HISTOIRE INVRAISEMBLABLE
“Ceci n’est pas un conte!” écrivait Diderot en tête de quelques-unes des plus flamboyantes pages qui se soient échappées à sa plume.
Ce titre conviendrait mieux que tout autre au récit parfaitement vrai, mais presque incroyable, dont nous traçons en ce moment les premières lignes.
À défaui de cette étiquette qu’il ne nous est point permis d'employer sous peine de contrefaçon littéraire, nous adoptons celle-ci: “Une histoire invraisemblable ” Nos lecteurs conviendront sans peine que jamais titre ne fut plus complètement justifié.
L'année dernière, l’un des trains du matin du che. min de fer de Lyon m’emportaif vers une petite ville des environs de Paris. Je comptais y passer une demijournée. J’avais affaire dans une imprimerie où l’un de mes éditeurs fait “fabriquer” (c’est le mot technique) la plupart de mes romans.
J’arrivai fort mal à propos pour parler de corrections typographiques, de mise en page et de tirage. Je tombais au milieu d’une noce. L’imprimeur mariait sa fille.
Âu moment où je sonnais à la porte de la maison, les époux futurs, en compagnie de leurs familles, de
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leurs témoins et de leurs invités sllaient partir pour la mairie et pour l’église.
On m’engagea à me joindre au cortège et na.urellement j’acceptai. La mariée était jolie, 1e fiancé semblait très épris. Tous les visages offraient un sourire et un épanouissement de bon augure, Rien ne m’empêchait de bâtir le plan d’une idylle en plusieurs volumes sur le bonheur de ce crnuple bien assorti.
Les choses se passèrent "t convenablement devant l'officier municipal, et sui solennel fut prononcé d’une part avec l'enthousiasme voulu, et de l’autre avec la timidité traditionnelle.
Sans doute il en fut de même à l’église, mais je ne saurais l’affirmer en toute connaissance de cause, car à l’église j’eus des distractions qui m’al : sèrent d’une ‘façon à peu près complète, et voici pourquoi.
A quelques pas de moi se trouvait un homme de quarante ans environ, de taille moyenne, de tournure leste et dégagée, correctement vêtu d’un habit noir et d’une cravate blanche et ganté de blanc d’une manière irréprochable.
Une chevelure épaisse et grisonnante couronnait un visage étrange et par lequel mon attention fut irrésistiblement absorbée.
Ce visage dont les traits ne manquaient pas d’une certaine régularité, offrait un échantillon de ces fresques bizarres à l’usage des O-Gib-bé-was de haute fantaisie du bal de l'Opéra.
Sur les joues éclataient, comme les étincelles d’un soleil d'artifice, des lignes serpentines et concentriques du vermillon le plus vif, du cobalt le plus pur et du jaune de chrome le plus tapageur.
Le nez, mieux favorisé encore sous le rapport de la variété des nuances, pouvait lutter, comme dessin +t comme couleur, avec les broderies de soie d’un châie indien.
Une double arabesque très délicate et très compliquée, étalant ses volutes capricieuses sur les deux tempes, servait à l’ornementation du front.
Bref, cet original personnage en habit noir et en cravate blanche me rappelait d’une façon frappante l’acteur Christian, des Variétés, dans l’amuéante bouffonnerie de mon ami Paul Bocage: “Jeannot chez les sauvages.
Je me mis l'esprit à la torture pour essayer de deviner les motifs d’un si bouffon travestissement, qui ne me paraissait ni de saison, mi de circonstance, et qui cependant paraissait n’étonner et ne scandaliser personné,
Inutile labeur! le sphinx gardait so1 secret.
La cérémonie nuptiale s’acheva, et le assistants se mirent en devoir de gagner la sacristie uù les mariés les précédaient. Mon voisin enluminé suivit la foule et je suivis mon voisin. =
“C’est quelque mauvais plaisant! pensais-je; ce suisse majestueux, si fier de son ventre rabelaisien, de ses épaulettes de colonel et de sa hallebarde inoffen-
» va le mettre à la porte comme il convient !. . .”
Point!... Le suisse ne croisa nullement sa hellebarde, et même, au moment où le sauvage de fantaisie passa devant Jui, il porta la main à son chapeau de général, ébauchant un salut militaire en témoignage de haute considération.
Qu'est-ce que cela pouvait dire ? J'aurais donné beau: Coup pour pouvoir adresser cette question à quelqu'un, mais parmi les assistants je ne connaissais que le père et la mère de la mariée, et la mariée elle-même. Or, les uns et les autres, en ce moment, avaient à faire tout autre chose qu’à contenter ma curiosité.
Chacun selon la coutume, donnait sa signature sur les registres de la paroisse. Mon voisin bariok s’ap-
procha de la table comme les autres, prit la plume et écrivit.
J’allais@à moins savoir son nom!... Je m’élançai. Il me présenta la piume en souriant, et il me dit avec la plus exquise politesse :
“A votre tour, monsieur, sil vous plaît...”
Cet être quasi-fantastique parlait d’une voix douce et sans le moindre accent bizarre.
Mes veux se portèrent sur l’encre fraîche encore des lettres qu’il venait de tracer, et je lus avec une stupeur facile à comprendre: