‹ La Lhandu [microforme]Chapitre 7 sur 18 · CLODOMIR · texte numérisé non relu

CLODOMIR

(‘laudine relut bien des fois cette étrange lettre. Il s’y trouvait encore un post-scriptuin, pour lui recommander le vieux pauvre. La trésorière, après avoir recomposé son visage et calmé son émotion, donna ordre qu’on l’introduisit près d’elle, lui remit une bonne som me pour sa route, et lui offrit un asile chez ses parents pour se reposer auparavant. Il refusa et préféra rester i l’auberge du village, où elle le fit défrayer de tout.

Lorsque M. de Porte arriva, elle lui montra l’épître qu’elle avait reçue, et qui occupait toute sa pensée.

D’Amblérieux lut sans émotion apparente; il garda le silence après sa lecture, et puis il rendit la lettre à sa femme.

“S’il devient réellement quelque chose quand je né serai plus de :e monde, il voudra vous épouser, Claudine, Mon enfant, ma chère enfant, au nom de votre bonheur, ne vous donnez pas un pareil maître. Plus vous l’aimez et plus vous devez le fuir ; c’est votre mauvais génie.

— Vous me parlez comme Rinalda, que vous mépri- «ez tant, monsieur.”

Un mariage de cour

Le temps passa, les années s’écoulèrent, Nous retrouvons Mme de Porte en 1745, au moment de partir pour Paris. La maréchale de L’Hôpital, alors bien en possession de ce titre, l'avait engagée à passer quelque temps chez elle, Louis XIII et le cardinal de Richelieu étaient morts, Anne d’Autriche régente ; la terreur et la tristesse qui régnaient à la fin du dernier règle étaient dissipées; on s’amusait à la cour et à la ville. Les troubles de la Fronde n'étaient encore qu’en germe, et rien ne les faisait pressentir. Claudine avait alors vingt-quatre ans. Elle était dans tout l'éclat de sa beauté; son esprit s'était orné, ses manières s'étaient formées : elle semblait née sous la pourpre. Depuis la lettre que l’on a lue. aucune nouvelle de Clodomir n’était parvenue au pays. Lhandu ne l'avait pas oublié; elle conservait pour lui les mêmes sentiments. Cependant ,le temps et lPabsence avaient produit leur effei accoutumé : elle y pensait moins, elle n’en parlait plus. Mignot et sa femme étaient morts, à peu de distance lun de Pautre de la petite vérole, qui fit de grands ravages en Dauphiné, en 1642. Rosette était restée près

retroutir pour en posquelque Richeterreur r règle a ville.

germe, t alors de sa étaient puis la ir n’éoublié ; Cepenr effet t plus.

istance ds rae près

de son amie, bien qu’elle eût épousé Queroy, qui n'avait

pas encore succédé à son père.

M. d’Amblérieux conservait une verte vieillesse, et portait à sa femme le même amour qu’au moment de on mariage: il lui montrait le même dévouement. Lorsque la maréchale écrivit pour ce veyage de Paris, \. de Porte sachant combien Claudine désirait voir la srande ville, se hâta d’accepter, ajoutant qu’à son âge on ne quittait plus son logis, mais qu’elle partirait avec une suite digne de son rang et de sa fortune. Rosette consentit à grand’peine à se séparer pendant quelques mois de son mari et de son enfant; il fallut la prier beaucoup. Son affection pour sôn amie d’enfance, l'idée qu’elle se trouverait absolument seule avec des étrangers dans un pays inconnu, purent seules lui impos2r ce sacrifice.

Elles quittèrent done Grenoble vers le mois de décembre. En embrassant Claudine, son mari pensa qu’il ne la verrait peut-être plus; il pensa aussi qu’il avait largemént pourvu à son sort, et qu’après lui elle pourrait être encore heureuse.

Les distrations de la route parvinrent à écarter la mélancolie de la jeune femme. Elle regardait avec avilité, elle cherchait à s’instruire, elle observait, elle retenait ses observations et se formait ainsi des matériaux pour l'avenir. Rosette, dont l'intelligence était moins ouverte et moins susceptible de culture, ne revenait pasco ce qu'elle lui entendait dire et de ce qu’elle écrivait.

“Ah! Lhandu, lui répétaitelle lf1rsqu’elles étaient scules, je crois à la prophétie de ta sorcière, tu devienlras reine et tu étais créée pour cela!”

Ce souvenir de Rinalda, évoqué par son amie, n’arriva pas inattendu à Mme de Porte; elle y songeait couvent avec un embarras qu’elle ne pouvait écarter. Le fameux paquet était dans sa poche; le roi de France ‘tait bien Louis XIV, mais Louis XIV était un en-

fant, incapable de comprendre ce qu’il renfermait. Rinalda lui avait dit:

“Quand vous serez veuve, vous ferez un mariage brilant, vous irez à la cour, vous verrez le roi...”

Il fallait donc attendre jusque-là. Le plus sûr était de s'abstenir. -

À son arrivée à Paris, Claudine fut reçue chez la maréchale dans son hôtel, rue des Fossés-Montmartre. Le sieur de Luzy, l’écuyer, l’attendait à la descente du carrosse, et la conduisit à sa maîtresse, qui acclama Claudine de témoignages &@ amitié. Devenue intrigante, lorsqu'elle eut forcément renoncé à la galanterie, elle essaya de réconcilier M. de Guise avec le cardinal de Richelieu. Elle y réussit en partie, mais elle se trompa eur le caractère du due et prit en lui une confiance qu’il ne méritait pas. Ses tergiversations et sa faiblesse le conduisirent à la trahison. Il avoua les pourparlers de la maréchale, démontra qu’elle lui avait livré plusieurs secrets de la cour de France, ce que la terrible Eminence ne pardonnait pas. M. du Hallier fut prévenu que s’il ne désavouait pas sa femme, il serait enveloppé dans. sa disgrâce. Il n’était pas homme à hésiter, et sur-le. champ il l’envoya dans un de ses châteaux, où elle resta jusqu’à la mort de Louis XITI et de son ministre. Elle obtint alors de revenir à Paris ; Mais, comme la reine et Mazarin ne firent pas état de ses prétentions, elle fut très délaissée, inême par le maréchal. Elle allait rarement à la cour et, par conséquent, elle ne voyait guère ses enfants; le comte de Romorantin, son fils, avait

cessé d’habiter la maison. Elle s’ennuyait. Une lettre de d’Amblérieux lui rappela son existence et celle de cette petite fille, qu’elle avait trouvée gi jolie. Elle fut piquée de curiosité à son égard, et voulut voir gi elle méritait ce que la renommée publiait d'elle.

Elle examina dans tous les sens 2 jeune hôtesse, elle

là fit tourner et retourner, ne pouvant contenir ses ctonnements et ses admirations.

“Est-elle belle! estelle faite! est-elle mise d’un art niraculeux ! est-ce bien là la petite Lihandu, la même qui pleurait pour obtenir la grâce d’un rustaud, son amant, et pour ne pas épouser cet autre cuistre de Janin?. La reine est à Fontainebleau, à son retour, je vous inènerai sur son passage ; je veux qu’elle vous voie, «t ensuite, je n’en doute pas, elle permettra que vous lui soyez présentée: elle adore la beauté. Le maréchal <nupe ici ce soir, par extraordinaire. Il est revenu de Fontainebleau ; il aura sans doute des convives, et, dès lemain, vous serez celèbre dans les ruelles.”

Claudine, à l’annonce de ce souper préparateur de es triomphes, demanda la permission de faire un peu de ioilette : elle savait trop son monde pour paraître en habit de voyage devant des juges accoutumés à peu d’inlulgence. pour les provinciales surtout.

Rosette l’attendait en ouvrant ses cartons et préparant ses magnificences. Elle se fit habiller simplement, mais avec une recherche et une élégance pari- . senne. Elle entra dans le salon, triomphante, parfumée, fraîche, belle à faire tourner toutes les têtes de Paris.

Le maréchal y était déjà avec une douzaine de personnes. Mme de Porte ne fut nullement embarrassée ; i! accourut à elle, lui baïsa les mains à plusieurs repriss, lui jura quil n’avait pas cessé de penser à elle au milieu dé ses guerres et de ses dangers; pus, l’exami-nant eonme l'avait fait sa femice:

“Par la croix de Dieu! d’Amblérieux est le plus spirituel et le plus heureux homme du monde

S'il ne l’est pas, monseigneur, ce n’est pas ma faute, c'est celle de mon faible mérite; je ne puis oublier et je n’oublierai jamais ce que je lui dois.”

Les convives enchérirent encore, et si Claudine avait

été femme à s’enivrer d’encens, là tête Jui aurait tourné dès le premier soir.

