‹ La Lescombat. Le moulin d'Heilly. David Dick. Les eaux des Pyrénées. Mademoiselle de SensChapitre 7 sur 18 · LA LB8G01IBAT · texte numérisé non relu

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carreaux du parquet fort habilement détachés; ces carreaux recouvraient une issue assez profonde.

— D'après la topographie exacte du Chàtelet que je sais par cœur, et pour raison, cette issue, dit-il, doit me conduire jusqu'à ce qu'on nomme la grille d'eau : c'est une geôle à treillage <iui aboutit à la Seine, et dans laquelle on liait autrefois le pri- Mnnier jusqu'à ce que l'eau l'étouffàt en lui montant jusqu'au cou.

— Quelle horreur!

—Vous avez raison : la justice d'aujourd'hui est plus humaine, quoi qu'on en dise ; elle a fait combler le trou ; mais le pliitras qui recouvre la grille d'eau une fois détaché... je gagne la Seine et suis homme à trouver place sur le premier coche d'eau qui passera... De là, ma chère, je vous rejoins au premier bourg, et nous partons.

— Et combien croyez-vous qu'il faille encore de jours?

— Quatre au plus, juste le temps de tromper mes guichetiers par un air d'insouciance. Je suis au fait de ces ruses-là.

— Vous ne m'avez |)as dit encore, chevalier, par quel revers de fortune je vous retrouvai en ce lieu ; serait-ce la baronne ?...

— Pas le moins du monde, ma toute belle , c'est un tour de ce gueux d'Aubignac! Vous ignorez peut-être d'où vient le collier que vous portez? 11 appartient, ma chère , à l'une de nos plus célèbres comédiennes, à la Dumesnil, que le diable emporte ! ajouta Vera-Grux en se versant une rasade de pomard.

— Ce collier ? reprit madame Lescombat ; c'est de la baronne que je le tiens.

— Et cela était nécessaire, ma reine, puisque je vous avais donné la première fois celui de la baronne. Elle en fut d'une colère!...

— Que m'apprenez-vôusP quelle indignité!

— Je ne sache pas que vous ayez perdu au change. Le collier delà Dumesnil vaut le double de celui de la baronne, reprit froidement Vera-Crux. Il vous va fort bien ; mais ce qui ne m'a pas été le moins du monde, c'est que ce fourbe de d'Aubignac

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m*a accosè detânt tous de l'avoir volé, tandis que lui seul avait fait le coup. Nous étions en froid depuis quelque temps, et il aura saisi cette occasion de se venger. Gomme il avait soupe, je crois vous l'avoir dit, avec Hermione, sous mon nom, et que la Dumesnil avait porté plainte contre le cbevalier de Yera- Grux, il a eu peur d'être reconnu par elle, et a fait retomber sur moi le poids de l'accusation. Malheureusement j'avais d'autres démêlés avec la justice ; elle m'a trouvé des griefs plus se* rieux que celui du collier, et m'a logé ici poliment au Ghfttelet : tout cela à cause de vous. Voyez si je suis galant : je ne reprends pas mes cadeaux. En sortant, toutefois i je vous conseille de remettre votre baigneuse.

Soit que le chevalier dît vrai , soit qu'il crût plutôt devoir colorer sa captivité de ce prétexte , madame Lescombat s'empressa de détacher le collier caché jusque-là par sa baigneuse, et de le faire glisser dans son cou. Le chevalier de Vcra-Crux lui fit les honneurs de cette table avec une grâce exquise : le vin qu'il lui versait, les discours qu'il lui tenait, les instants de bonheur qu'ils semblaient se rappeler ensemble, celte union étroite, irrécusable, de deux cœurs flétris, dépravés, tout cela était bien fait, à coup sûr, pour enflammer le sang de Mongeot. Vingt fois il se contint pour ne point frapper à la porte, vingt fois il chercha dans l'obscurité de ce cachot le fer qui manquait à son côté. L'impudence de cette femme l'effraya ; il se croyait dupe de quelque horrible hallucination. Tout d'un coup, son nom, prononcé par Vera-Crux, retentit à son oreille au bruit de deux verres qui semblaient s'entre-choquer; il colla de nouveau son front humide de sueur contre la porte. . .

— Savez-vous, disait le chevalier, que vous ne choisissez pas mal vos amoureux, ma toute belle? Soumis et dévoués jusqu'à la mort. Vous auriez beau jeu dans le Portugal , qui est mon pays.

