PARTIE LIÉE
Par une de ces rares matinées d*hîver qu'on est tenté de confondre avec les derniers beaux jours de Tautomne, deux personnes venaient de se présenter, sur les neuf heures, à Tune des grilles principales du Luxembourg. C'étaient une femme et un jeune homme qui paraissaient être habitués de ce jardin, à voir le sourire que rentrée de ce couple amena sur les lèvres du Suisse dont le cabaret était situé rue Yaugirard, à Tun des pavillons extérieurs.
La femme était vêtue d'une polonaise bleue à fourrures, qui faisait ressortir par ses plis pinces l'élégante cambrure de sa taille; le jeune homme portait Tuniforme des élèves du génie.
an simple babit bleu à boutons d'or où étaient figurés un casque et deux canons en sautoir. Tous deux gagnèrent rapidement la terrasse sur laquelle ne se dessinait encore aucune silhouette de promeneur, mais dont les statues semblaient s'échauffer déjà aux rayons d'un beau soleil.
~- C'est donc dans buit jours que vous suivrez les cours de l'école militaire, mon cber Mongeot/ dans buit jours que vous nous quittez?
>^ Pour revenir cbaque soir dîner à la pension, Marie, encore est-ce avec peine que M. de Groismare me l'a permis. L'excellent d'Aquin m*a tant pressé, il m*a tant répété que c'était là le yœu de mon père... et puis, faut-il vous le dire, l'espoir de me distinguer un jour... Oui, vous m'aimerez peut-être plus quand vous me saurez un état; puis-je oublier d'ailleurs que nous serons bientôt trois? reprit le jeune bomme en jetant les yeux avec amour sur sa maîtresse. Pourtant, continua-t-il sv.ecun sourire amer, j'ai là, au fond du cœur, je ne sais quelle voix qui me dissuade de suivre ces études ; je tremble, bêlas 1 <\ue, pendant mon absence, on ne vous entoure, on ne vous assiège... Vous êtes si belle, Marie» vous plaisez si vite et vous aiimeztant à plaire I Quand je songe que je ne serai plus avec vous que le soir ; que ces matinées charmantes, écoulées en ce lieu si rapidement pour nous, je les emploierai à d'arides travaux, vous laissant ainsi exposée à la solitude de vos pensées, aux propos de mille étourdis, à l'bumeur de votre ^poux\... Tenez» il y a des instants où je voudrais décbirer cet uniforme, il y a des jours où je voudrais fuir avec vous, ^nportant ainsi ce que J'ai de plus cher au monde !
"^ Infant, reprit^elle, enfant qui croyez rompre ce que le ciel on l'enfer a pris soin d'unir I Mais, rassurez-vous, pendant vos absences, je ne veux pas même recourir aux moyens de me distraire. Je relirai vos lettres, Henri, je vous écrirai, vous parlant sur le papier comme je vous parle là l Vous verrai-je donc toujours inquiet, tourmenté de mille chimères P Hier, par temple, parce que je portais à table le collier de M, Vera-Crux, vous m'avez, à la sortie, adressé des paroles dures, comme si
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J6 pouvais aimer le chevalier, comme s'il était pour mot aufre chose qu'un hochet de vanité!
-— Ce hochet, Marié, je le briserai, je tuerai cet homme, prenez-y garde! Il a semé autour de vous je ne sais quel verlige de coquetterie et d'orgueil ; à table, vous le regardez souvent, et quoique depuis huit jours il n'ait point paru à la pension... n'était-il pas hier, avouez-le, à la comédie qu'on a jouée chez M. de la Popelinière, à Passy?
~ Certainement, pourquoi le nierais-je? Vous dîniez, vous, chez M. de Crolsmare, le directeur de l'Ecole militaire, je n'ai cru pouvoir mieux faire que d'accepter l'offre du chevalier... D'ailleurs, il a voiture, et, pour une femme, c'est là un ami indispensable...
— Toujours aussi curieuse de fêtes, de plaisirs! toujours le monde entre nous! Je ne le vois que trop, Marie, je deviens pour vous un embarras, un obstacle. Vous voudriez me cacher à tous les yeux, n'est-ce pas, vous voudriez...
— Je veux t'aimer pour toi, pour toi seul, et voilà tout. Doisje afficher, Henri, cet amour coupable, dois-je appeler les soupçons de mon mari sur mon amant? Ici même, à deux pas de ce palais du Luxembourg, où travaille M. Lescombat, celte promenade n'est-elle pas une imprudence?
— Les travaux de votre mari semblent l'absorber entièrement depuis six jours, reprit le jeune homme. Pourtant j'ai cru remarquer en lui une préoccupation peu ordinaire... Hier, ce- . pendant, il m'a pris la main avec bonté et s'est promené avec moi dans ce jardin pendant plus d'une heure. Mes assiduités auprès de Blanche le rassurent sans doute, continua Mongeot avec un soupir; il me parrle sans cesse de ce mariage qui, vous le savez, ne peut s'accomplir. Que ce double rôle me pèse, Marie : trahir à la fois deux confiances: celle d'une enfant qui ignore qu'on peut mentir; celle d'un vieillard qui est si loin de se croire trompé I
— Vous avez là, Henri, des préjugés d'un autre âge. D'abord, vous n'abusez point cette jeune fille, qui trouvera un mari dès qu elle le voudra; quant au mien...
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— Je ne le trompe pas, n'est-il pas vrai? je ne réside pas SOIS le même toit que lui, je ne lui tends pas chaque jour cette main humide encore de vos baisers? Cet homme vous aime, Marie! je le hais, je le déteste; mais» tenez» je rougis chaque fois qu'il me parle, je tremble à' son aspect comme on tremble devant son jufe...
— 11 m'aime, dites^vous, mais je ne l'aime pas, moi! Si je vous disais qu*il est emporté, brutal, défiant; si je vous disais qu'il me refuse souvent jusqu'au nécessaire? Vous parlez de ce chcYalierde Yera-Crux! Mais, n'est-ce pas lui qui vient réceminefli de s'employer pouf réintégrer M. Lescombat dans sa place d'architecte au I.uxembourg? Le chevalier m'a donné un collier, dites-vous; mais il est riche, prodigue, il a, dit-il, de grands biens daus les colonies portugaises de Tlnde. C'est une de ces figures que les femmes ne distinguent que parce qu'elles doivent leur servir d'enseigne; je puis accepter ses empressements sans danger. Tu dois croire, Henri, que je ne dérangerai pas pour cet homme le bonheur de ma vie. Que te,dirai-je encore? le chevalier donnera peut-être le change aux soupçons que mon œari pourrait concevoir sur toi... Quant à son collier, puisqu'il te déplaît tant, eh bien ! je ne le porterai plus!
-Qa'eniends-je?
—Oui, puisque tu veux le savoir, ce matin, à l'heure de mon lever, j'ai reçu un billet charmant de madame de Godrecourt. U accompagnait un écrin dans lequel était un collier, oh ! mais un collier plus beau cent fois que celui du chevalier Vera-Crux. J'ai accepté le troc qu'elle m'offrait, non pour la valeur des bijoux, mais pour l'idée que tu y attaches. Ainsi voilà qui est convenu, et maintenant, monsieur, ajouta-l-elle en lui prenant la main, plus d'humeur... plus d'exclamations, de reproches... ^ousra'allez récompenser tout de suite, car je veux ma récompense, eniendez-Nous?
— Laquelle? demanda timidement Mongeot qui, dans ce regard ei celte voix, ne soupçonna pas la rouerie et le mensonge. - C'est ce soir, vous le savez peut-être, le premier bal masqué de l'Opérai Quelqu'un me propose de m'y conduire, mais
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il faut que vous the dictiez ma réponse à ce quelqu'un... oui monsieur, j'écrirai sous yotre dictée à mon retour...
'^ Et qui donc aurait oséP...
— • Les hommes osent toujours, quittes à se voir refusés. Ce billet du chevalier de Vera-Crux...
£t elle lui présenta un billet charmant sur p:lt>ier lilas qui ressemblait à un sachet d'odeur, tant il était parfumé. Le jeune homme le lut, et le rendant à madame Lescombat avec un sourire de mépris:
— Vous pouvez répondre à M. de Vera-Crux qu'il s'est trompé, d'abord parce que je vous accompagne à ce bal, puis parce que de tels billets ne s'adressent d'ordinaire qu'aux femmes qui ne refusent pas. Voilà ce que je vous engage à écrire à M. de Vera-Crux.
— De grand cœur! dit-elle en sautant de joie, et avec une expression de sincérité qui trompa Mongeot, de grand cœur! Mon mari est retenu par ses travaux au palais jusqu'à Tiieure du diner, viens dans ta petite chambre, ami, je consens à écrire ce que tu me dicteras. N'es-tu pas ma vie, mon bien? Oh I que ne puis-je t'avouer librement devant ce monde dont je crains les yeux, que ne puis-je dire à tous : — Regardez-le, le voilà celui pour qui je sacrifie tout : mari, honneur, famille! Dusséje quitter tout pour le suivre, je le suivrai I Que sont tous les autres auprès de lui?
Saisissant alors son bras, et le regardant avec des yeux pleins d'amour, elle l'entraîna bientôt jusqu'à la pension qui était proche. Le cœur du jeune homme battait à coups pressés dans sa poitrine : avec quelques mots, elle avait eu l'art de guérir jusqu'à ses soupçons. Quand il franchit le seuil de la chambre modeste qu'il occupait chez madame Lescombat, tous les souvenirs charmants d'un pareil amour accoururent en foule comme autant d'amis empressés autour de lui : il se revit jeune, timide, essayant ses premiers pas dans le monde, accueilli, dès son début, par une femme dont Tincontestable beauté semblait éblouir de ses rayons ceux qui l'approchaient. Cet espace étroit^ tép.^;« A^ çQjj bonheur, ce lieu solitaire exhalant un parfum
d'étude et dans lequel elle avait posé tant de fois le pied comme un de ces anges aimés qui consolent, était devenu un temple sacré pour Mongeot; il y introduisit sa maîtresse avec un frémissement craintif. La fenêtre était ouverte, Tair odorant et tiède malgré la saison, la chambre proprette, les livres rangés. k peine entis^e, madame Lescombat se dirigea rapidement vers Je tiroir où le jeune homme serrait habituellement ses lettres ; il était fermé soigneusement. Mongeot pâlit lorsqu'elle lui en demanda la clef.
*- Doute2<i-vous de moi? lui dit*il avec tristesse. Ces lettres, Marie, n'est-ce pas mon bien le plus cher? ne suis-je pas leur gardien fidèle, et d'autres yeux que les miens?...
'-N'importe, je veux les voir, je veux vous prouver que mon cœur n'a point changé. Henri, souffres que je relise avec vous quelques pages de notre correspondance, dont les indifférents riraieat peut-être, mais qui a fait nos jours à tous deux, l)eureux ou sonabres ; les relisez-vous quelquefois pour y re« trouver mon cœur page à page, pour y reconnaître la trace de mes Imisers 9
—Celle de mes larmes Ta presque effacée, Marie, dit le jeune homme en ouvrant sa table d'où il tira un petit portefeuille en maroquin noir ; les voilà, ces lettres dont je ne me séparerai qu'avec la vie. Je tremble souvent que ce précieux dépôt ne soit menacé ; je voudrais pouvoir les soustraire à Tinquisition de votre mari» mais sa confiance en moi t'est-elle pas entière P -^ Quoi ! vous ne craignez pas qu'un avis secret, perfide?... ou peut-être même le hasard t\..
— Vous avez raison; souvent Je me réveille la nuit pour toucher ce portefeuille, qui dort à côté de moi. J'ai bien un ami à qui je pourrais confier ces lettres, un ami intègre, honorable... Mais me séparer d'elles, ne plus les voir qu'à de rares intervalles! Quand vous n'êtes plus là, elles me parlent; me séparer d'elles, je le sens, ce serait mourir : elles sont si vives, si passionnées, ces lettres! Ce serait, je le sais, une arme terrible entre les mains de ce juge qu'on nomme un mari. Mais, rassurez-vouSy Je veille sur elles!
Ouvrant alors le portefeuille, il les mit bientôt une à une sous les yeux de celle qui en avait tracé les caractères. Toutes parlaient d'amour, de passion, d'obstacles, de tout ce qui compose cette trame mobile , inquiète, qu'on nomme la vie des amants. C'était alors la mode de ces singuliers échanges; la manie d'un commerce galant par lettres existait. U'oxemple de B(1)serade qui écrivait, on le sait, celles de Louis XIV à mademoiselle de La Vallière, laquelle avait, dit-on, la naïveté de l'appeler pour y répondre, avait propagé ce goût, même chez les classes bourgeoises ; c*est ce qu'aurait pu faire croire certain dossier d'épîtres que la jalousie des époux du temps traduisit devant le grand Ghâtelet.
Devant ces fragiles monuments de son amour, les yeux de Mongeot se voilèrent de douces larmes ; il en lut lui-même quelques passages à madame Lescombat. En tenant le papier, sa main tremblait, sa voix était altérée. L'amoureux jeune homme ne vit point la pâle coupable écouler elle-même avec une secrète terreur ces phrases de tendresse où elle lui semblait avoir mis son âme; il ne la vit point compter et recomp* ter de l'œil les numéros apposés par elle sur ces pages qu'elle se reprochait intérieurement d'avoir écrites.
