DEUX VISITES
A l'époque de ce drame, le Cbâtelet, plus redoutable aux yeux du peuple que la Bastille, parce qu'on n'en passait guère le seuil que pour se voir transféré à la Conciergerie, était devenu une sorte de texte pour les récits populaires ; on parlait de ses mystères avec terreur. Sous les trois règnes, ces murailles épaisses, ces sombres cachots, passaient pour receler ûes histoires aussi problématiques que celle du Masque de fer ^
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et un frémissement involontaire saisissait le bourgeois parisien à la vue de la gothique forteresse.
Il est hors de doute, d'après ses registres, qu'au fond de la terre, dans un trou à mettre les morts, la justice humaine y logeait des hommes vivants.. Ces mornes prisons s'appelaient alors les cwoes. Au-dessus s'élevait le vieil édifice, monument du siècle de Dagobert, où le conseil des Seize fit arrêter et pendre Brisson, Larchè, Pardif et tant d'autres. La salle de la Question, cette dernière trace de la barbarie légale, qu'abolit Louis XYI, était située dans la tour regardant l'extrémité méridionale du Petit-Pont, et les bateliers des coches d'eau qui descendaient chaque nuit la Seine pouvaient entendre parfois sous ces murs les gémissements étouffés de leurs victimes.
Une semaine après l'assassinat commis chez le suisse du Luxembourg, un guichetier, vêtu d'une veste de camelot rouge, descendait paisiblement vers midi les marches verdâires de Tun de ces escaliers qui menaient alors aux caves. Il parut hésiter avant de tourner sa clef dans la serrure de l'un des cachots; on eût dit que la mission qu'il avait à remplir près du prisonnier l'effrayait.
— Est-ce vous, Richard? demanda une voix faible qui semblait partir de la profondeur d'une tombe,
— Oui, reprit le guichetier, je venais vous apporter votre déjeuner ordinaire, du pain et une cruche d'eau. Si vous n'y touchez pas plus qu'hier...
Une toux sèche, fiévreuse, fut la seule réponse qu'obtint Richard; il se mit alors à considérer de l'air d'un médecin qui examine son maladB. La figure d&Mongeot était aussi pâle que la muraille fraîchement recrépie du souterrain; il était couché sur un misérable grabat, le corps à demi roulé dans son manteau.
^ Vous avez pourtant besoin de prendre des forces, mon jeune ami, car c'est demain que doit avoir lieu votre second interrogatoire dans la tour du Petit-Pont... Vous n*ignorez pas que là il n'y a que les juges qui interrogent...
^ Je le sais. J'ai répondu aux magistrats une première fois;
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Dieu me donnera le courage de comparaître devant eux une seconde...
— Oui, mais c'est que le chevalet est un lit cruel, mon jeune ami, et puis vous êtes si faible ! Que ne convenez-vous tout de suite qu'on vous a poussé à commettre le crime? pourquoi persister à nier le nom de vos complices ? Il est impossible qu'à votre âge... un si doux jeune homme 1 continua Richard en le regardant avec intérêt et en déposant à terre sa cruche d'eau.
— Je vous le répète, Richard, c'est moi seul qui ai commis le meurtre, moi seul j'appartiens à la justice des hommes. Tout ce que je demande, c'est qu'on n'éloigne pas désormais de mon cachot les personnes qui voudraient me voir; M. le prévôt du Châtelet m'a promis de révoquer cet ordre.
— Et vous allez avoir la preuve que je ne cherche pas à augmenter le poids de votre captivité; il y a là dans la cour ce vieillard qui est déjà venu à plusieurs reprises pour vous visiter. Je l'ai laissé avec le secrétaire de la prison ; il demande, je crois, votre translation dans la partie haute du Châtelet. Je doute qu'on la lui accorde, reprit tristement Richard en hochant la tête. La famille de M. Lescombat s'est portée partie contre vous avec un tel acharnement... Mais voici votre visiteur, je vais lui ouvrir, il vous dira sans doute mieux que moi...
