LE MEURTRE
<f A sept heures du soir, disait le billet, auprès de la grille de l'Observatoire, au Luxembourg. »
Mongeot, pL.s impatient que jamais, se trouvait au rendezvous- de la baronne avant l'instant indiqué; il savait avec quelle personne madame de Godrecourt devait venir, et cette idée soutenait seule son courage.
— Non, se disait-il, ce ne peut être un piège de Lescombat; cet homme s'est fié à ma parole et ne songe qu'aux préparants
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deson départ. Si je suis parjure au serment que je lui ai fait, l»rdoflnez-moi, mon Dieu! mais c'est la dernière fois que je Tais la voir; elle part, il me l'enlève!... Ah! n'aurait-il pas dû Délaisser la triste joie d'un adieu (...
Ëtiveloppc d'un épais manteau, il s'assit alors sous ce marbre transporté ailleurs dans la révolution de 93, et qu'on appelait le Cygne blessé. C'était un fort bel ouvrage de Coysevox : le cygne se débattait entre les joncs d'un marais, et tournait des regards suppliants vers le chasseur. La neige» qui tombait i flocons, confondait ce marbre avec la teinte du sol. A l'exception de quelques rares bourgeois qui regagnaient leur quartier, aucune figure n'apparaissait alors dans le jardin, où la retraite allait sonner.
— Elle aura donc trouvé le moyen de Iromper la surveiliaoce, elle aura voulu me faire elle-même ses adieux. Ses adieux! reprit-il avec un horrible serrement de cœur; qui m'eût dit, il y a si peu de jours, lorsque je me promenais avec elle sur celte terrasse... 0 mon cœur! ne te brise pas; songe à ce que tu as promis à cet homme, songe surtout à ce que cet homme t'a promis I... La voici, je l'aperçois, elle tient son Yoile que fouette le vent ; elle u'hésite pas à poser ses pieds délicats sur celte neige... Rêveur insensé, qui croyais àl'éter- Diléd'un tel amour! Malheureux enfant, qui écoutais ici même, longtemps après sou départ, sa voix dans les branches émues de ces arbres!... Elle me fait signe d'avancer, elle veut se mettre à l'abri sans doute 1 En effet, ce temps est horrible ; il semble vouloir sympathiser avec le deuil de mon âme. Nous serons plus tranquilles dans le pavillon du suisse ; ce brave Bourquart me connaît.
£i rejoignant bientôt les deux femmes, en pressant le pas, Mongeot les introduisit dans une espèce de logette oblongue otse tenait d'habitude le suisse du Luxembourg; dans cette logette se trouvait un escalier qui communiquait à un petit ^ge supérieur bâti en mansardes. C'était en ce lieu que les élégants de la cour, les mousquetaires et les gendarmes- dau- Vbm Élisaient assaut de bouteilles à certains dimanches;
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mais alors le cabaret de Bourquart était désert, et , pendant que la baronne échangeait en bas quelques pbrases banales de conversation avec lui, Mongeot flt monter madame Les* combat dans une pièce simplement meublée au-dessus de la logctte.
Dès qu'ils furent seuls, elle en retira la clef aussitôt, et, s'a* dressant au jeune bomme après avoir écarté son voile :
-^ Mongeot, lui dH*elle, j*ai voulu vous voir une dernière fois, non que je consente à partir avec mon tyran. Je vous demande au contraire de me soustraire à sa rage. Dans un entretien que Je viens d'avoir avec lui, je n'ai pas craint de lui déclarer que je vous aimais, que c'était avec vous seul que je voulais vivre, que sa présence m'était odieuse , qu'en un mott si je devais quitter Paris, c'était aveo vous. A la suite de cette scène, il m'a laissée; j'ai su qu'il allait chez vous. Quoi qu'il ait pu vous dire, c'est à vous que j'appartiens, à vous que je me confie. Les moments sont précieux, il ne faut pas les perdre en vaines paroles. Vous sentez-vous au cœur un de ces amours aussi profonds que le mien, qui ne reculent gas devant la crainte, qui préfèrent aux cruelles lenteurs d'une agonie de tous les jours un moyen rapide, violent? C'est ce seul moyen qui peut nous sauver, c'est de vous que dépend désormais ma vie.
