‹ La Lhandu [microforme]Chapitre 4 sur 18 · IX · texte numérisé non relu

IX

Un vér ble ami

Claudine ne quitta sa place qu'après avoir vu plu sieurs Jaquais inquiets de leur maître, et le cherchant pour son dîner, dont l’heure était son depuis longtemps. La surprise semblait lui tomber sur la tête. Enfin, elle s’en alla lentement, par les grands salons dorés, jusqu'aux jardins, que le printemps parait de splendeurs, et resta un instant éblouie entre les merveilles du luxé et celles de la nature.

Nous n’inventons rien, nous racontons des faits enregistrés par l’histoire; nous n’avons pas le projet de peindre une héroïne d’imagination, parée par nous, et parfaite suivant notre fantaisie. Claudine a vécu, elle a agi avec les entraînements, les passions, les instincts que nous possédons tous, ou plutôt qui nous possèdent, car ils sont souvent plutôt nos maîtres que nous ne sommes les leurs.

Claudine était plus tendre qu’exaltée. Elle aimait avec constance, non pas avec emportement. Elle serait morte plutôt que d’enfreindre le serment prononcé sur le lit de sa mère mourante, en face de son père au désespoir. Pour elle, cette promesse effaçait les autres ; elle la séparait de Clodomir à jamais. Elle ne lui donnait pas de rival, elle conservait la foi jurée, mais elle ne lui appartiendrait à aucun prix.

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Une autre passion, endormie jusque-là, venait dè poindre encore entre eux. Claudine était ambitieuse; elle aimait la puissance, la richessè; souvent des pensées tentatrices s'étaient présentées à elle; en voyant passer des grandes dames et des seigneurs, ces pensées <e transformaient en regrets; pendant le séjour qu’elle fit près de la maréchale, il lui échappa un soupir:

“Ah! pourquoi ne suis-je pas née comtesse aussi !”

l’image de Clodomir chassait ces fumées; elle pensait à son amour et elle se consolait dans ses joies ai belles au début de la vie. Mais cet amour était impossible, maintenant, aucune puissance humaine ne pouvait la rapprocher de son amant; elle avait accepté Janin, le vil et bas calculateur; elle avait accepté pour obéir à son père, elle s'était résignée à une vie (> sacrifices et d’abnégation; elle expiait ainsi, croy. ‘t-elle, son parjure envers Clodomir, elle pourrait lui fire en le revoyant: :

“Pardonne-moi, je ne tai quitté que pour le malheur !”?

Maintenant, il lui tombait du ciel ou de l'enfer une pe: a nouvelle. Ce n’était plus Janin qui s’offrait E :mais: c'était un homme honoré, estimé de tou. cé sur les hauts degrés de l’échelle sociale, un homme puissamment riche, un homme qui ferait d’elle légale des plus fières dans le pays, et dont le caractère lui présentait toutes les garanties de bonheur en dehors de l'amour. Claudine fut éblouie. et je ne sais laquelle d'entre nous ne leût pas été à sa place et dans sa po sition relative vis-à-vis de M. d’Amblérieux.

Une objection immense se présenta cependant d’abord, son honnêteté. Cet homme avait pour elle un sentiment profond, un de ces amours qui envahissent tout et qui doivent être réciproques pour se satisfaire; or, Claudine le sentait bien, elle n’aimearit jamais M. de Porte que comme un père. Il fallait donc rester

Claudine comme devant; ce ne fut pas sans pousser encore un gros soupir.

Claudine marcha vers la maison d'un pas précipité: en la voyant venir, le trésorier espéra une réponse conforme à ses voeux. (C'aché derrière un rideau comme un amoureux de vingt ans, il épiait ses pas et ses mouvements, cherchant à deviner son sort. Il comprit ses hésitations sans en deviner précisément le motif. Son coeur battit lorsqu'il l’entendit ouvrir la porte de son cabinet, où il s’empressa de la rejoindre.

Elle s'était assise modestement et tristement sur le bord d’une chaise dans un coin. Il courut à elle, lui prit la main, et la conduisit à un fauteuil.

“Vous êtes la maîtresse ici, Claudine, et vous ne devez pas rester ainsi à l’ecart.

—Non, monsieur, répliqua-t-elle avec plus de fermeté qu’elle n’eût supposé en avoir; non, je ne suis pas et ne serai jamais la maîtresse ici!

—Et pourquoi ?

—Parce qu’une pauvre fille de village ne peut prétendre à tant d’honneur.

—Une fille de village peut prétendre à tout lorsqu’elle a votre beauté, votre caractère, votre vertu. Ce n'est là qu’une défaite; vous me repoussez parce que je suis vieux, et vous accepetriez M. de La Marche, qui vous aime aussi.

—Je n’accepterais pas M. de La Marche s’il se présentait dans les mêmes conditions que vous, monsieur.

—Me ferez-vous au moins la grâce de vous expliquer ?

— Ne me le demandez pas, monsieur, je vous en supplie.

—Au contraire, je vous le demande; j’insisterai jusqu’à ce que je le sache.

—Je ne puis.

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y ne dede ferne suis ut préat Jorstu. Ce rce que he, qui se pré- )nsieur.

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rai jus-

—Claudine, n’oubliez pas que je suis votre ami, votre père, que je le veux en dépit de tout.

—Je n’oserai jamais.

—Ah! Lhandu, combien vous m'’affligez, combien “ous me prouvez le malheur que j'ai de vous déplaire.

—Ne le croyez pas, monsieur; j’ai en vous toute conlance, et mon respect égale l’attachement et la reconnaissance que je vous porte.

—La reconnaissance ? Pourquoi seriez-vous reconnaissante ? je n’ai rien fait pour vous; pourquoi repous- “ez-VOUs ce que je vous offre ?

—Parce que je ne dois pas vous tromper, monsieur; ‘Uce serait vous tromper que de tout accepter de votre Amour et de ne.pouvoir rien lui rendre.

—Quoi, rien! pas même un peu d’affection pour le rauÿre vieillard dont vous êtes la vie et le bonheur ?

— Toute l’affection, tout le respect de mon coeur vous sont acquis, monsieur, mais... mais je ne puis Pas ous épouser ; j'en aime un autre, ajouta-t-elle d’une voix si tremblante qu’elle entendait à peine elle-même.

— N'est-ce que cela ? s’écria de Porte tout joyeux. Ah! ma chère enfant, vous ne me connaissez guère! Est-ce que je vous demande de l’amour ? est-ce que vous pou- “éz avoir de Pamour pour un vieux bonhomme tel que moi? vous si jeune et si belle! Non; je n’attends de “ous qu’une chose, laissez-vous être heureuse. Semblable à la déesse dans son temple, jetez quelquefois les Yeux sur Je plus humble de vos serviteurs, daignez Jui

dire que vous êtes contente de lui, il sera trop payé.

— Est-il bien possible, monsieur ?