La porte du cachot tourna, en effet, sur ses gonds, et donna passage à d'Âquin, dont le visage portait l'empreinte de l'abattement, car l'espoir de l'organiste venait d'être déçu. Il se jeta au cou de Mongeot et le serra quelque temps contre son cœur ;daDs une sombre et morne étreinte, i — Enfin! murmura-t-il, enfin il m*est permis de vous voiri Après ces huit jours mortels!...
Le guichetier venait de partir, d'Aquin jeta les yeux sur la cage souterraine dont aucun rayon de soleil ne dorait alors les barreaux.
— Et voilà comme ils vous traitent, reprit-il, malgré mes lettres et mes supplications de tout à l'heure. Pauvre enfant! que vous avez dû souffrir I
Mongeot leva les yeux vers un petit crucifix que Richard
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avait placé au pfed de son Ht. Un air bumide et froid glissait par les vitres mal jointes du soupirail, les murailles suintaient depuis la voûte jusqu'aux planclies à demi pourries du sol.
— Il est impossible qu'on vous laisse en ce lieu, reprit d*Aquin; j'irai voir en sortant M. le lieutenant-criminel; mais avant ce juge, il faut que je vous interroge, Mongeot : est-Il vrai que vous vous soyez rendu coupable de ce meurtre P
Le jeune bomme baissa la tète.
-Vous, un assassin 1 murmura l'organiste ferriflé. Oh! mon Dieu, mon Dieu, vous Taviez donc ainsi décidé dans votre justice 1 Et vous leur avez fait l'aveu du crime, continua-Vil, vous avez subi déjà un premier interrogatoire...
— Je rai subi seul, reprit Mongeot en regardant de nouveau le crucifix.
— Seul, avez-vous dit, vous aviez donc un complice I Mongeot ne répondit pas.
— Et quel était-il? parlez. Le silence du prêtre qui franchit le degré de ces cachots n'est pas plus sûr que le mien. Oh! je savais bien que mon enfant bien-aimé, mon fils, celui que j*ai toujours connu noble et généreux malgré sa faiblesse, n'avait pu concevoir le plan de cette lâche attaque; il faut que le démon vous ait lui-même conseillé.
— Écoutez, mon père, ce n'est pas à vous que Je mentirais le pied dans la tombe; non, ce n'est pas moi qui ai pu imaginer ce crime, c'est mol seul qui ai dû l'exécuter.
— Pourquoi î
—Parce que cet homme allait me ravir ce que j'avais de plus cher, parce qu'il avait parlé lui-même de me tuer dans mon enfant 1 Voilà pourquoi j'ai dû le tuer, voilà pourquoi Je ne me repens pas de l'avoir fait !
— Malheureux ! et si je vous disais que ce complice dont vous me parlez, et dont à tout prix il faut que je sache le nom, vous a indignement abusé; si je vous disais que mieux que tout autre je puis vous répondre de Lescombat la main haute, la confiance au cœur, la vérité sur les lèvres?
— Vous ?
— Oui, moi, le dépositaire de ses suprêmes volontés.
— Il ne serait pas mort, il vivrait! s'écria-t-il dans un frénétique transport; ah! parlez à votre tour, dites-moi hï Ton me trompe?
— On ne vous a pas trompé, Mongeot ; en retrouvant Le»* combat, je n*ai retrouvé qu'un froid cadavre. Mais sur ce cadavre il y avait un papier, et c*est ce testament adressé à moi seul et dont la justice m*a permis de prendre copie, que je viens vous lire... Oui, sachez qu'en abandonnant la France pour ne jamais la revoir peut-être, il avait songé au seul homme qu'il eût dû oublier, à vous, dont par cet écrit il prétendait assurer le sort! La voilà cette page où, en cas de mort, il vous léguait ainsi qu'à votre enfant une partie de sa forlune; lisez ces lignes, lisez-les, c'est le châtiment le plus terrible que pût vous réserver Dieu dans sa justice I
Et, comme le jeune homme repoussait douloureusement le papier, le vieillard le lut en s'arrêtant lui-même à la fin de chaque phrase. Jamais douleur plus aiguë n* était entrée dans l'àme d*un coupable, jamais lueur plus cruelle ne s'était fait jour dans Tesprit d'un meurtrier. Mongeot crut entendre Lescombat lui-même; il se leva en se débattant contre cette fatale apparition.