Elle ne ré[>ondit rien.

— Vous êtes distraite, préoccupée, ce Mongeot vous tient aa cœur. Entre nous, pourtant , ce n'était pas là ce qui vous

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eOQvenaH. Aucun nom , aucun état / un joli visage et de Tamour: voilà tout ce qu'il avait à vous offrir.

— 11 m'aimait... reprit-elle avec un soupir de regret , il m'aime encore...

— Laissez donc t lin maladroit 1 Ah! si vous m*aviez chargé do coup 1 mais vous avez craint de m' exposer, je vous en veux. Quant à vous obéir jusqu'à ce jour-là, il me semble que je ne m> suis pas épargné. La façon adroite dont j'ai fait escamoter pard'Aubignac le portefeuille où se trouvait votre correspondance..* Il est vrai que l'honneur du succès vous revient un pea, vous m'aviez décrit si minutieusement ce portefeuille, vous m'aviez si bien donné Fempreinte de la serrure...

— Oh! ne me parlez pas de cela... reprit-elle en regardant autour de la chambre avec un sentiment indéfinissable de frayeur... Si quelqu'un nous entendait 1

— Je n'en parle que pour vous prouver le soin que j'ai mis à mériter vos bonnes grâces. Un bravo de Venise ne vous eût pas mieux servie. Quoi de plus simple après tout? Ce jeune bommevous aimait, vous en étiez lasse et vous vouliez trouver UD moyen ingénieux de reprendre vos lettres. J'avais réussi ; mais la présence de votre mari , dans ce damné pavillon, a tout gâté... Le portefeuille est, ma foi, tombé dans ses mains...

Il y eut, derrière la porte , un gémissement étouffé , un bruit pareil à celui d'un homme qui s'affaisse sur lui-même. Yera- Cnix prit une des bougies et l'approcha de la serrure ; mais un tent glacé l'éteignit tout aussitôt.

— C'est singulier! reprit-il, j*avais cru entendre... Il tira sa montre et vit qu'il était huit heures.

— Dans une heure, vous le savez, expire la permission de tout visiteur au Châtelet ; employons donc bien le temps qui nous reste. Je ne dois pas vous cacher que la Godrecourt me relance jusqu'ici. C'est sur mon malheur que spécule la chère baronne. Elle pense que, comme on a le temps de réfléchir dans cette agréable solitude, je réfléchirai. Je lui parais , ma chère, un parti fort convenable. Pour ne rien vous cacher, j'ai <IQelques raisons de ménager cette ancienne amie ; mais, en

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vérité, cela ne ya pas jusqu'à allumer pour elle les flambeaux de l'hymen dans ma prison. Vous êtes belle, Marie, vous m'avez plu ; seulement, ce qui me blesse, c'est que vous avez voulu mettre une condition à cet amour. Vous: avez le pas sur la baronne ; mais pourquoi me demander la même chose ?

— Parce que vous seul, Vera-Grux, pouvez me donner une nouvelle patrie, un nom nouveau, parce qu'il faut que je quitte ces lieux où tout me rappelle à moi-même, parce que vousmême enfin vous ne voulez pas me perdre... Il ae faut pas que vous paraissiez m'avoir enlevée ; c'est de mon plein assentiment que je dois vous suivre. Engagez-vous donc ici formellement à m' épouser, donnez-moi votre parole : que vous ne serez pas seulement mon guide et mon défenseur dans ma fuite, mais que vous serez mon époux!...

Elle s'était levée en fixant le Portugais dans une sombre inquiétude. Sa pose, son regard, sa voix, tout était chez elle prestige et fascination; mais Yera-Grux, s'enveloppant de sa robe de chambre fanée, d'un air de-tragédien de province :

— Par ma foi, ma chère, je suis désolé de ne pouvoir vous satisfaire ; mais, entre nous, le sang des Vera-Crux ne peut s'allier à aucune famille sans le consentement exprès de Sa Majesté Jean V, le roi actuel du Portugal. Et puis, vous le savez, il y a une autre raison qui s'oppose à ce délicieux projet... Vous portez en votre sein le fruit de votre liaison clandestine avec un autre; vous comprendrez que les honneurs de cette paternité me touchent peu. Jusqu'ici vous m'avez traité en véritable écolier qui sort de pages, vous m'avez fait escamoter adroitement des colliers et des portefeuilles à votre usage; vous m'avez tenu , comme disent vos bourgeoises , la dragée haute. Ceci, belle fée , ne fait pas mon compte. Vous ne voulez pas d'un amant, vous voulez d'un époux ; à chacun ses rôles, je me retire. Allez, partez, ma belle, je ne crains pas que vous divulguiez âmes juges mon projet d'évasion, car vous-même vous avez besoin de vous sauver. Ce jeune Oreste peut parler, et il serait cruel qu'on vous meublât une chambre au Ghâtelet !