Le lendemain la maréchale la conduisit au Cours, à - Ja place Royale, aux Tuileries, elle Ini fit voir le Lou: vre et le Palais-Royal. Mme de Porte montra une adiniration pleine de bon goût, qui n’était pas un étonnement provincial. Au Cours le carrosse fut entouré d’un essaim de petits maîtres, venant essayer leurs effets et tâter le terrain. La maréchale, abandonnée depuis longtemps, trouva cette presse fort douce et rendit en esprit, en bonne humeur, en petits soins, ce que Claudine lui apportait en plaisirs et en révérences.

“Vous l'avez entendu, madame, la cour arrive demain, pour recevoir l'ambassade des Polonais, qui viennent demander la princesse Marie de Gonzague pour leur vieux roi Vladislas VII. I] ferait mieux de songer à sa tombe, il est goutteux, perclus, impotent, Je m’en vais vous mener tout à l'neure chez cette future reine ; il est encore très facile de ! approcher à présent, dans quelques jours elle ne nous recevrait peut-être pas de la même facon.

— Qu'est-ce, madame, que la princesse de Gonzague ?

—Une de mes bonnes amies, ainsi que Mme ga soeur, la princesse Anne, que M. de Guise a si lestement enlevée pour la laisser Jà, Aussi nous nous vengerons ensemble. M. de Guise ne tient ni ses paroles ni ses promesses.

J’ignore ce qui s’est passé entre eux, mais depuis lors ils se détestent, Monsieur soit quand il l’aperçoit et

elle a bien de la peine à lui rencre les devoirs qu’el

jours, à lui doit.

le - —Madame, en fait de mésalliance et de généalogies, repliqua Claudine en souriant, il ne m'est pas permis

it tour-

robe de donner mon avis. = ré d’un —Et si vous ne vous en souveniez pas, personne ne ffèts et s'en souviendrait plus, tant vous le faites oublier. La is long- princesse Marie, pour en revenir à elle, est possédée de ss. là manie du mariage sans compter ses préliminaires. nn Voyant qu’elle ne serait pas la belle-soeur du roi, elle à songé à devenir sa cousine. M. le Prince lui sembla &- admirablement posté pour cela. Il fit comme Mon- sieur, plus que Monsieur, assuret-on; cependant la

> pour princesse n’alla point à Vincennes, elle se retira quelques mois dans une terre de Mme de Nemours. De guer-

| : — re lasse ele se laissa aimer par ce fou, cet étourneau de == Cinq-Mars, et elle lui promit sa main quand il serait == connétable. Le pauvre garçon y risqua sa tête, et sa : ï pas mauvaise fortune a pris l’enjeu. Maintenant voilà ce vieux roi de Pologne, elle ne l’a que de troisième main. ague ? Il a d’abord demandé Mademoiselle, qui, malgré ea Cou . Be ronne iélective de Pologne et ses droits certains au trône ai. de Suède, la reçu comme un goujat qui s’adresserait à une fermière, Après elle on a songé à Mile de Guise.

La reine ne Va pas trouvé bon. On s’est alors rejeté sur la princesse Marie. Elle avait déjà manqué épouser le voutteux, du vivant du due de Nevers, son père. Il

… paraît que. ce mariage était écrit dans le ciel, puisqu'il — se renoue. =

CTIT —Le roi de Pologne a un frère ?

—- —Oui, le prince Jean Casimir, son cadet de beaunie coup d’années. Il s’est fait jésuite. Il a quitté la com- = pagnie l’année dernière et le pape l’a fait cardinal.

É ét —J’ai eu l’henneur de le recevoir chez moi ilorsqu’il

revenait de Rome, qu’il avait en une visiog à Lorette et qu’il allait se faire prêtre. :

Elles arrivaient à l’hôtel de Nevers, où la future reine tenait cour plénière, et où elle les reçut cependant avec toutes sortes de bonne grâce. Claudine eut chez elle le même succès qu'ailleurs, à ces mots:

“C’est une herbagère !”

Tout le monde tournait la tête et l’on demeurait étonné

En ces beaux temps de la conversation française, il Wy avait pas de cohue comme à présent. Les femmes se rangeaient en cercle et les hommes s’asseyaient à leurs pieds ou se tenaient debout auprès d’elles. On écoutait quelque bel esprit, ou bien on causait par petits groupes, et quelles causeries! Ce jour-là on se réuuissait autour d’un officier de la marine du roi, grand voyageur, par conséquent, qui racontait des merveilles des pays lointains. Il avait couru des dangers immenses, fait la guerre aux sauvages, comme un général d'armée, et avec des aventuriers pour soldats.

“J'ai connu parmi eux un sacripant auquel il n’a manqué qu’un nom et des biens suffisants pour faire parler de lui dans le monde. Cet homme est un Fran: Gais appelé Chatenay, à ce qu’il prétend, je ne lui en ai pas demandé la preuve. Il a vingt-sept ou vingthuit ans environ, il est beau à miracle, il est fort, adroit. intelligent, il se dit fils naturel d’un grand seigneur, qu’il cherche comme une épingle dans tout lunivers, il ne veut revenir en France qu'avec sa fortune faite : c’est Satan en personne pour l’orgueil. Il est pour le moment en train de devenir roi d’une tribu qu’il a soumise à lui tout seul. Ces Indiens ont été si “merveillés de son courage, de son sang-froid et de sa volanté, qu’ils obéissent à ce qu’il leur ordonne ; il les vivilise et leur impose des missionnaires.

—C’est là un singulier personnage, monsieur.

—Ïl lest encore plus que je ne le puis dire. Il compte être lui-même son propre ambassadeur à notre

se, il mmes nt à On Uiiisrand eilles

im-

cour lorsqu'il se sera fait souverain. Depuis longtemps une bohémienne lui a prédit cette haute fortune, il a tué je ne sais combien de rivaux dans son pays natal pour une belle paysanne dont il raffolait et qui est devenue la femme d’un vieillard. Il doit, assure-t-il, l'épouser en secondes noces et lui mettre sa couronne -ur la tête. Je vous le ramènerai moi-même à mon prochain voyage, je le lui ai promis.”

Il est facile de comprendre les émotions de Claudine pendant cette conversation. Elle avait promptement reconnu Clodomir et ce souvenir de lui arrivait au milieu de cette brillante société, si loin de leur commun berceau, alors que l'un et l’autre accomplissait si sinzulièrement la destinée qui leur avait été prédite. Heureusement Mme de L’Hôpital n’était pas assez instruite de Phistoire de Clodomir pour la deviner, sans cela elle ne se fût point contenue. Mme de Porte eut cependant à subir quelques questions de sa part; elle éventait la vérité et la voulait tout entière.

Un tourbillon emporte ses soupçons et ses idées chansèrent; une nouvelle foule entra dans le brillant salon, on parla d'autre chose et personne ne se souvint plus, excepté la Lhandu, qui ne devait pas oublier. En dépit de ses efforts, elle fut distraite le reste de la journée, elle fut distraite le soir à la table du maréchal, qui lui en fit des reproches.

La cour revint au jour fixé et tout se prépara pour recevoir dignement cette ambassade des Polonais qu’on regardait comme des barbares et que l’on se proposait d'éblouir. ‘Les joyaux et les étoffes dorées furent mis en étalage, le roi et la reine eux-mêmes ne dédaignèrent pas ces puérils détails, et la princesse Marie fut priée le soigner sa toilette, -

Bien qu’elle eût près de.trente-cinq ans, c'était une : belle personne que la princesse de Gonzague. Elle avait

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le plus grand air du monde et une majesté naturelle et acquise qui seyait for bien à son rôle.

La future reine de Pologne vit pluiseurs fois Claw: dine avec la maréchale et ressentit pour elle un attrait que Mme de L’Hôpital Jui inspira. Quand on pense à l'avenir, rien n’est plus étrange que la situation de Claudine entre ces deux femmes si éloignées comme elle de prévoir ce qui devait arriver plus tard. Marie de Gonzague fit venir souvent le matin Claudine à sa toi. lette. Elle se plaisait à la faire causer sur son futur beau-frère, dont elle connaissait l'influence. Ses grands éclats de dévotion Commençaient à pâlir, il était devenu cardinal fort peu de tem PS aAUF°ravant, mais sans s’obliger à la résidence, car il voyageait beaucoup. Le goût des aventures dominait chez lui tous les autres. Marie de Gonzague ne haïssait pas le roman, on le sait, il lui sembla qu’elle s’entendrait mieux avec Jean Casimir qu'avec son vieil époux, c'était un pressentiment.

L'entrée des ambassadeurs fut magnifique. Mme de Porte alla la voir Passer avec la maréchale à la place Royale, chez Mme de Villesarin, en bonne et nombreuse compagnie, entre autres, plusieurs des dames de la reine, Le palatin de Posnanie et l’évêque de Warmie. furent envoyés pour épouser la princesse au nom de leur maître et la conduire à Varsovie, Les carrosses, les chevaux, le nombre et le costume des gardes et des laquais, tout fut admirable, et les seigneurs, voire même les dames ,se trouvèrent bien penauds de ne pouvoir lutter avec ces étrangers.

