminée, madame de Varigny revint à l'assaut et insista pour que Tartiste déterminât bien la nuance qu'il mettait dans ses penchants pour les deux astres. Le docteur avait bonne envie d'établir que cette nuance était tout bonnement la différence entre le jour et la nuit ; mais il s'aperçut à temps que sa remarque pourrait prêter aux commentaires scabreux et il s'empressa de substituer à l'obsenation un petit toussement plein de malice, qui passa malheureusement inaperçu.
« Mais enfin, cette nuance, reprit la marquise, ditesnous au moins en quoi elle consiste? Écoutez donc, je suis intéressée à le savoir, et si le soleil doit perdre un peu de son éclat pour une question de nuance, is conviendrez que sa curiosité à ce sujet est assez légi -
— Le soleil n'a rien à perdre, et la lune pas ^
tage , dit négligemment le peintre ; tout ceci n'est qu'une affaire de palette !
— Ainsi, fit observer la marquise, vous traduisez vos sentiments en laque et en bitume?
— Je n'avoue pas le bitume, parce que c'est une couleur contre laquelle on nourrit dans le public des préventions suivant moi injustes; mais je n'ai aucune répugnance à vous accorder la laque, pourvu qu'il n'en soit pas fait abus. »
Le docteur tira son calepin de sa poche, mais, s'étant aperçu que le regard de l'artiste était fixé sur lui, ilôt rentrer précipitamment le crayon dans sa gaine, de peur de s'attirer une seconde sortie comme celle du dîner.
« Décidément, lui dit le marquis à voix basse, il est très-original notre peintre. »
Le docteur ne répondit pas, mais tirant monsieur de Varigny à l'écart, il posa méthodiquement un doigt sur son front et fit ensuite de sa main un geste négatif.
« Sérieusement, vous le croyez? » demanda le marquis.
T ^ tA^û Hn r ctour marqua un signe affirmatif.
ansez pas cependant qu'on doive s'en •irsuivit le marquis, une moue, en inclinant la tête sur le
côté pour exprimer le doute. Afin de se mettre à Vabri des saillies du peintre, le.docteur ne parlait plus que par {iantomime. Précaution raine c Td^il de Julien avait suivi la conversation :
« Allons, allons, docteur^ lui dit-il, ne me perdez pas de réputation dans l'esprit de monsieur le marquis ; ordonnez-moi des douches en secret, mais par grâce n'en dites rien à personne. ^ Puis , se retournant vers mademoiselle Dupuis : -^ Quant à vtotts, ihademoiselle, vous m'appartenez, vous êtes moti bien; je veux faire de vous quelque chose. Allez vous asseoir? »
La jeune fille sourit, (îuoi qu'elle en eût, et obéit comme une docile écolière.
« A vous, madame, poursuivit le peintre en s'adressarit à madame de Varigny, je prétends prouver ma fidélité en ne quittant plus votre portrait qu'il ne soit terminé. Vous m'enverrez votre robe demain; je veux en étudier les plis sur le mannequin.
— Ah! vous tenez donc à vous réconcilier avee moi? dit la marquise.
— Avons-nous jamais été brouillés?
— Peut-être. L'amour-propre féminin a ses susceptibilitës» coiUme celui des artistes ; il à ses jalousies, cotome tous les amours possibles. Qui sait! je m sans doute figuré que, mon portrait fini, vou? brifi^ votre palette?
f— Est-ce « e proposition que vous me faites, madame?
— Nofij elle me coûterait, si vous l'acceptiez, un prix que je ne peux pas payer. Je ne suis pas assez riehe pour attacher exclusivement un peintre à ma personne. »
Le docteur avait bien envie de faire observer que, pour attacher un artiste à sa personne, une jolie femme n'a qu'à le vouloir ; mais il hésita à glisser son mot, et quand il le sentit sur ses lèvres prêt à lui échapper, la conversation avait déjà pris un autre tour.
Le marquis avait eu l'idée de faire chanter mademoiselle Dupuis. Naturellement celle-ci s'en excusait, et la marquise, heureuse habituellement de faire briller sa protégée, semblait ce jour-là vouloir étendre les effets de sa protection plus loin même qu'il ne convenait t la jeune fille.
« Seulement une mélodie, disait le marquis, une simple mélodie. »
Mademoiselle Dupuis hésitait; elle allait céder.
€ Si vraiment je croyais vous faire plaisirî » répondit-€lle.
Ta Tnnrmiisft entendit cette parole, et rompant son ^ -peintre :
dit-elle, y pensez-vous? chanter en êtes souffrante, vous n'avez pas tou
68 lE PORTRAIT DE LA HARQUISE.
VOS moyens, et.., monsieur Fréjus est peut-être difficile. »
Cécile baissa les yeux et se sentit troublée au point de ne pouvoir répondre.