— Que voulez«vous dire?
^ Que ce matin encore, ne voyant que trop ma passion Insensée pour vous, irrité de mes hésitations, et plus encore de mes refus, mon mari a parlé de Ghâtelet, d'arrestation. {| veut, dit-il, m' emmener ou me livrer aux horreurs d*uiie prison. Enfin vous avouerai^'je le projet odieux qu'il a conçu à votre endroit seul ?•••
— - Qu'allex-vous me dire, Marie? chacune de vos paroles me Jette dans l'étonnement et dans le trouble. Sachez donc que je viens de voir M. Lescombat, sachez qu'il n'y a pas une heure cet homme, que vous faites si dur, si altier, si menaçant, pressait ma main dans la sienne avec des larmes. Il a pu se répandre en plaintes amèrcs contre moi ce matin même ; mais, de-
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pois sa ?isi(c chez moi, je puis vous assurer qu'il s'est calmé. . Ne parlons donc que de vous, de vous, qui m'allez quitter... Je lai ai promis de ne point m'opposer à ce départ.
— Vous le lui avez promis? vous venez en face m*avouer (Mireille honte? Je ne le vois que trop, ohl vous lui avez demandé grâce, et votre courage, qui n'était qu'un mot, a faibli devant le sien! Vous n'avez donc dans le cœur ni souvenir ni amour; vous avez oublié que cet homme vous avait mis hier à la porte de sa maison devant tous; vous avez oublié que J'étais Yotre maîtresse, et qu'un lien sacré rend notre destinée indissoluble?
— Hélas! reprit- il, absorbé dans sa douleur, hélas I non, Marie, je ne Tai point oublié; etc^est, au contraire, parce que je m'en suis souvenu, parce que je vous aime au point de signer aujourd'hui même mon arrêt de mort par ce départ, que j'ai promis à cet homme de traîner ici, loin de vous, le peu de jours qu'il me reste à vivre. Si je lui ai promis cela, Marie, à cet homme que la loi a fait votre maître, c*est qu'au lieu de m'aborder avec des mots d'amertume et de vengeance, il est venu s'accuser, au contraire, d'avoir le premier divulgué sa iMiate aux yeux de tous; c'est qu'au lieu de me parler d*oppression, il m'a juré, au contraire, que sa tutelle était désormais acquise à cet être fragile et cher auquel vous ne pensez plus déjà peut-être, Marie, mais vers lequel se tournent à cette beure mes vœux et mes espérances, comme vers l'étoile du voyageur égaré... Oui, sachez que notre enfant...
—Que vas-tu me dire à ton tour, homme faible, amant sans cœur) Que ce mari, insulté par toi sous mes yeux, fera taire tout d'un coup pour toi la voix de son ressentiment et de sa haine; qu'il viendra, calme, indulgent, oublieux de sa honte et de ta faute, donner son nom au fruit coupable qUe je porte dans mon sein, qu'il l'environnera de ses attentions et de ses caresses, se vengeant ainsi de l'épouse par le hls, du passé par l'avenir? Sache donc aussi que la vengeance peut mentir, que l'ironie sanglante peut emprunter l'accent d'une voix doucel Que dirais-tu de cet homme si Je te prouvais qu'il t'a trompé!
que dirais-tu de toi, si je te faisais voir qu'il s'est déjà vengé del'aveu démon amour par des violences et des tortures T
' — Que je suis un misérable, Marie, un fou qui me suis laissé prendre aux mielleuses paroles de cet homme! Oh ! mais cela n*est pas, non, cela ne peut pas être, continua-til; ce n'est pas un fourbe que j'ai vu!
— Qu'il démente donc ceci tout d'abord, répondit-elle en écartant le linge qui recouvrait ses épaules, d'une admirable beauté; qu'il nie m'avoir frappée, meurtrie de coups ce matin 1 C'est toi qui me forces à te montrer ces hideuses marques, ajouta-t-elle avec une pose affectée de comédienne et en se hâtant de remettre sa mante sur son cou.