— Vous m'aimiez alors! reprit-il avec un soupir, vous m'aimiez, Marie, vous m'éci iviez tous les jours! Ce temps est passé, et quand je songe que dans huit jours il me faudra mettre entre vous et moi des heures de tristesse et d'absence, quand je songe qu'il me faudra m contenter des heures que votre pitié me laissera... Mais il me suivra ce trésor ; mais elles ne me quitteront plus ces lettres, dit-il en cachant le portefeuille dans sa poitrine. Je ne vous demande pas ce que vous avez fait des miennes. Oh ! répétez-moi qu'elles n'ont point eu le sort de ces témoignages frivoles dont le caprice ou la vanité des sots vous accable. Diles-moi que vous les gardez...
— Oh! oui, oui, toujours, reprit-elle avec transport ; et voilà le cas que je fais des autres I, Regarde plutôt : voilà ma réponse à celles que j'ai reçues ce matin. M. de la Popelinière, tu le vois, m'invite chez lui, il veut me revoir après mon apparition
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â cette fête; ce billet est d'un jeune militaire qui me demande la permission de venir chez moi, sous prétexte de parler à mon mari de choses qui concernent son état. Cet enfant de Mars m'a tout l'air de traiter une beauté mililairement. Quant à celle du chevalier de Yera-Crux, la voici, je te la rends ; ne t'es-tu pas chargé de me dicter toi-même ma réponse?
Et en même temps elle déchira ces lettres dont les morceaux jonchèrent le parquet. Mongeot, stupéfait, la regardait faire avec bonheur.
— Merci! s*écrîa-t-il, merci de ta confiance, Marie. Oui, je crois en toi plus que jamais, oui, oui, je crois que tu m'aimes, et cependant ces hommages...
— Eh bien! monsieur, vous ne me dictez pas ma réponse; j'attends.
— Je ne te dicte rien, je t'obéis, je t'aime; je ferai jce que tu voudras 1 11 faut seulement nous concerter pour ce bal; il faut en parler à votre mari
— . C'est cela, je lui demanderai de. m'accompagner ; prépare tout, Henri, je suis si heureuse d'aller avec toi à ce bal I Dans cette foule, sous le masque, nous ne craindrons pas de nous parler; je compte sur vous pour me délivrer des importunités de ce Vera-Crux; s'il venait ce soir, je me charge de réconduire. Vous, choisissez à l'avance deux dominos, un pour vous, un pour M. Lescombat. Prenez ce ruban, il nous servira en signe de reconnaissance. Un mot encore : tenons notre partie secrète aux yeux de nos pensionnaires ; allez, dépêchez et soyez de retour avant que là cloche sonne. Je veux que vous ^sayiez devant moi, ici même, ce domino sous lequel je saurai, seule, qu'il existe un cœur qui bat pour moi.
£t elle le couvrit de longs baisers, et elle l'appela des noms les plus tendres. Mongeot croyait renaître aux transports d'un Ici amour ; il s'éloigna pourtant, et revint, quelques minutes après, suivi du costumier qui apportait chez lui réquipement nécessaire».
La métamorphose ne fut pas longue; madame Lescombat semblait prendre elle-même un singulier plaisir à présider au
mmnére déCaO de cette toDette d'opéra, qui n'avait rien alors de la scmibre uniformité des vètemenis d'anjoardlmi.
C'étût une ample robe de taffetas cooleor cerise; les deotelles en étaient d'an point charmant et l'ensemble des pins frais. Mongeot se hâta d'y attacher le rnban blanc que loi présentait madame Lescombat; Il essaya son masque, et après s'être assuré que rien ne manquait. Il congédia le costumier dont le magasin, â l'enseigne de la Cocarde, était en renom dans tout le quartier du Luxembourg.
Quand il fut parti, il déploya l'autre domino qui devait servir â l'architecte. Celui-là était couleur violette, et de cette nuance éteinte qui convient fort aux maris. On eût dit que le costumier avait deviné.
lis rexaminaient encore tous deux quand la cloche du dfner tinta. Mongeot n'eut que le temps de quitter son déguisement, qu'il replaça sur son Ht. Quand il descendit dans la salle à manger,"avant madame Lescombat, l'architecte n'était pas encore arrivé. Les commensaux de cette table entouraient le chevalier de Yera-Grux, qui leur racontait sans doute des histoires merveilleuses en attendant la présence des maîtres de la maison. La rencontre mutuelle de ces deux rivaux amena chez eux un léger froncement de sourcil; mais l'attention du Jeune homme se reporta bientôt tout entière sur M. Lescombat qu'il aperçut entrant par la porte basse du jardin, suivi de madame de Godrecourt. A son air soucieux, et plus encore aux discours animés qu'il semblait échanger avec la baronne, Mongeot tressaillit sans se rendre compte de ce mouvemenlr II se rassura bientôt en voyant Tarchitecte se diriger vers lui d'un air amical. Après quelques mots rapides qu'ils échangèrent, quelques compliments que Mongeot reçut de Lescombat sur son uniforme, ils se mirent à la table où tous les pensionnaires se trouvaient réunis ce Jour-là. Le dîner fut triste, embarrassé; la préoccupation de l'architecte semblait accroître chaque fois qu'il rencontrait les yeux de madame Godrecourt... Que lui avait-elle dit? quels soupçons avait-elle fait germer en lui? La question des bals de l'Opéra entamée, Vera-Grux prétendit que
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c*éfdit le centre de la galanterie et des plaisirs ; qne, pour lui» il était bien résola à y aller, à s*y promener jusqu^au matin, et de plus» dans la société d'une femme charmante, d'une femme adorable à laquelle il enverrait son carrosse. Se penchant alors avec une impertinente familiarité à Toreille de madame Godrecourt :
^ Baronne» lui dit-il, je vous rappelle votre promesse. Madame Lescombat ne va point au bal, je crois ; mais vous, n*étesvous pas de toutes les fêtes P Que dirait*on, ce soir, si voua manquiez àcette nuit féerique* vous, la baronne de Godrecourt, Tastre de la rue Cassette, la femme avec qui nos marquis doivent être du dernier bien I Allons, voilà qui est convenu, je vous enlève ce soir, et je ferai vingt heureux I
Ces paroles du chevalier surprirent Mongeot.
Madame Lescombat s'était bien gardée le matin de lui dire que tout cela n'était qu'une ruse concertée entre elle et Yera- Crux. Le chevalier joua fort bien son rôle. La froideur que la femme de Tarchitecte affecta pour Yera-Crux acheva d'abuser MongeoL Sans doute^ se dit-il, elle ne savait comment s'y pren* dre pour le renvoyer; heureusement il lui en fournit lui-même l'occasion. Quant à madame de Godrecourt, elle demeurait stupéfaite de Taudace de Yera-Crux. Youdrait-il faire un pacte d'alliance avec moi contre ma rivale, se disait-elle, me reviendrait-il, ou prétend-il me jouer?... N'importe, acceptons, laissons-nous courtiser par lui; cela me relèvera un peu aux yeux de ces sots qui ne le connaissent pas comme moi !
Le chevalier, durant tout le temps de ce repas, affecta, en effet, un respect si exagéré pour la baronne, dont la figure était loin pourtant de valoir celle de sa belle hôtesse, qu'il parut à tous avoir fait un siège en.règle. En se levant de table, Mongeot lui-même complimenta malicieusement la baronne. M. Lescombat venait de retomber dans ses réflexions ; quelques mots que sa femme lui avait adressés en sortant de table semblaient (ivoir redoublé ses perplexités.
— Madame Lescombat nous quitterait-elle ? reprit Yera-Crux en jouant l'air étonné. Elle vient, je crois, de remonter dans
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sa chambre. Lui défendrlez-vous le bal de rOpéwi? ajouta t-îl en se tournant vers l'architecte qui évita de répondre. En vérité, mon cher, vous êtes aujourd'hui d'un maussade... Vos travaux, sans doute, quelque bévue que vos maçons auront faite. On vous a du moins rendu justice, vous voyez; vous voilà rentré au Luxembourg. J*ai eu du mal, car votre franchise, et votre probité surtout, vous font beaucoup d'ennemis...
— 11 est vrai, monsieur le chevalier; que de remercîmenls j'ai à vous faire ! croyez que je ne pourrai jamais m'acquitter ..
— Il suffit ; vous me voyez aux anges de vous avoir servi en quelque chose. J'en voudrais faire autant, ma parole d'honneur, pour tous c.^ux que vous aimez; monsieur, par exemple, continua-t-il en se tournant vers Mongeot, va commencer là un rude métier; je connais cela, moi, qui ai été militaire... Si je puis lui être utile...
— Grand merci, monsieur de Vera-Crux, répliqua Mongeot avec hauteur, je saurai bien faire mon chemin moi-même.
— A votre aise, jeune homme... Votre bras, madame la baronne ! Monsieur Lescombat, excusez-moi près de madame... mais une toilette comme la mienne exige des préparatifs...
Et il emmena madame de Godrecourt jusqu'à sa voiture. En refermant la portière, son coureur lui remit en main un petit billet sur lequel un petit ruban blanc était piqué avec une épingle. Vera-Crux le cacha aux yeux Inquisiteurs de la baronne ; il avait reconnu l'écriture de madame Lescombat.
Une heure après que ses chevaux l'eurent emporté avec cette Dulcinée d'un nouveau genre, un personnage habillé d'un domino violet poussa subitement la porte de la chambre où Mongeot mettait, de son côté, la dernière main à son travestisse* ment de bal. Le jeune homme pâlit ; il venait de reconnaître l'architecte...
LE BAL DE L*OPÉllA
Le visage de Lescombat était pâle, une sorte de contraction nerveuse Tagitait. Il saisit vivement le bras de Mongeol, et lui présentant une lettre :
'— Connaissez-vous cette écriture ? lui dit-il.
— En aucune façon, mon cher, reprit Mongeot à demi rassuré par la vue de ces caractères. Que vous dit ci^tte lettre? et quel en est le signataire ? ♦
— Aucun, et c'est ce qui me désole. Ah ! si je pouvais tenir le traître qui se Joue ainsi de mon repos ; si je pouvais arracher de lui d'autres aveux que ceux qu'il me donne par cette voie détournée I Lisez, mon cher Mongeot, lisez; et dites s'il est possible de pousser plus loin l'audace !
Mongeot prit la lettre ; -elle contenait ces propres paroles : « Votre femme prend soin de vous tromper sourdement depuis longtemps; mais elle ne vous avait pas encore rendu ridicule. Ce soir mêjne, au bal de l'Opéra, elle a donné rendezvous à un galant qui ne manquera pas de s'en vanter; le reste vous regarde. Je ne vous demande pas de me remercier de cet avis, dont vous apprécierez rutiliié. Je ne signe pas cette letire. »
— Eh bien! que pensez-vous de ceci? reprit Lescombat. Estce une gageure, ou ma femme abuserait-elle réellement de ma confiance ? Vous, mon défenseur, mon ami, vous, chaque jour admis dans mon intimité... parlez-moi franchement, à cœur ouvert: en me demandant tout à l'heure d'aller -à ce bal avec "«lie, madame Lescombat cachait-elle quelque arrière -pensée? Je ne sais pourquoi ce chevalier de Vera-Crux...
— Y songez-vous, mon cher? il vient de partir avec la baronne de G od recourt! La baronne est riche, elle a un train de liaison; le chevalier a peut-être formé le plan de l'épouser..
On dit qu'autrefois certaines relations, dont elle a soin pourtant de se défendre...
— Oui, je sais... mais c'est que les discours de la baronne s'accordent merveilleusement avec celte épître. Elle est venue me voir ce matin au Luxembourg, et dans sa conversation...
— Eh bien P
— Eb bien I j'ai cru surprendre quelques avertissements ambigus, quelques phrases tortueuses sur la conduite de ma femme.
— Quoi! reprit Mongeot sérieusement alarmé, madame de Godrecourt vous aurait-elle révélé...
— Je la sais envieuse de madame Lescombat, amie de caquetage, d'intrigues ; aussi n'avais-je pas fait d'abord grande attention à ses paroles; mais cette lettre, cette lettre...
— Oubliez-vous, mon cher Lescombat, que c'est le mois des lettres anonymes? De pareils avis... Madame Lescombat est belle, sa beauté doit lui faire des ennemis... qui vous dit que quelque rivale...
— C'est possible, mon cher Mongeot ; mais je connais madame Lescombat... elle est vive, coquette, rebelle aux conseils qu'on peut lui donner ; le plaisir est tout pour elle : qu'on Tadmire, qu'on la vante, et que personne ne l'aime! cela, faut-il vous le dire, suffirait à ce cœur profondément égoïste, à cette femme qui ne vit que dans la contemplation d'elle-même. Ahl vous ne savez pas tout ce que je soufifre, et comment le sauriezvous, vous, si jeune, vous, qui ne lisez sans doute sur tous les visages que la joie et le bonheur. Mais, si je vous ai choisi pour conseiller, c'est que je n'ai point oublié votre généreuse conduite le jour d'une lâche attaque dirigée contre moi ; c'est que si mon bras peut mal soutenir mon courage, le vôtce est jeune et peut me venir en aide... Non que je veuille réclamer de vous le soin de punir celui qui m'attaquerait dans mon honneur, mais à côté de vous, je me sens plus jeune, moins brisé par la fatigue et le chagrin!
Il s'était relevé en prononçant ces paroles, et ses yeux brillaient d'un feu que jusque-là le jeune homme n'y avait point
encore remarcpië. Celte figure maigre et sèche, sillonnée de rides profondes, semblait alors avoir reconquis toute la vigueur d'une première jeunesse. C'était une de ces eaux fortes de Rembrandt, auxquelles un éclair suffit pour rendre leur premier lustre. Mongeot le considérait avec une morne attention; le doute, le soupçon se réveillaient en lui en entendant parler cet bomme ; il y avait entre eux un lien incompréhensible de malheur. Ces deux cœurs étaient blessés.
