Napier, Trad. de M. Dumas
peinado, qui inquiéta si fort les environs de Madrid ; Julian Sanchez, dans le Gata et le pays de Salamanque; le docteur Rovera; Perena et quelques autres en Catalogne ; Juan laladea, ou El-Medico, entre la Morena et Tolède; le curé de Merino, El-Principe, et Saornil dans la Castille, le frère Sapia à Soria, et Juan Abril près de Ségovie. Tous ces chefs n’eurent pas le même mérite. Renovalès, officier de troupes, leva les paysans des vallées entre Pampelume et Saragosse, après la reddition de cette dernière ville, et fut bientôt vaincu. Juan-Martin, Rovera, Julian Sanchez et l’étudiant Mina, montrèrent beaucoup d'intelligence militaire. Sanchez était certainement un très brave et très honnête homme ; mais Espoz-y-Mina, oncle et successeur de l'étudiant, surpassa ses contemporains.
Né paysan, il méprisait les hautes classes, el ne voulut jamais admettre un hidalgo dans sa troupe. Depuis 1809 jusqu’à la fin de la guerre, il se maintint dans les provinces limitrophes de l'Ebre. Souvent défait, chassé d’une position à l’autre, il n’en augmenta pas moins ses forces. En 1812 il avait plus de 10.000 hommes qu’il payait régulièrement, et cela par des ressources qu’il avait dû créer lui-même. L'une d'elles est remarquable : ilavait fait un traité avec les généraux pour que tous les objets non relatifs à la guerre et venant de France fussent conduits
par ses guérillas, moyennant un droit que Mina
employait à la subsistance de ses troupes. Ces guérillas ne retardèrent peut-être jamais sérieusement les progrès des Français, conduits par les plus grands généraux de l’époque. Mais en harcelant continuellement leurs troupes, ils les démoralisèrent, et finalement, ces bandes qui pouvaient peser à tout le monde, n’en contribuèrent pas moins puissamment à la libération du territoire.
Ces bandes n'avaient pas d’uniforme. Elles offraient un mélange bizarre de costumes civils et militaires appartenant aux corps les plus divers. M. de Naylies trace un tableau très pittoresque de ces patriotes de lalevée en masse : « Les uns étaient vêtusen paysans castillans, les autres en dragons, en chasseurs ou en fantassins français, car, lorsqu'ils prenaient un de nos soldats ils le dépouillaient et s’'emparaient de son uniforme. Mais avec un habit de dragon et des épaulettes d’officier d'infanterie, ils conservaient les guêtres, la culotte et le gilet de drap capucin ; avec une pelisse de hussard ils étaient coiffés d’un chapeau rond. L'équipement de leurs chevaux offrait un pareil mélange et la même bizarrerie.
Jeremarquai un de ces guérilleros qui,avec les haïllons les plus dégoûtants, portait un chapeau d'’officier général français. Un autre, qui paraissait être un des chefs, avait un habit d’inspecteur aux revues, un shako et une ceinture rouge; il montait un bel anda-
lou couvert de nœuds de ruban de la Légion d’honneur ; on voyait des décorations de cet ordre pendre devant le poitrail et sur la croupe de son cheval; il le maniait avec beaucoup d'adresse et de légèreté. Ce guérillero était brave et déterminé, car il ne se retira que le dernier, commandant l’arrière-garde composée d’une vingtaine de cavaliers, dont la plupart nous parurent avoir été à notre service. En lâchant leur coup de carabine ils nous adressaient la parole, nous demandaient des nouvelles de leurs régiments et de plusieurs individus. Un d’entre eux s’écria : «Le général... est-il toujours voleur ? un tel... est-il toujours poltron ? Ce guérillero n'était que médisant.
Beaucoup de bandes se recrutaient avec des déserteurs allemands et polonais ou avec des mauvais sujets chassés de nos régiments. Ils étaient plus à craindre que les Espagnols ; ils l’emportaient sur eux en bravoure et en cruauté. Pour gagner leur confiance ils briguaient les postes les plus périlleux. La crainte de tomber entre nos mains les faisait combattre en désespérés et souvent la bravoure la plus brillante a ramené au combat les Espagnols, « honteux de se voir surpassés par de pareils misérables ».
Voilà, certes, une façon de combattre bien extraordinaire ! et l’on comprend qu'avec une telle absence de discipline les chefs les mieux intentionnés, peut-
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être, n'aient pu réfréner les intincts cruels de leurs hommes. Aussi, les récits que l’on peut lire touchant la manière dont ces guérillas traitèrent trop fréquemment les malheureux qu'ils avaient fait prisonniers fait-elle frémir d'horreur les plus endurcis.
Du reste les Français considèrent les défenseurs de l’indépendance espagnole comme des brigands ou des bandits. C’est toujours sous la désignation d’insurgés que les officiers, même anglais, parlent des Espagnols. En effet, Napoléon ne pouvait pas reconnaître aux guérillas, aux paysans armés, la qualité de combattants, puisque le pays étant occupé par ses troupes et son frère Joseph étant roi d’Espagne, ceux qui se révoltaient contre l'autorité de son frère et de ses maréchaux n'étaient à ses yeux que des insurgés. C’est ainsi que s'expliquent ses ordres de fasiller sur-le-champ ceux qui seraient faits prisonniers. |
D’autres exemples de levées en masse spontanées nous sont fournis par l’histoire de France elle-même. L'une eut lieu dans le Midi. Venant d'Espagne, Wellington avait envahi le Midi de la France : les habitants du val de Bigorre se soulevèrent par suite des déprédations de Mina et de Morillo. C’est alors que lord Wellington prévint les habitants des provinces du Midi qui se soulevaient sur le passage de ses troupes qu’il ferait justice, par des exécutions sommaires, de toute tentative de résistance.