Mme de Porte regardait comme les autres ce beau cortège, quand ses yeux tombèrent par hasard sur un Polonais, confondu dans la suite des ambassadeurs et doni la bonne mine frappait tout le monde.

C'était le prince Jean Casimir, elle ne pouvait s’y tromper ; elle eut le tact de ne point trahir son inco-

elle et

Claw:

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“nito, se promettant de le voir dans quelque lieu particulier, où cela n’aurait pas d’inconvénients.

L'océasion se présenta plus tôt que ne le supposait Ulaudine. La reine lui fit dire qu’elle désirait l’avoir près d'elle, avec ses autres bonnes amies, lorsqu'elle recevrait les hommages de ses sujets. L’extrême beau- 16 de la Lhandu la faisait rechercher en cette circonstance, on voulait montrer aux Sarmates cette preuve vivante de notre supériorité en tous genres. Elle s’habilla done le plus richement qu’elle put, n’oublia pas le fameux collier de perles, et se rendit à heure indiqjuée à l'hôtel de Nevers, accompagnée de la maréchale, qui ne la quittait pas plus que son ombre. La princesse Jui fit un accueil particulier.

On annonça les Polonais, et le défilé commença. Tous baïsèrent la main de leur souveraine. Quand ce fut au tour du prince Jean, il leva sur elie un regard scrutateur et respectueux, où ladmiration domina bientôt. La reine en fut flattée et lui demanda son nom. Il donna le premier venu et passa, mais ses yeux rencontrè-

rent ceux de Claudine, ils se reconnurent et rougireni, le prince eut même un mouvement de contrariété et d'mpatience, il lui fallut continuer sa marche, pour faire place à ceux qui le suivaient; cependant à dater de ce moment, il ne se sentit plus tranquille, son déguisement était découvert. |

Lorsque la présentation finit, les Polonais se mêlèrent au reste de la cour. Il chercha à se rapprocher de (Claudine. Sa beauté faisait grand bruit; Casimir eut quelque peine à la trouver isolée, il y parvint parce

elle Py aida.

“Monseigneur, lui dit-elle, que Votre Eminence soit sans inquiétudes, je me tairai.

— Même avec la reine, madame ?

- Surtout avec la reine, si Votre Eminence le désire.

J'ai souhaité connaître celle qui doit faire le bon-

lt

heur de mon frère et de mon pays, c’est naturel. J’ai voulu voir Paris, jai voulu juger de la magnificence de cette cour, tant vantée. Je m’en retournerai tranquille à Rome, j’oublierai ce que je dois oublier et je me consacrerai tout à lEglise, ma seule famille désormais.

—Votre Eminence me semble plus pâle, plus triste qu’il y a sept ans.

—Madame, la reine est bien belle, n’est-il pas vrai?

—La reine est adorable, monseigneur.

—Mon vénéré frère sera done heuruex, reprit-il avec un profond soupir. Je n’en serai pas témoin, mais j’en serai sûr et je n‘’urai plus rien à demander au ciel.”

Leur conversation occupa la reine, qui ne manqua pas de le dire à Mme de Porte.

“Tous ces Polonais veulent vous épouser, madame, ils ont la tête perdue de votre beauté. Celui-là a été plus hardi que les autres, puisqu’il s’est adressé à vousmême,

—[l est très hardi, madame, en effet.”

Elle n’en dit pas davantage, et Marie de Gonzague ne l’interrogea plus. Le mariage était fixé pour la semaine suivante, on s’occupait uniquement des préparatifs. Il devait d’abord être célébré en grande pompe, mais ces terribles difficultés détiquette dont nous avons parlé, rendirent cette cérémonie impossible. On décida qu’elle aurait lieu devant les personnes indispensables seulement. Deux jours auparavant Mme de Porte reçut un bllet porté par un heiduque; le prince demandait à la voir le soir même, dans une des chapelles de Saint-Eustache, où l’on donnerait le salut. Il la priait de s’y rendre seule, ou du moins accompagnée de ses gens, afin que leur entrevue demeura secrète.

“J'ai un service à solliciter, ajouta-t-il, et en récompense de ce service je voudrais pouvoir vous en rendre

mille autres, je serais très malheureux ei vous les refusiez.”?

Casimir avait alors trente-six ans et I roi Vladislas plus de cinquante. Ses infirmités lui en prêtaient au moins quatre-vingts.

Une reine

Claudine trouva un motif pour autoriser sa sortie, sans être accompagnée de la maréchale ou de quelqu'un de sa maison et se rendit à l église, très intriguée de cet entretien mystérieux. Elle reconnut le prince agenouillé près d’un confessionnal, portant des habits communs et ressemblant à un bon bourgeois en prières. Il ne fit pas semblant de la voir tant qu’il y eut du monde, mais lorsque les cierges furent éteints et qu’ils se trouvèrent, seuls ou à peu près, il se rapprocha.

“Je suis heureuse d’être agréable à Votre Eminence, monseigneur. En quoi puis-je la servir ? dit Claudine.

—Je voudrais voir la reine en particulier, dans le plus grand secret, presque «mme ie vous vois aujorr-d‘hui. Aucun Polonais ne doit en avoir connaissance et j'ai songé à vous, comme intermédiaire, si vous voulez bien y consentir

— Moi, monseigneur ! tout à vos ordres.

—Je pars pour Rome, je ne retournerai jamais dans mon pays, la femme de mon frère, de mon roi, ne me connaîtra nas, je suis venu exprès pour l’apercevoir et ic n'ai pas le courage de m’exiler de nouveau-sans échanger avec elle quelques paroles ,sans lui laisser un couvenir, Il n’en coûte de lui rester étranger.

—Je le comprends, monseigneur, et il ne dépendra

ns de moi que dès demain Votre Eminence ne soit safuie.”

Apiès un assez long entretien, Claudine se fit conduire à l'hôtel de Nevers et demanda à être admise surl-champ. La reine était seule, elle lisait dans son eabinet,.

“Eh bien! dit-elle, qu'y a-t-il de si pressé, madame ?

Je suis embarrassée pour vous le dire, madame, car c’est étrange, et il est plus étrange encore que j'en sois chargée, moi, indigne, et si loin de Votre Majesté.

Enfin, qu'est-ce donc ?

__Madame, vous avez remarqué ce seigneur polonais qui m'a parlé l’autre jour, lorsqu'ils sont venus vous saluer ?

—Oui.

__Ce seigneur me connaissait déjà, il n’était point ce qu'il paraissait être. Avant que j'en dise davantage, Votre Majesté voudra-t-elle me donner sa parole royale de ne jamais trahir ce secret dont elle sentira Pimportance,

__Je vous la donne, à condition que vous vous dépêcherez, ma chère madame de Porte, pour être quasireine, on n’en est pas moins femme, et la curiosité nous tourmente comme vous.

Madame, ce gentilhomme est $. A. le prince Jean Casimir Wasa, frère de S. M. le roi de Pologne. Il est iccouru exprès de Rome pour voir et connaître celle qui va devenir sa reine et sa bellesoeur. -Tout le monde l'iynore, excepté un seigneur auquel il s’est confié et qui le fait passer pour son parent. Depuis tant d’années, il a quitté la Pologne, où il a si peu vécu, que nul ne le reconnaît: d’ailleurs qui soupçonnerait un cardiral, en habit de cavalier, alors qu’on le croit occüpé l» ses saintes fonctions? il voulait partir comme il ({ait venu, mais il ne peut s’y résoudre, et il supplie

Votre Majesté de le recevoir en particulier et mysté. rieusement avant son départ.” -

Marie de Gonzague rougit.

“Cela ne se peut, cela est impossible, madame, Où? comment ? et puis, si cela se savait, que penserait-on ? que ne dirait-on pas, surtout ? Le prince est jeune. Ie roi ne l’est plus. Vous ne Connaissez pas les cours? comment ?....

—J’ai vu le prince tout à l re, au salut, à Saint- Eustache.

—$Si je vais au salut, à baint-Eustache ou ailleurs, vingt personnes m’accompagnent, Je ne suis plus libre.” :

Au fond, vette entrevue était loin de elle lui trouvait un petit air roman très friand pour la maîtresse L qui eût sacrifié de bon coeur du trône à l'amour d’un simple Elle voulait qu’on lui suggérât une idée, une façon de sy prendre; si elle offrait la moindre possibilité d'exécution, elle était résolue à l’accepter. Mais elle se réservait l’honneur de la résistance.

“Vous recevez en ce moment beaucoup de marchands, beaucoup de courtiers. Avant-hier, encore, vous êtes restée plus d’une heure seule dans votre cabinet ,avec le joaillier qui monte votre Couronne. N’est-il pas pos-

en juif! repliqua-t-elle en ne véritable comédie.

té daigne m’en croire, je me mon avis. Quw’elle accorde que le prince soit maître du

—Peut-être..., dit la princesse en se regardant au miroir, vous avez raison.