— Vous vous exagérez les torts de madame Lescombat, dit Mongeot en faisant un singulier effort sur lui-même. Qui peut vous faire penser qu'infidèle à ses devoirs...
— Je n'ai pas de preuves, je ne sais rien; mais si quelque lueur venait m'éclairer, loin de la repousser comme ces époux trop faciles, croyez bien, Mongeot, que j'irais moi-même au devant de la vérité. En épousant madame Lescombat, je n*ai compris que trop le danger d'une telle union. Surveillant incommode de ses plaisirs, je sens que chaque jour Je l'obsède et je la lasse. Je ne suis pas, Mongeot, un de ces maris qui plaisent, mais, en me dévouant aux intérêts de madame Lescombat, je croyais du moins acquérir un ^Iroit sur elle ; je lui ai sacrifié quinze années de travaux, de lutte, de persévérance. Ma complaisance pour elle a été flétrie, je le sais, du nom de faiblesse; mais je saurai bien lui apprendre à respecter moimême le noni qu'elle porte; et dussé-je engager mon honneur et ma répfltation dans cette lutte, je ne reculerai point devant un éclat.
L'architecte reprit, après un silence de quelques minutes :
— Mais de quoi viens-je ici vous entretenir, Mongeot? Il vous faut le bal, l'étourdissement, le plaisir; vous ne promènerez pas, comme moi, dans ce lieu la tristesse et Tinquiélude qui rongent. Vous êtes aimé, Mongeot, votre sourire rencontre chaque jour le sourire d'un ange. Cette jeune fille élevée sous les yeux d'un vénérable tuteur, cette perle de candeur et d'innocence qu'on nomme Blanche...
— L'auriez-vousvue? demandale jeune homme avecun frémissement de crainte. Lui auriez-vous parlé ? Que vous a-t-elle dit P
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— Ce que disent toutes les jeunes filles, Mongeot: qu'elle a mis en vous son espoir el son bonheur. Ob! si vous aviez pu voir, comme moi, les douces larmes qui débordaient de ses yeux, comme d*un calice trop plein ; si vous aviez pu entendre ce qu'elle me disait de vous ! J'ai visité votre chambre, elle n'y est entrée qu'avec frayeur. « Depuis qu'Henri n'habite plus ici, mVt-elle répété, je crois voir chaque soir un fantôme blanc au pied de son lit; il m'aborde, me sourit, puis me donne sur les lèvres un baiser si froid que je retombe inanimée sur celte chaise. Oh ! monsieur Lescombat, vous qui l'approchez à toute heure, dites-lui que c'est mal de me causer des frayeurs pareilles, dites-lui que si l'on ne hâte pas ce mariage... > Je Tai rassurée en lui répondant que tout mon bonheur serait de vous voir unis, que j'allais moi-même entreprendre un voyage en Italie avec ma femme. Avant de partir, je veux du moins vous savoir heureux, Mongeot, je veux que le bonheur, qui m'a manqué en ménage, vous le rencontriez, vous, dans celte union que le ciel ne peut manquer de bénir. D'après mon conseil, Blanche doit venir demain soir dans mon cabinet, où d'Aquin m*a demandé de régler avec lui un contrat. Je crois aller au devant de vos désirs, mon cher Mongeot; je vous cor\jure, en revanche, de ne point me quitter pendant cette nuit... cette nuit qui renversera peut-être en quelques instants ma vie et mes espérances ! J'entends, je crois, le carrosse de place.'qui doit nous conduire à l'Opéra, il s'arrête sous nos fenêtres. Madame Lescombat doit être prête ; gardez-vous de lui laisser soupçonner notre entretien. Grâce à ma vigilance, j'espère encore empêcher...
Tous deux descendirent bientôt dans l'appartement de madame Lescombat, où ils la trouvèrent debout, son masque à la main, et dans tout l'attrait éblouissant de son costume. Un domino de soie blanche, orné d'un effilé d'or, emprisonnait sa taille avec une coquetterie délicieuse; il ne descendait pas plus loin que la saignée et laissait à nu des bras d'un moule ravissant. Mille odeurs charmantes s'échappaient de cette toilette que Mongeot ne se donna guère le temps d'examiner, tant
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le jeune homme était encore troublé des dernières paroles de rarchitecte.
Arrivés sous le péristyle de l'Opéra, encombré alors d'une multitude de chaises et de carrosses, ils franchirent à grand'peine Tescalier chargé d'arbustes, et pénétrèrent blenlôi dans cette salle miraculeuse dont les gravures de PétrusLonghi, à Venise, pourraient seules nous rendre aujourd'hui l'idée. Là, parmi des dominos de toutes couleurs, des costumes de caractère se faisaient jour, et promenaient leur quadrille diversifié. L'architecte donnait le bras à sa femme, lorsqu'un polichinelle de haute taille vint lier subitement, à sa suite, conversation avec Mongeot.
Il était sans doute instruit de son déguisement, car il lui conta mille particularités qui le concernaient.
— - Savez-vous, mon cher, que vous accompagnez là ^ne fort belle femme? elle n'a qu'un tort : c'est de donner rendez-vous à des galants qui la compromettent.
•—Que prétendez -vous dire, monsieur? répondit Mongeot fort intéressé à éclaircir ce débat.
— Gela me regarde, mon cher, il ne tient qu'à vous de vous éclaircir, et si mes propos vous déplaisent, je suis homme à vous rendre raison sous l'un de ces réverbères. Aussi bien, je trouve ce ruban fort laid, continua le masque en faisant mine d'y porter la main.
Mongeot répondit à cette tentative par un vigoureux soufflet. Cette altercation n'avait pu être entendue de Lescombat, car un flot de masques l'avait déjà séparé du jeune homme. L'adversaire de Mongeot lui prit le bras, et s'adressant à deux autres dominos qui venaient de se rapprocher de lui à point nommé : — Vous plairait-il, messieurs» de me servir de témoins ? demanda le polichinelle. Le temps d'èter mes bosses, ce sera l'affaire d'un instant.
Et il descendit avec une prestesse charmante, et gagna le coin de la rue du Lycée avec Mongeot.
— A bas les masques, messieurs! d'^'^nt les témoins, nous (lovons savoir à qui nous avons affaire.
Mongeot dénoua le cordon du sien, et Thomme au soufflet en fit autant.
— N'oublie pas (a botte italienne, mon cher d'Aubignac, murmura à voix basse le témoin du polichinelle. Surtout dépêchons, car Yera-Crux nous attend au bal. Et tu sais que c'est ce soir qu'il doit triompher de sa cruelle. Les paris sont oa« verts; tâche un peu de lui faire gagner le sien.
— Sois tranquille, reprit d'Aubignac ; et s'acculant sur sa ^arde, il porta à Mongeot un coup dont le jeune homme avait sans doute compris le danger, car il rompit de quelques semelles.
— En vous remerciant, reprit-il, voilà un coup dont on ne m*a pas appris à me servir; en revanche, que dites-vous decelui-ciP
Et recourant adroitement au contre de quarte, il releva subtilement répée de son adversaire, en lui envoyant, dans la poitrine, une riposte qui le jeta sur le carreau.
- Par ma foi, tu as trouvé ton maître, mon pauvre d'Aubignac, reprirent les deux spectateurs dji combat, en se hâtant de le remettre sur pieds. Le marquis perdait du sang en abondance, et il eut quelque peine à se traîner jusqu'au cabaret des TroiS'CuilUreSy qui était proche...
Mongeot avait regagné ' rapidement la salle de bal ; il s'y épuisa en mille recherches pour retrouver la trace de madame Lescombat. Il semblait que le hasard se fît un malin plaisir de déjouer ses démarches... Deux heures s'étaient écoulées déjà dans ces courses infructueuses, lorsque la fatigue l'obligea de s'asseoir dans un corridor obscur, où il ne passait qu'un fort petit nombre de dominos. La chaleur étant excessive, Mongeot se dépgea un moment de son masque pour respirer. Une exclamation étouffée retentit à côté de lui; le jeune homme se retourna. La personne qui semblait avoir poussé ce cri se tenait droite, immobile, devant lui. A sa vue, Mongeot éprouva un tremblement qu'ib eut peine à réprimer.
— Serait-ce vous, mon Dieu, vous, Blanche, vous ici! repritil en examinant la taille et la main de celle qui venait de se serrer contre lui avec un mouvement d'inquiétude. Et d'Aquin,
^'^nc est-il?
LA LB8C0MBÂT 7]
Elle lui montra du doigt son compagnon affublé d'une longue robe tombante et d*un capuchon de moine. L'bonnète organiste ne manqua pas de se récrier devant Mongeot sur Textravagance de cette petite folle qui lui avait fait revêtir un pareil travestissement.
— • Allez, ce n*est pas sans peine, reprit Blanche à Toreille du jeune homme; imaginez-vous qu'il se croyait damné sous cette robe et ce masque! il refusait presque de m'accompagncr» lai qui jusqu'à présent ne m'a jamais rien refusé ! comme si Je n'avais pas le droit de savoir par moi-même ce que devient mon futor maril Car, tous l'ont-ils dit, ils dressent dès demain les articles de notre .contrat. Oui, c'est un complot entre mon oncle et M. Lescombat; ce pauvre oncle, il s*est donné un mal! Hais qu'avez-vous doncP vous semblez ne pas m'ëcouter; remettez votre masque...
— Rien... je vous assure... j'avais cru voir... une illusion sans doute. Mon cher d'Âquin, reprit le jeune homme, avezvous rencontré M. Lescombat à ce bal?
— £t comment, dites-moi, aurais-je pu le reconnaître dans ce lien où personne n'a son visage? J'étouffe sous ce morceau de carton, et ce que nous ferons de mieux, croyez-moi...
— Oh l mon bon j)etit oncle... un moment encore; laisseznol parler à Henri, je le vois si rarement. Mais demain, ô bonheur l oui, demain, je dine à la pension, chez ma marraine... Demain, nous serons heureux, cher Henri, demain, plus de soucis, d'obstacles... Le vilain qui ne me répond seulement pasl Mais que regardez-vous donc, monsieur?
Ce que Mongeot examinait alors avec un prodigieux étonnement méritait à coup sûr son examen... C'était un domino de la couleur du sien, portant sur sa poitrine le même ruban que loi; il descendait l'escalier et paraissait chercher quelqu'un avec anxiété parmi tous les groupes qui l'encombraient. Un soupçon cruel traversa l'esprit du jeune homme ; il se tût précipité à la poursuite de cet inconnu, si Blanche ne s'y fût op posée.
— Vous pouvez bien laisser vos amis pour moi, dit-elle d'un
72 Lk LE8C0MBAT
ton de dépit. Celui-ci, vous le voyez, vienl de se perdre dans la foule... Pour madame Lescombat, elle aura sans doute regagné son logis depuis longtemps... Vous ne refuserez pas de nous servir de guide?
— En vérité, reprit-il d'un air d'embarras qu'il s'efforça vainement de cacher, en vérité, je ne puis... j'ai promis à quelques anciennes connaissances de paraître à un souper... Je crains d'ailleurs qu'à ce bal M. JLescombat n'ait besoin de moi... il m'a fait jurer...
Elle ne répondit rien à ces paroles, mais elle dégagea tristement son bras de celui qui semblait à peine l'écouter... Deux larmes amères que Mongeot n'entrevit pas sous son masque s'échappèrent de ses yeux pour rouler sur sa poitrine. L'horloge du foyer de l'Opéra avait sonné trois heures.
— Partons I s'écria-t-elle en prenant le bras de d'Âquin, et elle disparut sans que Mongeot songeât seulement à la rappeler... Il demeurait en proie à un vertige de torpeur qu'il lui semblait impossible de secouer, mille idées confuses bourdonnaient dans son cerveau. En fouillant de nouveau les rangs de cette foule qui commençait pourtant à s'éclaircir et interrogeant avidement chaque domino, il rencontra une femme en riches falbalas qui semblait aussi affairée que lui, et demandait à tous des renseignements qu'on se faisait peut-être un malin plaisir de lui refuser. Dans cette femme, il n'eut pas de peine à reconnaître la baronne. Les premiers mots qu'elle lui adressa, comme à tant d'autres, le firent tressaillir... peut-être allaientils le mettre sur la voie. Il n'en put tirer pourtant d'autres renseignements que ceux-ci : le chevalier de Vera-Grux l'avait amenée en frac jusqu'au péristyle de l'Opéra, en lui promettant de la rejoindre. Quant â la couleur du domino qu'il avait revêtu, elle rignorait entièrement.
— Et Lescombat? demanda Mongeot.
— Je ne l'ai point vu, et j'ignore également sous quel costume il accompagnait sa femme. Mais vous, vous, mon cher, (jomment avez -vous pu perdre leur trace?...
-— Une affaire; un duel... oui, je vous conterai cela demain.
LA LESCOBIBAT 73
Vous comprenez qu*ici le bal est pavé d'espions ; mon homme est mort peut-être, et je ne veux pas avoir de démêlés avec le guet!
Il prit congé d'elle^ et se jetant dans un fiacre, il regagna bientôt la pension de madame Lescombat. Seul d'entre les pensionnaires, Mongeot avait une clef du jardin, ce qu'ignorait M. Lescombat lui-même. Il en profita pour gagner rapidement sa chambre où il espérait trouver peut-être une lettre à sa cachette ordinaire, son oreiller... Mais tout reposait dans la maison, et nulle lumière n'en échancrait les fenêtres. Le jeune homme se résigna, avec tristesse, à attendre jusqu'au lendemain les détails du bal. Sans doute rarchitecte, désolé de l'a- Toir perdu à l'Opéra, avait prudemment soustrait madame Lescombat aux dangers dont le prévenait cette lettre. Ce qui le confirma dans cette idée, c'est que les persiennes du cabi- JDet de M. Lescombat étaient fermées, précaution qu'il prenait seulement les nuits où il ne travaillait pas. La fatigue accablait tellement Mongeot, qu'il se jeta sur son lit tout habillé, après avoir essuyé toutefois avec soin le sang qui teignait son épée... 0 laissa sa clef à la porte, comme de coutume.
vn
IiB PAVILLON
Mongeot s'était trompé; l'architecte ne dormait pas.