Mongeot poussa un rugissement de lion blessé; il venait de voir, pour la première fois, sur cette belle chair, les honteux stigmates de la colère brutale d'un mari ; il ne soupçonna pas que sa maîtresse pût mentir. Les yeux de madame Lescombal ne démentaient pas sa vive souffrance; ils étaient mornes, abattus : Mongeot crut à une victime.
— Le lâche! s'écria- t-il, faire tomber le poids de sa colère sur une femme! Oh! je suis venu encore à temps pour vous sauver, pour vous arracher à des journées de larmes et d'angoisses que je ne partagerais pas avec vous 1 Mais il m'a donc trompé, poursuivit-il en se levant dans une sombre attitude ; il n'est donc venu ce matin que pour sonder lui-même Ihorrible profondeur de ma blessure ! Quand je songe qu'il ne m'a pas même parlé de ces atroces représailles ! Maintenant vous dites vra», maintenant je crains tout, maintenant il est impossible que vous parliez avec cet homme. Marie, mon bonheur, ma vie! Marie, pauvre femme qui a recours à moi pour la défendre ! Oh 1 rassure-toi, je te protégerai, je te sauverai d'un pareil monstre! Mais par quel moyen? Ma tête se perd. Comment as tu pu fuir, seulement une heure, ta sombre prison?...
— Il est au palais du Luxembourg, occupé à rendre ses comptes... A onze heures, une chaise de poste doit venir ici le prendre avec moi ; il veut que nous soupions seuls dans ce pavillon tous deux. « De cette fenêtre, m*a-t-ii dit (car il est venu
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souvent dans ce lieu), je pourrai voir une dernière fois ce jardin où le hasard me fit vous rencontrer avant notre mariage. Oo autre que moi vous y a souvent parlé d'amour, nous lui jetterons comme vengeance notre adieu entre deux baisers I » Aa lieu de consentir, j'ai dû opposer à ses paroles un silence résolu; mais il m'a menacée, frappée, et alors, comme une femme en démence, j'ai quitté sa maison dès que je l'ai vu sortir, je vous ai fait écrire par madame de Godrecourt, et je suis venue, Henri. Maintenant vous savez tout; vous savez qu'il va venir ici, vous savez qu'il me faudra suivre mon bourreau.
--Jamais, non, jamais 1 s'écria-t-il dans l'égarement du désespoir; s'il se présente, je le tuel Avec vous, Marie, je n'aspirais qu'à l'amour; je sens qu'il me faut plus, il me faut une vengeance. Reposez-vous sur moi du soin de provoquer votre époux de façon à rendre impossible un refus ou une hésitation de sa part. Oui, dussé-je lever la main sur lui, comme il n'a pas craint de la lever sur vous ce matin...
— Un duel ! reprit-elle d'une voix sourde ; avez-vous oublié qu'il ne voudrait pas se mesurer avec vous? Et quelle issue aurait ce combat? La mort de l'un ou de l'autre; car vous ne croiseriez pas le fer contre lui, Mongeot, sans dire : Voilà le seul homme qui se trouve entre elle et moi, voilà l'éternel obstacle à mon bonheur, voilà l'homme qui a juré la mort de celle que j'aime ! Et si, par malheur, vous alliez succomber, Henri, ne laisseriez-vous pas à cet homme l'impunité de son crime? Vous le voyez donc bien, le duel est impossible. C'est par une autre voie, plus claire et plus sûre...
-^ Vous me faites trembler... Que me proposez-vous donc ?
-^Dne chose facile, une vengeance qui ne peut faillir. Ils entrer ici pour me trouver; que ce soit vous qu'il rencontre à ma place.
-Ensuite?
^ Ensuite, le reste vous regarde. C'est à vous de voir si vous m'aimez... reprit-elle en faisatitun mouvement pour sortir.
— Vous parlez, dit-il, en la retenant, vous me le^jardez avec
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des yeux qui m*épouvantent ! Vous aurais-]e compris, Marie, et voudriez -vous que je devinsse assassin?
— Et ne l*est-il pas devenu, lui, depuis qu'il m'a signifié, ce matin, que jamais votre enfant ne verrait le jour, qull le foulerait aux pieds comme sa mère, qu'il le tuerait!
— Quoil sa rage aveugle?...