—Qui, cela est possible, ajouta Pierre de Porte en souriant et en lui prenant les mains qu’il baisa comme

à celles d’une reine. Je serai Pour vous un père, rien

qu'un père, entendez-vous? Vous avez au coeur un autre amour, eroyez-vous que je l’ignore?. Vous êtes

une honnête femme, vous n’apporterez point la honte dans la msison d'un homme qui a toute confiance en vous, et qui ne vous demandera jamais compte, ni de vos actions ni de vos pensées, Je vous confie à vousmême, Le temps guérira votre coeur froissé. Je suis trop vienx pour ne pas savoir combien le temps apporte de baume sur les blessures, de changement dans les sentiments et dans les pensées.”

Claudine secoua tristement la tête; l’amour n'existe pas sans l'éternité, surtout au jeune âge.

“M’avez-vous compris, maintenant, Lhandu? Voulez-vous être la fille du vieux de Porte d’Amblérieux ? voulez-vous porter son nom ? voulez-vous faire son bonheur et le rendre à jamais reconnaissant pour tant de bontés ?

—Or! monsieur! monsieur! s’écria-t-elle, en fondant en larmes, comment vous remercier ?

— En acceptant.”

Claudine se tut, pourtant elle ne refusa plus, c'était presqu'une acceptation.

Combien les passions vont loin dans la voie où elles se jettent! Le point de départ de tout ceci était de sauver Claudine et Clodomir du danger qu’ils couraient, c'était d’anéantir des recherches et une procédure qui pouvaient leur coûter la vie, et ni Claudine ni de Porte n’y avaient songé.

Claudine prononça timiderient le nom de Janin.

“Ce misérable! répliqua de Porte, avec un dégoût qu’il ne prit pas la peine de cacher. Je l'ai payé, il a renoncé à vous. Dans ce moment même il rend sa parole à votre père.

—Ah! monsieur, que ne vous dois-je pas pour m'avoir arrachée à un pareil homme!

—Claudine, il faut retourner chez vous, il faut que votre famille connaisse mes intentions et que demain je puisse aller en personne savoir la réponse de M. Mi-

a honte ance en e, ni de à vous- Je suis s Appordans les

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demain M. Mi-

gnot. Vous ne reviendrez plus ici, que le jour où je cous y conduirai en maîtresse et en souveraine, Non pas en secret, car je ne me cache pas de ce qui fait ma gloire, mais dans la pompe et l’étalage des gens qui veulent faire parler d'eux à tout prix.

— Monsieur, vous me confusionnez... je ne suis qu'une ignorante. vous rougirez de inoi, je n’ai pas les : belles manières des grandes dames, je ne sais rien, je ne sais pas lire!... J'ai là une lettre de celui...

—Vous me répondrez franchement, Claudine, vous aimez un homme que je crois indigne de vous. Cependant si vous croyez, v:us, dans votre âme et conscience ct dans votre sentiment, si vous croyez être heureuse avec li, je foulerai aux pieds mon coeur et mos espérances, et j'emploierai mes efforts pour vous réunir à ni.”

La Thandu eut comme un éblouissement, ‘pouser Ciodomir! Ce fut un mirage devant ses yeux, elle étenit la main pour le saisir, mais une idée terrible le fit évanouir. Elle connaissait Mignot, elle le sarait inflexible, elle savait qu’une décision prise était r Jui irrévocable, et elle entendait encore tintr à s. oreilles ces terribles paroles :

“F'aimrais mieux te voir morte que de ‘: savoir unie à cet homme.”

Mignot regardait son honneur engagé à tenir cette rigueur, et rien ne le ferait changer, Claudine ne pou- “ait conserver aucune illusion à cet égard. Elle baissa donc la tête en disant d’un ton profondément déses-

péré,

je n'épouserai point Clodomir, c’est impossi-

+ je ne l’épouserai jamais.” à Lhandu se mit en route et cheminait lentement, 7 ee à ce qu’elle venait d’enteridre, L/ambiton, l'amour brisé, la douleur, la vanité satisfaite se combattaient mutuellement; elle ne savait si elle était

heureuse ou fâchée, si elle devait se louer ou se plaindre. Elle arriva chez elle presque sans s’en ‘apercevoir. Elle trouva la porte ouverte, sa mère et Rosette travaillaient dans la première pièce.

En apercevarit sa fille, Franco -e arrêta son rouet et lui dit qu’elle avait été bien longtemps absente.

“Pendant ce temps, M. Janin est venu ajouta Rosette.

—Oui, ma mère,” répliqua la Lhandu.

Et elle s’en alla retrouver Mignot; il sarclait dans son jardin et ne l’entendit pas venir. Il ne se releva que lorsqu'elle eut appelé.

“Je sais ce que M. le trésorier voulait t’apprenidre, le brave homme! afin que cela ne te fît pas trop de chagrin, M. Janin m’a rendu ma parole. Son maître lui a fait entendre qu’il n’était pas honnête de épouser malgré toi, et tu as si bien travaillé, avec tes larmes et tes gémissements, que te voïlà sans ‘épouseur.

—Je vous demande pardon, mon père, j’en ai un.

—Heuh ! fit Mignct de l'air d’un homme qui ne croit point. Et quel est ce beau godelureau? quelque coureur d'aventures ?

—Non, certainement, mon père, c’est un parti audessus de nos espérances, au-dessus de nos rêves, ni plus ni moins que messire Pierre de Porte d’Amblérieux lui-même.

—A d’autres, la fille! tu me la donnes belle, vraiment! Je ne suis point assez fou pour accepter ces billevesées. Je ne compte pas prêter les mains à ton dés- | honneur, sous prétexte d’un mariage qui ne se fera jamais, ni à accepter de l’argent pour réparer la brèche faite À ta vertu. A dater de ce moment, tu neverrais plus M. le trésorier, Dieu veuille que je ne m’en sois pas avisé trop tard!

—Ah! mon père, pour qui me prenez-vous? Je ne vous trompe pas, M. de Porte viendra demain vous. en

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assurer lui-même, et avant huit jours je serai Mme la trésorière, si vous ne vous y opposez point.”

Le père Mignot ouvrit des yeux démesurés à ces paroles, qu'il ne pouvait croire sérieuses.

“Mme la trésorière! la femme de M. de Porte, toi, Claudine Mignot ,ma fille! ah! j'en deviendrais fou de joie, mon enfant.”

Il se jeta à son cou, l’embrassa avec des transports que Claudine partagea, et ils furent pendant quelques instants bien heureux. Revenu à lui, Mignot voulut avoir des détails. (Ce furent de nouveaux transports, et le reste de la journée se passa ainsi. Claude défendit à la Lihandu d’instruire ni sa mère, ni Rosette, sous prétexte que la chose pouvait manquer, et qu’il ne fallait pas vendre la peau de lours avant de lavoir mis par terre.

Claudine garda le silence avec sa mère; mais la nuit

* ne dormit pas, et avoua tout à Rosette. Celle-ci en pleura de joie et de chagrin.