Cet air de persiflage et surtout l'assurance déboulée d^ Ver^

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Crux produisirent l'effet que le chevalier attendait : la rage d'avoir échoué, l'humiliatiou , la honte, bouleversèrent l'esprit de madame Lescombat. Le rire de cet homme était devenu pour elle aussi aigu , aussi froid que la lame d'un poignard ; c'était la première fois qu'il jetait le masque devant elle. Furieuse, égarée, elle s'approcha de lui si impérieusement qu'il recula.

— Crois-tu donc, lui dit-elle, qu'il m'en coûterait de commettre up nouveau crime ? Le premier pas est fait , chevalier de Yera-Crux, la roule est frayée, je ne reculerai pas. Oui, si l'homme pour lequel j'ai joué ma vie, mon avenir, ma fortune, ose me refuser en m 'objectant cet obstacle, eh bien! après tout, cet obstacle est facile à rompre, et cet enfant dont tu parles...

— N'achevez pas , infâme ! interrompît une voix brève et sourde qui se fit jour dans le cachot de Yera-Crux. Et en même temps la porte fut brisée violemment sur ses gonds ; MoDgeot apparut aux deux interlocuteurs , les cheveux en désordre, le doigt menaçant, Tœil égaré.

Madame Lescombat recula jusqu'au fond delà chambre, et le chevalier crut voir un spectre...

— Misérable ! s'écria le jeune homme en se précipitant sur sa maîtresse, avant que tu souilles tes mains d'un pareil crime, reçois ici la juste punition du tien!

Et prenant un des couteaux de la table , il en faisait déjà briller l'acier sur le sein de sa maîtresse, lorsque Yera-Crux parvint à le désarmer.

--Qu'allais-je faire! murmura Mongeot dans un morne épuisement. Quoi ! n'ai-je donc pas tué ? Et il laissa tomber le couteau sur le parquet.

Aux cris poussés par la Lescombat, Hubert et Richard venaient d'accourir ; ils s'emparèrent de Mongeot, dont ils serré" rent forten^ent les mains avec des cordes.

— Qu'on appelle le lieutenant-criminel, reprit froidement le

jeune homme, j'aiàluifairemadéclaration ! Oui, s'écria-t-ilquand

le magistrat fut arrivé, je rétracte tous mes aveux ; et dût-on

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me faire subir la torture , je jure ici devant Dieu que cette femme est ma complice; c'est elle qui m'a fait assasaiuer son mari I

Il y eut un moment d'horrible stupeur , et le lieutenaut^criminel regarda le prévôt du Gbàtelct dans un silence glacé. Deux greffiers de la prison l'accompagnaient.

— Tu mens, reprit-elle, tu mens! ou plutôt, messieurs, ce misérable n'a plus sa raison! Vous avez trouvé le coupable , 11 est odieux qu'il ose m'accuser.

— Que l'on me dégage de mes liens , dit le jeune homme, et je le jure sur le Christ.

— Que vas-tu jurer? reprit-elle ironiquement. Avoue donc plutôt que, ne pouvant rien obtenir de moi , tu as cru la mort de mon mari nécessaire pour arriver à ton but. N'ai-je pas repoussé ton indigne amour? ne t'ai-je pas laissé bannir de chez moi par le courroux de celui qui se croyait outragé? Et tu voudrais persuader à tes juges que c'est moi qui t'ai commandé le meurtre ! Mais on n'accuse pas sans avoir les preuves ; où sont les tiennes? réponds.

Et elle promenait sur lui un regard où brillait toute l'assurance du triomphe. Le jeune homme attéré gardait le silence , il était retombé dans un épuisement profond. Une pâleur mortelle avait succédé à l'animation de ses joues ; cette interrogation qui ressemblait à un déû avait fait retomber sa tète sur sa poitrine.

— Vous le voyez , reprit-elle, il n'a pas de preuves !

— Qu'on fasse monter l'homme qui est venu se constituer ici prisonnier , il n'y a pas une heure , dit alors le lieutenant-criminel d'une voix grave. Son témoignage nous servira peut-être à démêler la vérité.