—Je puis prévenir Son Eminence ?

—Vous le pouyez.” Après quelques autres discours, la reine congédia

(Jaudine, et celle-ci fit parvenir au cardinal la répon- « désirée. Le surlendemain, Marie de Gonzague était chez sa soeur, lorsqu'on lui annonça Mme de Porte à une heure assez matinale. Elle eut quelques soupçons ct retourna dans son cabinet de toilette.

“Je gage que vous précédez quelqu'un ?

—QOui, madame.

Et sous quelle forme apparaîtra’t-il ?

Je l'ignore. Son Eminence m’a fait prier de me vndre à l’hôtel de Nevers à onze heures précises et je suis venue.” -

Comme Mme de Porte achevait ces mots, une des funmes de la reine annonça le marchand pelletier demandé par elle; il attendait son bon plaisir.

“C’est lui! ajouta-t-elle tout bas en regardant Cl.u- ‘ne.

—Je le crois, madame !

C’étai; le prince, en effet. Il entra, en faisant force sénuflésions, et chargé d’un paquet des plus belles fourrures 1 le, qu’il déposa aux pieds de la princesse. son ie changeait beaucoup au prèmier abord ; mais 1 .v l'enlaidissait pas: c’était celui d’un jeune juif allemand riche. Aussitôt que la porte fut refermée et la suivante partie, il se releva et adressa à sa belle-soeur un compliment dont sun émotion dérangea quelque peu la symétrie; elle lui répondit de mêmc, var ellé n’était pas moins émue. Pourtant elle linvita \ s'asseoir, et Lhandu, après quelques minutes, sortit et les laissa seuls; en restant dans la pièce qui précédait le cabinet, elle était sûre qu’on ne les dérangerait

pas.

L'entretien, assez embarrassé d’abord, devint ensuite plus intime, et bientôt l'embarras disparut; ils causèrent longuement. Jean Casimir, qui connaissait à fond

son frère, donna d'excellents conseils à la future reine, tant sur sa conduite avec Jui que sur celle qu'elle devait tenir envers les seigneurs ct les dames polonaises. L'un et l'autre prirent un vif plaisir à cette conversation, il fallut se séparer; mais, en partant, le juif allemand oublia ses pelleteries sur un meuble, et il reçut la permission de revenir les chercher.

Il restait huit jours encore jusqu’à celui du mariage : pendant ces huit jours, la princesse et Jean Casimir se virent chaque matin, La série des déguisements fut épuisée; ils les multipliaient de toutes les manières, Mme de Porte était toujours présente, au moins au commencement de l'entretien. Cette intimité se resserrait de plus en plus, elle en fit elle-même lobservation. La reine avait supplié son beau-frère de l’accompagner en Pologne; il le lui avait promis. Les plus beaux projets se formèrent, Elle ne devait agir que d’après ses conseils et se laisser guider en toutes choses : encore n’était-ce pas assez pour les satisfaire l’un et l’autre.

La veille du mariage, Jean Casimir était à l'hôtel de Nevers. Marie de Gonzague essayait pour lui sa parure de noce et son manteau royal. 1’ar réciprocité, elle exigea qu’il parût à cette entrevue. qui devait être la dernière en France, sous les habits qui convenaient à son Tang; un manteau jeté sur cette parure le dissimulait aux curieux, Il faisait nuit, I] était venu en litière, introduit par une petite porte de l'hôtel; personne ne l'avait aperçu que Mme de Porte, Ils étaient tous les trois dans l’artière-cabinet de Ja reine, lorsqu'un grand bruit de chevaux et de carrosses sé fit entendre. Mme de Porte se précipite à la fenêtre ; elle aperçoit des torches, des laquais, des gardes :

“C’est le nonce du pape !

— Monseigneur, dit Claudine avec cette promptitude d'esprit et de jugement qui ne lui faisaient jamais dé-

reine, levait Lu n )n, il nand

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de dé-

faut, il faut partir sur-le-champ. Suivez-moi, je vais vous conduire par les voies détournées jusqu'à votre issue habituelle, et personne ne se doutera de rien; pendant ce temps, Sa Majesté recevra le cardinal.”

Il n’y avait rien à répliquer. Marie de Gonzague ôtait ses ornements royaux, et le prince suivit son guide, qui ne lui laissait pas le temps de s’arrêter. Ils arrivèrent à la petite porte; leur stupéfaction fut profonde en la trouvant fermée, quelque laquais ou quelque amoureux, peut-être, avait passé par là. Ïl fallait maintenant, ou rester caché dans le jardin, ou sortir par la grande porte et affronter les torches, les camériers et toute la séquelle dévote, qui ne se ferait faute de parler, assurément.

Comme ils délibéraient, ne sachant à quoi se résoure, cette porte, si cruellement fermée tout à l'heure, s'ouvrit du dehors, et deux personnes entrèrent: un seiyneur et un laquais; celui-ci portait une torche, qui, tout en la laissant dans l’ombre ainsi que son maître, (clairait Claudine et Jean Casimir, qui se trouvaient en face, et qui n'avaient pas même eu le temps de s'écarter. Le prince, par suite de ses habitudes courtoises, ne mettait jamais son chapeau devant une femme ; son visage était donc découvert, et, dès que le cavalier l'entrevit, il s’écria, d’un ton presque effrayé :

“Le cardinal Wasa !”?

Puis.il se rangea respectueusement près du mur pour le laisser passer. Le prince Casimir, abasourdi de cette reconnaissance, perdit toute présence d'esprit. La porte se referma. Claudine espéra qu’elle n’avait pas été vue ; elle fut bientôt détrompée, et le nouveau personnage ne la laissa pas dans le doute.

“Mme de Porte! le cardinal Wasa ! dans le jardin de l'hôtel de Nevers à une pareille heure !”

La Lhandu comprit dans la durée d’un éclair ce que la découverte de ce secret avait de dangereux pour la

ER

reine, qu’elle aimuit d’une affection véritable, et combien il serait nécessaire de détourner les conjectures. Sa première pensée avait été de fu:r; elle resta, au con traire, et alla résolûment au-devant de l’indiscret et de ses questions. ‘T’âme de la paysanne courageuse êt insouciante des jugements d’un monde pour lequel elle n’était pas née se réveilla en cet instant critique.

“Monsieur dit-elle, j'ignore votre nom; mais vous devez être un gentilhomme, et en confiant à votre honneur celui d’une dame, je ne crois pas mal placer ma confiance. *

—Quoi ! madame, c'était pour vous! En vérité, je ne l'aurais pas soupçonné, et j'aurais accusé le prince de Pologne d’une tout autre intention. Quant à votre honneuT, s0yez tranquille, il est en sûreté. Je garderai votre secret ,tout en déplorant de ne jouer en tout ceci que le rôle de confident importun.”

Claudine brûlait de se retirer, pourtant, elle voulait savoir qui elle devait craindre et surveiller désormais. Pour de la discrétion, il n’y fallait pas croire; le mieux était de prendre son parti et de s’appêter à se défendre.

’accent était celui d’un étranger, l’un Italien, lui sembla-t-il. Elle s’approcha davantage et regarda sous les bords du chapeau ; l’ombre en était trop prononcée, elle ne découvrit rien.

“Monsieur, dit-elle, en s’efforçant de sourire, le ihasard vous a fait mon confdent, vous permettez que je sache...

—Qui je suis? rien n’est plus juste, madame.”

I1 ôta son feutre, et elle reconnut un des secrétaires Au cardinal, son âme damnée, le neveu de son beaufrère Martinozzi, qu’il Chargeait de ses missions mystérieuses, et qu’il envoyait en ce moment chez la princesse Anne, avec laquelle il avait des “trrpotages” continuels.

C'était un de ces hommes caut:leux et dissimulées, adroits et agréables, flatteurs Par caractère et par posi-

tion, aussi désireux d'être encensés par les autres qu’ils ont rampants et vils devant le pouvoir. Martinozzi n'avait aucune envie de parler, avant de savoir ce qu’il lui reviendrait de l’indiscrétion. Il entraschez la princesse Anne par des issues familières, et Mme de Porte «e dirigea vers les appartements de la reine, encore 0ccupée à recevoir le nonce et d’autres ambassadeurs.

Mme de Porte attendit que Marie fût libre, et lui raconta la scène du jardin. Ta princesse trembla. Elle connaissait le cardinal: elle s:vait ses rancunes et son pouvoir; elle savait qu'il serait en Pologne, comme à Paris, l’arbitre de son sort, et qu’il pouvait la rendre plus malheureuse encore dans ce p*ys perdu, loin de tous les siens, qu’à Paris, où du moins ses parents et «es amis la défendraient.

“Rassurez-vous, madame, reprit la Lhandu qui n’avait pas encore parlé de son dévouement; ce n’est pas vous qu’on accuse, c’est.

—Comment, vous ?