— PUié ! s'écria le jeune homme les bras étendus, pitié !
II semblait vraiment qu'il parlât alors à une ombre. Secouant etifin le poids de sa stupeur, il retomba sur sa chaise de paille avec des sanglots; son front était perlé de cette sueur lente et cruelle qui abonde au front des morts.
— Et j'ai pu le tuer, trancher ses jours d'un seul coup ! Je ne lui ai pas même donné le temps de se reconnaître, le temps ^6 m'apprendre qu'il me pardonnait et me laissait un pareil bienfait pour adieu! Honte sur moi, mon père, honte sur l'inîàme qui m'a poussé à ce meurtre ! Oh I mon Dieu, mon Dieu ! Que vous avais-je fait pour devenir aussi coupable, aussi
li frappait comme un insensé les murailles de sa prison: ^Ue révélation réveillait en lui la fureur et le remords. L'or-
ganiste était le seul homme dont il ne pût suspecter la bonne foi ; d'ailleurs, il tenait en main la copie de celte lettre déposée, disait-ii, au greffe du Châtelet. Limage de sa victime n*apparaissait plus sous le même jour àMongeot, il eût voulu mourir pour racheter cet odieux attentat.
— Et c'est elle, c*est elle qui a pu m'arracher cet exécrable serment, reprit-il dans le bouleversement de ses pensées, c'est elle; oh! qu'elle soit maudite!
Le vieillard à son tour parut foudroyé quelques secondes; un rayon inattendu venait de percer pour lui les profondeurs de ce cachot; il se suspendit aux lèvres du coupable avec une attention pleine d'angoisse... Mongeot lui raconta ce qu'avait exigé de lui sa maîtresse, il lui avoua tout, tout jusqu'à cet hymen dont le sang était le prix, il lui montra son anneau.
— Parjure et meurtrier! voilà ce qu'elle a fait de lui! murmura à voix basse Torganiste: oh ! que dira Blanche? ajoutat-il en se couvrant le front de ses mains. Mais vous l'avez donc crue cette femme, vous l'avez donc crue ? demanda-t-il au Jeune homme.
-^ Je l'aimais et je l'ai crue, répondit-il. Oh ! malheur sur moi, qui me suis laissé égarer! Mais aussi, mon père, ne m'avait-elle pas écrit que, si le courage me manquait pour accomplir cette œuvre coupable, elle ne craindrait pas de prendre elle-même ma place? Cette lettre, la voici... Vous y reconnaissez sa main, n'est-ce pas? Avec cette arme terrible, je pourrais l'amener moi-même ici, je pourrais... Mais plutôt mourir que de l'accuser, mon père ; oui, seul, j'expierai le crime, que seul je n'ai point commis I
— Quoi! vous hésiteriez encore à remettre entre les mains de la justice cette preuve écrasante qui vous sauvera peutêtre?...
— Assez d'un coupable, mon père, il faut qu'elle vive, il faut qu'elle ne lègue pas la honte au fruit qui naîtra de ses entrailles. Cette lettre, que j'ai pu soustraire aux recherches, et que dans ma prison il m*est impossible de détruire, prenez-la, mais jurez-moi...
Il parlait encore lorsque le guichetier rentra.
— • L'heure de votre permtssion est expirée, dit-il à l'organiste^ veuillez me suivre par cette porte de sortie. D'ailleurs, une autre visite attend monsieur.
— Laquelle? demanda Mongeot d'un air d'inquiétude et de crainte. Richard se pencha à l'oreille du prisonnier et lui parla à voix basse...
— Je compte sur votre parole, mon père, dit alors le jeune homme à l'organiste; vous n'oublierez pas ce que je vous ai demandé» ce que vous m'avez promis.
D'Âquin baissa la tète en serrant la main du jeune homme... Le guichetier de la prison reparut bientôt, précédant une femme dont un voile noir cachait les traits. Elle nel/écarta que .lorsqu'elle se fut assurée du départ de d'Aquin. Mongeot reconnut alors madame Lescombat.
— Vous ici ! murmura le pâle captif.
