‹ La Levée en MasseChapitre 23 sur 36 · SERGE · texte numérisé non relu

SERGE

hommes sans grands peuples, pas de grands peuples sans patriotisme. » Des poètes comme Kœærner, Schenckendorf, Ruckert, Uhland, Henri de Kleist, s'adressent à l'âme populaire et s’efforcent de lui infuser leurs colères ou leur enthousiasme. Des lettrés, le mouvement gagna le peuple; des sociétés secrètes se fondèrent, dont l’unique but était de lutter contre la domination française : telle la Tugenbund (ligue de la vertu); la conspiration était partout.

Des tentatives de soulèvement se produisirent. Le lieutenant Katt, à la tête d’une bande de partisans, tente, mais sans réussir, une incursion sur le territoire westphalien, devenu le royaume de Jérôme Bonaparte (3 avril 1809). Le major Schill, qui s’est improvisé chef de bande en 1806, puis qui a été versé avec ses hommes dans l’armée régulière, réunit le 28 avril 1509 ses hussards, sort de Berlin, croyant faussement que l’archiduc Charles a battu à Hof les Français, harangue ses soldats, leur déclare qu'il commence une guerre à mort contre la tyrannie étrangère, mais leur laisse ignorer s’il est, oui ou non, autorisé par le roi de Prusse. Sur les instances de Jérôme, Frédéric-Guillaume désarme son officier, le déclare coupable de haute trahison, et fait saisir ses biens. Le roi de Prusse envoie de plus, en secret, un de ses aides de camp au major avec mission de lui offrir grâce complète s’il quitte la Westphalie le jour

même ; Schill se contente de répondre : « Si je péris dans mon entreprise je trouverai grâce devant Dieu ; si je réussis, je trouverai grâce devant mon roi, » Le hardi chef de partisans, repoussé dans une tentative sur Magdebourg et rejeté sur Stralsund, y fut attaqué par les Hollandais et Danois. Les 6.000 hommes que Schill était parvenu à réunir furent taillés en pièces. Après avoir tué de sa main le général hollandais Carteret, Schill lui-même tomba mort, frappé de deux coups de feu (31 mai 1809). Les patriotes allemands furent tous, au moirs de cœur, avec Schill, dont ils firent un martyr.

Quant au duc de Brunswick-Oels qui, lui, fut d’abord soldat, et qui avait formé en Bohême la légion noire, forte d’environ 12.000 fantassins et 500 cavaliers (el qui combattait, non plus seulement pour provoquer l'insurrection allemande, mais pour recouvrer ses propres États, dont il avait été dépouillé en 1806), il hésita sur la conduite qu’il devait tenir, après Wagram, l'Autriche ayant signé à Znaïm un armistice où il était dit que les Autrichiens et leurs alliés évacueront la Saxe et la Thuringe. S'il persistait à combattre, l'armistice signé, il serait traité en brigand. Il persista, reprit possession de sa capitale, conjura ses anciens sujets de se lever en masse. Mais, talonné par les troupes westphaliennes et françaises, il finit par s'embarquer sur la flotte de l’amiral anglais George Stewart.

R. Helbing C

Les succès de Napoléon interrompirent ces tentatives, mais le mécontentement en fut exaspéré ; d’une façon générale les patriotes allemands se ralliaient autour de la Prusse. En 1810 avait été inaugurée l'Université de Berlin que fondirent Schleiermacher et Guillaume de Humboldt, et dont Fichte fut le premier recteur.

Le roi de Prusse ne cherchait depuis longtemps qu’à mettre à profit la haine que le pays de l’Europe le plus maliraité par Napoléon avait vouée à l’empereur et aux Français. «Les armées françaises étaient restées à demeure sur le sol germanique, vivant aux dépens du pays conquis, qu’écrasaient, en outre, les contributions de guerre. La Prusse et l’Autriche étaient à moitié détruites: Bramaau, Magdebourg, Hambourg, Dantzig étaient occupées par des garnisons françaises. Dès 1806, M. de Gentz disait dans une brochure: &« L'Allemagne deviendra-t-elle ce que sont devenues la Hollande, la Suisse et l'Italie ? Ce n’est ni la Russie ni l’Angleterre qui peuvent accomplir le grand œuvre de la délivrance européenne: c’est à l'Allemagne qu'il est réservé. C’est l’Allemagne qui a été la principale cause de la ruine de l’Europe, c’est l'Allemagne qui doit opérer l’affranchissement général et restituer à la France une existence tranquille et harmonique, qui la réconciliera avec tous les peuples et avec ellemême ». L'heure du soulèvement leur apparut quand

ils virent la grande armée revenir de Russie vaincue par sa conquête.