—Oui, madame ; le prince est ici pour me voir; c’est moi qui suis coupable et non pas vous; vous ne l'avez même paë aperçu; vous ne vous doutiez pas de sn dévuisement; tenez bon et ferme si l’on ‘vus inte :roge, et comptez que je re faiblairai pas.

— Mais vous, ma pauvre madame de Porte, vous serez compromise, déshonorée peut-être; je ne puis le souffrir.

—Eh! qu'importe une femme telle que moi, lorsqu’il ‘agit d’une grande reine, madame? T’ailleurs, le sacrifice n’est pas aussi-réel pour moi que vous pourriez le croire. Je ne suis une dame que par circonstance ; Lhandu lherbagère n’a pas les mêmes habitudes, les mêmes idées que celles de la cour. Je puis me permettre ce que nulle ici ne se permettrait; on ne s’en éton-

nera pas.

—Vous êtes et vous serez mon amie, ma chère de

Porte. Vous verrez que je ne suis point ingrate. Que va faire le prince, à présent? Il faut qu’il parte, qu’il aille m’attendre loin d'ici sur la route. Nous ne pouvons quitter. Paris ensemble; ce serait rendre votre générosité inutile.

—Laissez faire le prince, madame: il prendra le meilleur parti.”

Marie de Gonzague regarda Claudine d’un air observateur.

“Voulez-vous que je vous dise ma pensée, madame de Porte ?

—Je serais heureuse de la connaître tout entière, madame.

—Je crois que vous ne trompez le monde qu’à moitié, et que, s’il dépendait de vous, Martinozzi aurait dit vrai.”

Sa voix avait pris insensiblement un accent de froideur et d’ironie dont la Lhandu-fut frappée; elle n’en fit point semblant, et répondit avec mélancolie:

“J'ai eu Phonneur de connaître, il y a sept ans, le prince Jean Casimir, et, s’il m’eût fait alors celui de moccuper de moi, j'aurais répondu à Son Altesse que j'aimais pour toute ma vie un être qui ne serait pour moi qu’un souvenir. Si le cardinal Wasa avait jeté les yeux sur une petite provinciale de mon espèce, je lui eusse fait la même réponse, madame.

— C’est trop beau pour être vrai, ma chère; et si toute autre que vous m’eñt conté ces billevesées, je ne croirais point à ses reliques”

Claudine avait un tact trop sûr pour chercher à la convaincre ; elle se tut.

Le lendemain elle fut du nombre des deux ou trois familières qui assistèrent à la toilette de la fiancée, laquelle alla s’habiller au Palais-Royal pour que cela fût caché, et qu’il n’y eût pas de voyage par les rues en cérémonies, puisqu'on n’en voulait faire aucune. Au mo-

nt —

ment où elle allait poser sa couronne, un page apporta ne lettre à l'adresse de Mme de Porte, ce qui surprit ‘trangement. La reine lui donna l’ordre de la lire, ne voulant point, dit-elle, qu’elle se gènât, et se doutant parfaitement par qui et pourquoi elle était écrite. Claudine se retira dans l’embrasure d’une fenêtre, et lévora la singulière épître que voici:

“Je serai bien loin de Paris qu-nd vous lirez cette ittre. L'accident d’hier au soir ma révélé le péril que vous courez, et je me regarderais comme un homme sans foi si je vous y exposais de nouveau. Je pars, ‘inon heureux, du moins satisfait, je vous ai vue; j'emsorte un souvenir ineffaçable ; vous serez le rêve de mes ruits et la consolation de mes angoisses. Je sais ce que je vous dois, ce que je dois à celui auquel vous êtes inie; il ne faut donc pas que je vous revoie, car ces rê’ os deviendraient une séduction tro puissante à laquell: je ne résisterais plus. Vous avez pu lire dans mon -oeur ce que mon respect et mon devoir me forçaient : taire; mais je ne résiste pas au besoin de vous le dire :u moment de nous séparer pour jamais, et de manquer 1ux promesses que je vous ai faites de vous rejoindre bientôt. Ne m’accusez pas, plaignez-moi. Mon boneur et mon repos sont perdus. Soyez heureuse, vous, nadame ; soyez-le pleinement, ermme je 1 edésire, et je ‘aurai plus rien à demander au ciel. Ne moubliez as tout à fait; rappelez-vous c-lui qui donnerait sa ie pour vous sans hésiter ; si quelque malheur, si quelue chagrin vous frappe; alors .culement vous le verv près de vous pour vous conso! r et vous défendre...” Claudine relut cette lettre, la remit doucement dans «s plis tout en réfléchissant, et sa résolution fut bienñi prise. Ce n’était pas à elle que le prince e’adressait, ‘videmment; elle n’était là que le prête-nom, comme dans l’entrevue de la veille. Elle serra le billet; les

yeux de la reine Pinterrogèrent lorsqu'elle s’approcha d’elle.

“Un ami qui part pour un long voyage et qui me dit adieu, madame.

—Où va-t-il, cet ami ?

—1l va en Italie où il compte se fixer désormais.

—Ah!... ses adieux sont longs, ce me semble, car Vous avez mis bien du temps à les lire.

—C’est que je m'y suis reprise à plusieurs fois, madame.”

Marie de Gonzague ne se contenta pas de cette réponse; elle ne pouvait cependant faire d’autres questions, en ce moment où ses remmes et celles de la reine Anne d'Autriche l’entcuraient. Sa toilette était terminée ; elle avait une jupe et un corps en toile d'argent. La reine lui avait prêté les perles et les diamants de la couronne; elle était fort belle ainsi. Quand elle fut prête, elle alla se montrer à la reine et au cardinal, et ordonna à Claudine de la suivre, ainsi que quelques dames qui se trouvaient là. La régente lui fit force compliments; quant au ministre, il la regarda beaucoup, et regarda plus encore Mme de Pcrte, qu’elle lui présenta ainsi qu’à la reine. (Claudine devina que Martinozzi avait parlé,

Mme de Porte obtint la faveur insigne d'assister, cachée, ainsi que les autres dames très préférées, au mar riage de la reine, qui se célébra dans la chapelle du Palais-Royal. Elle alla ensuite attendre Marie de Gonzague à l'hôtel de Nevers, afin de lui communiquer ce qu’elle jugeait convenable de la nouvelle qu’elle avait reçue.

“J’ai une lettre du prince, madame, dit ls Lhandu avec son Calme habituel. 11 m’annonce son départ pour l'Italie, et son intention de ne "ous revoir jamais pour ne plus troubler le repos de Votre Majesté. Ses regrets sont grands, mais son courage l'est plus encore.

—Où est cette lettre, ma belle ?

—Je pourrais vous dire q'ie je l’ai brûlée parce qw’elle était dangereuse à conserver; je ne mentirai pas: cette lettre, je la possède, m&is je ne la montrerai pas à Votre Majesté.”

La reine de Pologne leva sur Lhandu ses yeux noirs pleins d’éclairs.

“Vous me donnerez ce billet, madame de Porte, ou vous me forcerez à croire que je ne me trompais pas, ct qu’il existe entre vous et mon beau-frère des relations que vous désirez me cacher.

—Je ne le nierai pas, madame; ces derniers adieux de Son Eminence renferment des choses que je ne puis ni ne veux apprendre à Votre Majesté. Quelle que soit «à colère, cuelle que soit sa volonté à cet égard, je ne céderai point; je vous donne aussi la plus grande preuve de mon respectueux dévouement, et vous le reconnaîrez plus tard.

— Adieu donc, madame ; je suis fâchée que nous nous “éparions ainsi. Vous pouvez vous retirer.”

Mme de Porte, en recevant ce congé, fit une profonle révérence et sortit.

Quand elle fut seule dans son carrosse, elle fondit en ‘armes. Il y avait dans cette nature multiple et singu+ lère un mélange de tous les sentiments. A travers des “alculs dignes d’une grande expérience, elle avcit des clans de coeur et de sensibilité très vrais.

Le soir de ce même jour, le maréchal arriva pour souer plus d’une demi-heure après le moment où l’on se “ettait à table d'ordinaire. Sa physionomie était sou-

ieuse, il ne parlait guère. Cette réserve et cette bouierie ne Jui étaient pas habituelles. Claudine entrerit de les faire cesser ; elle s’aperçut bientôt qu’elle en ‘tait Pobjet principal. Au lieu des manières galantes, ouvertes et presque provoquantes qu’il avait avec elle, se montra poli, et se détourna aussitôt qu’il put le

Mais,

à n’être entendu que d’elle seule :

“Madame »Si Vous voulez bien être prête demain vers les dix heures, j’aurai l'honneur de "ous conduire au Palais-Royal, où Son Eminence désire s’entretenir avec

vous.”

(A suivre.)

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n vers L A

"| LHANDU

r avec

Une audience

(‘es mots sonnèrent aux oreilles de Claudine comme une cloche d'alarme. Elle ne fit cependant ni observations, ni demandes, et répondit simpiement :

“Jobéirai, monsieur.”