— Que voulait cet homme? demanda-t-elle en montrant la porte par laquelle l'organiste était sorti.
— C'est mon confesseur, mon père, reprit le jeune homme. Marie, je lui ai tout dit.
— Tout? murmura-t-elle avec une anxiété inexprimable. Mongeot pencha la tète en signe d'assentiment.
— C'est bien, reprit-elle après un intervalle de silence où son regard perçant examina la contenance du prisonnier, vous n'en comprendrez alors que mieux ma démarche...
-Laquelle?
^ Celle que me prescrit une impérieuse nécessité. Henri, rendez-moi ma lettre.
11 la regarda avec un affreux étonnement; cette parole froide et terne venait de retentir au fond de son âme comme un son de cloche funèbre.
— N'avez-vous pas autre chose à me dire? murinura-t-il en la toisant d'un œil égaré.
Elle était habillée coquettement, bien qu'elle fût en deuil ; une ample baigneuse couvrait son cou. Pour cacher sa pâleur, elle avait cru sans doute devoir mettre du rouge. Une agitation
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fébrile semblait toutefois se faire jour sous cette assurance d'emprunt, et l'on devinait qu'elle avait peur.
Lui cependant, il la parcourait des yeux dans un douloureux silence ; le moment approchait où, trop longtemps gonfle par Forage, son cœur allait déborder.
— Est-ce bien vous, Marie? dit-il avec une singulière amertume, est-ce bien vous qui avez pénétré dans ce cachot, pour me prouver seulement que vous aviez peur?
A ce reproche, prononcé plutôt avec le ton de Taccablement qu'avec celui du courroux, elle releva le front.
— Je ne tremble point pour moi, lui dit-elle, c'est pour vous seul, Mongeot; il est important qu'on ne vous croie avec moi aucune connivence. Vous avez dit, dans votre premier interrogatoire, ne pas m' avoir vue depuis la scène terrible de votre renvoi, cette lettre ruinerait votre système de défense. Vous avez reçu de moi la promesse sacrée d'une épouse, que demandez-vous Je plus?Pouvais-je pénétrer ici, me 1 a-t-on permis, malgré mes supplications et mes larmes? Oh ! oui, continua-telle en jetant un regard sur les murs du cachot souterrain ; oui, c'est un horrible lieu que celui-ci ; mais ces verrous ne peuvent-ils donc tomber, ne peux-tu devenir libre?
— Libre! comment?
— Oui, ne saurais-tu te défendre autrement que tu ne l'as fait, ne peux-tu soutenir que tu fus contraint de te protéger toi-même contre le fer d'un jaloux, dans un affreux guet-apens? Cette épée trouvée à côté de lui...
— Assez, assez, madame, ce que Je viens d'apprendre m'interdit un mensonge... Oui, vous m'avez indignement abusé, et cet acte trouvé sur M. Lescombat dans cette nuit fatale...
— Cet acte? que voulez-vous dire?
— Lisez vous-même, lisez, dit-il en lui montrant la copie que d'Aquin lui avait laissée. Vous le voyez, c'est un ami, c'est un bienfaiteur que j'ai tué!... Et vous voudriez que je le flétrisse, aux yeux de mes juges, du nom d'agresseur? On ne me croirait pas, madame ; oh ! je ne me rendrai pas coupable de cette nouvelle lâcheté. Quanta votrelettre.. rassurez vous:
me déflant de moi-même et des aveux que pourrait m'arrnclier bientôt la torture, je viens de la remettre à ce vieillard, à qui Jai fait jurer de la détruire.
Madame Lescombat ne put contenir un cri de bonheur, elle respira.
— Henri, reprit-elle en se précipitant alors aux pieds du jeune bomme dans une exaltation difficile à rendre, car elle ne doutait pas de ses paroles, ce n'est pas pour moi que je suis venue, c'est pour l'enfant que je porte dans mon sein! Mais tu ne mourras pas, tu ne peux mourir; nous trouverons plutôt un moyen de t'arracher aux horreurs de-cette prison. Rassure-toi à Ion tour, reprends courage... si tu as fait tomber, en t'accusant toi-même dans ce premier interrogatoire, les charges qui s'élevaienl contre moi, moi, de mon côté, je n'ai point parlé, mon silence t'a défendu devant tes juges. Je serai muette comme la tombe, Henri, je garderai ce secret de mortl Ohl merci mille fois, c*est à toi que je dois de ne pas languir dans un cachot, c'est à toi que cet ange devra la vie! Gomment m'acquilter jamais?...