Un rayon d'espoir illumina le front de Mongeot; les deux porte-clefs sortirent et revinrent avec un homme qui avait monté péniblement les degrés^ Madame Lescombat retenait son souffle, une invincible terreur se lisait sur son visage. Le jeune homme poussa un cri , il venait de reconnaître d'Aquin.

A peine entré , le vieillard examina d'abord chacun des ac-

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teurs de cette scène d'un air calme et lent» puis s adressant à Mongeot:

— Mon fils, lui dit-il , je vous avais juré de détniire la lettre que vous m'avez donnée ce matin , mais vous me l'aviez lue, et mon amour pour vous et mon liorreur pour celle qui a fait de vous un assassin l'ont emporté sur mon serment. Cette fois , Mongeot, le parjure était un devoir, un tel écrit n'appartient ni à vous ni à moi , il est à la justice... le voici I

Et tirant la lettre de son sein , l'organiste la remit au lieutenant-criminel... Madame Lescombat sentit ses forces défaillir pendant que le Juge parcourait de ses yeux ces lignes accablantes.

— Et maintenant, s'écria Mongeot, maintenant nous avons le même sort! le même supplice nous attend, Marie! songe à te parer pour ce jour-là des diamants volés par ton chevalier , tu n'en seras que plus belle ! A bientôt, dit-il en redescendant avec lenteur les marches de l'escalier qui devait le reconduire à son cachot 9 Je suis vengé I

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Le dénouement d'une pareille scène avait brisé les forces de Mongeot , cette longue attente à la porte du cachot de Yera- Crux avait valu pour lui la plus craelle des tortures. Entendre cette femme, qui s'était fait un jeu de sa perte , prodiguer à un autre les serments et les caresses, la voir oublier si vite l'infernal service qu'elle avait exigé de lui, trouver l'infamie au lieu de l'amour, la courtisane au lieu de la maîtresse; tout cela n'clait-ll pas tait pour replonger cette âme dans toutes les horreurs de sa nuit? L'indignation, la rage avaient enfin délié lalanguc du jeune homme, il avait parlé, et le ciel avait entendu sa voix : la coupable appartenait à la justice.

Rentré dans sa prison souterraine , après avoir été de nouveau

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conduit au greffe , il trouva ce même jour le vieillard plus èmu peut-^tre que lui , plus accablé.

— Épargnez-moi vos reproches , reprit d'Aquin , mais je ne pouvais vous laisser sacrifier ainsi à cette misérable. Oui, ce que j'ai fait, j'ai dû le faire, il tardait sans doute à la veuve de Lescombat que la tombe lui répondît de votre silence ; mais vous eûtes assez longtemps la générosité de vous taire. Dieu vous a relevé ainsi que moi de votre serment!

— Oh ! reprit Mongeot alors dans une attitude calme etsévère et en élevant vers le ciel ses beaux cils mouillés de larmes, Dieu m'est témoin , mon père, que j'ai souffert aujourd'hui plus que je ne souffrirai demain, si demain je dois mourir! J'ai su{)porté le froid aigu de chacune de ces blessures comme un martyr résigné qu'on attache à un poteau; mais lorsque cette femme a parlé à cet homme de mon enfant comme d'un obstacle, lorsqu'elle a osé lui dire, pour l'ébrailer, qu'un second crime lui coûterait peu... alors, voyez-vous, je ne sais quel vertige passé sur mes yeux et sur mon cœur , je ne sais quelle force s'est trouvée en moi pour renverser cette porte, et dire à cette infâme : — ^Tu vas mourir avec moi !

— .Maintenant, Henri, maintenant que Tœil de la justice n*a plus le même besoin d'approfondir sa perfidie et son crime, maintenant que son supplice n'est plus douteux, 6 mon fils! oubliez-la!

—Et le puis-je, répondit-il avec un sourire amer, le puis-je, quand toute ma vie se résume, hélas ! dans cette femme ? Ma jeunesse, mon cœur, je lui avais tout donné, elle m'a légué l'échafaud! Faut-il d'ailleurs vous le dire, mon père ? je tremble que maintenant, après la terrible dénonciation que je viens de faire, elle ne réalise l'odieux projet dont elle osait parier à cet homme : oui, je crains que ses mains devenues bientôt parricides...