Elle comprenait trop que c’était un ordre, et qu’il n’y avait pas moyen Ge s’y soustraire. Elle se rappela en ce moment un axiome de son père, c’est qu’il ne faut point mettre la main dans les plats des grands, si l’on ne veut se brûler les doigts. Elle se des brûlait eruellement sans se repentir néanmoins de ce qu’elle avait fait. Elle resta au salon, fit bonne cortenance, ne laissa voir ni préoccupation ni tristesse, mais rentrée chez «lle, elle se plongea dans ses idées et ne dormit pas de Ja nuit.

Le lendemain à l'heure convenue. elle s’habilla magnifiquement, bien qu'avec simplicité, puis elle fit dire au maréchal qu’elle était prête. 11 la trouva resplendissante de beauté, et lui offrit la main jusqu’à son carrosse, Où il monta après elle,

“Vous avez été bien imprudence, madame, lui dit-il. Puissiez-vous ne pas vous en repentir. Vous allez voir M. de cardinal, il est fort irrité, est à vous de l’apaise: et de le satisfaire. Je ne sais comment vous pourrez y réussir, je n’aurais pas cru cela de vous.

—Mais enfin ?...

—Nous voici au Palais-Royal, vous vous expliquerez avec Son Eminence.”

Le carrosse tournait.en effet dans la cour, ils descendirent, le cardinal fut prévenu qu’ils l’attendaient, on des introduisit, ou plutôt on introduisit Claudine.

En entrant dans le cabinet du ministre, Mme de Porte était fort émotionnée, mais très résolue aussi. Elle le salua en femme sûre d'elle-même et qui-sait son monde, il lui rendit ce salut en la regardant jusqu’au fond de l’âme, et donna ordre à l'huissier de lui avancer un siége, ce qui promettait un entretien d’une certaine durée. A peine fut-elle assise qu’il lui dit brusquement:

“Madame, quelles sont vos relations avec le prince Casimir Wasa ?

Il se trompait grossièrement sur le compte de Claudine Ÿ ne tarda pas à le reconnaître, lorsqu'il vit ses beaux yeux calmes et limpides se lever vers lui sans émotion apparente et lorsqu'elle lui répondit :

“Je ne comprends pas bien la question de Votre Eminence.

—Je veux... je désire savoir ce que de prince Wasa est venu faire à Paris, madame, et quelles relations existent entre vous.

—Je demande pardon à Voire Eminence ; mais quant à ceci je n’en dois compte qu’à Dieu -t à mon mari.

dit-il, Z VOir paise rez Y

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+ au ministre du roi, madame, qui a besoin de le savoir et qui vous le fera avouer, si vous le forcez à

en venir là.”

(Claudine, herbagère parvenue la femme d’un trésoricr des états du Dauphiné, n’était pas une de ces personnes que l’on ménage et avec qui l’on compte. Mazarin croyait en avoir bon marché, mais elle lui montra bientôt qu’elle était aussi forte que sa puissance.

“Essayez, monseigneur, lui dit-elle.

Ah! vraiment, reprit le cardinal, vraiment, madaui. vous êtes une amazone, vous aimez la lutte, nous lutterons, et pour vous prouver que je suis un beau joueur, je mettrai d’abord mon jeu sur la table. Vous avez servi d’intermédiaire entre le cardinal Wasa et da rine de Pologne, il est venu ici pour la voir et pour former avec elle une cabale, afin de gouverner le vieux roi. Vous voyez que je suis instruit.”

(‘laudine ne répondit que par une inclination.

“Mme de Gonzague a cru pouvoir se passer de moi, avec un si éminent appui, elle m’a caché ses desseins. (‘est une conspiration de femmes et d’écolier. Le cardinal Wasa n’est pas un grand politique et sc * suguste belie-soeur n’a pas la tête de la princesse Anne, un peu brouillon néanmoins.” :

Mazarin souriait, il semblait un chat étendant ses uriffes et tourmentant une souris Mme de Porte répliqua :

“Alors, monseigneur, pusqu 11 vous est si facile de d'jouer ces trames, puisque vous savez tout, à quoi mon pauvre petit témoignage peut-il vous être bon ?”

La question était directe, il répondit avec un certain embarras :

‘On se trompe quelquefois.

Rien n’est plu svrai, monseigneur, car vous vous

L'onpez.

—En quoi me trompai-je madame, s’il vous plaît?

—Le cardinal Wasa n’est pas venu à Paris pour la reine de Pologne. Il y est venu pour moi seule. | —Beau dévouement, madame, beau dévouement ; mais tout à fait inutile, je vous en préviens. —Je ne suis pas si dévouée que vous le pensez, mon. seigneur ’amour du prince de Pologne pour moi n’a: Pas pour conséquence forcée la réciprocitée de ma part. —Alors si vous rebutez le prince, que faisiez-vous avec lui, la nuit, dans le jardin de l’hôtel de Nevers.” : Ils jouaient serré.

“Monseigneur, il y a des femmes coquettes, c’est plus : commun, je l’espère, que les gentilshommes sans parole, et M. Martinozzi m’avait donné la sienne qu’il garderait mon secret. Or M. Martinozzi est, je le crois, le neveu de Votre Eminence.

—Dans les paroles données par ceux qui sont à moi, il y a toujours une restriction mentale en ce qui me concerne ; M. Martinozzi, qui n’est pas mon neveu, mais mon allié, n’a parlé qu’à moi seul, ainsi qu’il le devait. Vous déplacez for habilement la question. Nous la ramènerons à son but.

—Le croyez-vous, monseigneur |

—Si vous êtes bonne Française, continua-t-il comme s’il n'avait vas été interrompu, vous vous devez avant tout, aux intérêts de votre pays, j'attends de vous une confession franche. Il m'importe d’être éclairé sur les projets de la reine de Pologne et de son beau-frère, ‘nus seule avez été leur confidente, vous seule pouvez et devez parler.

—J’ai l’honneur de répéter à Votre Eminence que je ne fais jamais de politique. Elevée par un miracle à la situation que j'occupe, je suis une pauvre fille née dans un hameau, j'ai puisé des leçons et des exemples : dans mes lectures; je sens et je comprends ce que je dois, mais je suis jeune. Les habitudes du village ne sont pas celles de la cour, ce qui semble une énormité

pour les grandes dames est pour moi une peccadille. J'aime les compliments, j’aime qu’on me trouve jolie et je me de laisse dire volontiers. =

—C’est un jeu dangereux, madame, reprit le cardinal évidemment piqué.

Pourtant son esprit subtil trouvait dans cette femme une étude curieuse. Mazarin était l’homme des petits moyens et les petites choses, il avait des âmes damnées €. des espions partout; en voyant Claudine se ‘éfendre avec tant de fermeté et d’adresse contre lui, tout puissant, il se dit qu’elle se défendrait bien mieux encore contre les autres, et que, si elle voulait le servir, ce serait là un excellent auxiliaire. Il releva donc son plaidoyer par un argument sans réplique, eroyait-il.

“Vous avez plaisanté avec le prince Wasa, soit, madame, c’est pour cette galanterie manquée, ébauchée à Grenoble, qu’un prince de l'Eglise, qui n’a plus vingt ans, est venu en secret de Rome à Paris, au risque de tout ce qui pouvait en résulter, je veux bien l’admettre, mais pourquoi vous allait-il chercher à l’hôtel de Ne vers, à neuf heures du soir? pourquoi pas chez la maréchale de L’Hôpital, où vous logez? Cela n’est ni vraisemblable, ni possible. =

—Monseigneur, répliqua-t-elle, quand on cache une visite, on ne la reçoit pas dans un lieu où chacun a les veux sur vous. S'il fallait expliquer toutes les intrigues amoureuses de France, les compasser, les rendre vraisemblables et les raconter à un prémier ministre, convenez, monseigneur, que la tendresse deviendrait impossible alors, et que nous mouprions toutes d’ennui, a milieu de nos atours.”

EUe prit, en disant &es mots un air mutin et révolté qui la rendit plus charmante: le cardinal vit la ruse, il feignit de s’y laisser prendre et sourit.

“Mon Dieu, monseigneur, puisque vous m’y forcez, el pour couper court à cet interrogatoire, je puis vous

donner une preuve qui vous satisfera complètement, et qui vous enlèvera vos doutes. Le cardinal Wasa est parti ce matin.

—Ah! fit le ministre, ne pouvant retenir un signe d’étonnement.

—Ï] est retourné à Rome et il n'a écrit, pour me faire ses adieux. Voici cette lettre, je la confie à Votre Eminence, la regardant comme un confesseur... à main armée.”