“Claudine, il me vient une idée. Tu seras riche, tu auras besoin d’une fille suivante, au lieu de la première venue, prends-moi. €Ce sera pour moi une fortune aussi, et tu auras une amie dévouée, qui te traitera bien respectueusement devant le monde, et qui en particulier te demandera la permission de t’embrasser, si cela ne t'offense pas.

—Ah! ma petite Rosette, c’est accordé d’avance,

—Quel bonheur!... mais, Lhandu... et Clodomir ? \h! penses-tu qu’il accepte tranquillement ce mariage, ei ne crains-tu pas...”

Rosette prenait ici la place de la conscience de Claudine, elle lui remettait sous les yeux son manque de foi, ‘à douleur qu’elle allait causer à un malheureux dont ie était tant aimée, et qui, proscrit, exilé, sans amis, avait d’autre bien que son amour.

“Ah! Rosette, je sais cela, je le sais aussi bien que

toi, mais nous ne pouvons pas être l’un à l’autre; je devais épouser Janin, n’était-ce pas même chose ?

—Non, tu épousais Janin malgré toi, au lieu que celui-ci on ne te force pas, Claudine.”

Ce raisonnement du coeur, fait par une innocente, entra dans celui de Claudine comme un remords poignant ; elle sentit la différence et son parjure lui parut ce qu’il était, c’est-à-dire un entraînement d’ambition que la raison tolérait et encourageait même, que la loyauté du sentiment repoussait de toutes ses forces.

Au fond, Rosette valait mieux que Claudine, mais Rosette ne serait jamais parvenue où parvint son amie, justement parce qu’elle valait mieux qu’elle ,peut-être.

“Je lui écrirai pour lui dire adieu, ajouta-t-elle, et lui apprendre la vérité. Qui écrira cette lettre maïintenant ?”

Rosette avoua le cas embarrassant; néanmoins elle trancha la difficulté en nommant le comte de La Mar che.

“Ah! dit la Lhandu en rougissant, je n’oserai jamais prier M. de La Marche d’écrire à Clodomir que jen épouse un autre. Pense donc qu’il m’aime !”

Françoise vint interrompre la conversation et les prévint que Mignot attendait sa fille, qu’elle devait mettre non pas ses plus beaux habits, mais se faire brave.

“Apparemment tu sais pourquoi, ajouta la bonne femme; quant à moi, on me cache tout ici.”

Mignot était assis dans la salle, près de la table, à la place solennelle des grands jours; il reçut sa femme et sa fille avec gravité, et avoua à Francoiïse le bonheur qui leur arrivait. La mère tomba de son haut; il lui fallut une confiance sans bornes, et le respect qu’elle portait à son mari, pour y ajouter foi.

On déjeuna en famille, et, vers onze heures, un peu avant le second repas, on entendit un grand bruit dans

la rue, des cris, des pas, les roues d’un carrosse à quatre chevaux qui s’arrêta devant la chaumière de Mignot. De ce carrosse doré, magnifique, sortit M. de Porte qui venait en grand équipage, avec ses livrées, demander la main de Claudine Mignot, la fille d’un herbager.

[Il entra et fut recu par toute la famille, renforcée de Rosette; son visage était triste et soucieux ; il craiunait encore un refus, et ce fut en tremblant qu’il hasarda sa proposition.

“ Monsieur, répondit Mignot, c’est bien de lhonneur pour nous. Je ne sais comment reconnaître tant de bontés; je suis un honnête homme, et je dois vous faire quelques observations avant de vous répondre. Je ne vous parle pas du bien, vous en avez assez pour n’en pas souhaïter davantage, mais avez-vous songé à tout? Votre faille, que dira-elle ?

—Elle se fâchera; que m'importe! je ne dépends d'elle en aucune façon.

—Le monde, les gens de condition, que vous voyez ?

—Ma femme sera belle, riche, aimable, ils ne lui en demanderont pas plus.

—Et Claudine qui ne sait rien, qui n’a que les manières du village, n’en rougirez-vous point, quand le premier moment sera passé ?

—Mignot, je suis un vieillard comme vous; à nos iges, il ny a point de premier moment, ils se ressemblent tous. J’épouse Claudine pour son bonheur plus que pour le mien. Je lui donne par contrat de mariage tout ce que je possède ; après moi, lorsqu'elle aura passé quelques années à se former pour le monde auquel elle appartient, elle trouvera un parti selon son goût, et ce me sera une grande douceur que de penser, en mourant, à l'avenir que je lui aurai fait. J'espère qu’elle ne ‘attendra pas trop.

—Monsieur, vous êtes juste et saint; je vous donme ma fille avec joie, avec confiance. La voici, prenez-la,

En et puisse{-elle vous récompenser comme vous le méritez

Tous pleuraient d’attendrissement. Françoise eût voulu baiser les pas de cet homme généreux, et Rosette jouissait plus de la fortune de son amie que de la sienne propre. M. de Porte se tourna vers Migmot, et, tirant un pâpier de sa poche, il le lui remit.

—Ceci, Mignot, est l’ondonnance bien en forme qui enjoint de cesser toutes poursuites contre Claudine Mignot, et le nommé Clodomir, d’abord pour la mort 1e Clément Martin, dont des renseignemcris plus précis les ont fait déclarer innocents, puisque cet homme à mis fin lui-même à ses jours par ‘mprudence. En. suite, le nommé Clodomir est également libéré de toute poursuite pour le meurtre de Pepe, le Piémontais, dort un de ses complices, Cecco, le Corse, est le seul coupable. Toutef is, Clodimir, ayant été atteint, soupçonné de fraudes et de vols contre les fernu:s et les gabelles, doit rester un a loin de ce paye, après quoi il y pourra revenir sans être inquiété.

—Monsieur, monsieur, que vous êtes bon! s’écria Claudine.

—Voilà done Clodomir exempté de toutes accusa-| tions, n'est-il pas vrai? car la contrebande n’en est pas une sur ces frontières. Vous m’avez donné votre fille, elle m’appartient, je peux disposer d'elle suivant mon désir. Elle aime son frère d'adoption, je le sais, elle en est aimée; votre volonté seule les sépare ; une belle dot donnée à Clodomir, l’assurance de le placer de manière à vous contenter en tout point, pourraient-elies vous fcire consentir à l’union de ces enfants ?

—Jemais, monsieur, jamais, interrompit Mignot avec violence, jamais, Ma fille fut-elle la plus pauvre du village et cet homme le plus rihe de la province, jamais ceui qui a amené chez moi les hommes de loi n’y rentrera sous aucun prétexte; je ne le connais plus.

—Ce n’est pas l'alliance que je vous propose qui vous détourne de Clodomir? Jurez-le-moi Mignot, sur votre salut éternel. =

—Je vous le jure, monsieur, sur mon salut éternel et sur la tête de ma fille.