Accoudé sur une grande table à pieds de biche chargée de papiers épars, de devis, de plans, de comptes divers, Lescombat semblait avoir pris à tâche de se distraire par une occupation forcée de cette inquiétude poignante dont il n'avait pas Mt mystère à Mongeot, et que les incidents du bal étaient loin d'avoir calmée.
En effet, dès ses premiers pas dans cette foule, Lescombat D'avall-il pas perdu le- jeune homme de vue! Par quel incident, <iuel caprice du hasard avaieat-ils été séparés? C'est ce qu'il ignorait, et cette conduite lui semblait inexplicable.
Même après la disparition de son pensionnaire, il avait cru.
74 tJL LB8COMBAT
en effet, îe revoir dans les galeries à plusieurs reprises, mais aussi à trop longue distance pour qu'il put échanger avec lui quelques paroles. C'était bien la couleur et le ruban de son domino ; c'était bien sa taille, ton air» Autant que Lescombat avait pu s'en convaincre, Mongeot lui avait paru inquiet ; à chacune de ces rencontres, il avait même évité de répondre à ses moindres signes. Tout d'un coup il ne l'avait plus vu.*, et à peine revenu chez lui, il avait pris soin de s'assurer qu'il n'était point rentré dans sa chambre.
•^ Lui serait' il arrivé quelque affaire? se demandait Lescombat, ou bien aurais-je eu tort de compter sur lui pour m*fiider de sa personne et de son courage en cas de besoin? Quelque folie de jeune homme peut*-ètre, quelque rendez-vous dont il n'a point voulu me parler. Grâce au ciel, je n'ai rien vu à ted bal qui puisse donner gain de cause à mes soupçons, et cependant.».
, Mti femme don» sans doute» reprit-il après avoir prêté l'oreille au milieu du profond silence qui l'entourait. Cinq heu* res 1».. Tout est calme dans cette maison, excepté moi... Quels étaient donc ces jeunes fous qui me regardaient à la sortie ? Un pari semblait s'être engagé entre eux... et il me semblai t que le nom de ma femme était mêlé dans ce pari? Quelques roués qui voudraient sans doute se venger de ses dédains, en cherchant à la compromettre... Oui, j'y suis résolu plus que jamais, je m'éloignerai, je partirai avec elle... Ce voyage en Italie que je projetai, il y a deux ans, je ne puis trouver un meilleur moment pour l'effectuer... En quittant Paris, je n*eni» porte auctitt regret !
Voilà mes clefs, continua-t-il en les comptant une ft une dans le cercle qui les retenait, il n'y manque pas même celle du pavillon... Ce pavillon, reprit-il avec un sourire forcé, cbnviendrait mieux à un grand seigneur qu'à moil...
Et il se promena à grands pas dans l'appartement, en jetant de temps à autre les yeux suf la pendule du cabinet... Il écoutait les bruits perceptibles à peine de la rue, et il retournait bientôt s'atteler à son travail d'un air rêveur.
Li. LBSœMBAT 7fi
— Il ne revient pas ! il est à souper peut-être! C'est surprenant : ma femme, qui paraissait d'abord aussi inquiète que moi, s'est calmée... Quelle est donc cette bouquetière qui s'est approchée d'elle en lui offrant des fleurs? Il m'a semblé qu'elle lai avait glissé quelques paroles à Foreille. Je viens de relire vingt lettres, nulle ne ressemble à l'écriture de ce billet anonyme. Serait-ce la baronne qui aurait voulu se jouer de moi, éveiller ma jalousie t Elle ignore; hélas ! que la mienne ne s'endort pas, et qu'ici du moins rien ne pourrait arracher la cou-^ pable à ma vengeance*.. Elle m'a quitté en me laissant dans ma chambre où elie n(e croit sans doute livré au sommeil ; plût à Dieu qu'il pût clore ma paupière I La fatigue de ce bal, les émotions de celte journée... Oui, je sens que ma têie s'alourdit, je sens que peu à peu... Mon Dieu! veillez sur elle et préservezmoi de tout, s'écria-t-il en se relevant avec effort, car je ne sais pourquoi je tremble; je ne sais pourquoi, depuis ce soir, cette voix bien-aimée, la voix de celle à qui j'ai uni mon sort pour la vie, ne rassure point mon cœurl Ayez pitié de moi, mon Dieu, ayez...
L'architecte n'acheva pas sa phrase, il se vit lui-même contraint de céder à Tépuisement de ses forces... A peine venait-il de s'endormir ainsi d'un sommeil profond, rapide, que madame Lescombat, entr' ouvrant avec précaution la porte de cette chambre, approcha de son mari, et s' emparant du trousseau de clefs, elle en détacha celle du pavillon. Elle était vêtue d'une fobe noire qui descendait jusqu'aux talons, et elle ne tarda pas à se diriger vers le jardin.
Ce pavillon octogone, dont pas un hôtel ne devait alors se Passer, occupait l'extrémité de la maison, il était décoré intérieurement et au dehors à la chinoise. Le petit jour commentait déjft, mais un jour si faible qu'elle eut besoin de s'appuyer sur quelques branchages morts pour bien distinguer sa route. Arrivée au pavillon, elle en poussa vivement la porte. Une om* bre parut se glisser furtivement à sa suite... Tout reprit bientôt Bon silence accoutumé autour de ce lieu.
Tout d'un coup» et au milieu du sommeil qui l'enchafnaiii
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Lescombat parut éprouver un frémissement singulier : une agitation graduelle, inexplicable, semblait dominer ses moindres gestes ; il se leva bientôt, les cheveux baignés de sueur, Toell hagard, la poitrine haletante ! Pour corn prendre ce soudain réveil, il aurait fallu, comme l'architecte, connaître chaque détail (le la pièce mystérieuse où il se trouvait.
Lambrissé d'immenses panneaux de chêne dans toute sa hauteur, ce cabinet, dans lequel couchait souvent l'architecte, possédait de fort longues frises que le moindre bruit rendait sonores, comme autant de sortes de voix mystérieuses; des conduits cachés qui aboutissaient au pavillon traduisaient fidèlement à l'oreille chacun de ces bruits, et par contre-coup le pavillon répétait ceux du logis. Cet ingénieux mécanisme, inventé sans doute par le caprice ou la jalousie du maître, et dont plusieurs hôtels offraient le modèle, apportait, il faut le croire, en ce moment, d'horribles révélations à Tarchitecte, car il se pencha avidement quelques secondes vers le centre . de ces perfides échos. A voir sa pâleur et son immobilité, on eût cru vraiment qu'il était de marbre ; il retenait son souffle et semblait en proie à la plus affreuse anxiété.
— Vous avez donc pu vous débarrasser de ce jaloux ? disait une voix ; en ce cas, vous êtes plus heureuse que moi. Obligé devons suivre à distance pendant tout ce bal... heureusement que je n'avais pas perdu notre signe de ralliement, ce ruban...
— Je vous remercie de votre prudence, répondait une voix plus douce, il m'a reconduite ici toute troublée de votre absence, sans cette bouquetière envoyée par vous bien à propos, et qui a pu du moins me prévenir... Mais qu'aviez-vous à me dire? ne pouvions-nous donc attendre à demain ? 11 y eut alors quelques chuchotements si bas que l'architecte n'en put comprendre le sens. Un silence glacial de quelques minutes succéda, et le dernier mot que Lescombat surprit fui le nom de son pensionnaire, celui de Mongeot.
Saisissant alors son épée, l'architecte sortit rapidement, son trousseau de clefs à la main. Arrivé au pavillon, il parut surpris de n'en pas trouver la clef. Mais par une imprudence qui
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le servit, les coupables en avai.'nt laissé la porte ouverte. Cette premi<>re porte conduisait A un petit salon soigneusement clos, etdcut, au bruit que firent les pas de Lescombat sur les feuilles, on semblait avoir éteint rapidement les lumières. Prèsqu'en même temps Ton s'était tu, et la respiration de ceux qui se trouvaient dans le pavillon était le seul bruit qu'on entendît.
En ce moment critique, solennel, l'architecte frappa du pied sar le parquet, avec un cri de joie étouffé qui pouvait ressembler au rugissement d'une bête fauve ; alors aussi, et comme au coup de baguette d'un magicien, une partie du salon tourna rapidement elle-même sur un pivot, et vint présenter aux regards de Lescombat les deux hôtes mystérieux du pavillon.
A la vue de l'architecte, le personnage qui tenait encore la main de madame Lescombat serrée dans les siennes, se dégagea subitement de Tétreinte de l'architecte qu'il venait de désarmer par un brusque mouvement. Avec une agilité peu ordinaire, il se glissa bientôt dans les massifs du jardin, à travers lesquels Lescombat chercha vainement sa trace. Tout ce que^ Lescombat put voir aux lueurs douteuses d'un demi-jour, c'est que cet inconnu, qui avait remis son masque et dont il n'avait pu distinguer les traits, portait un ruban blanc sur un domino cerise. Se dirigeant alors, par un mouvement instinctif, vers la cbambre de Mongeot, il entr ouvrit sa porte légèrement et trouva le jeune homme endormi tout babillé sur son lit. Ses pieds gardaient encore Tempreiiite de ce sable humide et fin qui jonchait les allées du jardin de l'architecte.
il allait, dans sa rage, se précipiter sur lui, lorsque madame Lescombat, qui l'avait suivi en se soutenant à peine, Tentraîna rapidement hors de cette chambre, dont elle referma la porte sur son amant.
Le lendemain de cette scène, dont les pensionnaires de M. Lescombat ne pouvaient se douter, puisque, à l'exception de Mongeot, aucun n'habitait la maison de rarchitecle, cette demeure, aussi paisible qu'un couvent, semblait avoir repris son calme ordinaire.
fteiiré dans son cabinet, l'architecte n'en était point sorti de
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la journée. Vainement madame Lescombat eûUelle voulu forcer cette consigne ; son mari l'avait enfermée elle-môme à double tour dans sa chambre.
Pour le jeune homme^ à peine levé à la suite de ce sonomeil long et pesant qui suit un bal, ii n*eut rien de plus pressé que de récapituler en lui-même les événements de sa nuit à TOpëra. Les suites de son duel sous les lanternes de la rue du Lycée l'embarrassaient beaucoup moins que ce contrat que l'organiste et Blanche semblaient avoir tant à cœur de lui voir signer le soir même ; il restait surpris, par-dessus tout, du silence de madame Lescombat à son égard.
— Un billet, un mot lui aurait si peu coûté l Gomment n'a-telle pas trouvé Te temps en rentrant hier au soir?...
Et il avait interrogé Gervais sur la santé de ses hôtes. Le vieux serviteur, étonné de ne pas voir paraître l'arcbitecie et sa fQmme, n'avait pas manqué de répondre que la fatigue du bal pouvait seule les retenir encore au lit.
— Il n'est que dix heures, monsieur, avait-il dit à Mongeot : ce matin, ma foi, vous avez l'humeur d'un jeune pinson. Où courez-vous donc avec ces deux lettres ployées comme des billets de mariage P
Ce dernier mot avait fait tressaillir le jeune homme. Il se remit bientôt et reprit :
— Je vais à TEcole militaire, mon bon Gervais. Ces lettres sont pour deux amis que j'ai recrutés hier au bal de l'Opéra et que j'ai invités à venir partager le dîner de la pension... Gomme il se pourrait faire qu'ils oublient...
— Miséricorde I deux officiers I Et c'est vous qui régalez, monsieur Mongeot?
— Oui, mon cher Gervais, une façon de me faire bien venir à mon corps. Tu diras à mademoiselle Brulart, notre cuisinière, de se surpasser. Ce sont deux gaillards afifamés comme des vampires... ^
— Soyez donc tranquille, monsieur Mongeot, on vous aura du soigné et du pas trop cher. Vers quelle heure reviendrezvous ?
iî-
— Pas avant quatre heures, puisque tu me dis qu'à ce roo* ment-Ià madame Lescombat sera levée. Personne ne raccom«pagnait bier en rentrant P demanda Mongeot, k voix basse, au domestique.
— Personnes monsieur, si ce n'est M. Lescombat. Le pauvre çber homme I Tenvie m'a pris dé le regarder tout à l'heure par le trou de la serrure, il est pâle, mais p&le... Après cela, on dit que le bal de l'Opéra vous fait rentrer les jambes dans le corps... Je n'y sui» jamais allé, et c'est seulement par ouf dire...
-* C'est bien, dispose tout en conséquence; à ce soir 2 Et il avait gagné rapidement l'Ecole militaire, par un froid qui rendait sa mapche plus pressée. En arrivant, il trouva sur l'esplanade ses deux témoins de la nuit préoédentei qui ne se ftisûent faute de raconter en ce moment son coup d'épée. Dès qolls l'aperçurent, ils le présentèrent à leurs camarades en lui serrant la maiD fraternellement. Mongeot avait mis leur nom, tant bien que naal, sur leurs lettres ; ils en plaisantèrent en lui disant que c'était tout simple qu'il estropiât le nom des gensi lui qui les tuait si proprement.
— Cet homme serait-il mort? demanda Mongeot, J'espérais ravoir seulement blessé.