« Allons, allons, reprit madame de Varigny, ce sera pour un autre jour, quand vous serez plus en voix. — Puis, se tournant vers le peintre : — Je suis sûre, monsieur, que vous êtes musicien.
— • Certainement. Qui est-ce qui n'est pas musicien? Voulez-vous que je vous accompagne?
— Non, monsieur, je ne chante pas; conservez vos talents pour faire valoir celui de mademoiselle Dupuis; il est très-grand, je vous en avertis.
— Mais le mien aussi est très-grand, dit le peintre. Puisque vous ne voulez pas de piano, avez-vous ici une basse, un violon, une flûte!
— Je crois, dit le marquis, avoir là-haut un violon très-estimable. Il me vient d'un oncle qui, pendant rémigration, faisait sa partie dans les quatuors de la petite cour de Saxe-Weimar.
— Vraiment! s'écria l'artiste; je serais heureux de faire la connaissance d'un violon qui a joué un si beau rôle politique.
— Ne riez pas, dit le marquis, ce violon-là guère jeté le trouble dans le cœur d'une pri' î allemande.
LE P< iTRAIT DB LA HARQUISB. 68
— C'était un violon enchanté, murmura le docteur.
— Le violon du diable, ajouta Julien.
— Le violon du cœur, » dit la marquise.
On fit apporter le violon ; il n'avait pas une seule corde, mais Tarshet était en bon état. On envoya chercher des cordes. L'artiste, pendant ce temps-là, examinait rinstrunent avec l'attention d'un connaisseur.
« J'ai manqua ma vocation, dit-il enfin ; j'aurais dû être musicien.
— Mais n'avÉz-vous pas suivi les instincts de votre nature? On m'avait dit que vous étiez devenu peintre contre le gré de vos parents.
— Sans doute, mais cela ne veut pas dire que j'aie pris la bonne route. La musique est vraiment le seul art que j'aime avec passion.
— Pourquoi donc alors faites-vous des tableaux?
— Il faut bien vivrc:, madame, il faut bien vivre.
— Vous auriez vécu ie votre archet.
— Non pas : je n'aime h. faire de la musique que pour moi, tandis que je consens volontiers à faire de la peinture pour les autres.
— Cependai t, c'est pour nous que vous allez en faire tout à rheure.
"^as, dit l'artiste; soyez persuadée que .^ pour m'écouter, je n'aurais aucune '^^ <^ntendn, »
Madame de Yarigny se mit à rire,
« C'est une satisfaction que vous auriez pu vous procurer au milieu du public le plus nombreux; toutes les fois que vous auriez joué du violon, vous vous seriez donné le plaisir de vous écouter. »
Julien regarda le docteur d'un air significatif.
< Notez cela» docteur, et mettez-vous bien dans l'esprit que j'ai dit une sottise. »
Madame de Yarigny se récria.
« Je n'ai rien dit de pareil, monsieur Fréjus.
— Yous né l'avez pas dit, mais vous l'avez pensé; au fond, cela revient au même. J'ajouterai qu'en apparence vous avez raison ; la sagesse de l'homme ressemble si souvent à la bêtise 1
— Et vous ne m'accordez pas le taùt nécessaire pour distinguer l'une de l'autre?
-— Dites plutôt que j'ai l'art ie les confondre si bien en moi-môme qu'il devient tapossible au regard le plus subtil de les discerner*
-^ A la bonne heure! vous vous tirez habilement d'affaire ; mais plus vous témoignez d'hs^ileté, plus vous me faites douter de la mienne.
— Oh I madame, je vous en prie, ne soyons habiles ni Vvax ni l'autre. Qu'est-ce que vous voule- e vous joue? »
Julien avait monté les ardes et les avait mise. i
près d'accord, je dis à peu près, car si le violon qu'on lui avait donné était le violon du diable, c^était aussi un diable de violon. Il n'avait pas vu l'archet depuis vingt ans, et au premier moment, l'un et l'autre eurent quelque peine à se reconnaître.
« Mais, répondit la marquise en souriant, jouez ce qu'il vous plaira; n'est-ce pas pour vous seul que vous jouez?
—Sans doute; encore faut-il, pour satisfaire son goût, ne pas affliger celui des autres. Un concerto de Bériot.
— Soit. »^
Les quatre auditeurs firent cercle autour du virtuose improvisé et s'établirent chacun suivant ses intentions ! le docteur pour dormir sans élre vu, la marquise pour sourire sans être surprise, Cécile pour regarder sans qu'on s'en aperçût, le marquis pour faire bonne figure à tous et pour prêter une courtoise attention au concerto.