—Cela étant, je n’ai plus de scrupules, et J'accepte puec une profonde gratitude le bonheur que vous m’accordez. J'ai écrit à M. de Grenoble pour lui demander là dispense des trois bans ; il me l’acccrdera ; nous nous marierons très promptement, sans attendre que les brodeuses et les couturières aient fini leurs atours. J’épouserai Claudine, si elle le veut bien, dans son costume dherbagère. Je compte lui montrer ainsi que je la prends pour elle, telle qu’elle est et sans ornera1ents étrangers. Demain je viendrai vous prévenir du jour fixé, et, d’ici là, permettez-moi d'offrir à ma fiancée mon premier présent de noces: c’est le collier de ma mére, bijou sans pareil, dit-on, donné à ma bisaïeule par la reine Marie Stuart, pour un service qu’elle lui avait rendu; j'espère qu’il lui plaira.

Il sortit de sa poche un écrin dans lequel se tror.vait ce fameux fil de perles, qui appartient maintenant à la couronne de France, et qui n’a de rival osns le monde que celui de larchiduchesse Christine, légué pa. elle à sa nièce, Mme la duchesse d’Angoulême.

On juge de quels yeux la famille Mignot regarda ce splendide présent.

Une lettre.

Lorsque M. de la Porte fut parti, lorsque le dernier de ses piqueurs eut disparu dans un tourbillon de poussière; les Mignot, qui l'avaient accompagné jusqu’à la porte, se regardèrent :

—Mon Diéu ! s’écria Francoïse en fondant en larmes,

je vous remercie; notre Lhandu sera riche et heureuse Mais faites que son coeur ne se durcisse pas, et qu’ell ne méprise point un jour le toit où elle est née et lei parents qui l’ont mise au monée.

—Oh! ma mère, ma mère, pouvez-vous le penser !

—Ta mère a raison, Claudine; quand tu seras dans tes pa'ais, vêtue d’or et d’argent, entourée de courti: sans flatteurs, qui seront pour toi, peut-être, le toit de chaume et les deux vieillards qui habitent, reprit Mi: gnot avec mélancolie.

—Vous serez toujours mon père et ma mère vénérés, chéris, et, de même que M. de Porte n’a point rous de venir chercher sa femme en grand équipage dan cette chaumière, de même sa femme sera fière et heu reuse de venir y retrouver ceux qui l’ont élevée, ceux qui Ÿ’aiment si bendrement, et dont elle est la fille devant Dieu et devant les hommes.

Malgré l'excellence et la grandeur de leurs senti ments, Mignot et sa femme étaient paysans, et paysans

du XVIIe siècle; c’est dire, qu'aux travers des nôtres, ils joignaient des superstitions et des idées bornées, tout en valant infiniment mieux qu'eux, néanmoins, sous le raport du dévouement et des principes. Ainsi, cette horreur des gens de justice, à laquelle Mignot sacrifiait le coeur de sa fille, n’était qu’une pensée d’honneur exagérée ; il regardait la présente d’une robe noire chez lui comme une tache ineffaçable, et il ne se consolait pas d’être le primier de sa race qui ait reçu pareil affront. =

Claudine, assise au bout de la chambre, la tête baïssée sur & poitrine, égrenait dans ses doigts le collier de perles et ne prononçait pas une parole. Clodomir était devant ses yeux, toujours; non pas Clodomir irrité, furieux, mais Clodomir triste, exilé, misérable, suppliant ; Clodomir lui demandant d’une voix brisée de larmes pourquoi elle labandonnait, pourquoi elle lui préferait des joyaux et des ricnesses qui ne la consoleraient pas de l’avoir perdu. Elle n’y résista point et se mit à sangloter. Sa mère comprit ce qu’elle éprouve; Rosette le comprit encore mieux.

Ta Lhandu sétait retirée dans sa chambre, suivie de Rosette. Elle ne pouvait souffrir les indifférents ; il lui fallait parler de ce qui remplissait son coeur.

“ Rosette, dit-elle, j’irai demain à la messe du prieuré trouver le vicomte. C’est pour moi une expiation de plus, je le ferai.

“ J’irai seule. Il ne seraït pas bien à moi de prendre un témoin en cette occasion. M. de la Marche mérite cette déférence de ma part. Je partirai de bonne heure ; si mes parents me demandent, tu leur diras que je suis à la messe du prieuré, et qu’ensuite je vais chercher ‘une personne pour transmettre mon derni * adieu à Clodomir ; je me cache d'eux.”

Tout se passa comme elle l’avait décidé. Elle sortit sans être aperçue, si ce n’est des voisins toujours à

= Paffût de ce qui se passait chez Mignot. Cetie cours

matinale, et presque mystérieuse, donna lieu à bien de commentaires. On la suivit des yeux d’abord, on ! suivit tout de bon ensuite, et on la vit entrer à la cha pelle où M. de la Marche ne tarda pas à se présenter Les inductions furent bientôt tirées, et la calomni marcha son train ; une heure après, tout le Bachet pro clamait Claudine la maîtresse du vicomte, sans préju: dice de M. de Porte, qui devait être nécessairement, | trompé à cause de son âge et de ss écus.

Après la messe, le vicomte aperçut Claudine, en eortant, il l’attendit.

—Monsieur, lui dit-elle avec effort, vous m’avez fait une offre que j’accepte aujourd’hui. Vous m’avez proposé d'écrire pour moi à Clodomir, et, si vous voulez le faire, j'en serai bien reconnaissante.

—De tout mon coeur! Où? comment ?

—J’ai une cousine à Meylan, elle ne me refusera, pas sa maison; jy vais par la petite route pour la prévenir; prenez la grande, vous arriverez après moi, ct vous trouverez quelqu'un qui vous conduira où vous idevez aller,

—Je pare.

Elle prit elle-même le chemin de Meylan sans remarquer qu’elle était espionnée,

La cousine laccueillit, l’écouta, ne s’informa point de ce qu’elle allait faire, et lmi dit simplement :

“Tu ne peux mal agir, Claudine ; reçois qui tu voudras, même un seigneur. Quel que soit ton motif, il est honorable, j’en réponds. Il y a des chevaux qui ne bronchent jamais; notre race est ainsi.”

Nicole envoya son fils, garçon de huit ans, au devant du vicomte ; il devait l’introduire par le jardin ouvrant sur une ruelle écartée; en ce premier ‘moment, Lhandu parvint à écarter les curieux. M. de La Mar-

che entra, la trouva seule: elle avait préparé une table

ivez fait

"ez proroulez le

seTa pas à prévemoi, ct rous ide-

avec plumes, encre et papier, empruntés au magister.

Le vicomte était triste, il accept& la chaise qu’on lui offrit; Lhandu rompit le silence.

= Monsieur le vicomte, je vous en supplie, ne me jugez pas mal sur ce que je vais vous apprendre.

—Je ne vous jugerai jamais mal, Claudine, quoi que vous fassiez.

— Monsieur le vicomte, je me marie.

—Je le sais, qui ne le sais pas? Vous épousez Janin, votre père vous y à forcée.