Le 30 décembre 18r2 le général York, qui commandait le corps auxiliaire prussien mis par Frédéric- Guillaume à la disposition de Napoléon, au début de la guerre de Russie, avait séparésa cause de celle des Français. « Le 12 février 1813, York adresse de Kœnigsberg au peuple allemand une proclamation oùil est dit: les représentants de la nation assemblés ont décrété, outre l'armement général, l’organisation d’un corps national de cavalerie pour renforcer l’armée. »

Une première ordonnance du roi de Prusse consacre officiellement le principe énoncé dans la proclamation d’York, et appelle aux armes les jeunes gens assez riches pour s’équiper et se monter eux-mêmes.

L’édit du 3 février déclare soldats les hommes de dix-huit à vingt-quatre ans jusqu'alors exemptés pour raisons diverses du service militaire. Le 19 mars, l'ambassadeur français, M. de Saint-Marsan, se voit notifier la déclaration de guerre de la Prusse. C’est alors qu’apparaît la fameuse ordonnance consacrée à l’organisation de la Landsturm et dont voici les principaux articles :

Article premier. — Chaque citoyen est tenu de repousser l'ennemi avec les armes dont il peut disposer, quelles qu’elles

soient; de s'opposer à ses ordres et à leur exécution, de

quelque nature qu'ils soient; de braver ses défenses, et de nuire à ses projets par tous les moyens possibles.

Art. 3. — En cas d’invasion, la Landsturm est tenue ou de combattre l'ennemi en bataille, ou d’inquiéter ses derrières et de couper ses communications.

Art. 4. — La Landsturm est levée partout où l'ennemi essaiera de pénétrer sur le territoire allemand.

Art.5. — Chaque citoyen qui n’est pas en face de l'ennemi ou qui n’appartient pas à la Landwebr, doit se considérercomme faisant partie de la Landsturm quand l'occasion s'en présente.

Art. 8. — La Landsturm a donc pour destination spéciale de couper à l'ennemi ses chemins ou sa retraite ; de le tenir sans cesse en éveil; d’intercepter ses munitions, ses approvisionnements, ses courriers, ses recrues; d'enlever ses ambulances ; d'exécuter des coups de main pendant la nuit ; en un mot de l’inquiéter, de le fatiguer, de le harceler sans relâche, de l’anéantir par troupes ou en détail, de quelque façon que ce soit. L’ennemi s’avance-t-il dans le pays, même. à une distance de 5o milles, sa situation sera précaire si sa ligne d'investissement manque de largeur, s’il ne peut plus envoyer de petits détachements soit pour fourrager, soit pour faire des reconnaissances, sans savoir par expé-. rience qu'ils seront anéantis, enfin s’il ne peut avancer que par masses profondes ou sur les chemins tout tracés.

L'Espagne et la Russie en ont montré l'exemple,

Les proclamations des Russes (1812) qui, comme le remarque M. de Ségur, pour des peuples gros-.

siers devaient êlre grossières, disaient en effet : « L’ennemi, avec une perfidie sans pareille, annonce la destruction de notre pays. Nos braves veulent se jeter sur ses bataillons et les détruire ; mais nous ne voulons pas les sacrifier sur les autels de ce Moloch. Il faut une levée générale contre le tyran universel.

» Il vient, la trahison dans le cœur et la loyauté sur les lèvres, nous enchaïîner avec ses légions d'esclaves. Chassons cette race de sauterelles ! Portonsla croix dans nos cœurs, le fer dans nos mains! Arrachons les dents à cette tête de lion, et renversons le tyran qui veut renverser la terre ! » Un même souffle patriotique anime les provocations à la levée en masse «le ces trois peuples ; seulement les Espagnols et les Russes virent en Napoléon un ennemi de la religion. Ce caractère n'apparaît pas dans la proclamation prussienne ; certes, les Prussiens comptent bien un peu que le ciel favorise leur cause, mais on ne montre pas l’empereur comme une incarnation de l’Antéchrist ! le sentiment qu'elle délivre son sol de l’envahisseur suffit à la popula: tion pour créer des combattants qui, d'avance, ont fait à la Patrie le sacrifice de leur vie. Mais en comparant entre eux le texte espagnol et le texte allemand, on s’aperçoit que les mêmes moyens sont préconisés dans le but de délivrer le sol national. L’évéque de Laodicée avait dit: «... Engagés à sauver l'Espagne et assurés que le vœu unanime des

Espagnols est d’être libre, à quelque prix que ce soit, nous ne manquerons pas d'employer pour chasser l'ennemi aucune ressource, aucun moyen quelque violent, quelque extraordinaire qu'il soit! » Frédéric-Guillaume II dira : & En cas de convocation de la Landsturm, le combat est une nécessité, une défense légitime qui autorise et sanctionne tous les moyens. Les plus décisifs sont les meilleurs, car ce sont ceux qui servent de la façon la plus efficace une cause juste et sacrée. »