En Suisse, en 1798, le canton d’Unterwald et surtout Nidwald, se distinguèrent par l'énergie avec laquelle ils résistèrent à un corps de 12.000 à 19.000 Français qui s'étaient mis en marche pour aitaquer le pays sur plusieurs points à la fois. « Tous les habitants se levèrent au son du tocsin; ils n'étaient que 2.000 et il y avait dix postes à garder. Les 4, 5 et8 septembre les Français firent diverses attaques pour reconnaître leurs positions; mais l’attaque générale eut lieu le 9 au point du jour, soit par l'Obwald, soit par six points du rivage, dont ils s’approchèrent avec un grand nombre de bateaux. Les Ünterwaldois repoussèrent les assaillants avec un courage héroïque ; tous les passages furent défendus pied à pied. Après plusieurs heures d’une lutte acharnée, les succès étaient balancés, lorsque survinrent de nouvelles colonnes deFrançais ; hommes, femmes et enfants, jeunes filles, vieillards, tous continuèrent à combattre en désespérés et moururent plutôt que de se rendre; c'était, écrivait le général Schauenbourg, « l'affaire la plus chaude qu’il eût jamais vue (1).»
Dans les exemples que nous venons d'indiquer la levée en masse présente, au moins à ses débuts, un
r. Schaub et E.-H. Gaullieur, Histoire suisse, 1856.
caractère spontané. Mais il n’en est pas toujours ainsi ; le plus souvent c’est le gouvernement légal (ou le gouvernement de fait qui s’est substitué à l’impéritie du premier pour résister à l’ennemi) qui prend ou bien l'initiative d’appeler aux armes la population valide pour collaborer avec l’armée régulière (ou ses débris) à la défense de la patrie, ou bien qui, mais toujours dans ce but, cherche à rendre générale la levée qui a pu déjà se produire partiellement sur certains points du territoire. En effet, la levée en masse est un phénomène très curieux et qui passe par divers états. Spontanée tout d’abord elle devint provoquée en Espagne lorsque des juntes ou gouvernements insurrectionnels se constituèrent qui prirent en main l’organisation du soulèvement national.
Par un &«bando» ou édit du 29 mai 1808 la junte de Séville ordonne la levée en masse et décrète l’armement de tous les hommes âgés de seize à soixante ans.
« Elle s'adresse de plus aux juntes locales et leur donne l’ordre d’armer les populations; ces prescriptions furent suivies dans les provinces de Burgos, d’Aranda, de Soria, de la Navarre et de Biscaye où la levée en masse se fit, non pas au profit des troupes régulières ou même permanentes, mais servit à constituer des bandes nombreuses, peu importantes, qui se dispersaient à l’approche des
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colonnes françaises et se réunissaient quand les troupes impériales s'étaient éloignées. En Catalogne, l’organisation des corps de partisans fut facilitée et préparée par les institutions locales : toute la population mâle en état de porter les armes était tenue, en vertu de la constitution de la province, de se réunir sur certains points désignés à l’avance, chaque fois que sonnerait la cloche d’alarme appelée : somaten ; de là le nom de somatènes qui fut donné aux bandes catalanes, au cours de la guerre péninsulaire.
L'Espagne nous offre donc bien un exemple de levée en masse,spontanée d'abord, provoquée ensuite. Le roi Ferdinand en exil en France, Joseph n'étant pas reconnu comme souverain par le peuple, les patriotes vont obéir à ces autorités insurrectionnelles que sont les juntes. Elles exalteront les sentiments patriotiques et religieux de la nation, et préférant à la discipline de l’armée régulière la licence des « quadrillas» et des Cpartidas » ces «guerilleros» deviendront les adversaires implacables des troupes impériales. Pour encourager les habitants à prendre part à la lutte, des manifestes vibrants seront publiés, tel celui-ci, qui est typique, et que nous nous permettons de citer, malgré sa longueur. Nous rapprocherons, tout à l'heure, de ce texte, celui de la fameuse proclamation de Frédéric-Guillaume de Prusse, de 1813.
Ce fameux manifeste fut publié en novembre 1809
par l’évêque de Laodicée, président de la Junte de Séville, au sujet de la paix avéc l'Autriche. Comme cette pièce, peu connue, est pleine de force et de beaux mouvements oratoires, M. de Nayliès (1) la cite page 237 de ses Mémoires sur la guerre d'Espagne 1808, 1809, 1810, 18r1.
Espagnols !
Nos ennemis annoncent comme certaine leur paix avec l'Allemagne ; et le concours des circonstances qui viennent à l'appui de cette nouvelle lui donne un caractère d’authenticité tel qu'il est désormais bien difficile d'en douter. Ils nous menacent déjà de puissants renforts, qu’ils supposent en marche pour achever notre ruine. Plus présomptueux et plus fiers depuis leurs succès dans le nord ils osent en appeler à notre cœur qu'ils croient peut-être sensible à la bassesse ; et, dans leur hypocrite humanité, ils nous engagent à implorer la démence du vainqueur et à courber nos têtes sous le joug pour les soustraire au glaive. Insolence inouïe, outrage sans exemple que la postérité refusera de croire malgré les monuments qui en parviendront jusqu’à elle. Et ces barbares ne rougissent pas de nous imputer les maux que leur injuste agression a fait fondre sur notre malheureux pays! Ils nous rendent responsables de tous ceux où ils vont encore le précipiter, si nous prolongeons notre résistance!
c'esten vain, esclaves du tyran, que vous nous épuisez en
1. Naylies, Mémoires sur la guerre d'Espagne, pendant les années 1808, 1809, I810, I18r1.