—Non, monsieur, je n’épouse pas Janin,. et je ne suis pas foncée. J’épous de mon plein gré M. de Porte d’Amblérieux, trésorier de la province; ce n’est pas rous que je voudrais tromper.

—Ah! fit M. de La Marche ns et frappé au coeur.

—Vous me méprisez, —— demanda+-elle en souriunt amèrement.

—Je vous plains Claudine, et je me plains moimême; je n’auraïs jamais cru qu’on pût vous acheter ni que l’argent fût quelque chose pour vous.

—M'acheter, mon Dieu! est-ce que je me vends?

—Vous aimez donc ce bon M. de Porte? A soixantedix ans, c’est flatteu- pour lui. Que dois-je écrire à Clodomir? quel est le dédommagement que vous lui offrez ?

+ —Oh! monsieur, monsieur, s’écria Claudine en fondant en larmes, comment ai-je mérité tant de mépris ? —Claudine, ne savez-vous pas que je vous aime?

—Vous me Vavez dit, monsieur; vous me l'aviez prouvé jusqu’ici et je le croyais, je l’avoue.

—Claudine, si vous vouliez absolument um mari riche et ide condition, ne pouviez-vous pas m’attendre ?

—Mme la comiesse n’eût point accepté pour bru la fille qu'elle voulait faire fouetter, et puis...

—J’aurai vingt-cinq ans dans trois mois, Lihandu,

La

et je serai libre; mais vous ne m’aimez pas; mais ne suis pas aussi riche que M. de Porte.

—Mon amour, monsieur de La Marche, est pa avec Clodomir; je n’ai aimé, je n’aimerai que lui & la terre. Qu’importait alors le mari qui me prendrait Un vieillard, un père s’est présenté; il m'a offert : protection, il a sauvé ma vie, il a sauvé œælle de Cl domir, et il m’a demandé en échange que d’accapte son nom honorable, que d’habiter sa maison. J ai tor dit à M. de Porte; il a tout accepté ; il n’est pas que: tion de marché entre nous.

Elle cacha sa tête dans ses mains après cette confes sion, et se mit à pleurer amèrement. ; de jeune homme 1 regarda très-ému aussi.

“ Elle est jeune, elle est faible, elle est femme, la for tune léblouit. Combien d’autres à sa place eussen succombé, ce n’est pas moi qui l’accuserai, d’ailleurs, se dit-il.

Puis il continua tout haut, et prit sa main qu’elk avait placée sur la table.

—“Claudine, si “est pour le bonheur de votre vie vous avez bien fan. Quand vous mariez-vous ?

—Bientôt... je ne sais...

—M. de Porte vient souvent chez ma mère.

—1l est probable qu’elle le verra moins après sa mésallience.

— Ah ! Claudine, si vous aviez voulu! .

—Monsieur le vicomte, vous n’irez plus au prieuré.

—WJ’irai toujours, au contraire, Claudine, il sera beaucoup plus facile à la veuve de M. de Porte de devenir vicoratesse de La Marche, qu’à Claudine Mignot d’épouser le trésorier de la province.

—Monsieur le vicomte, voici la plume.

Ceite situation étrange d’un homme écrivant sons la dictée de sa maîtresse à son rival, pour Jui annoncer

son mariage avec un autre, échappa à ces deux enfants

; Mais je

est parti e lui sur rendrait ?

offert sa

J’ai tout pas ques-

e confes- Lomme la

e, la foreussent illeurs,

à qu’elle re vie, )

prieuré.

il sera

de de- Mignot

1 sous LnONCer mfants

préoccupés d’eux-mêmes et ne voyant de la position que cœ qui les touchait le plus. Claudine songeë à son ami, à ce qu’e *e allait lui dire, à la douleur qu’elle allait lui

eauser.

“ Je suis prêt, reprit le jeune homme, pauvre Clodomir! je le plains maintenant. Il est plus malheureux que moi, car il vous perd, et moi je n’ai même jamais eu d'espérance de vous posséder. Je suis accoutumé à souffrir, il va apprendre.

—Ecrivez donc, monsieur.

Elle dicta :

“ Mon Clodimir, ta lettre m’a rendue bien heureuse, dans mon affliction, tu es hors de danger, et tu as pu échapper à ce qui te menaçait. Hélas! c’est une consolation, quoique nous soyons très-misérables et que de crands e.grins nous attendent. Cepenidant, rassuretoi, tu n’as plus rien à craindre, et la Savoie ne te rendra pas. Ta grâce est signée, tu es déchargé de toute accusation pour la mort de Pepe et celle de Clément ; on a reconnu ton innocence et la mienne, ou plutôt nous devons tout à un homme généreux. qui a obtenu cette faveur. Tu resteras un an à l’étranger, ensuite tu seras libre de revenir. Malheureusement, mon ami, tu n’y trouveras plus les choses comme tu les as laissées. Mon père m’a fait jurer sur le Christ et l'Evangile que je ne serai jamais ta femme; ma mère était presque morte À mes pieds, et mon père me menaçait de ne pas survivre à mon refus. J'ai cédé. Pardonne-le-moi, c'est lâche, peut-être, c'est coupable, mais je n’ai pas eu la force ide résister. Je t’aimerai toute ma vie, je n'aimerai que toi, jamais nul autre ne recevra ce que je t'ai donné. Mon Clodomir, ce qu’il me reste à t’apprendre «et plus eruel encore. Je me marie, non pas à un homme de notre condition et de notre âge, mais à

un vieillard très au-dessus de nous par sa naissance et par ses biens. 11 veut être pour moi un père et me don-

ner son nom, pour me réhabiliter, dans le Pays, des calomnies dont on m’a accablée. Je serai franche avec toi, je ne pourrai jamais tromper, et toi moins qu’un autre. Si j'avais conservé la moindre <pérance de munir à toi, rien n’a urait pu me décider à ce mariage. Hélas! nous sommes perdus l’un pour l’autre, et moi, je ne me sens Pas le courage de vivre dans l'isolement et dans les larmes, Je te préfère à tout, si je t”- ie... me Comprendstu, Clodomir ? j'ai honte de cet aveu, j'ai honte ide ma conduite, et cependant je suis entrafnée, et cependant Ja fortune et Pambition me fascinent. Je me sens née Pour une autre existence que œælle de nos montagnes, j'ai toujours erx que je les Quitterais, seulement je croyais les quitter avic toi, lorsque tu aurais rétrouvé ton père et ta famille.

“Mon pauvre Clodomir, encore une fois, pardonnemoi. Je t'aime de toute mon âme, je te Pleure san: cesse, je donnerais Pour toi cette fortune, ces joyaux. ces honneurs que l’on m'offre. Je voudrais mettre mor: Coeur à découvert, tu Y verrais combien tu y règnes en maître, combien ;i] t’appartient tout entier. Mon ami, j'aurai deux pères à l'avenir, il D’Y aura que œla de changé.

“Cette lettre est écrite Dar ami qui nous @ fait tant de sacrifices. I] m'aime comme j'aurais dû taimer. car il m'aime envers et contre tout.