— En me promettant, Marie, de partir ce soir même, sous la garde de d'Âquin, de dérober notre enfant aux périls que tu peux courir... Oui, si l'on devait de nouveau t'interroger...
— La fuite! y songes-tu? mais ce serait m'accuseraux yeuy de tous! Tu sais que l'on ne m'a accordé la liberté qu*à une seule condition, celle de me représenter quand la cour l'exigerait. Dois-je, par mon absence, donner gain de cause à nos ennemis? Ce matin, J'ai obtenu du lieutenant-criminel la permission de te visiter; on voulait se servir de mol pour t'arracher des aveux... Encore une fois, nul ne me croit ta complice; mon niari avait pris soin de brûler la correspondance qui nous accusait tous deux: aucune preuve ne pourrait donc déposer contre mol, aucune, si ce n'est cette lettre que d'Aquin vient de recevoir et qu'il t'a juré d'anéantir. Pourquoi fulrals-je, Henri? pourquoi m'enlever la consolation de venir ici chaque jour t'apporter des paroles et des caresses qui consolent? Ne
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sommes-nous pas époux? reprit-elle en lui montrant la bague d'alliance qu'il portait.
— Oui. nous sommes unis par le sang, répondit-il d'une voix sourde, et c'est toi qui l'as voulu. J'étais un amoureux, un insensé, tu as fait de moi un assassin! Nous sommes mariés, dis-tu? oh! oui, mais ce sera le bourreau qui fera ma toilette le jour des noces. Je ne mourrai pas même ta main dans la mienne, Marie, je mourrai livré en spectacle aux yeux effrontés de la multitude. Et toi, pendant ce temps, où seras-tu, te verrai-je? C'est là une idée plus épouvantable pour moi que la bacbe qui tue, que la barre qui brise les os! N'avoir commis ce crime que pour te posséder, te suivre, et me trouver rejeté dans un abîme sans foQd ! et pas même l'avenir, l'avenir pour nous retrouver! Unis par l'enfer, nous reverrons-nous dans le ciel?...
En parlant ainsi, ses regards demeuraient cloués sur le sol de la prison ; on eût dit vraiment que la vie l'avait quitté ! Ce sombre caveau, dans lequel l'oreille ne surprenait le son d'aucun pas extérieur, glaçait d'horreur madame Lescombat ; le but de sa visite une fois rempli, l'astucieuse coupable eût voulu se faire des ailes pour en sortir. Mongeot la contemplait en silence comme une de ces Qllesdesnoirsabîmes, contre lesquelles les anachorètes se fortifiaient par les prières ; jamais, peut-être, elle ne lui avait paru plus belle que dans cet horrible lieu. L'infortuné jeune homme ne pouvait détacher ses yeux de ce visage adoré, masque impénétrable qui cachait le crime; il regardait cette créature dépravée avec amour. Pour elle, jalouse de jouer son rôle jusqu'au bout, elle ne craignait pas de l'accabler des protestations les plus tendres.
— Je pars, dit-elle enfin en feignant de s'arracher avec effort à ses caresses, je pars, Henri, mais je reviendrai bientôt. Demain, ce soir, peut-être, j'espère obtenir ta translation dans une autre partie de la prison. Adieu, tout ce que j'aime, tout ce que je regrette au monde I En te quittant, je retourne au pied des autels; là peut-être, en invoquant le ciel, en m'offrant à ta place comme une victime d*expiation, je l'intéresserai à ta dé-
KTrance. Encore une fois, espoir et courage I N*es-tu pas sûr à jamais de ce cœur, et n'en connais-tu pas chaque pensée?