— N'ayez aucune alarme ; les magistrats viennent de l'assujettir dans sa prison à la plus active surveillance ; elle a eu grand soin de déclarer sa grossesse, et de réclamer un sursis. Ce sursis est ordinairement de quatre mois et demi, pendant lesquels la condamnée a auprès d'elle deux femmes qui ne la quittent ni

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Jonr ni nuit. Si, comme je l'espère, nous parvenons à obtenir pour vous des lettres de grâce... On ne vous a pas transféré à ia Conciergerie, et vos juges dont vous venez d*éclairer la religion...

—Mes juges! mon pèreP ohl je n'en veux plus d'autres que Dieu! celui-là seul comprend chaque battement du cœur, celuilà dans sa balance pèse les moindres soupirs. Je n'étais pas né pour le crime, vous le savez, ô vous que j'ai cependant affligé si cruellement. Blanche! Blanche! ma sœur, comment se fait-il que je ne Taie pas encore vue?

—Parce que la fièvre l'a terrassée sur son lit, le soir même de votre départ, parce que moi-même je la fais garder à vue par Couperin, mon ami d'enfance et mon élève... Vous devez comprendre que J'ai mis tous mes soins à lui cacher l'horrible nouvelle; quand elle m'interroge, je me contente de détourner la tète avec des larmes, en disant :* 11 est parti ! 11 n'y a que les. sons de l'orgue qui puissent agir sur elle et la calmer; hier, tenez, elle s'est fait mener le soir, par Couperin, à Saint-Paul, et elle loi disait : Le voyez-vous î — Pourtant elle était seule avec Couperin dans l'église. . . Mais vous êtes là, devant elle, toujours là... Quand elle vous sourit, j'éprouve un affreux serrement de cœur, je crains que la pauvre enfant ne devienne folle... Si elle découvrait la vérité, si elle vous savait enseveli dans les profondeurs de ce cachot!...

—Elle m'y viendrait chercher, oh î oui, j'en suis sur, mon père. Mais épargnez-lui cette affreuse vue, épargnez-moi de rougir devant le seul être dont le nom descendra sur mes lèvres comme une prière quand le bourreau étendra la main sur mon corps. Généreuse enfant! qu'elle ignore toute ma honte, et vous, mon père, vous, promettez-moi de venir demain ; ne m'abandonnez plus dans cette horrible agonie que je commence! Vous êtes pour moi le prêtre qui délie, le consolateur qui soutient. Vous seul, ô mon père, savez ma viel vous seul, vous savez si y ai souffert!

Et des larmes abondantes roulaient de ses yeux, il semblait

prendre le vieillard à témoin de son amour, cet amour insensé

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pour lequel il allait mourir. Il y avait un si amer désespoir dans le son pénétrant de sa voix, un désillusionnement si cruel dans son regard, qu'on voyait qu'il ne gardait plus d'espoir. CTétalt l'homme qui va quitter la vie comme un fardeau, le convive fatigué après s'être assis au même banquet. D'Àquin ne pouvait se résigner à prendre congé de lui ; il regrettait de ne pas avoir la robe du prêtre, le pouvoir du confesseur. L'organiste aimait Mongeot comme le poète chérit la fleur, et plus il la voit inclinée sous le souffle furieux des orages, prête à se voir coupée dans sa tige, plus son regard humide s'attache sur elle avec terreur. En lui parlant de clémence et de pardon, le vieillard avait le cœur si profondément brisé qu'il y entrait à peine une lueur d'espérance. La voix de Richard le guichetier retentit bientôt dans ces sombres corridors ! il venait prévenir d'Aquin qu'il était attendu dans la chambre du lieutenant-criminel qui se chargeait de le faire reconduire chez lui dans son carrosse*

—Le tribunal siégera cette nuit même, ajouta Richard à l'oreille d'Aquin; le lieutenant général de robe courte du Ghâtelet vient de recevoir l'ordre de se tenir prêt au petit jour avec une troupe d'archers qui remplaceront les gardes françaises pour accompagner madame Lescombat à la tour de la Conciergerie. Il çst important que vous donniez de nouveaux éclaircissements aux juges; peut^tre est-il encore temps de sauver ce jeune homme...

—Je vous quitte, Mongeot, repritl'organisteavcc effort, il s'agît de votre grâce... Dès que je pourrai revenir... En attendant, mon ami, songez à Dieu, priez-le pour vous, pour le coupable... — Pour Blanche, mon père, pour Blanche et mon enfant. Vous reverrai-jeseulement?... reprit-il avec un horrible serrement de cœur.