La Gesetz-Sammlung de 1813 avait dit, dans son article 13 : «La Landsturm n’a ni uniformes ni signes particuliers, car cesuniformes et ces signes serviraient à la faire reconnaître par l'ennemi et l’exposeraient aux persécutions. »

Quand une nation en arrive à ce point d’exaspération, quand de pareilles proclamations permettent de commettre n'importe quelle action, du moment que c’est pour délivrer la patrie, la guerre devient alors implacable et barbare. Tous les pays qui ont dû faire appel à la levée en masse ont dû fermer plus ou moins les yeux sur des actes abominables, que l’on peut comprendre, vu l’exaltation des cœurs et la cruauté, la nature fruste ou grossière de ceux qui tentaient de libérer le sol national. Mais si l’on peut les comprendre, il est impossible de les excuser. En 1870 les autorités françaises provoquèrent parfois à des soulèvements la population dans leur ressort.

Ainsi le préfet de la Côte-d'Or, Luce-Villiard, envoya, le 21 novembre, à tous les sous-préfets et maires, une circulaire dans laquelle il disait aux populations du département :

« La patrie ne vous demande pas de vous réunir en masse et de vous opposer ouvertement à l'ennemi, elle attend de vous que, chaque matin, trois ou quatre hommes résolus partent de la commune et se portent à un endroil désigné par la nature elle-méme, d’où ils puissent tirer sans danger sur les Prussiens. Ils ont avant tout à faire feu sur les cavaliers ennemis dont les chevaux doivent être remis au chef-lieu de l'arrondissement. Je leur décernerai une prime et ferai publier leur action héroïque dans toutes les feuilles départementales, ainsi qu’au Moniteur officiel.

M. Oudinot, maire d'Eureville et M. Ferdeuil, souspréfet de Gien, suscitèrent eux aussi la résistance de la population civile devant l'invasion étrangère. Bismarck fit savoir à Jules Favre qu’un pareil fait était, par les lois des Allemands, qualifié crime et puni de mort. Cependant, MM. Oudinot et Ferdeuil, prisonniers des Allemands, eussent été échangés contre un officier prussien, Maas, qui avait tiré sur un mobile après lui avoir remis son épée. Jules Favre, ministre des Affaires étrangères du gouvernement de la Défense nationale, répondit au chancelier qu’il ne pouvait admettre l'assimilation que Bismarck croyait pouvoir établir entre l'officier susdit et ces deux

Français. Il ajoutait dans sa réponse (du 14 février 1871) que s’il en était de ces lois ce que prétendait Bismarck, ces lois constilueraient une exception à celle de tous les peuples civilisés, cariln’en est aucun chez lequel la défense de la patrie ne soit considérée comme un devoir primordial, sans distinction de classes ni d'individus, et quand le sol national est attaqué de vive force chaque citoyen devient soldat pour le protéger. La Prusse l’a maintes fois proclamé et je pourrais rappeler à Votre Excellence les lois et ordonnances édictées en 1813, dans lesquelles l'application de ces principes incontestables est poussée jusqu’aux plus extrêmes limites. MM. Oudinot et Ferdeuil n’ont donc fait que leur devoir.

Il est certain que, dans un pays envahi, mais non encore occupé, les autorités ont absolument le droit d'inciter la population à la résistance et qu’un village, une ville, peuvent fort bien résister ouvertement sans avoir eu le temps d’organiser la défense. En effel, iln'y a pas là guet-apens, l'ennemi doit s'attendre à la résistance. C'est à lui à se précautionner contre elle. Peu importe au point de vue du droit que cette résistance soit particulièrement désagréable aux troupes de l’envahisseur ; les hommes qui suivirentles conseils de Luce-Villiard. pour ne prendre que ceuxlà, ne faisaient qu’imiter les Prussiens de 1813; alors, pas plus que ceux-ci, ils ne devaient être traités en

belligéranis à moins qu'ils n'observassent certaines

conditions qui, alors, faisaient d'eux desfrancs-tireurs, devant être assimilés à des belligérants. Nous reviendrons sur ce cas. Mais, d’après nous, Luce-Villiard, qui n'interdisait nullement à ces citoyens courageux de s'organiser, qui ne faisait qu’enflammer les sentiments patriotiques de ses administrés, n’usait que de son droit; il n’en aurait pas été de même si le département eût été occupé, mais au moment de sa proclamation, ses conseils ne visaient qu'à soulever la population contre l’envahisseur.

Nous développerons ce point quand nous parlerons de l'occupation et du sort réservé aux habitants qui ce lèveraient en masse dans un pays non plus envahi, mais occupé.

SECTION IV

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