“Quoiqu'il men coûte, j'ai voulu t’annoncer mo: même ces événements. S; tu me reproches ma faibles. se, au moins tu ne me reprocheras point mon hypocrisie. Reste en Savoie ou en Piémont pendant l’année que lon t’impose: si tu réparaissais ici, ils reprendraïent leurs Procédures pour toutes les accusations qu'ils ont portées. Je t’écrirai, je veux que tu m’é crives ; celui que j'épouse n° ignore pas notre amour et sait que rien ne le bannira de mon coeur. Je ne serai point henreuse, je ne Püis Pêtre sans toi, je serai riche,

deg ca-

he avec

s qu’un ne de at moi, lement * v AB...

aveu, entraifascie que je les © ttoi,

onne- Sans Vaux.

mor:

xs en ami, a de

tant mer,

ct qui sait! adieu, mon Clodomir, que ne puis-je te re-

voir, que ne puis-je courir à toi! Je t’aime! oh! parlonne-moi, et ne me maudis point !”?

Elle termina cette lettre en pleurant à sanglots.

Le vicomte avait tout écrit sans sourciller : rien n’était plus étrange que ces pages, où toutes les passions « confondaient, où elle arouait naïvement son impuis- -ance à la lutte, en soutenant son amour et sa félicité. (’était un rare mélange de sentiments, Elle n’avait point mis d'art dans son aveu. M. de La Marche le sentit et ladmira, il l’aïmait trop pour ñe pas l’admirer «n toutes choses.

Au moment de quitter le vicomte, ses larmes ne s’6- ‘aient pas séchées, elle lui déclara que si on ne la marait pas bien vite, elle ne répondait pas de persister jusqu'au bout. Ils se séparèrent ainei qu’ils s'étaient rejoints. Le diable voulut pourtant que. Vannier passât lans la ruelle, juste au moment où M. de la Marche “ortait du jardin de Nicole. Il avait vu Ciaudine entrer dans la maison, il n’en fallait pas davantage mour rétablir les faits dans son esprit et pour qu’il s’en: ;ressit de répandre sa découverte.

En rentrant chez elle, Claudine y trouva un message ‘lu trésorier. I} allait voir l’évêque et ne dontait pas l'obtenir les dispenses, on pouvait donc se préparer à

9 1 prompt dénoûment. L’envoyé n’était rien moins

que le cuapeluin du trésorier, son seul confident, M. de Porte avait une si immense fortune, qu’il menait le train dun grand seigneur, bien qu’il ne fût qu’un hom-

Luc de condition.

Il avait une chapelle «x un chapelain, privilège ré- “‘rvé ordinaire à la haute noblesse et que ne se per- 'ittaient pas les gens de finance, Ce chapelain était n homme fin, délié, très-instruit, fort aimable, peu ““rupuleux, un véritable abbé de cour.

Le soir, M. de Porte revint avec son aumônier, il pria

Claudine et ses Parents de trouver bon que la cérémon eût lieu le surlendemain à minuit, dans Ja chapelle sa maison à Saint-Meury. Mignot répondit qu’il n’, vait aucune objection à faire et M. de Porte répliqu qu’il viendrait prendre sa fiancée ainsi que ses parent le soir de ce jour, à neuf heures. On souperait d’abor et puis on irait à l'autel.

“ Pardon, monsieur. interrompit Mignot, je ne pui accepter cela, et il est bon ‘que nous nous expliquion une fois pour toutes sur une chose qui vous embarras serait plus tard. Ma fille est à vous, elle cesse de map partenir, vous pouvez en faire une grande dame, lu donner des belles manières, la combler de vos bienfaits j'en serai très heureux pourelle, Quant à moi, j'entends ne Sortir de ma condition en aucune manière, J’entends n’accepter de vous quoi que ce soit. Je me suis Pas riche, pourtant je ne manque de rien et mon: travail me suffit à moi et à me bonne femme. Jamais le père Mignot ne reviendra €

hez vous, du moment où Claudine sera Mme de Porte; il ne veut vous faire rou-

gir ni Jun ni ‘Vautre, il ne veut pas dâvantagt s’exposer à l’ingratitude de son enfant ; elle est bonne et honnête. mais la prospérité tourne le cerveau.

—Mon père ! pouvez-vous croire ?... |

—Mon enfant, j'ai de l'expérience, j'ai beaucoup vu et souvent réfléchi dans mes prés. M. de Porte viendra te chercher à neuf heures, tu SOuperas à sa table, avec les témoins qu’il a chuisis, ta mère et moi nous VOUS rejoindrons à la chapelle, et quand Je prêtre vou bénis, nous retournerons à notre comme nous serons venus.”

Les instances de son futur gendre et celles de sa fille ne purent fléchir ce bon sens si droit ; il persista et fit

bien,, il s’évitait sans doute ainsi de grandes déceptions dans l’avenir.

S aura Chaumière, à pied,

M. de Porte me devait revenir que pour le moment

La La je apelle de qu’il n’a-

* ne puis pliquions mbanrasde m'apame, lui rienfaits, ’enteniis €. J’enme suis non traamais le nent où ire rouexposer 1onnête,

OUP Vu viendra le, avec OUS rc- S aura à pied,

sa fille , et fit.

ptions

oment

fixé; la Lhandu lavait demandé, et il respectait trop ses volontés pour n’y pas souscrire. Elle fut vingt fois prête à rompre, et plus l’instant aprochait, plus la décision lui semblait difficile.

Dans la journée du surlendemain, deux laquais apportèrent une manne soigneusement fermée pour Mile Claudine. Cette manne contenait un ravissant et maunifique costume d’herbagère, composé des étoffes les plus belles, couvert de joyaux splendides, c'était une galanterie merveilleuse, le fin du fin.

Son père lui fit ajouter le collier de perles à sa parure de fantaisie, Clardine était belle à séduire un roi. À neuf heures précises, le carrosse était à la porte. À l'aspect des gens en grandes livrées, des torches, des rubans attachés partout, l’étonnement fut à son comble au Bachet. Claudine monta dans sa parure, ayant le chapeau de la mariée et un bouquet superbe à la main.

Les quatre chevaux tournèrent et partirent au galop. Claudine était fière et malheureuse. Elle sentait son orgueil satisfait, son coeur ne l'était pas. Elle essuya une larme en passant devant la petite chapelle où elle avait reçu des mains du vicomte la lettre de Clodomir.

M. de Porte l’attendait: à ses côtés se tenaient le chapelain et deux amis, choisis parmi les plus hauts personnages de la ville. Lorsque la Lhandu sauta lestement en bas du carrosse :

“ Mademoiselle Mignot, dit Pierre de Porte soyez la bienvenue dans votre maison. Elle fait partie de votre dot, et le vieux trésorier est trop heureux de se mettre à vos pieds avec tout ce qu’il possède.”

La Thanidu n’en croyait pas ses oreilles, elle ne remercia que par un sourire.