D'Aquin chercha les yeux du guichetier comme pour deviner le sort qu'on réservait au captif, mais Richard pressait le pas en le précédant. Un vent glacial, un vent d'hiver, gémissait sous ces voûtes peuplées de tombes, et qui cependant ne laissaient échapper aucun son de leurs profondeurs. Bientôt le jeune homme se vit seul, seul à côté de la misérable lampe

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qui éclairait ordinairement son cachot. Agité de milles pensées, en proie à ces terreurs qui ne manquent jamais d'assaillir l'esprit, à cette heure de silence oii chaque souvenir se dresse devant vous comme un fantôme, il repassait en lui les terribles scènes de la journée, quand un coup sourd frappé audessus de sa tète le tira de sa torpeur léthargique. Le bruit continua ; il ressemblait à des pelletées de terre que pousse devant elle la bêche du fossoyeur. Mongeot, le cou tendu, écoutait encore avec une avidité inquiète, lorsqu'un des plâtres qui formaient la voûte du cachot s'affaissa soudain sousée poids d'un homme, qui roula à terre avec un gémissement étouffé.

— Vera-Crux! s'écria Mongeot en courant au chevalier encore froissé de sa cliute.

— Moi-même, mon cher Je ne m'attendais guère à

vous rencontrer sur ma route. Pardonnez-moi de vous rendre ma visite sans m' être fait annoncer. Puisque vous voilà, vous allez m'aider.

Mongeot jeta sur lui un regard où se peignaient à la fois la rage et la stupeur. Le chevalier était sans habit, il portait une cravate roulée en guise de corde autour de son cou ; le ciseaux (Itt'il tenait, les traces dépoussière et de sang qui souillaient ses n)ain3, témoignaient assez des efforts qu'il avait dû faire en perçant la voûte superposée pour arriver à ce cachot ou plutôt à cette cave qui aboutissait alors à la geôle d'eau. En voyant son rivai dêvaller ainsi jusqu'à lui, Mongeot ne fut pas maître d'un tressaillement de joie.

— Ah! vous songiez à fuir, chevalier, dit-il en le regardant M relever avec effort. Le ciel est juste, il remet votre sort entre mes mains.

— Que voulez-vous dire?

— Avec un seul cri, je puis vous perdre; mais, rassurezvous, je ne le pousserai pas ce cri; partez, chevalier, fuyez, c'est ainsi que je me venge!

— Grand merci, mon cher, je reconnais là voire générosité! Mis il me vient une idée. Vous avez joué plus gros jeu que

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moi ; pour peu que le cœur vous en dise» mon parti est pris et je resterai à votre place. Cette issue aboutit à un passage certain vers la rivière. Je ne vous dis pas que dans ce tuyau de pierre où j'allais entrer la position soit commode, mais on n'a pas le droit au Châtelet de se montrer dUOTicile. La nuit est venue ; tapi dans cet endroit, vous pourrez attendre le p&ssage d'un coche d'eau, vous pourrez en vous cramponnant avec adresse aux aspérités du mur...

— Je ne fuirai point, répondit résolument Mongeot, je ne lyoGterai point de l'offre d'un ennçmi.

— Mais cet ennemi vous a fait assez de mal pour expier ainsi ses torts. S'il demeure à votre place, c'est que, plus coupable que vous, il méritait votre sort. Croyez-moi, je viens de voir entrer ici un certain mulâtre nommé lui Blancheur; il ne passe guère le guichet que pour cause... Votre arrêt d'ailleurs sera prononcé cette nuit même...

— Cette nuit?

— C'est du moins ce que m'a dit Hubert en me souhaitant le bonsoir comme d'habitude... Vous êtes jeune, Mongeot, vous avez peut-être une mère, une famille, fuyez. Moi, je ne dépends que de moi seul, je n'ai point commis de meurtre, je puis rester.

— Rester! dites-vous? Ohî oui! rester avec elle pour la voir encore, lui parler, l'arracher à la mort peut-être ? Moi parti, vous iriez vous rouler aux pieds de l'infâme, vous prononceriez tous deux mon nom avec un rire étouffé. Vous voulei rester maintenant, je le conçois. Quatre mois et demi de sursis. Oh! vous aurez le temps d'implorer encore les juges en faveur de cette femme qui fonde sans doute un extravagant espoir sur sa beauté ; vous adoucirez sa captivité et ferez taire ses remords. N'est-ce donc pas vous qui avez fait entrer le premier dans mon âme les tourments du doute et du soupçon ? n'est-ce pas vous qui avez vendu le premier par un larcin le secret de notre amour à son mari ? n'est-ce pas vous enfin sur qui tout i l'heure encore j'eusse dû lever la pointe de ce couteau dont je voulais percer le sein de la perflde? Chevalier de Vera-Crux.