— Autant que j'ai pu voir» reprit le chevalier du Boscq, si cet oiseau de nuit n'a pas une vie de rechange à son service, il doit être bien mort à présent. Vous faites bien les choses, mon jeune ami*
— Et votre maître d'armes doit être fier, continua H. de 6on« tran, le second témoin de Mongeot. Ah (A I vous dites donc que nous dînons aujourd'hui ensemble? Malepeste! rue Ga^ raocière, cela n'est guère près de l'Ecole ; aussi, tenez, noua vous gardons jusqu'à quatre heures!
11 aurait été difficile à Mongeot de se sodstraire aux prévenauces de ses nouveaux camarades ; il lui fallut subir à la fols IVxamen complet de l'Ecole et les reproches de M. de Croismare, le directeur, qui le blâma sévèrement de son imprudence.
— Je ne soupçonnais guère, en apprenant de ces messieurs
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ce beau foit (Tescriine, qoe yods eo étiez l'antenr. HenreusemeDt que c'était à l'Opéra! Qui dirait qu'avec cette figure de demoiselle Youf^ puissiez être duellisie !
Pendant que Mongeot prenait des mesures ayec MM. du Boscq et de Gontran pour amortir l'éclat dangereux d'une telle aflaire. Il ne pouvait s'empècber de songer qu'il eût mieux valu peut-être pour lui recevoir un bon coup d'épée que de n'avoir aucune objection valable à ùire au brave organiste pour la signature de ce contrat. L'excuse naturelle d'une blessure reçue eût peut-être reculé pour lui l'instaùt fatal ; mais cette comédie de roué trouvait dans sa conscience un échd de réprobation. 11 lui vint en idée à plusieurs reprises d'aller trouver d'Aquin ou d'écrire à Blancbe ; mais madame Lescombat ne lui avait-elle pas fait une loi de tromper son mari jusqu'à la fin, et ce mariage ainsi arrêté ne devait-ii pas écarter de lui toute défiance ? Inquiet, embarrassé pendant sa promenade à l'Ecole militaire, !e jeune homme avait besoin de songer à son amour, pour y puiser des forces contre la lâcheté d'un tel rôle... Mais, nous l'avons dit, il était sous l'obsession de sa croyance» l'image de cette femme planait entre lui et sa pensée comme celle d'un mauvais ange. Les orages qui bouleversent Tâmc ont cela d'affreux, que l'on n'entend que leur voix.
Ce même matin cependant, l'organiste, paré d'un de ses plus beaux habits, s'était rendu vainement à la chambre du Jeune homme... 11 voulait sans doute sonder son cœur une dernière fois, lui qui en connaissait les blessures, lui qui, en habile médecin, voulait le sauver par un remède brusque, et trancber le mal dans sa racine. Le vieillard redescendit morne et triste les marches de l'escalier qui l'avaient conduit chez Mongeot ; il était trois heures, et il frappa vivement à la porte du cabinet de Lescombat...
— J'ai précédé Blanche, lui dit-il après avoir attendu quelques minutes que l'architecte vînt lui ouvrir. Mais, Dieu me pardonne 1... j'ai cru que Gervais m'allait faire faire antichambre ! Gomme te voilà pâle, continua l'organiste aprè3 avoir considéré son ami.
— Ce n*est rien, la fatigue du bai... je suis rentré tard cette Duit, reprit Lescombat.
— À qui le dis-tu î J'ai de tes nouvelles.
— Comment ?
— Tu vas ouvrir de grands yeux, mais je puis bien te le dire à toi, mon ami depuis vingt ans. J'étais hier au bal de TOpéra...
^ Au bal ! et tu m'y as vu ?
— Non, mais j'ai vu quelqu'un qui t'y cherchait... Ce pauvre Mengeot... mon Dieu oui... il était désespéré de t'avoir perdu, le pauvre garçon ! Ah çà! j'espère que tu vas me lire la teneur du contrat; tu sais que moi je ne me pique pas d'être homme d'affaires, procureur, clerc d'avoué... tandis que toi, qui par état es appelé à traiter avec les seigneurs... et leurs intendants!... J'ai fait prévenir maître Ilobertot pour huit heures; nous signerons à l'issue du dîner».. Mais qu'as-tu donc? tu as l'air de ne pas écouter... serais-tu souffrant?
— Moi I pas le moins du monde... tu peux lire si tu le veux ..
— Tes pattes de mouches, merci ! je ne me chargé pas de déchiffrer tes brouillons ..
•— Ne m'avais- tu pas demandé une minute de l'acte ?.. je n'ai pas eu le tenips de recopier, je vais te la lire...
•— Pour peu que cela te gène, remettons cela à demain. Tu m'effraies... tu as l'air vraiment d'être malade.. • Demain, si tu es mieux...
— Non, pas demain^ je veux que ce soit aujourd'hui même, reprit Lescombat d'une voix brève et avec un regard dont la fixité surprit l'organiste. Et il se mit à lire à d'Aquin l'acte projeté. A mesure qu'il parlait, sa voix se séchait dans son gosier, sa respiration devenait plus lente et plus pénible. Quand il arriva au nom de Mongeot, il s'arrêta tout d'un coup comme malgré lui, ses bras se raidirent, la sueur couvrit son front. L'organiste eut peur et courut au cordoa de la sonnette.
— N'appelle pas, d'Aquin, n'appelle pas, murmura l'architecte d'une voix éteinte, ce n'est rien, non, rien... poursuivitil en essayant de se remettre.
82 LA LBSœMBAT
— Saurait-il quelque chose ? pensa le vieillard. Mongeot aurait-il fait quelque impruden e à ce bal?
Etd'Aquin examina Lescombat avec l'effroi d'un coupable qui, lui-même, va se voir bientôt forcé de répondre devant so-a Juge... La physionomie de l'architecte avait reconquis son immobilité habituelle, ses mains venaient de ramasser le papier, et il le considérait d'un air profondément attentif. Tout d'un coup des éclats de voix bruyants partirent de la pièce d'entrée : c'était Yera-Grux arrivant d'un côté avec un de ses amis ; de l'autre, Mongeot suivi de MM. du Boscq et de Gontran. Ils échangeaient entre eux une foule de politesses narquoises de garnison, avec lesquelles s'abordent les nouveau- venus. Mongeot avait couru tout d'un trait à la chambre de madame Lescombat. Elle n'y était plus, elle se promenait déjà parée dans le jardin, car Gervais avait reçu l'ordre de lui ouvrir avant l'arrivée de l'organiste. Dès que le jeune homme l'eut aperçue à travers les carreaux de la fenêtre^ il fit quelques pas pour la rejoindre, mais elle le prévint en entrant elle-même précipitamment dans la salle à manger. Presque en même temps une autre porte s'ouvrait, c'était celle du cabinet de Lescombat. La présence de l'architecte, derrière lequel d'Aquln se tenait timidement, sembla glacer toutes ces figures ; il essaya de sourire, comme de coutume, à Mongeot, et salua les nouveaux invités qu'il lui présentait.
Si jamais réunion de personnages offrit au crayon du romancier une série d'études qui semblerait exiger plus de dimensions que celles d'une nouvelle, c'était à coup sûr celle que le hasard amenait ce jour-là chez madame Lescombat. Pas un des convives n'était agité, en effet, des mêmes sentiments. Chez l'architecte, c'était une rage active, concentréç comme la matière qui bout, un ressentiment profond, plâtré des dehors polis, ordinaires aux maîtres de maison; chez sa femme, c'était la peur, la peur qui sourit, la peur qui cherche à emprunter le masque d'une hardiesse tranquille. Pour d'Aquin, placé à côté de Lescombat, il le voyait encore pâle et renversé sur sa chaise le moment d'avant, sous le poids d'une révélation ou
d*aDe découyerte terrible... En vain cherchait-il à se persuader à lui-même que Tétat de son ami pouvait être le résultat de la contrariété ou de la fatigue ; une voix secrète lui disait que ce corps, trop soudainement ébranlé, devait avoir subi un contrecoup fatal, électrique... Pour Yera-Crux, il ne savait que trop à quoi s'en tenir sur les événements de la nuit précédente; il se rassurait en pensant à l'identité complète de son déguisement de la veille avec celui de Mongeot. A l'égard de l'ami qu'il avait amené avec lui» et qu'il avait présenté sous le nom de comte id'Alcazar, nul, en vérité, n'eût pu le reconnaître à cette table où il ne se faisait remarquer que par un profond si^ lence. Habillé assez richement à la française, il semblait si pâle, qu'on eût dit vraiment qu'il relevait de maladie.
A la seule inspection de ces visages, Mongeot éprouva d'a^ bord cette anxiété d'amoureux qui tremble de voir l'objet de sa passion aux prises avec les adorations banales ; il craignait un rival dans chaque nouveau-venil. Un coup d'œil de madame Lescombat le rassura; il lui parut si tendre, si inquiet, qu'après tout il s'accusa, dans le fond du cœur, d'être toujours soupçonneux et injuste vis-à-vis d'elle. Etait-ce donc sa faute s'ils avaient été séparés, dès son entrée dans le bal, par une querelle jnattendue ? La tranquillité affectée de sa maîtresse, l'air de confiance ordinaire de l'architecte, la gaîtô de Yera- Grux, qu'il croyait plus que jamais ancré dans les bonnes grft^ ces de madame de Godrecourt, tout, jusqu'aux propos animés de ses deux amis pendant le repas, contribua à l'empêcher presque de penser. Blanche n'était pas là, et'ce n'était que devant elle qu'il éprouvait de la gêne. En homme jaloux de faire les honneurs de la pension à ses deux parrains dq l'Ecole militaire, il se laissa donc aller à Tentrain de la conversation. Lescombat, le regard baissé à demi sur son assiette, ne perdait pas une seule de ses paroles, et d'Aquin Técoutait avec le tremblement intérieur d'uii homme qui craint de voir perdre pied à un nageur.
— Savez-vous, chevalier, disait Mongeot au Portugais, que madame de Godrecourt était hier furieusement inquiète de
VOUS à ce bal ? Elle vous demandait ;. tous les échos, et moimême, malgré ma bonne volonté pour elle... je n'ai pu lui dire...
— Vous étiez donc au bal de l'Opéra, reprit Vera-Crux, et dans quel costume?
— Un domino cerise et un ruban blanc. Et vous?
— Moi, répondit il en jouant l'indififérence, j'avais un per^ roquet (1) avec des rubans couleur de pèche.
Lescombat ne put réprimer un mouvement. Madame Lescombat devint aussi pâle qu'un linge. L'homme qui se trouvait à côté de Yera-Crux réprima un malin sourire.
— Puisque vous étiez à ce bal, monsieur le chevalier, reprit M. de Gontran, pourriez-vous me dire ce que c'était qu'un fat en habit de polichinelle, qui a trouvé plaisant de chercher querelle à un de mes amis, au risque de se faire crever sa bosse?
— Je l'ignore, ma foi!... répondit le chevalier, quelque drôle en pointe de vin, sans doute... Comte d'AIcazar, continua-t-il en s'adressant à son ami qui rongeait un os de poulet, avez-vous ouï parler de cette affaire?
L'ami du chevalier, fidèle à son système de mutisme, se contenta de lever les épaules d'un air dédaigneux. M. de Goiitran poursuivit :
— J'étais fort jeune, chevalier, lorsque j*ai visité vos colonies portugaises dans l'Inde. A Goa, j*ai vu fouetter et marquer en plein marché...
— Oui, cela se fait, balbutia Vera-Crux d'un air décontenancé, cela se fait, je crois, sur la place de la Fontaine d'Or...
— Précisément, sur la place de la Fontaine d'Or... C'était un joueur trop heureux dont je ne me rappelle plus le nom... Quant à son visage, il avait obtenu de rabattre sur lui le bonnet vert qu'on met aux banqueroutiers et aux escrocs... Cette exécution m'a frappé; c'est, ma foi, tout ce que je me rappelle de Goal
A l'étrange rougeur qui avait couvert un moment le frout
(l) Domino à» pluâ'.eurs naanccs.
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de Yen-Crax succéda un nuage de pâleur dont personne ne s*aperçut, à l'exception de l'ami du chevalier... Mongeot se réservait de raconter son duel en détail à madame Lescombat ; rindiscrétion des autres pensionnaires de la maison l'effrayait. Satisfait d'avoir puni l'insolence de son adversaire, il ne tenait pas à faire parade de son courage; il demeura seulement embarrassé devant les questions de Tarchiiecte sur le motif de son absence à l'Opéra.
— Ne se perd-on pas au bal ? reprit M. de Gontran qui lui vint en aide, en échangeant avec lui un regard d'intelligence. Cette nuit, il y avait une foule...
— C'est précisément mon affaire, reprit Vera-Grux en riant sous cape, cette foule-là m'a fait perdre la trace de la baronne... Excellente femme, elle doit être bien fatiguée I
£t le chevalier jetait un coup d'œil rapide sur madame Lescombat en prononçant ces paroles, quand l'arrivée d'un nouveau personnage interrompit la conversation. C'était maître Robertot, le notaire, à qui M. Lescombat voulut ouvrir tout d'abord la porte de son cabinet; mais l'homme de loi prétendit que, puisqu'on était à table, il attendrait bien la fin du repas pour la lecture de cet acte, que la main tremblante de kescombat avait recopié avant le coup de cloche du dîner...
— Un notaire I s'écria Vera-Crux, un notaire, pour qui 9 serait-ce pour M. MongeotPje m'en doutais. Me permettra-t-il de joindre mes félicitations à celles de ces messieurs?
