‹ La Lescombat. Le moulin d'Heilly. David Dick. Les eaux des Pyrénées. Mademoiselle de SensChapitre 8 sur 18 · BLANCHE · texte numérisé non relu

BLANCHE

Roulé dans son manteau jusqu'aux yeux, le jeune homme sentit bientôt le froid de la rivière rafraîchir ses tempes; il

(1) C'était reudrolt où l'on mettait ceux des détenus pour dettes qui n'avaient pas le moyen de payer les cham bres à pistoles. Ils couchaient dans de petites cabanes infectes « garnies de paille.

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traversa rapidcn^ent le pont qui le séparait du Palais-de-Juslicc, et passa bientôt sons le guichet de la tour. Un soupir profond s'écliappa de sa poitrine en voyant la partie du bâtiment où l'on retenait les femmes à la Conciergerie ; il ne détacha son regard de cet endroit qu'en se heurtant lui-même dans le brouillard avec un homme qui portait une pièce de bois sur sou dos.

— C'est la croix de Saint-André, dit l'un des deux officiers à son camarade „ voyez donc comme l'on fait bien les choses ; les entailles eu sont plus profondes que de coutume, et le charpeatier les a espacées convenablement. Le patient doit être làdessus à portée de ue pas soufTrîr.

HôQ^eot tressaillit, il venait de reconnaître le mulâtre. La Caboche (4 ) elle Petit Matelot, deux autres sous-aides de Samson, raccompagnaîent. £a passant près du criminel, ils le toiisèraot des yeux at regardèrent ensuite la croix , puis la barre ({ue La Blancbeur portait en main. Les yeux du jeune homme se voilèrent devant cette horrible vision , il n'eu franchit pas moins avec courage les quinze à vingt degrés qui couduisaient à la rotonde dauenie , pièce humide daos laquelle on avait coutume d'enfermer les condamnés à mort. Cette sorte de loge cofiservait une foule de noms tracés dans le mur, spit avec le couteau, soit avec l'ongle des prisonniers, Mongeot les parcourut avec une horrible avidité. Plusieurs de ces noms étaient devenus presque historiques dans la mémoire du Parisien. Le jeune honuBe n'ea recounut aucun qui eût assassiné par amour ât pour obéir au caprice sanglant de sa maîtresse. L'endroit où il se trouvait m lui révélait que trop son malheur ; il monta,

(1) Gabucbet^ dit la Caboche, parce qu'il n'avait aucune intelligence, diâent les Méoioir^ de Samsou , était un gros lourdeau de Franc-Comtois , que des friponneries avaient fait renvoyer de la gabelle. Il était, à proprement parler, le goujat des deux autres aides La Blancheur le mulâtre , et le Petit Matelot^ ainsi nommé, s^ns doute, parce qu'il avait ramé autrefois sur les galères royalefl*

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rêveur, sur un banc placé au-dessous de la fenêlre à treillis de fer, qui laissait apercevoir les toits de la ville.

— Tout ce qui respire dans cette sentine de vices va bienlot, • pensa-tril , me jeter mon nom comme un opprobre au visage. Oh ! ne pas traverser cette populace avec celle qui m'a perdu, monter seul sur ce fatal tombereau! Que fait-elle maintenant? Elle continue peut-être de nier , la misérable ! Peut-être que le chevalet elles tortures...

U s'arrêta glacé devant cette horrible idée... A travers les triples murailles de cette chambre, quel bruit eût pu arriver jusqu'à son oreille ?

— Une si belle tête entre les mains du bourreau ! Ces bras admirables serrés par les coins de la torture ! Le marteau sur elle, le marteau!... U se voila le front de ses deux mains, son œil lançait l'éclair, sa poitrine se soulevait.

— Ils ne la feront pas mourir! s'écria-t-il enfin. Oh! je mourrai seul, elle est trop belle! Je crois avoir entendu dire que la Brinvilliers ne l'était pas moins, et cependant, malgré sa peau blanche et douce, on lui fit subir la question de Yentmnoir ! Il me semble vraiment que j'entends ici craquer des os... il me semble que cette voix, si douce autrefois à mon oreille, n'est plus que gémissement et blasphéma contre Dieu ! C'est l'enfer ! l'enfer qui me brûle l Oh ! je suis un lâche , j'ai livré une femme à la torture î . . .

Et il se jeta à genoux, le front contre terre en se tordant les bras de désespoir ; il s'accusait d'avoir dit la vérité.

— Insensé! reprit-il bientôt avec un ressouvenir amer, insensé que je suis, ne leur a-t-elle pas dit qu'elle était grosse!

Cette pensée le conduisit bientôt à celle-ci ; Que deviendra

mon enfant ?

— Mon enfant! reprit-il bondissant tout d'un coup, mais ce n'est plus à elle, c'est à la loi seule qu'il appartient! Oui, je ne le prévois que trop, s'il doit se trouver un jour quelque bouche façonnée de bonne heure à me maudire , ce sera la sienne; si mon nom doit être redit par quelqu'un comme un synonyme de sang et de honte, ce sera par lui! Mon Pieu!

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Tdllez sar lui , veillez sur Torphelin qui naîtra marqué de cette ticbe de sang! Oh! si je savais, dans cette ville, une mère à qui je pusse confier un tel trésor ! si Dieu m'envoyait un ange !

—Me voici; dit Blanche en se précipitant dans ses bras; Henri, je sais tout, mon oncle ou plutôt ton père, m'a tout dit... II t'attend à la chapelle avec Taumôuier de la prison. Le serment que cette femme t'avait promis de tenir, Henri, ce sera moi, pauvre ami, qui le tiendrai; oui, j'élèverai ce fils qui eût dû être le mien, je le chérirai plus que ma vie, si le ciel me permet de vivre longtemps encore après toi... pour lut... pour lui seul!