Il l'écoutait ainsi, doutant de lui-même et de sa raison, quand l'borloge de la prison sonna cinq heures. Madame Lescombat tressaillit comme si le timbre du cadran eût éveillé en elle un empressement furtif, elle se hâta de quitter le prisonnier. Mongeot la vit partir avec un amer brisement de cœur : avec cette femme s'en allait tout son courage. Elle partie, il fit la visite de son cachot ou plutôt de sa tombe, pour recueillir les parfums qu'elle lui semblait avoir semés. Grâce à lui, elle était enfin hors de l'atteinte de ses juges ; grâce à lui, cette existence précieuse était à l'abri. Quand Richard revint, il trouva le jeune homme agenouillé au pied de son lit, il adressait au ciel une de ces prières ferventes, dont les anges eux-mêmes portent le cri jusqu'à Dieu.
— Ne vous effarouchez pas, mon jeune ami, dit le guichetier, si je vous dérange. Je venais voir si vous n'aviez besoin de rien, après la visite de cette belle dame. A ce qu'il me paraît, on va décoiffer, en son honneur, quelques bouteilles là-haut, car je viens de rencontrer Hubert, le geôlier de la tour de l'Est, avec un panier de vin et quelques menus plats de pâtisserie. Vous n'étiez peut-être pas assez riche pour lui donner collation ; et d'ailleurs l'appartement est incommode, continua Richard en regardant le souterrain, tandis que là-haut chez ce jeune gentilhomme...
— Malheureux I s'écria Mongeot en prenant avec force le bras de Richard, qu'as-tu dit?
— Je dis que cette damé vient de monter ici au-dessus, au rez-de-chaussée, après vous' avoir quitté.
— Tu vas payer de tes jours cet abominable mensonge!-
— Un mensonge ! Oh que non I j'ai bien vu votre beJle entrer dans la prison du susdit. Ecoutez donc, c'est tout simple, si elle a une permission. ^
— Quel est cet homme? réponds, et songe que chacune de tes paroles retombera sur toi si tu me trompes!
— Dame 1 mon cher monsieur, c'est un gentilhomme de
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bonne maison, un étranger, Je croîs, voilà tout ce que j'en sais Il se parfume, se lave, s*agite du matin au soir dans sa chambre ; il n'y a pas pour lui de linge assez riche, de vin assez excellent. Pour son crime, je l'ignore, mais ce qu'il y a de sûr, c'est qu'il ne prend pas le Ghâtelet en homme désespéré.
— Tu ne me trompes pas, Richard? s'écria Mongeot en passant sa main sur ses yeux comme s'il eût craint d'être le jouet d'un mauvais rêve ; eh bien ! alors il faut que je pénètre dans la prison de cet homme, il faut que je le voie et que je lui parle à l'instant même...
— Impossible; c'est Hubert qui est son gardien; je n'ai rien à faire avec les cachots supérieurs.
— Ne peux-tu donc persuader à cet Hubert que ce n'est pas une évasion que je cherche, c'est une entrevue de laquelle dépend mon sort. Oui, par tous les serments du ciel et de l'enfer, je m'engage à rester auprès de toi, pendant que, l'oreille collée contre la porte de ce prisonnier...
— Diable I mon jeune ami, il paraît que la dame vous tient au cœur; mais y a-t-ildonc tant de mal à ce qu'elle vienne prendre la collation chez un autre? Savez-vous bien que cela est laid d'être jaloux? Reposez tranquillement, vous devriez être occupé de choses plus graves...
— Richard, reprit le jeune homme en se suspendant au cou du guichetier et le conjurant avec l'expression déchirante du désespoir, Richard, si tu as jamais connu le tourment d'être trompé par ce que tu avais de plus cher, si tu as aimé dans ta vie une femme qui ne t'aimait pas, une femme dont tu doutais malgré tout ce que tu avais pu faire pour elle, fraie-moi vite un passage jusqu'à ce cachot. Voici deux pièces d'or, prends-les; demain le vieillard qui est venu me visiter t'en donnera le double, je te le promets. Je ferai ce que je t'ai dit, je resterai calme, impassible à côté de cette porte, à côté d'Hubert ou de toi. Si tu me refuses, je me brise cette nuit le front contre ces barreaux, et demain en entrant ici tu ne trouveras que mon cadavre!