Cette assurance, cet enjouement, exempt de tout embarras en face de la première puissance du royaume, semblaient au ministre tellement extraordinaires, qu'il ne les comprenait pas. En lisant le billet, il leva plusieurs fois les yeux sur Claudine, ct les nuances si délicates de cette nature, lui échappèrent. Il n’eut pas besoin d’aller bien loin dans la lettre pour deviner à qui cette déclaration resnectueuse et loyale était adressée, Un sourire presque imperceptible se jouant sur les lèvres de la Lhandu, perfdant que son bel oeil intelligent cherchait les siens, lui donna une idée qu’il voulut éclaircir sur-le-champ..

Li remit le papier dans - s plis et le rendit d’un mouvement lent à Mie de Porte; il sembiait réfléchir.

“Avez-vous un autre confident que moi, madame? demanda-t-il, =

Non, monseigneur, absolument aucun autre.

—[La reine même n’a pas vu ce billet ?

—Non, monseigneur, la reine ne l’a pas vu et ne le verra jamais, je vous en donne ma parole d’honneur,” répliqua-t-elle vivement.

Une satisfaction évidente se montra sur le visage de

“rin, il avait deviné. =

‘Bien, bien, madame! vous avez autant d’esprit que de beauté. Si vous avez besoin de moi, vous me trouverez, je vous le promets.”

Il ie leva: c'était un congé.

nent, et asa est

n signe

our me à Votre RE

ut emyaume, s, qu'il va plusi délipas ber à qui dressée, les lèeHigent voulut

n mou-

hir.

dame ?

t ne le ineur,”

age de

rit que e trou-

si

Claudine n'avait pas l’habitude des audiences de ministre, elle comprit pourtant, et se recula vers la porte; le cardi::al la reconduisit jusque-là, et lui parla encore d'un air enjoué et r.ant. Aperceyant M. de L'Hôpital parmi les seigneurs dont son antichambre était pleine, il l’appela.

“Monsieur le marechal, lui dit-il, vous allez donner la main à Mme de Porte et la reconduire en votre lo uis. €’est une personne digne de tout votre respect et de l'intérêt le plus vif. Pour ma part, je suis enchanté de lavoir connue, et j'espère qu’elle ne quittera pas Paris sans me revoir.”

Le maréchal, mandé la veille par Son Eminence, vivement questionné sur la jeune femme qui habitait sa maison, avait appris de la bouche même.de Mazarin les intrigues dont on l’accusait. Amoureux de Claudine, sans s’en rendre com..i6, très fier et très heureux de la savoir vertueuse, il reçut ce coup en pleine poitrine avec désespoir. De là sa colère concentrée, de là les reproches qu’il n’avait pu contenir. Aussi sa surprise fut extrême en entendant l’accusateur justifier si pleinement l’accusée, il ne put cacher sa joie et son orgueil en conduisant triomphalement Mme de Porte par les salons du Palais-Royal.

Lorsqu'ils furent remontés en carrosse, le maréchal lui demanda ce qu’elle avait pu dire à Son Eminence pour la changer en si peu de temps.

“La vérité, monseigneur, et rien autre chose, il est si peu accoutumé à lentendre qu’il en a été doublement ravi.”

Mme de Porte espérait un message de Marie de Gonzague. Elle apprendrait sans doute son audience du. matin et en devinerait bien facilement le motif. Les adorations du maréchal, les compliments, les hommaes de tous, ne lui ôtaient pas cette fièvre que connaissent tous ceux qui ont attendu. Elle aimait véritable-

ment Marie de Gonzague, elle avait la conscience de lui avoir rendu de grands services, son coeur se serrait à la pensée de la trouver ingrate et d’être accusée par elle. - Vers le soir, un page de la reine arriva en toute hâte, elle la demandait sur-le-champ; il amenait un de ses carrosses afin d’éviter le moindre retard, et lui laissa à peine le temps de jeter sa mante sur ses épaules. Le cocher pressa ses chevaux, ils arrivèrent en un clin d'oeil à l’hôtel de Nevers.

La reine de Pologne était seule, elle se promenait de long en large, dans un état d’agitation violente; en apercevant Mme de Porte, elle marcha à sa rencontre.

“Eh bien! madame, vous tardez fort à venir quand je vous fais appeler. Vous étiez plus pressée, ce matin de vous rendre au Palais-Royal et de me trahir.

—Ah! madame, répliqua Claudine des larmes dans les yeux. .

—Nierez-vous que vous n'ayez été chez le cardinal,

Je vous connais, maintenant. Vous m'avez refusé cette lettre, et vous Pavez portée à celui qui devait tout ignorer; vous m’avez retiré Ja seule protection qui pût me soutenir parmi ces peuples à demi sauvages, avec un époux infirme, quinteux, méchant même. Vous m’avez perdue! pour prix de ma confiance et de mon amitié!”

Comme si Dieu eût voulu justifier sur-le-champ l'in: nocence accusée, un grand “train se fit dans les cours de hôtel; auantité de gens à cheval entrèrent, précédant plusieurs carrosses. La reine eut un vif mouvement de contrariété, elle n’était pas disposée à recevoir des visites. Son front se rasséréna lorsqu'elle entendit annoncer Son Eminence monseigneur le cardinal Mazarin.

L’était lui, en effet, accompagné d’une grosse cour, parmi laquelle briliaient fort les envoyés de Pologne. Il se montra plus gracieux, plus paternel qu’il ne lavait

été encore, en causant avec la reine et l'ambassadeur ; il dit à Marie de Gonzague:

“Que Votre Majesté me pardonne, mais je ne puis oublier l'honneur que j'ai eu d'être le fondé de pouvoirs de son illustre père, et, malgré moi, j'ose la regarder comme ma fille. Je désire particulièrement, monsieur l'ambassadeur, qu'on le sache en Pologne. Madame la princesse Marie de Gonague a été adoptée par la France et par la reine, élle est considérée comme princesse française, et tout ce qu’on lui fera de bien où de mal sera comme nous étant fait à nous-mêmes, nous saurons le reconnaître ou le venger.

— Monsieur le cardinal, répliqua la reine, comment payer tant de soins, et vraiment...

__Vous avez une bonne et sage amie, madame ; il est vraiment dommage qu’elle ne vous accompagne pas.” La reine eut une nuance d’embarras qui ne fut pas de longue durée: l’habitude des cours est un merveilleux préservetif contre la franchise. Claudine s’était jetée tout en larmes dans un eabinet lorsque le cardinal avait paru, mais il l’avait aperçue, et c'en était ase”z pour deviner le reste. = “Votre Eminence est bien instruite, répliqua Marie. J'ai tout essayé pour décider Mme de Porte à me suivre, j'ai échoué: mais de loin comme de près, je me souviendrai d'elle.

Tâchez d’avoir de la mémoire, madame; c’est la qualité la plus rare et la plus précieuse pour une tête couronnée.”

Après cette leçon, le cardinal se retira, prodiguant à l'excès les respects et les révérences, tandis qu’il était véritablement le maître de cette pauvre princesse, jouet de sa volonté, ballottée déjà par tant d’orages et de vacillations. Eîle en fut traitée en reine extérieurement,

et elle resta dans son rôle, tout en sachant qu’elle le jouait sous sa férule.

Aussitôt après le départ du cardinal, on annonça le souper de la reine; la princesse Anne, plusieurs dames et plusieurs seigneurs du plus haut rgng l’attendaient.

“Je vous fais mes excuses, ma soeur. dit-elle, et je vous prie de me laïisecr un instant; j'ai besoin de parler quelques minutes avec une personne dans mon oratoire, je vous rejoindrai tout à l’heure. Il est des devoirs que ne se remettent pas.”

Elle poussa la porte, et apereut Lihandu s’essuyant encore les veux.

“J'ai été injuste, ma chère de Porte, je vous ai mal jugée, j’espère que vous me le pardonnerez. Je n’ai pas juré d’être parfaite, et les apparences vous accusaient, convonez-en.

—C'’est assez, madame! je suis trop heureuse, Votre Majesté me comble de bontés !

—Je ne sais ce que vous avez dit au cardinal, il a été pour moi d’une amabilité exquise ; il fait grand état de vous, vous l'avez séduit, comme vous séduisez tous ceux qui vous connaissent.”

L'handu s'attendait ‘à un élan du coeur, elle recevait des phrases, assez vides de sens, ce que l’on appelle de l'eau bénite de cour, dont on a été si prodigue, dans tous les temps, en pareil cas.

“Et la lettre?... la lettre?... belle mystérieuse, l’auriez-vous montrée à Son Eminence, après me lavoir refusée :i impitoyable? Je serais surprise que vous y eussiez échappé: lorsque le signor Julio vent quelque chose, on ne peut le lui refuser.

— Votre Majesté a raison, Son Eminence a vu la lettre.”

Elle retira sa main qui tenait celle de Claudine,

“Madame, je ne vous tromperai point, j'ai agi pour le mieux surtout au profit de Votre Majesté. Vous venez d'avoir la preuve de ma réussite. Cependant, je

Us

vous le répète, Son Eminence a vu ce que VOUS ne verrez jamais, de ma volonté, du moins.”