— Quoi! tu me pardonnerais! reprit-il avec transport, tu prendrais soin de lui, tu ne lui apprendrais pas à me maudire?...

— Je me vengerai de toi, Henri , en lui faisant répéter ton nom et le mien ; ces noms qui ne seront point unis devant les hommes, mais que ta mort unira bientôt, -hélas ! devant Dieu. Oh! va... ne crains pas que je lui parle jamais de sa mère !...

L'entourant alors de ses deux bras avec amour, la jeune fille iUncha la sueur glacée qui ruisselait de son front. Mongeot croyait rêver, il avait oublié jusqu'à cet instant solennel de séparation; il échangea longtemps de douces paroles avec elle... Le joor était venu et de larges bandes d'un ton rougeàtre environnaient l'horizon. Il la suivit bientôt, escorté dedeux portes-clés da Palais, jusqu'à la chapelle. Là, en présence de l'aumônier, il prit le ciel à témoin qu'il mourrait heureux si Dieu donnait assez de force à Blanche pour vivre après lui ; il institua d'Acpiinle tuteur de son enfant, devant le prêtre. L'organiste venait d'entraîner Blanche au moment de la toilette du condamné, et après l'acte de jugement lu parle greffier, quand on entendit au dehors les cris furieux de la foule :

— Votre bénédiction après celle du prêtre, mon père, dit Mongeot au pâle vieillard. Je meurs en pardonnant à celle qui me fait mourir!

..... •*•..•..•....•* Le reste de cet épisode appartient à l'histoire. Ce qu'on

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ignore «eoiement, peut-itre, c'estquele tombereau cpii transportait le patient à la Croix-BoMge, pour s'y voir rompu vif, fut une heure et demie k descendit le pont Saint*Micbel , la rue Saînt'-André-de$-Arcs , la rue de Bussy et celle du Four-Saiut- Germain. Ce fut La Blancheur qui, en l'absence de l'exécuteur des hautes^œuvres, son maître, retenu chez lui par suite d'une grave foulure au bras, étendit sous la roue l'amant de la Lescombat. Par un hasard cruel, et qui fit murmurer le peuple, les cordes qu'on lui avait passées aux pieds et aux mains pour l'attacher aux solives de la croix^ étaient trop courtes; il fallut aller jusqu'à Saint -Germain-des-Prés en chercher d'autres. Le cadavre demeura deux jours ainsi plié sur la roue, exposé aux yeux de la multitude, jusqu'à ce que la neige qui vint à tomber for* çât de le retirer avant l'expiration du troisième jour. Les caha^ retiers qui conservent encore aujourd'hui, à l'angle de cette place , l'enseigne de la Croix-Uouge au-dessus de leur bouti* que, vendirent ce jour^là du vin si frelaté qu'il en futdre^ procès.

Deux mois après ceei, la Lescombat, n'ayant plus de préteite pour retarder l'heure de son supplice, fut exécutée, par arrêt du parlement, mais non à cette place, car elle fut pendue sa Grève, après avoir subi la question ordinaire et extraordinaire* Le soir même, il se distribua dans Paris un petit imprimé po^ tant : Oraison funèbre de trèMr{iaute ei trèê'puUHinie dame Marie-Calkerine Tapevety douairière de Louise-Alexandre Lescombat. L'imprimé avait vingt pages, et l'on soupçonna Mo* rande de l'avoir écrit à sa louange. Il était emphatique et mal écrit. Après le supplice de Hongeot, on aura peioe à croire, malgré l'attestation de certains Hémoires, qu'elle ait dit, en traversant la place de la Groix^Eouge avec les archers qui la reconduisaient dans sa prison, et à la vue du corps plié en deux: Us lui ont mis ta tête à ses pieds I et qu'elle ait dit jouer froidement son éventail.

Ce qu'il y a de moins douteux, c'est qu'un an s'était à peine écoulé depuis ce double supplice, lorsque le carrosse de Dijon amena dans cette ville une jeune fille avec un enfant qu'eiie por^

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Mt rBomme qnl raccompagnait frappa, rue de l'Écu, à la porte (l'une maison de maigre apparence ; il en sortit une vieille femmeaussi ridée que la mère du Titien, dans son admirable tableau. La vieille femme regarda avec stupeur la jeune fille.

— Yous pleiireî votre enfant, dit Blanche, votre enfant que la justice des hommes vous a ravi ; voici le sien ! Henri m'hait légué ce cher trésor ; J*ai voulu qu'avant de mourir vous bénissiez Tenfam de Henri!

La vieille baisa l'enfatit sur Je front avec un sourire d'amerlimae et de tendresse ; eile le considéra longtemps , il avait les traits de Mongeot, seulement ses petites mains tremblaient ffttû frisson continu... H était du reste admirablement beau, et plus tard Augustin en fit le portrait, à la prière de l'organiste. Cette miniature flit trouvée, après la mort d'Aquîn, dans un destiroirs de sa chambre t il ;y avait ce nom écrit au-dessous: Henry; et cette date: 4755. Blanche d'Aquin ne s'était pas mariée ; elle mourut avant son oncle, en lui confiant l'orphelin qui lui survécut de bien peu. 11 n'y eut que le lieutenant-criffiinel instruit à fond de rhistoire. On répandit le bruit, dans le peuple, que le fils dont la Lescombat était accouchée dans sa pïlson avait été clandestinement embarqué sur un vaisseau faltuiiU voile p«ur les Antilles.

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