Le jeune homme ne répondit pas, car en ce moment même Blanche d'Aquin venait d'entrer... L'épé« du spadassin que Mongeot avait vue briller la nuit précédente sur sa poitrine l'avait moins effrayé que la vue de cette enfant. Transi d'angoisse, éperdu, il la regardait comme une de ces vierges des ballades allemandes, pâles ombres qui viennent jeter leur anneau sur la table de leur fiancé, même après que la mort a glacé leurs lèvres. La douce immobilité des traits de Blanche, son silence et son regard baissé vers la terre lui doimaieiit alors, en effet, quelque ressemblance avec ces filles du iNord que Burger et Kosegarten chantèrent tant de fois dans leurs
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légendes. Habillée de blanc de la tète aox pieds, efftmflliiAt entre ses doigts quelques roses pâles cueillies au jardin, elle sourit tristement à madame Lesoombat, et vint s'asseoir ou plutôt vint se réfugier près de son oncle. Us récent orage sem^ blait avoir brisé ce pauvre lis sur sa tige; au gonflement bleuâtre étendu sous sa paupière, on voyait que Blanche avait pleuré.
— Mais tu as la fièvre, toi aussi ! murmura Torganiste en prenant ses petites mains dans les siennes. Passons dans votre cabinet, mon cher Lescombat, pendant que ces messiears prendront le café au pavillon du jardin*.. N'est-ee pas en ce lieu que j*ai vu Gervais le porter?
— Serait-ce vrai ? reprit l'architecte en jetant sur Gervais un regard sévère. Vous savez que nul excepté moi...
— Si je n'en avais pas trouvé la porte ouverte ce matin» reprit Gervais, je ne me serais pas permis... Mais c'est M. Mongeotqui régale... et j'avais pensé... reprit le vieux serviteur.
— G*est chose inutile, nous prendrons le café ici... On ne demande au futur, reprit Tarchitecte en regardant fixement MongeeÉ, que de faire tout bas lecture de Tacte et d'y apposer sa signature. G*est l'affaire d'une seconde...
Il se fit un moment de silence solennel ; Lescômbat venait de passer Tacte à^^ongeot... Le jeune homme reçut le papier, rouvrit d'une main dont chaque fibre était émue, et lut à peine ce qu'il contenait. Tous les regards se trouvaient tournés vers lui, chacun s'étonnait seulement de sa pâleur. L'architecte, dont tout le masque semblait s'être décomposé en une seconde, concentrait sur lui ses yeux perçants ; il le guettait comme le vautour guette l'oiseau. Sereine, impassible, ainsi qu'une divi* nité de marbre, madame Lescômbat, par Timpérieuse froideur de son attention, semblait prescrire à Mongeot ce qu'il allait faire pour elle*, Blanche seule tenait sa paupière mouillée de larmes inclinée vers le parquet.
Le jeune homme venait de comprendre qu'il s'agissait pour lui du moment le plus décisif de sa vie, celui de la destinée
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de denx femmes entre lesquelles la voix austère de la conscience traçait elle-même une ligne de démarcation. Placé yis-à-vis de ce redoutable choix, Mongeot promena une der-^ uière fois son regard inquiet sur la nièce de d'Aquin, il s'arrêta devant ce sacrilège résolu qu'il allait commettre. Jurer à la face du ciel et des hommes une ûdélité impossible k cette enfant, lui parut une infamie monstrueuse. Gomme l'aigle qui se débat vainement sous les mailles de plomb qui l'enchaînent, il fut prêt à succomber un instant sous l'égoïste pouvoir de sa maîtresse ; mais Blanche était là, Blanche souffrait; Mongeot referma le papier et le rendit à d'Âquin.
— Je ne signerai pas, dit-il d'une voix étouffée.
Un chuchotement étrange parcourut le banc des convives à celte réponse. Madame Lescombat contint un cri de surprise, Blanche se jeta dans le sein de l'organiate. Impassible en apparence au milieu de ces physionomies déconcertées, l'archi*iecte se leva, et s'adressant au jeune homme :
— Je m'attendais à votre réponse, monsieur, reprit-il avec un accent d'incomparable dignité. Que diriez-vous, messieurs, continua-t-il en se tournant vers les nouveaux amis de Mongeot, d*un homme assez aveugle pour avoir été lui-ihême au devant de^on ennemi, d'un homme qui aurait amené chez lui, sous son propre toit» l'auteur do sa honte et de sa ruine? Que cet homme est fou, ridicule, que c'est un niais dont chacun doit se moquer, qu'il y a toujours des signes certains auxquels on reconnaît la fraude, que l'indulgence dans ce cas est une Êiiblesse, une infirmité d'esprit 1 Voilà, messieurs, ce que vous diriez de cet homme... Mais si Ton ajoutait que son ennemi, reçu tous les jours à sa table, a non-seulement trompé son hôte, déshonoré la foi conjugale, mais qu'il s'est fait de plus UQ lâche plaisir d'abuser au jour le jour une pauvre enfant qui Taimait de toutes les forces de son âme, une jeune fille de laquelle il s'était fait un rempart contre le soupçon, lui, le seducteur, le traître, l'homme qui venait chaque jour tendre la main au mari, et le soir mêler son nom à des rires injurieux avec sa femme... Qu'ea diriez*vous, messieurs, si ce n'est que .
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c'est lui-même un monstre? Eh bien! dites aussi qu'il y a des lignes certaines, des indices que Dieu prend soin lui-même de graver sur le front de ces coupables. Le mari, c'est moi ; le séducteur, c'est monsieur!
Et d'un doigt encore agité par la colère, l'architecte montrait le jeune homme atterré à ses convives. Vera-Crux triomphait ; d'Aquin consterné, couvrait Blanche de ses deux bras. Madame Lescombat, pâle d'effroi, n'opposait aucune dénégation aux paroles de son mari, tant la contenance assurée de l'architecte lui imposait... Un brouillard épais se répandit bientôt devant ses yeux, et elle se laissa tomber défaillante entre les bras de messieurs Dubosq et de Gontran.
Pour Mongeot, la foudre qui l'eût touché n'eût pas produit un effet plus simultané... Quelle révélation fatale avait donc pu donner à la voix de Lescombat ceite^ autorité puissante? qui avait pu le rendre possesseur d'un tel secret ? Le malheureux jeune homme cherchait encore vainement à se rendre compte de ce mystère, quand la voix tonnante de Farchitecte retentit de nouveau au milieu de ce silence glacé.
— Sortez d'ici, monsieur, s'écria Lescombat outré du silence de Mongeot, sortez de ma maison, vil suborneur ! Je vous donne une heure pour n'y jamais remettre le pied !
£t, s'adressant alors à d'Aquin qui le suppliait :
— C'est toi, reprit-il, qui l'as amené le premier dans celte maison, ce lâche à qui je dois mon déshonneur ! Tu es libre maintenant de le marier à la nièce! Messieurs, continua-t il en se tournant vers les spectateurs de cette scène, vous pouvez allez dire à tout le monde l'exemple de justice dont vous avez été les témoins: ceux qui me connaissent vous croiront. Jase de mon droit, messieurs, et si les maris du jour se taisent, moi, je ne crains pas de parler haut. A dater de ce jour, rien do commun n'existera entre la coupable et moi. Point de tribunaux» de duel ; je fais mes affaires moi-même. Monsieur, reprit-il en désignant Mongeot, était mon pensionnaire, je le chasse!...
II s'avança d'un pas rapide vers la porte, et l'ouvrit lui-même pour donner un libre passage au jeune homme...
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— Mais les preuves I les preuves! murmura Mongeot d'une Toix affaiblie par rhumiliaiion et la rage.
— Nie donc celle-ci I reprit Lescombat en lui présentant un portefeuille.
Mongeot allait répondre, quand inadame Lescombat, que ces dernières paroles de l'architecte venaient d'arracher à son è?aDOuissement, se leva, pâle, agitée. Une fois peut-être la Toix de son devoir venait de la rappeler à elle-même, car elle s'écria dans l'égarement de la peur :
— Non, mille fois non, monsieur, il n'est point coupable I obi non, Je le Jure.
Et elle s'attachait aux bras de son mari avec des cris de douleur et de désespoir.
Rejeté dans un nouveau monde de pensées, Mongeot ne pouvait trouver une parole. L'architecte fixa sur sa femme un regard clair et profond, et l'étreignant avec force.
— Malheureuse I dit-il, niera- t-il avec toi ces lettres coupablés?...
Le jeune homme p&lit ainsi que sa complice, ils venaient de reconnaître tous deux la correspondance fatale. Yera-Grux regardait ce dënoûment de l'air d'un auteur qui applaudit luimême au succès de sa pièce. Mongeot ne pouvait comprendre comment une pareille arme pouvait se trouver aux mains de Lescombat ; il fut tiré bientôt de son doute par les éclats de rire de l'ami du chevalier... Ouvrant en effet la bouche pour la première fois pendant le repas, d'Àubignac, — car c'était lui, — jeta à sou adversaire ces mots d'amère raillerie :
— Une autre fois, monsieur, prenez garde à votre portefeuille quand vous vous battrez... On les imite dans la perfection à l'heure qu'il est, et Ton peut en substituer un aulre à celui que vous alliez remettre en poche! Quant à votre coup d*èpée, je ne vous en veux pas, il a porté en plein dans cette vessie...
Confondu de surprise quelques minutes à la vue de ce singulier fantôme, le jeune homme passa la main sur son froncomme s'il eût douté de la présence de d'Aubignac, que M. do
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Contran et du Boscq prirent à pari'ie... Pour Mongeot, sous le poids de cette trahison fatale, il ne lui restait qu'un parti â prendre : celui de tuer ce misérable et son complice...
— Monsieur de Vera-Crux, vous me répondrez pour votre ami, dit-il au chevalier en s*avançant vers lui avec un g^este d'assurance et de mépris. Quant à vous, monsieur, reprit-il en se tournant vers Lescombat, si vous me ju^ez digne de vous rendre satisfaction...
•— Hors d'ici, misérable, cria Fardhitecte outré du calme de ce défi, hors de ma maison! Va chercher ailleurs un ami à déshonorer, un nom h flétrir, un rôle d'ignominie à jouer devant tes pareils ! Hors d'ici, car dès demain cette porte je la fermerai moi-méme, dès demain Je pars, je m'exile. Mais je ne te laisserai pas jouir en paix de ton crime, j'emmène avec moi cette femme qui fut la mienne. Oui, vous me suivrez, madame, continua-t-il avec un geste impéWeux,vous me suivrez I
— Par pitié, reprit le jeune homme, oh I ne faites pas peser sur elle une faute qui m'appartient 1 Je vous ai sauvé, monsieur, de la fureur de quelques misérables, il doit vous en souvenir. Eh bien ! sauvez vous-même cette femme de votre colère. Oui, je fus coupable, oui, je ne Rêvais pas porter le trouble et le déshonneur dans votre maison. Restez-y, monsieur ; ce sera moi qui m'exilerai, moi seul je dois quitter cette ville ; mais avant je laverai dans le sang d'un lâche votre malheur et le mien> Adieu, je dois céder à votre courroux, reprit le jeune homme, cachant mal une larme, Je dois m'incliner devant votre volonté, je vous laisse !
Et, franchissant le seuil de cette porte, en jetant sur madame Lescombat un sombre et triste regard, le Jeune homtae partit au milieu du désordre qui régnait encore dans la salle. Pôs qu'il eut mis le pied dans la rue, il se retourna par un mouvement instinctif pour voir si personne ne le suivait. La Aiiit était profonde, et il distingua une forme blanche souâ lé redfoncement profond de la porte cochère...
— - Blanche I s'écria-t-il avec un mouvement indicible de surprise.
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— Oui, Blanehel reprit-elle, Blanche» qui vous remontre le seul chemin que jamais vous n'eussiez dû quitter !
Et elle lui prit le bras résolument ; tous deux, éclairés par le falot de l'organiste qui survint, eurent bientôt gagné la rue de la Harpe et dépassé le pont Saint-Michel. L'ombre était épaisse, le froid des plus vifs, et nulle étoile ne brillait au ciel...
UN MABl
La longueur de ce chemin semblait avoir épuisé les forces» du jeune homme. Par un hasard qui n'est que trop commun à certains jours, ils n'avaient pu rencontrer aucune voiture de place. Ils marchaient tous trois silencieusement, Blanche appuyée au bras de Mongeot, Torganiste les précédant avec sa lanterne qui jetait des lueurs douteuses sur le pavé. Le vent soufflait avec violence, et quand ils furent arrivés sur la place de Grève, le falot que portait d*Àquin s'éteignit.
Cette place, où brillaient à peine quelques maigres lumières aux vitres des cabarets et des boutiques assez sales formant sa ceinture, n'apportait alors d'autre bruit à l'oreille que les pas des sentinelles placées à Tangle du guichet par lequel l'organiste comptait regagner son domicile de la rue Saint-Antoine. En passant sous cette voûte, l'épée de Mongeot s'engagea dans l'un des anneaux de fer qui s'y trouvaient, et qui servaient jadis à y tendre des chaînes aux jours d'émeute. En se sentant irrèté de la sorte, le Jeune homme ne put réprimer un léger cri...
— En vérité, dit«il, si je croyais aux présages !... Et il se contenta de retirer son épée, puis il reprit le bras de la jeune fille. Elle tremblait alors comme la feuille, et n'eut pas la force de prononcer une parole jusqu'à sa porte.
Entre les numéros 67 et 69 s'élevait alors le Petit -Saint-Antoine dont d'Aquin était organiste. Remplacée à cette heure
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par un passage, cette maison de chanoines dont rétablissement date de 1361 , s'était vue complètement rebâtie en 4689 (O* elle avait à sa devanture une grille surmontée à son milieu d'une croix de fer. La demeure de Forganiste était située presque en face.