« Nous vom écoutons, dit la marquise; voyons si dans vos maii s le violon de mon oncle aura conservé toute sa puissance de séduction. >
Madame de Varigny jeta un regard prompt comme un trait sur n idemoiselle Dupuis, et pencha son beau
^T de sa main recourbée avec grâce. Son ^"•nante, sa beauté merveilleuse, son
Le virtuose donna son premier coup d'archet et posa son thème avec une certaine ampleur qui déconcertait un peu les intentions somnolentes du docteur et les velléités caustiques de madame de Varigny. Ces deux auditeurs malveillants ne purent pas se dissimuler qu'il n'y avait lieu ni à rire, ni à sommeiller. Julien n'était pas un grand artiste, mais il jouait avec âme, et si l'archet enjambait quelquefois par-dessus les doubles croches, il se rattrapait sur Jes rondes et sur les blanches, qu'il faisait vibrer à la façon des maîtres.
Quand il eut fini, on l'applaudit de grand cœur. « Eh bien I s'écria-t-il en se posant sur la hanche comme un héros de mélodrame; qu'en dites-vous? » Le marquis et le docteur répondirent par de grands compliments.
« Le fait est que, pour un peintre, dit la marquise, vous êtes un excellent musicien.
— Dites plutôt que, pour un musicien, je ne peins pas trop mal; voilà le vrai. Oh! la musique, la musique ! c'est ma passion, c'est ma folie I c'est ma folie, docteur , vous entendez , c'est ma folie I Notez encore ce symptôme. La musique est le vrai langage de l'âme, celui qui transmet le plus directement noi pressions et nos sentiments, celui qui manifei mieux les joies ou les douleurs de notre cœur, le
LB P( .RÀIT BB LÀ MÀRQUISB. 73
que tout le mo v^e puisse parler et entendre. Oh ! la musique 1 on pt jt tout dire, tout peindre, tout exprimer avec la musique ! La peinture n'est qu'un art incomplet auprès d'elle I
— Monsieur Fréjus, dit la marquise, puisque la niusique peut tout peindre, faites donc mon portrait avec votre Yiolon comme vous Tavez fait avec vos pinceaux. »
Julien regarda la marquise sans sourciller.
« Vous croyez m'embarrasser ? dit-il; écoutez plutôt. »
Et appelant à son aide toutes les ressources de Tescamotage musical, il reproduisit d'abord le frôlement de la robe, puis le son de la voix, son accent, ses intonations les plus variées et les plus expressives, les exclamations habituelles de la marquise, son rire, son caquetage , presque ses expressions familières , son port, sa démarche, sa pensée, son caractère. La peinture était compl' e.
« Ah 1 c'est 1 i cela , c'est bien cela I "» s'écriait le marquis en ri it.
Lie docteur ei minait tour à tour le virtuose et la Diarquise et n'o Jt se prononcer. Celle-ci souriait en fe "u'elle était, mais peut-être au fond
^ portrait en musique ressemblait
tr
« Voilà qui est bien, dit-elle, et si le portrait n'est pas flatté, j'avoue de bonne grâce qu'il est assez ressenh blant. Peignez-moi donc maintenant celui du docteur.
— Qu'à cela ne tienne, » répondit Jiilien
Le docteur fut peint d'apf es nature, avec trois dièzes à la clef et une sourdine au chevalet. La voix, la dé- ! marche, le geste, tout fut représenté fidèlement. La j marquise, cette fois, riait à gorge déployée. Mais le i portrait du docteur n'avait été pour elle qu'une transition.
« Faites-nous maintenant celui de mademoiselle Dupuis, » dit-elle.
La jeune fille tressaillit et son front'devint pâle. Quel était donc ce mauvais sentiment qui surnageait encore dans l'âme troublée de la marquise ?
L'artiste prit un air sérieux, et, replaçant avec soin le violon dans sa boîte :
« Le portrait de mademoiselle, dit-il, le voici : l'ombre et le silence. »
Il est dur pour une femme du monde de s'avouer vaincue dans une question de tact et de délicatesse. Aussi ne voit-on jamais de ces triomphes difficiles de la conscience aux prises avec l'amour-propre. Madame de Varigny était la femme du monde la plus t 5 de donner ce beau spectacle, et pourtant eD 3 donna point. Elle se sentit comme atteinte ?" ;
LB t»C TRAIT DB LA HÀRQÙISB. 75
sa vanité se cnil jlessée, et sa pensée contrainte se replia sur elle-même. On vit alors s'accomplir tiii phénomène qui n'avait pas encore frappi les regards du docteur. Madame de Varigny perdit son sourire, son front se pencha tristement, ses yeux distraits cherchèrent une vague occupation parmi les fleurs du tapis, et sa bouche demeura muette.