Il s'était relevé fier et menaçant, ne rougissant pas même au
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fond de son cœur d'ATOir dévoilé à cet homme cet amour emporté, cette Jalousie convulsive. Pour Richard, il avait vu jus* qne-là bim des prisonniers et des amants, mais jamais, dans ce séjour marqué par le deuil et par la tombe, il n'avait rencontré un homme dont les paroles éveillassent en lui une plus Superstitieuse terreur. L*idée de le voir suspendu le lendemain à sa fenêtre, ou de le relever mort sur le plancher, produisit en son âme un tel effroi, que, repoussant les pièces d'or do jeune homme :
— Parla Vierge! dit-il, je ne vous demande qu'une chose, c'est de me payer chopine ainsi qu'à Hubert. La porte du prisonnier est bien close et vous n'avez pas d'armes; nous vous laisserons écouter à votre aise ce dialogue amoureux.
Il sertit alors pour se concerter avec Hubert, et revint bienttt chercher le jeune homme qu'il installa sur un banc de bois dans un cachot vide, près de celui du prisonnier.
tB UTOTBNANT GBtMiNSL.
*àcMéde ce cachot vide se trouvait celui du gentilhomme dont le guichetier avait parlé à Mongeot. Celui-ci, dès qu'il cul vu partir Richard, examina le lieu où il se trouvait avecune inexprimable anxiété.
n était alors dans une complète obscurité, Richard ayant JQgé à propos de ne lui laisser aucune lumière. Il tâtonna les rours qui le séparaient de l'autre cachot ; ils étaient d'une épaisseur telle, que sans la porte intermédiaire qui existait, on n'eût pu entendre le moins du monde ce qui se passait chez le prisonnier. Cette porte offrait quelques maigres fissures, à trai^ers lesquelles Mongeot entrevit confusément tout d'abord un ^^Ul quelques meubles assez propres. Un personnage en robe de chambre usée et tenant une guitare lui tournait le dos ; il i^raissait attendre à une table déjà servie une femme qui s'a-
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gitait devant un morceau de glace pendu à Fespagnolette de 1 fenêtre. Lorsqu'elle se retourna, Mongeot reconnut madam Lescombat.
Elle avait écarté de ses épaules la baigneuse d^étoffe blanchi qui les recouvrait auparavant; sur son cou , éclairé alors pa le feu de deux bougies, resplendissait un magnifique collier ses mains dégantées étalaient des bagues nombreuses. On eu dit vraiment qu'elle arrivait parée pour quelque souper é Trianon ou de Versailles. Une coquetterie libertine semblai avoir présidé à sa toilette. Ce n'était plus cet air languissan et désespéré, cette femme éperdue qui s'était roulée aux piedf du jeune homme l'instant d'avant, avec des mots d'angoisse el de sombre volupté : c'était une métamorphose horrible et soudaine, une apparition de courtisane effrontée. Elle s'assit bientôt et tendit la main à son convive. Mongeot frissonna en entendant la voix du chevalier de Vera-Crux.
— Dîner de prison, ma chère , que voulez-vous? nous ne sommes plus là au Galant-Dauphin, où je vous ai régalée tant de fois, à Ghanlilly... Que dites-vous pourtant de cette tourte d'ananas ?
— Excellente, chevalier; mais il faut que nous nous conce^ tions tous deux...
11 reprit après une pause :
— Vous l'avez donc vu? Il doit être accablé le pauvre jeune homme. On dit que ces caves du Châtelet sont horribles; parlez-moi du moins d'une chambre comme la mienne» à la bonne heure! Mais aussi pourquoi a-t-il fait la sottise de se laisser prendre ? A propos, vous n'avez pas manqué de lui demander la lettre?
— 11 l'a remise à d'Aquin, qui doit la détruire. Nul doute que le neîllard n'accomplisse cette promesse. Je respire, je suis tranquille, chevalier; il ne nous reste plus qu'à effectuer notre projet.
— Reposez-vous sur moi, mon travail .avance ; et si je parviens à l'achever...
Soulevant un coffre assez lourd, il lui fit voir alors plusieurs