— Lui réserve le même sort, sachez-le. II éloufFera en moi ce germe qui fait notre espoir et votre amour.
— II a dit cela! murmura le jeune homme avec des yeux où brillait la rage. Oh ! ne me trompez pas, il vous l'a dit?
— Aussi vrai qu'à cette heure je place ma main dans la vôtre, Benri, aussi vrai que jedis : Situ letues, je t'épouse f...
Un rayon d'espoir indicible éclaira le front assombri de Mongeot; il la regarda quelques secondes comme un homme ivre... Jamais semblable idée ne s'était présentée à son esprit, il l'eût écartée comme un sacrilège ou une chimère. Passer du doute dans le calme, de Tenfer dans les régions du ciel, rattacher à lui cette femme par un lien complet, solennel, voilà ce qu'elle lui offrait. Ce bonheur inouï le fit cependant reculer. /« il eut peur... il crut voir du sang à ses mains.
— Un meurtre! reprit-il, un meurtre! oh! jamais! Je ne me sens pas ce lâche courage !
— C'est bien, répondit-elle en retirant froidement sa main, tu te sens alors le courage d'abandonner et livrer à la merci de cet homme ceux que tu pourrais sauver ! Il suffit, Henri Je sais ce qui me reste à faire. Adieu, tout amour est mort en moi f...
— Tout amour!... reprit-il en se traînant à genoux sur la trace des pas qu'elle venait de faire, ne crois-tu donc plus à mes pleurs, à mon désespoir? Marie, regarde-moi, vois ton esclave qui t'implore. Veux-tu qu'il se dévoue pour toi à la torture, qu'il se laisse fouler sous les pieds de ces chevaux qui vont remporter? Veux-tu qu'il te suive comme un mendiant sur les chemins brûlés par le soleil, sur le flot qui te séparera de lui, sur la terre qui te verra passer, et où l'épuisement, la douleur, creuseront sa fosse ? Veux-tu que, devant toi, il lève un couteau sur son cœur ? qu'il porte à ses lèvres le verre où
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dort le poison P qu'il se raye lui*mème violemment de ce livre ouvert à tous, qu'on nomme la vie? Parle, tu es ma maîtresse, Marie^ je t'obéirai... Mais frapper ici cet homme autrement qa*à armes égales, mais te perdre avec moi, t*envelopper dans la honte de mon supplice !... As-tu réfléchi à ce que tu dis là , Marie?
Elle le regarda avec un œil de pitié , comme si elle eût sondé toute la faihiesse de ce cœur qu*elle allait vaincre.
— Oui, j*ai réfléchi, dit-elle, il doit venir, il viendra. Tu feindras d'avoir appris le lieu de ce rendez-vous ; tu diras ce que to voudras, que tu m*as vue, que tu m*as forcée de revenir à ses pieds, que tu m'attends. La voiture sera là, et moi Je guetterai, sous les stores fermés de cette voiture, le moment de ta loite précipitée. Ce ne sera plus un amant que je recevrai dans mes bras, ce sera mon maître... mon époux... Thomme à qui faural donné droit de vie et de mort sur moi ; ce sera mon sauveur, et je le contemplerai avec amour!
Et elle lui déroula avec un horrible sang-froid un plan de vengeance si tranquillement conçu, que ce n'était plus une femme qui semblait ainsi poser devant le jeune homme, c'était un spectre de l'enfer, parlant à ce cœur morne et troublé. A mesure que sa pensée reculait, elle avait l'art de rendre l'assaut plus terrible ; elle ne le quitta qu*aprés avoir obtenu ce sanglant aveu...
— Je ferai ce que tu voudras, reprit-il en se couvrant le visage de ses deux mains. Laisse-moi partir, j'ai seulement à voir quelqu'un auparavant ; dans quelques instants je suis ici I
Et il la quitta, s'arrachant à cette étreinte qui le brûlait, à ces caresses dont le souvenir le faisait trembler. Ses yeux erraient sans rien voir; Il sortit égaré et marcha bientôt dans la direction de la rue Saint-Antoine, sans que le vent glacé qui soufflait alors pût calmer son agitation et son délire. Mille voix confuses bourdonnaient à ses oreilles, mille pensées nouvelles
s'emparaient de son cerveau ; il arriva énervé à la porte de l'organiste.