A femme muette^ convives muets. Le marquis, bien p'il ne manquât pas d'esprit, n'était point causeur ; le docteur n'était pas un homme d'initiative : il aimait mieux répondre qu'interroger, observer que parler. Quant h mademoiselle Dupuis , Julien l'avait dit, c'était foitibre et le silence. La conversation s'éteignit donc en quelques lieux communs lancés et renvoyés mollement, comme une balle quand les joueurs sont fatigués. On se sépara, et madame de Varigny se retira chez elle.
Fermons les yc^ax et assistons décemment au déshabillé de la marqi"*'*.
-^ est élégante, les meubles sont co soyeuses, les tapis moelleux, et,
su , dormeuse Pénélope, qui a laissé
échapper son fil, donne le bon exemple du sommeil. Madame de Varigny est riche et n'a point de pénibles préoccupations pour le lendemain ; elle est heureuse, car elle aime son mari et en est aimée ; le bruit de la rue n'arrive pas jusqu'à elle, car un beau jardin' sépare son hôtel des Champs-Elysées ; tout Finvite au calme, au repos ; une santé prospère et la conscience d'une vie sans reproche doivent lui rendre la nuit douce et facile. Maismadamede Varigny appartient, commevous et moi, à cette pauvre espèce humaine, et dans la coupe que les dieux propices- ont remplie pour elle, il est tombé une goutte de poison.
Madame de Varigny, en entrant chez elle, s'est laissée choir pfutôt qu'elle ne s'est assise sur une petite causeuse, auprès de la cheminée. Mademoiselle Jeanne, la soubrette, est là, près d'elle, qui feint de ranger des bijoux pour donner le temps à sa maîtresse de secouer sa rêverie et de se décider à se mettre au lit. Comme ce moment tarde à venir et que mademoiselle Jeanne n'a peut-être pas les mêmes raisons que sa maîtresse pour rêver tout éveillée, elle se hasarde à formuler une question discrète. « Madame veut-elle que je la déshabille ? » Docile à cette invitation, la marquise s'est levc a livré son gracieux buste aux doigts agiles de ^ ^ moiselle Jeanne. La robe est enlevée, les .jupo«
clés et la crin j disparaissent successivement, le
corset tombe ( un léger peignoir fleuronné de dentelles remplace ientôt les vastes et moins gracieux vêtements que là mode inflige à ses martyrs.
Pendant toute cette opération, madame de Varigny tfa pas dit un mot à mademoiselle Jeanne, ce qui étonne celle-ci, habituée à voir sa maîtresse moins préoccupée et moins silencieuse. La soubrette avait des ressources d'esprit qui lui eussent assuré une place honorable dans la comédie du dix - huitième siècle. Elle ce jectura que l'affaire du portrait ne marchait pas toute seule.
« Madame ne doit-elle pas envoyer cette robe chez son peintre ? » 4emanda-t-elle négligemment.
Cette questio-i tira sur-le-champ la marquise de sa rêverie.
« Oui, en effet, dit-elle... Mais non, je'ne veux pas... je veux attendre.
— Quand il plaira à madame, repartit la soubrette, le demandais cela pour savoir s'il fallait serrer définitivement la robe... car je suppose que madame ne la ïemettra pas de longtemps ; une robe d'une forme si particulière I
— Que vous importe ! dit madame de Varigny d'un accent bref. Rangez cette robe ou ne la rangez pas, cela m'est indifférent.
— Igi madame n'y tient pas, je peux l'en déî)arrasser.
— Que je vous la donne, n'est-ce pas î Pour Dieu, que feriez-YOus de cela î
— Oh I je sais bien ce que j'en ferais ; j'en ferais.,.
— Inutile de bâtir des projets là-dessus ; cette robe n'est pas pour vous ; j'en ai besoin, bien qu'elle me déplaise.
— Ainsi, madame ne la remettra plus. Je vais donc la placer sous les autres.
— Non, non, laissez-la à portée de la main i qu*OD puisse la prendre facilement,
— Cette robe n'est pas encore à moi, pensa Jeanne en faisant la moue; mais cela viendra bientôt.
— Au surplus, reprit la marquise, laissez-la dans ma chambre ; elle ne me gêne pas. »
La soubrette ne put se défendre de penser que jamais robe n'avait joué un si grand rôle daps l'existence de la marquise.
Madame de Varigny se mit au lit, et pour la première fois de sa vie peut-être, le sommeil fuyait sa paupière. Elle se sentait la conscience mal à l'aise, elle souffrait d'un mal inconnu, elle était mécontente d'elle-même. Vainement elle avait, suivs^nt sa pieuse habitude, demandé au ciel le repos de la nuit ^ ment elle avait appelé le calme dans son âme y pos, ce calme ne venait pas. Dans sa pensée cr >