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ib! TOUS étiez digne de la femme que vous aimez; mais pourquoi la fuir ? La mort ne vous menace pas comme moi ; restez près d'elle, restez !

Au ton d'ironie amère qui se faisait jour dans les dernières paroles de Mongeot, Vera-Crux leva le front.

— Jle n'aime point cette femme, répondit-il d'une voix brève, le la méprise. Plus expert que vous à sonder ce cœur, je n'ai poiDt remis follement la clef du mien à madame Lescombat* Nous autre roués, mon cher, nous savons évaluer à son taux une belle personne, mais nous présumons toujours si mal de sa vertu que rien ne peut nous surprendre après. Je tiens cellelà pour supérieure à la Dumesnil, elle vous a fait tuer Pyrrhus, et vous traite après comme Hermione traite Oreste. Vous avez mgtans, voilà Tunique cause de tout ceci. Moi aussi, lorsque j'avais cet âge et que le soleil de l'Inde brûlait mon front, je croyais étancher la même soif aux mêmes fontaines, je croyais que l'amour était la seule passion dont on ne trahit pas l'enjeu. Parce que le paysage que je voyais était beau, parce que les tamarins environnaient ma prairie, que le fleuve roulait son sable d'or et que les nuits des tropiques ne m'apportaient que ^ cbauds parfums, je ne songeais pas que, sous cette herbe éœaillèe comme un écrinparles colibris, se glissaient dans l'ombre d'odieux reptiles; devant un ciel éthéré, je ne rêvais pas l'orage. Mon histoire est courte ; je fus d'abord amoureux et conséquemmént dupé, puis joueur, puis ruiné, puis corrigeant le hasard comme tant d'autres. J'étais de flamme, je de- ^ns de pierre. J'eus soin de renfoncer dans mon cœur les moindres étonnements de la conscience, ma pensée ne rêva plus que le mal, j'en avais besoin pour me mettre ^ niveau, âe ceux que je fréquentais. Je me fis une morale et un code à part pour moi, mais ce que je me promis surtout, ce fut de rire deUiul, même de la Grève, si je devais un jour m'y faire naturaliser Français. Grâce à ces principes, j'ai mené bonne vie, je puis mourir, le plomb des sentinelles peut me percer le cœur du sortir de ce passage, mais du moins je n'ai pas perdu mon tempscommevous,et c'est quelque chose. Pour votre maîtresse.

lit lA LB0COMBAT.

croyez-moi, n'en parlons pas. Grâce à elle, me voilà compromis plus que jamais, et pour vous, il me semble que vous devez la haïr avec de meilleures raisons que moi. Donc, puisque vous ne voulez pas que je reste, partagez mon sort, fuyons 1 S'H prenait envie à ce diable d'Hubert de s'assurer par ses yeux si je dors là-haut et qu'il ne me trouvât pas !... •

Cette phrase du chevalier fut interrompue par un grincement soudain dans la serrure du cachot. Vera-Crux pâlit, puis se glissant avec une merveilleuse agilité sous le lit du prisonnier :

— Ne me trahissez pas, dit-il, je compte sur vous.

La porte à lourdes serrures s'ouvrit, Richard rentra le visage plus pâle que de coutume, les traits mornes, décomposés. En apercevant le jeune homme la tète appuyée sur le bois de sa couchette, il murmura quelques paroles à voix basse...

— Si jeune! dit-il... ah! ils n'ont pas de pitié !

Et s'approchant du prisonnier qui tourna sur lui des yeux pleins d'une sereine douceur :

— Je venais vous apporter des dés, camarades. Si vous le voulez, je vous tiendrai tète jusqu'au jour.

Pourquoi ne pas me laisser dormir, Riclîard ?

— Parce qu'il faut que vous soyez prêt de bonne heure. Vous allez changer de logement dans une heure.

— Elargi! oh! cela est impossible, dit le jeune homme en secouant la tète d'un air de doute.

— Voici un homme qui a le droitd'entrerici, reprit Richard en ouvrant la porte à un personnage qu'il regarda par la grille à claire-voie de la prison. Simple formalité, rassurez*

vous.