— Ob donc avez-YOus été, soupira Blanche, pour être si
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pâle? d'où venez-vous pour que mon cœur se serre, rien qu'à vous voir? Serait-ce que vous êtes arrivé trop tard pour voir celte femme? ou bien vous ètes-vous battu, votre épée a-t-elle du sang?
En prononçant ces mots» la douce voix de Blanche semblait invoquer l'appui de Dieu par ses yeux tournés angéliquement vers le ciel. Mongeot la serra contre son cœur avec des larmes; il éprouvait un trouble pareil à celui d'un homme qui va, pour toujours, quitter ce qui lui est cher ; il craignait surtout de rencontrer le regard de cette enfant, ce regard limpide et pur. Il ne répondit aux questions de Blanche que par des mots vagues , entrecoupés ; il était venu se rapprocher d'elle comme par instinct, comme on cherche le jour au lieu des ténèbres, comme on se réfugie dans le temple aux premiers épouvantements de la foudre. Il était venu voir son ange avant de mourir.
— Elle est donc partie ! s'écria-t-elle bientôt avec joie, elle aura hâté l'heure^ sans cela seriez-vous ici ? Avec quel ravissement je retrouve mon frère 1 Maintenant on ne viendra plus me l'arracher, on ne trompera plus mon inquiétude et ma vigilance. Toujours avec nous, toujours ! Le ciel a pris pitié de moi, il a compté mes soupirs. Vous ne me regardez pas, Henri, est-ce que je vous afflige ? N'est-il pas vrai que maintenant vous m'aimez un peu plus que les jours passés? IN'est-il pas vrai que dans cet amour vous ne trouvez ni amertume, ni remords? Dieu nous fit tous deux l'un pour l'autre ; ami, remercions-le de nous redonner la vie. Car ce sera une vie nouvelle, n'est-ce pas, que ta vie sans cette femme? Ce sera une action de grâce perpétuelle envers la nature et Dieu ! Si tu savais comme tu es beau , mon frère, comme tes yeux brillent de tendresse et de douceur, si tu savais combien ta pâleur même ajoute à la noblesse de tes traits I Tu peux arriver â tout, tu peux réaliser tous les rêves ardents de la jeunesse ; ton succès est dans tes mains. Que je serai fière un jour de toi ! Quel charme de te voir et de t'admirer , mon frère ! Oh ! va, sols tranquille, tu ne m'entendras plus jamais invoquer devant toi le souvenir de celle qui a si durement pesé sur ta vie ; à de pareils abandons
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il faut la prière. Henri, mon cher Henri, viens donc prier ivec moi I
Elle lui prit le bras, il se laissa entraîner machinalement. Tous deux entrèrent à Saint-Paul. Il n*y avait alors cependant personne dans le chœur. Les chapelles latérales étaient drapées de grandes ombres, un silence profond régnait dans la solitaire église. Tout d'un o^up il y eut un claquement sec et un écho prolongé au-dessus de leur tête; Blanche fit observer au jeune homme une lumière qui éclairait Torgue. C'était d'Aquin, ses doigts allaient toucher bientôt le clavier; il essayait là plusieurs morceaux, car le lendemain c'était grande fête et Ton venait de réparer Tinstrument. Bientôt les portes de la sacristie s'ouvrirent, et le jeune homme vit apparaître le trésorier de la paroisse qui s'assit au banc des marguilliers comme à Tordinaire, pour juger, sans doute, l'effet du chant, car tout aussitôt d*Aqnin entama l'admirable psaume Judex crederis. L'impression vive et profonde de ce morceau était passée peu à peu dans r&me du jeune homme ; il entendait tonner la voix de Dieu dans la voix enflée de l'orgue; il frissonnait et il allait se frapper la poitrine quand Blanche arrêta sa main.
— Qu'avez-vous ? lui dit-elle, et pourquoi trembler ainsi?
•« N'a-t-il pas parlé de vengeance etde châtiment, ce psauineP nurmura-t-il à voix basse, n'a-t-ilpas dit que Dieu punissait le meurtrier?