On passa dans la salle à manger, où le souper le plus délicat était servi. M. de Porte conduisit Claudine à la place d’honneur, et voulut aussi faire asseoir Rosette

“Oh! non, monsieur, répondit celle-ci en TOugissan je suis venue ici pour être la suivante de Mme wvot épouse, il ne faut Pas que vos laquais me voient assi auprès de la Lhandu, M. Mignot me la mandé.”

Et elle s'échappe vers les jardins. De Porte-n’insist pas, il reconnaissait Je bon sens de son futur bear

père.

repas avec une grâc us ‘belle encore.

À minuit on passa dans ln chapelle, où Mignot «

de Porte et posa ains le pied dans cette route singulière où l’appelait le des. tin.

Elle embrassa ses parents et se sépara d'eux avec bien des larmes. On la conduisit en céré

ougissant, [me votre ent assise n recom-

-n’insista ur beau-

me grâce re.

lignot et tiques se mée aux OSa ainsi t le des-

uUX avec nie à la ue; Ro-

Un personnage à remarquer.

Lorsque, le lenàemaïn, on entra chez les Mignot et qu'on n’y trouva pas Claudine, lorsqu'on acquit la certitude que le beau carrosse ne l’avait pas ramenée, ce fut une fusée de propos à satisfaire les plus difficiles. Quelques-uns se risquèrent à revenir, le sourire aux lèvres et une question obséquieuse à la bouc

“Ah! vraiment! qui donc mamzelle uw at-elle épousé, qu’elle est partie hier si brave dans le carrosse du trésorier ? =

—Elle est partie dans son carrosse, ne vous en dé. plaise, et elle en a bien d’autres à l'heure qu’il est.

—Quoi! la Lhandu serait... =

—Mme de Porte d’Amblérieux, trèsorière du Dauphiné. Oui, mes bons voisins, M. le chapelain Malet les a mariés cette nuit dans la chapelle .de Saint-Meury, en présence des bémoins nécessaires et de tous les gens de M. de Porte.

—M. le vicomte de La Marche était un des témoins sans doute ?

—M. le vicomte de La Marche! reprit Mignot, qui, plus intelligent que sa femme, comprit la méchanceté cachée sous cette question, M. le vicomte de La Marche est un honnête seigneur ; il aimait ma fille, qui ne l’ai-

LE do de 2

ait pas; il s’est retiré devant sa volonté, et ce n* pas lui qui la gênera dans SON nénage,

—C’est drôle, ce que vous dites là, père Migno j'aurais juré tout de même que j'avais vu M. de Marche sortir avant-hier, qui n’est Pas vieux, de ch la Nicole, où se trouvait aussi votre fille, et cela chrer Par un côté de la Maison, pour ne pas être vus.”

Mignot devint pourpre de colère.

“Tu en as menti, Vannier, dit-il.

—Père Mignot, vous êtes un vieux, et je ne vous ol tinerai pas. La voilà mariée, cela ne vous regarde plu

—Cela me regarde toujours, car elle est toujc:rs an fille, entendez-vous ? et tu parleras tout à Pheure, Van nier, ou bien... j'ai encore le bras bon, et nous verron qui de nous deux fera chanter l'autre.

—Allons done, père Mignot, cela ne se peut pas, ré pliqua Vannier avec cet air naïvement embarrassé di Paysan qui veut dire une chose dont il me laisse pas comprendke la portée ; n’est-ce Pas, que cela ne se peut point ?

—Non, nôn, cela ne se peut point, répétèrent les assistants en choeur. =

— Qu'est-ce qui ne se peut pas? Vous me feriez perdre patience, à la fin.

——On ne peut pas vous briser le coeur par des Tapports qui ne sont peut-être Pas vrais, après tout. Nous vous quittons, père Mignot, enchantés de la bonne nouvelle.

—Vous ne sortirez pas d'ici que vous n'ayez parlé, s’écria Migmot en se plaçant devant la porte. Je suis le défenseur de mon enfant, et je ne souffrirai pas qu’on l’insulte.

—Père Mignot.….. père Mignot... on ne veut pes linsulter, ni vous nor plus, reprit Vannier en tournant son bonnet dans ses doigts; c’est une jeunesse, après

* ce n’est

] Mig not ; -

M. de Ia , de chez la chrcun us.”

vous obsde plus.

CurS ana ire, Van- S verrons

pas, rérassé du 1isse pas se peut

t les as-

rez per-

les rapt. Nous ne mou-

z parlé, Je suis 1s qu’on

ut Pas urnant , après

tout ; elle s'amuse, elle trouve un bon mariage par-dessus le marché, elle le prend, elle a raison.

—Vous êtes des menteurs; ma Lhandu est pure et honnête. Elle n’a pas apporté d’autre dot que son honneur, et on ne. lui ôtera pas, moi vivant.

—Claude, ne les écoute pas, s’écria Françoise, ma fille est au-dessus de leurs méchancetés; je la connais bien ; je sais tout, et je te réponds d’elle.

—Vous savez tout, Françoise? je vou sen fait mon compliment. Vous savez les renidez-vous du matin à la chapelle du prieuré avec le beau vicomte ? vous savez que Clodomir...

—Je sais que je verrai ma fille aujourd’hui, je sais que je lui dirai tout cela, et je sais d'avance ce qu’elle me répondra. Si vous ne sortez pas d'ici à l’instant pour ny jamais revenir, je vous mettrai à la porte sur l'heure sans calculer votre nombre et sans vous craïndre, entendez-vous ?”?

Il poussa rudement le premier qui se trouva sous sa main, et, malgré Françoise qui le tirait par son haibit en criant, il distribua force horions, et sa furie ne connaissait plus de bornes. Le groupe eut bientôt fui et la porte fut refermée.

Françoise, la douce et excellente Françoise, accoutumée à l’obéissance passive envers son mari, l’embrassa tendrement et lui glissa dans l’oreille quelques mots d’exeuse et d’indulgence pour Claudine. Le père ne demandait pas mieux que de les entenidre, cependant il ne l’avouait pas.

“Elle va venir, d’ailleurs, ajouta-t-elle, ettu l’entendras.??

Mignot ne répondit pas; il s’en alla dans son jarcin en sifflant, ce qui était pour lui le suprême de Phumeur et de la colère concentrée.

À «ix heures o:. entendit un bruit de voiture dans la rue, puis un éclat de rire franc et jeune. C'était

billé, la mante et le Parasol d’une grande dame. R stie la suivait, ct deux laquais marchaïent derrière el à distance.

En apercevant sa mére, elle se jeta dans ses bras.

Françoise ne Pensait qu'au bonheur de la retrouver Elle lui fit mille Questions auxquelles Claudine mépon dit en tournant les rubans de son Coqueluchon, et er ‘Ponctuant ses phrases avec des baisers. Elle demand: instamment à voir son père, et cette demande rappelia à Françoise ce qui s’était passé le matin.