Mongeot ne put dissimuler un geste de répugnance à l'aspect du nouveau- venu ; c'était un mulâtre obèse, dont la peau avait la couleur demi-bronzée que les peintres donnent au diable; il avait cinquante-cinq ans, c'était le premier aide de Samson l'exécuteur. Il s'en vint tout droit poser sa lourde main noire sur l'épaule du jeune homme. Mongeot poussa un cri fail)le et voulut le repousser.

— De la politesse, mon cher, cela sera bientôt M, lui dit le

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mulâtre. Et tirant une ficelle de la poche de sa veste, !U Blanclieurla développa et prit mesure du captif dans un silence efihyant. Ses yeux, d'un Jaune mat , semblaieut attachés sur ceux de Mongeot comme les yeux d'un chat-tigre. H sortit, après avoir Jeté sur Richard un coup d'œll signiiicatif. Le guichetier l'èclairait déjà avec sa lanterne, quand La Blancheur, levant les yeux au plafond , fit sortir de sa vaste poitrine un ifiuneuse éclat de rire.

— Voyez donc , voyez ! dit-il du guichetier stupéfait.

Et il lui montrait du doigt la voûte entr'ouverte, la voAte |Rur laquelle le chevalier venait de se frayer un passage.

— * Miséricorde! s'écria Richard, que veut dire ceci ? Vous avez dû voir le fugitif? continua-t-il en s'adressant à Mongeot.

Le Jeune homme répondit à cette demande par son silence.

— Le renard n'est pas loin, reprit La Blancheur , je vais lui donner la chasse. Et il s'en fut droit au lit, d'où son bras de fier tira sans égard le chevalier.

— Eh ! pardine, ditril , voilà un homme bien fait! il a des boucles d'argent et des bas à coin d'or, comme un marquis |

— Âppelez-le seulement chevalier, monsieur La Blancheur, reprit le guichetier en chef qui survint avec Hubert , dont l'inquiétude et le dépit ne se lisaient que trop sur tous ses traits. Monsieur le chevalier, rassurez-vous, nous savions votre projet; vous vouliez aller sur le coche : on vous fera suivre le GI de l'eau, on vous envoie aux galères.

— Aux galères 1 s'écria Vera*Crux en reculant. Et pourquoi ? — • Parce que le roi de Portugal a demandé votre extradition.

Tous vous êtes échappé pour tfop longtemps des galères de Sa Majesté Très-Fidèle, et pourtant l'oubli est un peu fort, vous portez son estampille sur l'épaule , chevalier de Vera-Crux !

Et le guichetier en chef fit signe au mulâtre d'arracher la manche de chemise de Vera-Crux. La Blancheur, à ce nom seul, poussa un rugissement pareil à celui d'un lion qui étend son ongle sur sa proie, il montra la marque avec orgueil en disant;

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III LA LBSGOMBAT. *

— La superbe marque! c'est moi qui l'ai faite à Goal

Le chevalier fut prêt à tomber eu défaillance... Mongeotle regardait avec un dédain mêlé de pitié ^ ii ne lui échappa qu'us mot devant une aussi horrible révélation.

— Et voilà, dit 'il, l'homme qu'elle aimait, l'homme qu'elle eût épousé !

Yera-Grux, en le quittant, jeta sur lui un triste et denier regard ; sa pensée rapide avait sondé la distance infranchissable qui le séparait de Mongeot. Ce jeune homme avait tué par amour, et lui qu'était-il ? un coquin de bas étage, un chevalier de coupe-gorges et de dés pipés. Il y avait, entre ce pâle criminel et lui , la différence d'un tragédien à un bouffon.

— Adieu, lui dit-il d'une voix étouffée; et se laissant mettre les menottes sans résistance, il suivit La Blancheur et Hubert, en levant les épaules. Pour Richard , il s'approcha de Mongeot quand le chevalier fut parti, et s'adressant à son prisonnier :

— Vous ne m'appartenez plus, jeune homme, lui dît-il, vous êtes à messieurs de la Conciergerie , ils vous attendent ! Vous n'avez pas eu du moins à vous plaindre de moi ! «

Et conduisant Mongeot à l'aide de sa torche par les détours de ce labyrinthe souterrain, il en fit la remise, suivant l'usage, à deux officiers de la maréchaussée, dans la cour des Pailleux (1). Us l'escortèrent bientôt, le sabre au poing, jusqu'à la tour de la Conciergerie.

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