—Vous vous êtes battu? reprit-elle avec une voix séchée par Tangoisse, et comme frappée d'une idée subite : vous avez tué M. LescombatI
11 ne répondit rien. L'horloge venait de sonner le quart de £x heures... Serrant alors la main de Blanche qui s'était appoyée, pour ne pas défaillir, contre la grille d'une chapelle, il lui donna sur le front un triste et dernier baiser. Les sons de l'orgue s'éteignaient, mais une terreur vague, mystérieuse, planait dans les profondeurs de cette église.
—Fuyons, dit-il, fuyons ! on n'a pas de courage ici!
Et il franchit le seuil de l'église; mais à peine avait-il mis le pied dans la rue qu'il crut entendre de nouveau mugir la voix
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de Torgae à son oreille; sa conscience lui reprochait deux crimes : celui qu'il venait de faire en quittant Blanche, et celui qu'il allait commettre en se rendant au sinistre rendez-vous. Poursuivi par chacun de ces fantômes, il doubla le pas et fut très surpris de se retrouver devant la porte de l'organiste. Ëmu d'une superstitieuse frayeur, il courut s'enfermer dans sa chambre ; mais le portier monta presque en même temps que lui, et lui présentant une lettre :
— Voilà ce qu'un homme en livrée de suisse est venu, dil^il, apporter pour vous, il y a quelques secondes. Avez*yous à m'ordonner quelque chose?
•— Non, rien, reprit-il après avoir lu, rien que de remettre ceci de ma part à mademoiselle Blanche d'Aquin. Et il détacha de son cou une petite 4;roix qu'il avait reçue encore enfSaut de sa mère.
-—Monsieur reviendra-t*il ce soir P demanda le concierge en voyant la flamme sombre qui Jaillissait de Fœil égaré du jeune homme.
— Je ne pense pas, répondit-il.
Et redescendant l'escalier, il relut la lettre que, dans sa fatale impatience, madame Lescombat lui écrivait elle-même :
« Songe, lui disait^elle, songe qu'il nous reste à peine une heure! Si tu ne viens pas, si tu crains de frapper, en un mot, si tu as peur, eh bien! ce sera moi qui le frapperai : Je suis làl » .
L'idée qu'elle pourrait seule affronter un tel péril, commettre un pareil crime et tremper ses mains dans ce sang, fit courir un froid glacé dans les veines du jeune homme; il arriva cependant à temps pour trouver la pâle coupable encore seule, dévorée de toutes les angoisses de l'inquiétude et de Teffroi. Elle se tenait debout devant la table où elle attendait Tarchitecte; à tout ce que put lui dire Mongeot, son oreille fut de fer comme son cœur.
— Pas de pitié î dit-elle, et rappelle- toi que je l'attends ! En même temps, elle lui indiqua du doigt la grille par laquelle il devait entrer dans le jardin. Bientôt la noire silhouette d'un
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homme en manteau se dessina sur la neige qui jonchait la rue; elle quitta Mongeot en détachant du doigt l*anneau d'alliance qu'elle portait.
— C'est lui ! murmura-t-elle d'une voix sourde, éteins la lamiére, il va monter.
Et elle 'se perdit dans les profondeurs du jardin dont un Tent glacial faisait crier les branchages morts ; elle marchait d'an pas inégal et agité. Quand elle se retourna, elle avait laissé derrière elle un si long espace, que la respiration lui manqua... Elle appuya sa main sur une des bornes de la rue d'Enfer» et, prêtant Toreille, elle entendit bientôt le claquement de fouet d'an postillon. C'était la chaise qui devait venir la chercher a?ec M. Lescombat... Consternée» mourante, elle eut encore la force de se traîner quelques pas plus loin ; elle se fût peutêtre évanouie dans l'horrible anxiété de cette attente , lorsque les cris: Au meurtre! h, l'assassin! parvinrent jusqu'à elle. En même temps, et comme à travers un brouillard, elle entre- Tîl l'uniforme des soldats du guet, et Mongeot fuyant vers l'endroit où eUe marchait... La chaise demeurait attelée devant la grille... Un exempt y fit monter le jeune homme pendant que plusieurs autres relevaient un cadavre sur le pavé. La nuit était profonde, et la voiture prit le chemin du Cbâtelet.