Elle raconta alors la scène que nous avons racontée nOUS-mêmes, dont les fruits devaient être si amers dan: d'avenir, Claudine n’hésita pas à tout avouer sur-le. champ : elle invoqua le témoignage de Roscette, entrée avec elle dans la maison, pendant que les laquais va-

Elle invoqua les Souvenirs de sa 1ère: Françoise se sentit soulagée ; elle avait confiance en sa fille, mais elle craignait, et la crainte est la mère du doute.

vous, du moins, Je n'ai tro: $ mi vous, ni M. de Porte; je mai trompé ni M. : à Marche, ni Clodomir. Je vous ai dit À tous la 1 rité: j'ai ouvert mon Coeur au brave et digne homme dont je porte le nom ; vous n’aurez point à Tougir de votre fille, mon père.”

Mignot l’embrassa avec une tendresse et ume effusion

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SUT-le- , entrée lAÏSs Vanvieux.

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qui ne lui étaient vas ordinaires. Françoise qui Pavait suivie, l’embrassait de son côté en répétant qu’elle était bien sûre, et que sa chère enfant ne pouvait pas mal faire.

“Et maintenant, chère mère, je viens vous demander à dîner; nous allons traire la vache et vous me ferez une bonne soupe au lait.

—Et ton mari?

—Il est à Grenoble où il avait affaire.

—Dis done Claudine, et tes laquais? ajouta Rosette en riant; ils ont arpenté la route; comptes-tu les laisser là jusqu’au soir?

—Dis-leur de retourner à Saint-Meury et de :evenir me chercher à cinq heures ainsi que mon carr-»s8e, réphiqua-elle avec une emphase comique; je veux que nos bons voisins, puisqu'ils parlent, s’en donnent à coeur joie et pour quelque chose, au moins.”

Le hasard fit que le vicomte passât à”’cheval dans le village quelques instants après. On eut 5ientôt arrangé un rendez-vous entre lui et la Lhandu, et le bruit en courut à toutes les veillées.

“Par ma foi! dit Vanmier furieux de la sortie que lui avait faite le matin Mignot, ils n'en sont pas où il: croient. Je vais leur lâcher un fier chier dans les: jambes. Avant qu’il soit trois jours Clodomir saura Ge quoi il retourne, S'il ne rompt pas son ban, s’il ne vient pas tomber comme une bombe au milieu de ces beaux ébats, je ne m’appelle plus Vanmier.”

Claudine s’établissait à Saint-Meury et déclarait à M. de Porte que, sanf son bon plaisir, elle ne se montrerait pas encore à Grenoble. Elle avait beaucoup à apprendre ; elle ne voulait pas l’humilier, et ne se pré-

“enicrait devant ses amis qu'après s'être rendue digne de porter le nom qu’elle avait reçu. De Porte fit mille objections, mille prières; elle résista, le suppliant d'aller à ses affaires, à ees habitudes, de lui laisser l'abbé

Malet qui se faisait fort de Pinstruire, de venir 1 même la voir souvent pour juger de ses preyrès et enseigner ce qu’il savait ei bien, les manières du mon et de la bonne compagnie.

Le trésorier céda ; on ne pouvait blâmer un pan projet. La beauté de Claudine devait la faire rems quer partout, el, plus elle serait remarquée, plus « devait s'appliquer à ne point laisser de prise à la © tique.

Elle s’enferma et travailla’ pour ainsi dire muit jour ; l’abbé Malet ne revenait pas de son courage et { sa facilité.

Le transformation fut complète et rapide. Elle | sait les bons ouvrages de nos vieux auteurs ; elle éco tait de Porte pendant de lon gues heures, et me se lassa pas de lui faire raconter les merveilles des règnes pri cédents, les prouesses et les exploits du roi Henri sur tout, dont Mme de L’Hospital l'avait souvent entrete nue. Dowée d’une mémoire prodigieuse, une chose dit une fois ne £’oubiiait plus et n’avait pas besoin de s répéter.

Au milieu de ces occupations, une idée constante nn la quittait pas. Elle pensait à Clodomir ; elle en parlai à Rosette; son silence l'effrayait.

On n'avait pas ouï le moindre bruit à son gard idans le pays; on n'y songeait plus même, excepté Vamnier qui s’étonnait de n’avoir point réussi, excepté Françoise et peut-être Mignot, dans le fond de son coeur, qui pleuraient leur enfant adoptif, excepté Lhandu surtout. Elle résistait aux instances de son mari; il brûlaït de la produire, de montrer au monde l’explication et l’excuse d’une mésalliance qu'il avait si fortement blâmée.

De Porte, toujours plus charmé d'elle, n'allait à Ja ville que pour ses affaires et passait tout son temps à Seint-Meury, où l’amabilité de Claudine le retenait

venir luizrès et. lui du monde

un paru] re remarplus elle à la cri-

e nuit et rage et de

Elle lielle écouse lassait gnes préenri sur- entretehose dite in de se :

tante ne n parlait

and dans Vannier é Frann coeur, Lhandu nari ; il explicai forte-

dt à la emps à etenait

bien plus encore peut-être que sa beauté; son intelli-

gence développée par la culture, avait pris une extension

prodigieuse ; elle saisissait et comprenait, et avait une facon pleine de grâce et d'originalité de dire les choses. Un soir, ils étaient à jouer ensemble avec le chapeain et un des gentilshommes témoins de leur mariage, à qui seuls da porte était ouverte, lorsque le valet de chambre du trésorier lui apporta une lettre dont on attenait la réponse. Après l’avoir ouverte, de Porte demanda à sa femme la permission de rentrer dans son cabinet. Un de ses vieux amis, jésuite à Rome, lui adressait un gentilhomme polonais de passage en Dauphiné, et lui demandait pour lui ses soins, et sa protection en cette province, où il devait séjourner probablement quelques semaines.

Le trésorier rentra bientôt suivi d’un beau jeune homde vingt-huit ans, blond, de grande taille, de haute uune, portant la tête au vent et ayant dans sa personne quelque chose de majestueux et d’affable en même temps. Il fut présenté à Mme de Porte sots le nom de comte Casimir de Wasa, gentilhomme polonais, allié à la maison de Suède, voyageant pour ses affaires. Il restait quelque temps dans le pays et voulait bien leur faire l'honneur d'adopter leur maison pour sa demeure. lhandu le reçut et le salua aussi impérialement que l'eût pu faire la plus grande dame du pays. Elle Jui adressa différentes questions avec un tact et une finesse qui le mirent, au bout de quelques instants, tout à fait à l'aise. Il montra lui-même une érudition sans pédanterie, une connaissance du monde et des hommes dont ceux qui lentendirent demeurèrent charmés. Il était cependant facile de remarquer, dans sa conversation et dans ses idées, une teinte d’exaitation religieuse très dominante. M. de Porte en fut frappé che. un homme aussi jeune, et ne put s'empêcher de le lui dire. “Monsieur, répondit très sérieusement l’étranger, le

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