Arrivé à la porte, d'Aquin déposa son falot et se mit en devoir de tourner la clef dans la serrure... A Finstant même an joyeux jappement se fil entendre : c'était Babiole, la petite chienne de Blanche ; elle passait déjà sou museau entre Tinterstice de la porte et du pavé.
— Pauvre Babiole ! elle va être bien heureuse ! murmura timidement la jeune fille ; il y a si longtemps qu elle ne vous a vu ! continua-t-elle en regardant le jeune homme.
11 n'écoutait pas, il ressemblait à l'un de ces voyageurs fatigués, qui suivent leur guide. Si la nuit eût été moins sombre, Blanche aurait pu croire, à l'égarement de ses traits, qu'il n'avait plus sa raison. 11 la suivit cependant à travers l'escalier humble et propret qui conduisait à son ancien gîte. Blanche allama un flambeau et l'y introduisit avec un soupir.
Aucun meuble n'avait été dérangé dans cette chambre, qui portait encore les traces d'un départ furtif ; il y avait un livre ouvert sur la cheminée, c'était un volume dépareillé des lettres de Voltaire ; du reste, aucun aspect de renfermé, Tendroit avait dû se voir aéré plus d'une fois, car dans un vieux vase, un peu ébréché, du Ja(Son, on voyait encore un reste de fleurs. Les tiroirs de la commode en bois de rose qui occupaient le milieu d'un panneau n'avaient pas même été refermés, et les rideaux du lit grimaçaient au fond de l'alcôve...
Seulement, et dès l'entrée de l'appartement, Babiole courut lécher les mains et les pieds du jeune homme ; elle bondit, fureta et revint à lui avec des caresses charmantes : c'était bien l'ami de sa maitrefse, c'était bien s,on ancien hôte qui revenait.
(1) Elle a été détruite en 1792. Quand d*Aqnin touchait Torgne à la tète de Saint-Paul, les carrosses tenaient toute la rue Saint- Antoine jusqu^aux Célestma.
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Pour Mongeot, il s*était assis sur une chaise de paille, en pro^ menani sur tous ces objets un regard appesanti; il semblait éprouver un amer chagrin à revoir ces lieux ; Taspect d'une prison lui eût peut-être moins serré le cœur... Blanche le devina sans qu*il eût parlé, et lui tendant une main où plus d'une larme avait rouie pendant le cruel silence du Jeune homme :
—Vous le voyez, dit-elle, nous avons le culte des souvenirs, mon oncle et moi I
Elle n*en put dire plus, les sanglots vinrent lui couper la parole. La triste enfant n'avait que trop bien compris le désespoir profond de Mongeot, elle voyait se dresser entre elle et loi dans cette chambre une autre image plus réelle que ce fantôme dont l'obsession Tavait troublée. En se regardant à la glace dans tout l'attrait virginal de sa parure, les pleurs lui venaient aux yeux, le poids de ce sacrifice Técrasait.
— Àmi, lui dit-elle en jetant sur lui un regard d'ange, maintenant me plaindrez-vous ?
— Uélas! répondit-il avec ce sentiment égoïste de ceux qui souffrent, je vous plains de connaître le plus malheureux des bommes. Vous venez d'ouvrir votre maison à bien des tristesses: la honte et la douleur en ont franchi le seuil avec moi. Chassé, Blanche, chassé, mis à la porte comme un misérable! C'est ma faute aussi, j'aurais dû brûler ces lettres fatales, i'aïuTais dû tuer ces misérables qui m'ont volé!
Et il se promenait à grands pas, il ne voyait plus Blanche ; sa pensée était ailleurs. Sa bouche se crispait par intervalles ; il était en proie à cette crise violente de nerfs qui finit par la ^iblesse. Blanche en eut pitié ; elle essuya son front baigné de sueur, elle lui prit les mains, et trouva pour lui dans un tel moment des paroles d'une ingénieuse tendresse.
— Vous devez avoir besoin de repos, lui dit-elle, je vous laisse; mais songez, Henri, que nous sommes frère et sœur. Un fr^re, dites «moi, doit-il avoir rien de caché, une soeur ne peutelle aimer son frère ? Mon Dieu, vous le savez, reprit-elle en élevant au ciel son regard rempli d'une résignation paisible.
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VOUS savez si j'ai pri^ pour lui bien des fois dans cette diambre; vous savez si lo nom d'Henri que balbutiaient mes lèvres était écrit au plus avant de mon cœur ! Sauvez-le, mon Dieu, sauvez-le des autres et de lui-même I II est si jeune, si brave^ que vous fie deves pas l'abandonner!
Doucement illuminée par le seul flambeau qui brûlait, la figure de Blancbe offrait alors -un tel charme de grâce et de candeur» que Mongeot ne put s' empêcher de s'y mirer longuement, comme dans le cristal d'une source pure; il s'agenouilla devant la jeune fille avec une émotion inaoeoutumée... La présence de l'organiste put seule Tarracher à celte muette contemplation. En l'admirant ainsi dans un recueillement pieux, Mongeot semblait unir sa prière à celle de Blanche. La voix de cette enfant avait eu le pouvoir d'endormir un instant ses douleurs; l'aspect de d'Aquin les réveillai Le vieillard n*était-ii pas dépositaire de ses seer«tsf ne lui avait-il pas prédit vingt fois cette issue fatale d son amour? L'organiste était devenu pour lui une sorte de remords accolé à ses moindres pas, un spectre visible, menaçant» Que lui restait-il à lui apprendre ? qu'allaitai lui conseiller à lui mourant» épuisé? Cependant, et même après le départ de Blanche, il l'écouta parler comme les néophytes écoutaient parler l'apôtre, et la violence de son désespoir tomba peu à peu. En présence, de cet bomtne, il retrouva même un certain courage ; les reproches de d'Aquin n'avaient rien de dur, d'outré : c'était la sollicitude intelligente d'un père pour son enfant. Au moment de s'endormir^ il lui sembla apercevoir auprès de son lit cette tête vénérable, et à son chevet l'image de Blanche étendant sur lui ses ailes d'ange gardien. Affaissé par la douleur, brisé sous le poids de sa lutte^ il ne tarda pas à voir bientôt flotter ses sens agités entre mille rêves confus» AU matin seulement il trouva quelque repos. Quand il en vint à s'interroger lui-même à son réveil 'sur le parti qu'il prendrait^ il trouva qu'il ne lui en restait que deux, fuir ou se tuer. En effet, qu'allait devenir sa vie entre une jeune flilc qu'il avait tromi)ée indignement, et une femme que son mari efitonrorail à l'aviAtr d'ialraiicliitsabicfi barrières? La
veille encore, Tarohitecte n'avait-il pas signifié clairement à madame Lescorobat qu'elle le suivrait; dans quel pays rentrafnait ilf grand DieuP Et dùt<il rester à Paris, dans quelle obscure solitude enfouirait-il son trésor? La première pensée à laquelle Mongeot s'arrêta fut celle d'une fuite précipitée; son absence, il Tespérait, parviendrait peut-être à amortir Téclat du scandale; au bout de cinq mois, il viendrait chercher en cette ville tiOD plus une maîtresse, mais la mère de son enfant. Sur cet unique gage d'un amour profond, inguérissable, reposait à Tavenir tout ce qui lui restait de joie. et de bonheur à espérer dans ce monde. L'idée qu'un autre que lui était devenu maître à celte heure d'un pareil secret le rendait fou; il n'admettait pas qu'on pût lui ravir un droit sacré. En proie à ces réflexions joignantes, il descendit bientôt dans la cour de la maison, et chargeale portier de lui rapporter le peu d'effets qu'il avait laissés à la pension de la rue Garancière. 11 n'osait écrire à madame Lescombat, et d'ailleurs une lettre eût-elle suffi à exprimer alors toutes les tortures de son àme? 11 achevait à peine de donner ses ordres à cet homme, lorsque deux coups secs retentirent à la porte de l'organiste; Mongeot vit entrer ses deux amis de l'Ecole militaire.
— Eh bien l leur dit- il, quelles nouvelles? Venez-vous m'aniM)nceT que vous avez fait justice du chevalier et de son complice, ou bien m'apportez-vous l'assurance que monsieur Lescombat veut bien accepter les chances d'un duel inégal entre nous deux?
-- Ni l'un ni l'autre, mon cher. Vous saurez d'abord que le chevalier de Vera-Grux et son digne ami nous avaient donné tous deux une fausse adresse... En nous présentant ce matin au lieu indiqué par ces braves, nous avons trouvé visage de lK>is! Par les cinq cents diables 1 si le Portugais ou l'homme ftux vessies nous retombe sous la main, ce ne sera plus l'épée qui sera notre arme, mais le bâton...
— Et lui, lui qui m'a flétri si outrageusement devant vous, lui qui n'a pas craint de m'appeler des noms les plus odieux.,» l'espérais qu'il avait peut-être consenti. ..
— Vaine espérance ! mon cher Henri ; M. Lescombal n'a pag même voulu nous entendre, nous qui venions lui proposer cetie seule voie honorable de réparation. Entre nous, vous jouez vraiment de malheur, car il eût été convenable que vjous tuiez ce vieux fou, après lui avoir ravi sa femme. C'est dans l'ordre...
— Vous me connaissez mal, reprit le jeune homme blessé du ton léger de ses deux camarades ; si j'eusse dû me battre avec M. Lescombat, c'est moi seul qui aurais essuyé son feul
— Voilà de la générosité. Cependant hier...
Ce mot rappela à Mongeot toute sa honte. II se cacha le front de ses mains, puis s'arrachant d'un coup à l'accablement de ses pensées : — Mais ellel leur dit-il, mais ellel oh! parlez, l'avez- vous vue?
— Non, mais nous avons vu une maison en tumulte, des meubles et des cartons dispersés, tout ce qui indique un changement de lieu, un départ. M. Lescombat nons a reçus en habit de voyage, il donnait des ordres à Gervais, il nous a dit à peine quelques paroles.
— L'emmènerait-il, pensa Mongeot, quoi, dès aujourd'hui, ce matin même? à tout prix il faut que je sache... ,
Le portier ne tarda pas à rentrer, il avait sous le bras un paquet de bardes qu'une servante lui avait remis; il ajouta que les maîtres delà maison l'avaient quittée ; quant à leur nouveau domicile, on l'ignorait. Ne prévoyant que trop l'horrible contre-coup de cette nouvelle, les deux amis pressèrent Mongeot de les accompagner à l'Ecole militaire, où il ne devait plus reculer le jour de son admission. M. de Croismare, reprirent-ils, vous traitera, nous n*en doutons pas, avec tous les ménagements désirables; nous sommes votre caution, venez... Mieux vaut pour vous, à cette heure, la compagnie que l'isolement; mieux vaut l'élude que le vague de vos pensées. Venez, nous vous avons vu dans l'occasion , et nous serons fiers d'une recrue qui honore le corps entier.
Et en même temps, il l'entraînaient avec un élan de vive sympathie pour sa douleur; mais tout d'un coup le jeune homme les repoussant :
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— Moi, revêtir le même habit que vous, leur dit-il avec un sombre regard, moi devenir votre égal I vous n'y songez pas, messieurs! Oh 1 oui, continua-t-il en touchant Tuniforme de MM. Duboscq et de Gontran, moi aussi j'avais pensé que c'était là un métier honorable et sûr, une route noble et brillante que la vêtre. C'était surtout pour elle que je comptais m'enrôler dans votre milice, me voir classé dans vos rangs I Mais avezvous donc oublié qu'à compter d'hier je ne suis plus rien, rien qu'un miséroble que le dernier témoin de cette scène peut couvrir de ses mépris I
n leur parla de la sorte avec un égarement continu, leur reprochant de vouloir servir de caution à lui qui n*était pas digne de porter l'êpée. Sa parole était haletante, il souffrait de son impuissance à se venger, et ce fut un grand étonnement pour ces deux jeunes gentilshommes que ce désespoir affreux, c et amour insensé qui trouvait à chaque instant d'amères moqueries contre lui-même. Ils voulurent le rassurer en lui jurant rinviolabilité du secret, mais il leur objecta la présence des deux fourbes qui se trouvaient la veille à la table de rarchitecte.
— Grâce à ces lâches, dit-il, mon histoire va passer de bouche en bouche. C'est si peu de chose pour eux qu'une femme à perdre, un homme à noircir! Pourtant, reprit-ii après une pause, ce n'est pas de tels ennemis que je crains ; hélas I faut-il vous l'avouer, c'est moi-même... Oui, puisque votre bras s'obstine à# prendre le mien pour me faire franchir le seuil de cette porte, je dois vous dire, amis, ce qui m'empêchera éternellement de vous suivre; j'aime cette femme, je l'aime I... Si je suis victime d'une machination infâme, si l'on m'a trahi ainsi qu'elle, dois- |e donc pour cela l'abandonner ? Croyez-moi. Dites-vous en nie quittant : — Nous venons devoir un insensé; nous laissons un malade qui se meurt d'un mal sans remède. Si nous le retroii- YODs un Jour dans quelque hôpital, ou le front livide et vert des eaux de la Seine où il s'est noyé, nous le reconnaîtrons sans peine, nous saurons pourquoi il a pris le parti de sortir d'un monde dont l'oppression lui était à charge !
£d parlant ainsi, son cœur battait avec force, il leur résis-
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tait avec les larmes d'un enfant, dans les yeux et dans la voix, ils en eurent pitié, et le laissèrent comme un homme agonisant qu'abandonnent ses médecins. À peine venaient*iis de s'éloigner, qu'un gazouillement agile et frais, pareil à celui de IV louette dans les blés, retentit auprès de Mongeot : c'était une chanson sur un vieil air bourguignon, dont les paroles étaient celles-ci :
Voici la Pentecôte,
Belle Joli, La fraise est à mî-côte
Dubois joli.
Déjà roses nouveUetf
Ont refleuri :
C'est le temps où les belles
Changent d*ami.
Changerez'vous le yôttê^
Belle JoU?
— Non, je n*en veux pas d'autre
Que mon ami, L*été fane la rose
La fraise aussi ; Il change toute chose.
Mon coaur nennil
La voix s'arrêta, le jeune homme reconnut Blanche. Elle lui demanda des nouvelles de sa nuit, et Tinterrogeant timidement sur la visite qu'il venait de recevoir :
— Us ne vous ont pas emmené... qiie ]e suis heureuse!... c*est tout ce que je craignais.
— Vous nous avez entendus?
— Non, mais je vous voyais.-. D*abord tous m'avez feil peur, vous étiez pâle et vous marchiez à grands pas dans cette pièce auprès de laquelle je lisais; vous étiez trop loin de cette porte vitrée pour que vos paroles arrivassent jusqu'à moi, mais, en écartant son rideau légèrement, mon œil 8*était frayé un passage jusqu'à mon frère, et je ne vous ai quitté que pour placer en ordre dans votre chambre les objets que le portier vient de me remettre. Mon oncle est parti ce matin pour essayer un orgue de Cliquot, à Saint-Sulpice : nous vçilà les seuls ma!-
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très de la maison jusqu*à son retour. Rdison de pins, mon iirère, pour que nous déjeunions tout d*abord, car il ne rentrera peut-être que fort tard. Il est de plus nommé arbitre dans une contestation à la Sainte-Chapelle... vous voyez qu'il a des alTaires I t
— Je vous remercie, obère Blanche, je n*ai pas la moindre faim... je vous tiendrai compagnie, et vous demanderai à mon tonr si ce n*est point une erreur de mon imagination, mais il m'a semblé entendre cette nuit un bruit extraordinaire dans votre chambre,..
— Cest possible; car J'ai fait un rêve étrange.
— Lequel 9
— D'abord, croyez-vous aux rêves?
— Quelquefois; mais racontez-moi le vôtre.
— Vous vous souvenez peut-être du premier repas que nous fîmes ensemble le jour de votre arrivée à Paris. Vous veniez de descendre du coche, et suivant l'usage admis de temps immémorial pour les nouveaux débarqués, mon oncle crut devoir vous promener avant le dîner dans trois ou quatre jardins publics. Nous terminâmes ce soir-là nos excursions par le Luxembourg...
— C'est vrai.
— Il y a là, vous savez, à main gauche en entrant, le pavillon qui sert de domicile au suisse.
— Eh bien?
— Eh bien! c'est chez ce suisse, figure avinée et pouvant, au besoin, servir d'écriteau à son bouchon, que je me voyais entrer de nouveau dans ce rêve singulier. Les grilles du jardin étaient fermées, et depuis longtemps on avait battu la retraite... Le maître du lieu dormait dans un coin, accoudé sur son comptoir, auprès d'une bouteille vide. 11 ne m'entendit pas et ne se réveilla nullement lorsque je me présentai dans le pavillon. Il y avait là deux couverts mis, et deux verres encore pleins sur une table que les convives semblaient avoir quittée l'instant d'avant. Je m'approchai, et alors...
—Alors? reprit-il en l'écoutant avec une singulière attention.
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— Alors, je vis du sang, oui, du sang sur cette table. Le suisse cria au meurtre I au secours \ Bientôt je ne vis plus rien, et je m'éveillai en me heurtant au bois de mon lit. C'est là sans doute le bruit que vous aurez entendu... Mais vous conviendrez que ce rêve et ce sang avaient de quoi m'effrayer...
— Enfant !
— Vous le voyez, j'ai eu tort de vous le dire, puisque vous me traitez d'enfant; c'est que vous ne croyez point aux rêves. Mais qui vient encore de frapper ici? reprit-^lle en se dirigeant vers la porte, serait-ce déjà m on^ oncle?
Mongeot s'était levé; une sorte de pressentiment Tagitait.
— Monsieur Lescombat! reprit la jeune fille en tressaillant. En effet, c'était Farchitecte.
A cette vision inattendue, le jeune homme sentit se réveiller en lui une foule de mouvements confus. Lescombat fit signe à Blanche d'Aquin de les laisser seuls.
La pâleur excessive de l'architecte avait fait place à ce teint marbré qui accuse l'insomnie; les pommettes de ses joues étaient seules d'un rouge ardent, indice certain de la fièvre. Ses yeux restaient mornes et presque vitrés ; il portait, ainsi que MM. du Boscq et de Gontran venaient de le dire à Mongeot» un habit complet de voyage : la lévite à fourrures garnie d'almarges d'argent, les bottes hautes, le manchon. Le rayon de soleil qui éclairait en ce moment cette figure aussi jaune qu'un vieil ivoire en découpait chaque angle avec une merveilleuse précision, et faisait surtout saillir sa maigreur. Lescombat s'assit et se contenta d'abord de plonger avidement son regard dans rame de son adversaire ; on eût dit qu'il ne s'agissait plus de lui, mais de ce jeune homme. Ce fut, sans doute, avec une cruelle satisfaction qu'il rencontra sur les traits de Mongeot le même abattement et le même ravage. Le silence qui s'établit entre eux pendant quelques secondes leur servit à s'observer mutuellement. Mongeot le rompit le premier, et saluant l'architecte :
— Qu'avez-vous à me dire, monsieur? venez-vous m'offrir le seul moyen de réparer mes torts envers vous, et d'effacer ey
même temps la trace des vôtres? Parlez, je suis à vos ordres. Lescombat jeta un regard défiant autour de lui, comme pour s'assurer que personne ne Técoutait, et se rapprochant du jeune homme :
— Votre faute, Mongeot, est plus grave que M mienne ; je suis venu avant de partir, de m' exiler peut-être pour toujours, en remettre sous vos yeux les redoutables conséquences. Vous avez brisé pour toujours le lien qui existait entre madame Lescombat et moi, et sa correspondance ne me laisse aucun doute sur la réalité dun pareil affront. Oui, vous n*avez pas craint d'entretenir sous mes yeux un commerce que Dieu et la loi (les hommes elle-même repoussent; vous m'avez forcé de recourir, hier, à un éclat dont je me repens aujourd'hui. L*en« tretieu que je vais avoir avec vous, j'eusse dû le provoquer hier, je le sens ; il nous eût épargné à tous deux la honte d'un scandale public Mais on n'enchaîne pas les premiers mouvements de sa colère ; un mari ne pèse pas son déshonneur avec le sang-froid d'un juge. Ce matin, cependant, je suis calme; délivré de l'aspect de cette maison, je respire avec plus de liberté. Je sais que le monde blâmerait sans doute ma démarche, mais je tiens à vous convaincre que j'éprouve au fond du cœur un reste de pitié pour vous ; en relisant ces lettres, je me suis convaincu des artifices de la coupable; c'est elle qui vous a fait tomber peu à peu dans le piège; c'est à elle que vous devez...
— Arrêtez, monsieur, arrêtez, ne la calomniez pas ! ne fût* ce que pour vous-même. L'outrage nous sépare assez tous deux, sans que vous ternissiez du nom d'artifice ce qui ne fut» chez madame Lescombat, qu'un assentiment longtemps différé à mes désirs,* je suis, je demeure le seul coupable.
— Vous vous accusez Wop, ses lettres sont là. Votre jeunesse, Henri, ne sait pas démêler la vérité de la ruse, Tamour vrai dt' la déception, la passion noble des fausses caresses. Vous ne savez pas ce qu'était celte femme lorsque je lui ai (lOQné mon nom : un composé de caprices et de prétendons Iiardies, une beauté impérieuse et facile tout à la fois ; il y avait autour d*elle mille voix accusatrices. L'adulation ravai/
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perdue, ma résistance à ses volontés fit le reste. Grâce à elle, cette maison, sanctuaire assidu de mes études, était devenue une sorte de bazar où Ton venait à certaines heures la contempler; romanesque créature qui ne parlait jamais que de se faire des ailes pour fuir l'obscurité de cette vie bourgeoise qu'elle me reprochait de lui laisser traîner à Paris I Quoi que vous puissiez dire, c*est elle qui, la première, façonna vos lèvres au Qicnsonge ; elle qui vous apprit à me tromper, elle qui me hait ! ...
L'architecte s'arrêta à ce dernier mot, s'attendant peut-être encore à^e que Mongeot le démentît; mais le jeune homme était trop absorbé pour lui répondre.
<-«- Elle me hait! reprit-il, j'en ai la preuve dans ses lettres. N'importe, Mongeot, je veux, je dois accomplir mon sacrifice jusqu'au bout. Un seul obstacle s'oppose à ce que je ne me sépare point d'elle, et cet obstacle c'est vous-même.
— Que voulez vous dire?
— Que Dieu m'a livré le seul moyen de me venger de vous, Henri; madame Lescombat n'est-elle pas grosse? Eh bienl vous allez voir jusqu'où va ma faiblesse, reprit l'architecte en fixant le jeune homme avec un regard humide de larmes ; consentez à me donner votre parole que vous ne chercherez plus à revoir colle qui a attiré sur vous et sur moi tant de maux et tant d'orages; et moi, moi, que vous avez si cruellement trahi,
1 'élève votre enfant, j*en fais mon flls! Quand vous le voudrez, e vous le rends I
La poitrine de Mongeot faillit se dilater de bonheur; un affreux soupçon l'arrêta pourtant, et saisissant soudain le bras de celui qui lui parlait :
— Vous ne me trompez pas ? dit-il ; vous ae vous jouez pas de ma douleur? Quoi! je pourraisle voir, le recevoir de vos mains, es bienfait qui seul m'attacherait encore à la viel Ah! je suis coupable, puisque vous devenez généreux; pardonnezmoi, Lescombat; pardonnez-moi! -
Il lui prit les mains de nouveau, versant des larmes abondantes. Lescombat était calme, il semblait avoir accompli une mission au-dessus des forces humaines. La douleur impitoya-
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Me quf biisalt^Mongeot n*éveillai^ plus en lui de jaloux ressentiment; c'était un compagnon de misère qu'il visitait. L'organisation du jeune homme, sa nature modeste, candide, rencontraient dans son cœur de merveilleuses sympathies. Audessus de ces lois vulgaires de Thonneur qui entravent dans le monde l'ëlan des plus belles âmes, il venait lui-même apporter le baume du Samaritain aux blessures saignantes de son ennemi.
— Consentez-vous? dit-il à Mongeot : votre loyauté me suffira. Je devais partir ce soir, mais je doute que ce départ puisse s'accomplir si vite. Votre main, Henri, une parole de Âous, et je m'éloigne content.
— Mon sort est entre vos mains, répondit-il ; mais moi aussi Je me fie en votre loyauté, monsieur! Vous qui comprenez si bien la tristesse infinie de mon pauvre cœur, vous ne voudriez pas le briser une seconde fois!
— Fiez- vous à moi, Henri ; je veille maintenant sur un dépôt dont je dois vous rendre compte ainsi qu*à Dieu I
Il sortit, laissant le jeune homme encore étonné de ce qu'il menait d'entendre. Lorsque Blanche revint dans la chambre avec une inquiétude qui ne se peignait que trop sur tous ses traits, elle trouva Mongeot agenouillé devant une image de XEnfant Jésus a la crèche. Un sentiment de pudeur étrange monta au front du jeune homme, quand il se vit surpris par la jeune iille dans celte prière et cette posture.
~ Que je sais bon gré à M- Lescombat d'être venul dit-elle en le regardant avec amour. Votre front est moin^ soucieux, votre regard plus tranquille. Que vous a-t-il dit? J'avais si peur, que je n'ai pas osé vous avertir delà mystérieuse arrivée de madame de Godrecourt. Dès qu'elle a su que M. Lescombat était ici, elle a fait rebrousser chemin à son carrosse. Et tenez, reprit-elle en entr' ouvrant la fenêtre, je crois, Dieu me pardonne, qu'elle est entrée au Petit-Saint-Antoine pour y faire ses dévotions.
— Votre oncle y toucherait- il l'orgue aujourd'hui ? demanda Mongeot en se dirigeant vers la porte de la rue.
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-— Où allez-vous donc? Je m'étais trompée, ce n'est pas la couleur du carrosse de madame de Godrecourt. Je me rappelle d'ailleurs qu'elle était singulièremeut pressée de rejoindre madame Lescombat... Elle doit partir ce soir même...
— Ce soir, avez -vous dit? et de quel côté l'emmène-t-il P Pourquoi ne m'avoir pas prévenu, au risque d'interrompre notre entretien ?
— Parce que, balbutia Blanche... parce que... £llen*eut pas la force d'achever, les sanglots la suffoquèrent. En proie à Tune de ces crises qui ne dénotent que trop une douleur comprimée, elle se raidit d'abord et se laissa tomber à demi éva* nouie sur un fauteuil. Jamais, peut-être, elle n'avait été plus belle, plus touchante que dans cette lutte de quelques secondes, dans laquelle ses longs cheveux dénoués flottaient en boucles éparses sur ses épaules. En cherchant à l'accommoder sur son siège, Mongeot découvrit un billet étroitement serré dans sa main, elle le laissa échapper dans l'Un de ses mouvements... Il était signé de madame de Godrecourt et lui indiquait l'heure et le lieu où il devait la rencontrer ce soir-là même. Le jeune homme le parcourut avec une inexprimable avidité, et le replaça entre les doigts de Blanche d'Aquin, sans qu'elle eût pu seulement s'apercevoir qu'il l'avait lu.