La reine dut se contenter de cette réponse ; elle ne pouvait ni ne voulait se fâcher. La faveur du cardinal était une égide invincible, et Claudine la possédait. Une réconciliation, incomplète d’un côté, restreinte de l’autre. termina cet entretien. À dater de ce moment, Mme de Porte ne considéra plus cette liaison que comme un passe-temps agréable auquel il ne fallait pas donner plus qu’il valait.

Quinze jours après son mariage, Marie de Gonzauue partit, après force larmes et désolations. Elle fit ux à Claudine et lui promit de lui écrire

de tendres adie s'attendait guère, et elle tâ-

souvent, à quoi celle-ci ne cha de se consoler par avance.

Elle ne tarda pas à retourner en Dauphiné, non sans avoir obtenu du capitaine de vaisseau de nouveaux détails sur Clodomir, auquel elle n'avait pas cessé de penser. Il soupait à hôtel de L'Hôpital la veille du jour où Mme de Porte quittait Paris. Le hasard la servit à souhait. Elle ramena facilement la conversation suT un sujet intéressant pour tout Je monde. Lhandu insista beaucoup, et la maréchale, excitée par elle, ôta de son doigt un bel anneau.

“Monsieur, dit-elle au marin, la constagce est une vertu si rare qu’on ne saurait trop l’encourager. Si ces dames sont de mon avis, nous enverrons chacune une marque de notre approbation à cet homme merveilleux ; vous voudrez bien lui raconter le souper que nous faisons aujourd’hui, et lui remettre de notre part ces bavatelles.

Et pour qu'il garde à son tour souvenir de nous, qu'il ne connaît pas, nous allons attacher notre nom à notre offrande, ne l’approuvez-vous pas ?”

Claudine était heureuse ; elle écrivit sur un morceau de carton, en grosses lettres: “Mme ce Porie d’Amblé-

rieux,” et au-dessous, en petits caractères : “Toujours la Lhandu.”

Et les joyaux furent placés dans une boîte dont le laquais du capitaine devint le dépositaire. La maréchale, enchantée de son initiative, ne put s’empêcher d’ajouter:

“J'ai souvent des pressentiments: je suis sûre que ce jeune homme äeviendra célèbre, J’ai donné une fois en ma vie une bague à une personne qui justifie mes prédictions. Qu’est-elle devenue, madame de Porte ?

—l’exéeute à la lettre “os instructions, madame, je la conserve précieusement Pour le jour où j'épouserai un maréchal de France.”

Cette réponse, faite naïvement, fit sourire les convives.

“Plût à Dieu que je fusse cet élu! poursuivit M. de L’Hôpital.

—Le joli souhait en ma présence !

—Que Dieu veuille, madame, répliqua Claudine. que vous et M. de Porte viviez plus longtemps que moi! je le désire de tout mon coeur !”

Le lendemain, dans la matinée. Mme de Porte quitta Paris.

Veuvage

Lorsque Claudine arriva à Grenoble, elle trouva son «\cellent mari un peu malade. Il s'était abstenu de le lui écrire, pour ne pas linquiéter; mais le poids des ans commençait à se faire sentir. En l’absence de ea fomme, sa famille Pentoura fort. (Ceux qui l'avaient k plus blâmé se rapprochèrent, espérant gagner du terrain, puisqu'il était seul, et retrouver leurs espérances d'héritage. De Porte était de ceux qui ne se laissent point séduire par les apparences, il tenta une épreuve qui lui réussit parfaitement et le débarrassa des hypocrites.

“Mes chers parents, dit-il un jour qu’il les réunissit dans un grand souper, je suis enchanté de vous re- «voir, et ma maison vous sera toujours ouverte; je vous rrle pour Mme de Porte et pour moi. Cependant, “mme je ne veux tromper personne, ni de mon vivant,

après ma mort, je vous préviens que j'ai donné tout von bien, par contrat de mariage, à Claudine Mignot; line, je ne puis le lui reprendre, quand je le voudrais. \lais pour être plus sûr encore et pour éviter toute con-

{ation, je refais chaque année un testament autogra- 1e, déposé chez mon notaire, où je confirme ces disssitions, en y ajoutant mes économies nouvelles, ne

sachant comment remercier cette chère “Lhandu” de tout le bonheur qu’elle m’a donné”

Le moyen de risquer une observation à cet homme qui appelait lui-même sa femme “la Lhandu,” et qui lui faisait chaque année une donation? Personne ne répondit; mais, le lendemain, le trésorier n'avait plus un seul parent autour de lui; ses amis seuls lui restaient, et il s’amusa avec eux de cette déconfiture.

Tous ceux qui connaissaient Claudine fêtèrent son retour, Sa première visite fut pour ses tombes chéries, Elle raconta en détail à M. de Porte sa liaison avec la reine de Pologne, et ce qui s'était passé à cet égard. Elle Jui avoua son dévouement, les soupçons qu’! avait assumés sur elle, les propos qui s’en étaient suivis, et il l’admira davantage encore.

M. d’Amblérieux sentait diminuer ses forces ; - il voyait le moment où il quitterait l’existence si douce qu'il s'était faite. Le sort de sa femme l’inquiétait : elle resterait veuve bien jeune, avec une grande fortune, “t tout en reconnaissant la sûreté de sa raison, il se défiait de son coeur.

Un an s’écowla. Mme de Porte reçut un jour une caisse en bois des Iles, remplie de coraux, de perles et d'autres pierreries, brutes et sans être montées. Aucune lettre n’accompagnait ce préseni, elle ne s’y trompait pas: c’était la réponse à l'envoi du capitaine. Son mari jeta un triste regard sur ces objets précieux. I] ne prononça pas un mot: il Jui épargna même ses conseils, Claudine s’entoura de ces souvenirs; elle remarqua que depuis ce moment le trésorier ne reparut plus dans sa chambre et ne Ja voyait que chez lui; elle cacha, en soupirant, ses trésors au fond d’une armoire, où elle les visitait vingt fois par jour.

Mme de Porte eut aussi plusieurs lettres de la reine de Pologne. L'ennui ei le chagrin dominaient dans

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toutes, et la jeune femme disait narfois en souriant à Rosette :

“La reine de Pologne a, comme moi, épousé un vieillard; malgré la couronr» i» ne voudrais pas changer ; je suis ici plus reine qu’elle.”

Après l’été vint l’hiver, puis un autre été encore, que le trésorier et sa femme passèrent tout entiers à Saint- Meurv. L’excellent homme allait toujours en s’affaï blissant, Claudine avait conquis dans la société de Grenotle une des places les plus distinguées. Elle recevait beaucoup de monde, et tous les gens du bel air, parmi lesquels la comtesse de La Marche était des plus assidues. Le temps passait ainsi. Une douce mélancolie remplaçait sa douleur; elle prévoyait tristement le ionr où veuve, maîtresse d'elle-même et de grands biens, «lle ne devrait plus compte à personne de l’arrangement de sa vie. Ce jour arriva. M. de Porte s’éteignit com-

me une lampe qui manque d'huile. Son âge ne lui avait apporté aucune infirmité,; aucune mauvaise humeur, Jl se vit motrir sans autres regrets que celui de quitter sa femme, heureux toutefois de ce qu’il avait fait pour elle. Ses dernières paroles furent celles-ci:

“\[on enfant, votre tâche est remplie, vous avez donné votre belle jeunesse à un pauvre homme, qui n’a pu vous rendre en échange que de l’or et une condition honorable. Condamné à vivre près de cette fleur emhaumée sans en respirer le parfum, il ne vous a du moins jamais ennuyé de ses exigences. De belles années vous restent encore, sachez les employer. Vivez heureuse et ne m’oubliez pas.”

Une heure après, il expira; toute la province accouut chez Claudine. A dater de cet instant, elle devenait un personnage. D’Amblérieux lui laissa plus de cent mille livres de revenu en bonnes terres, c’est-àdire pusienrs millions, à vingt-huit ans à peine. Elle ‘ait dans tout l'éclat de ses charmes ; elle avait acquis,

par la fréquentation du monde, un vernis de la plus haute compagnie. Son esprit était charmant, son instruction profonde ei variée, sa conduite irréprochable et son caractère justement connu par sa droiture et sa générosité. Lhandu était de celles qui ne s’illusionnent point. Bien que sa destinée l’entraînât forcément vers le roman, elle avait l'esprit positif. La raison parait à son coeur, à moitié dompté; ele Jui rappelait les intentions de d’Amblérieux ; les moments passés à souffrir, à craindre, et Jui conseillait le repos, la quiétude, la retraite, la vie de famille, Pour-remplir ce vide de son existence, et Lhandu rentrait .chez elle, soupirant, l5'sque ses conseils salutaires Chassaient les illusions de l’espérance, après une longue promenade dans les allées du parc.

Elle r’avait d’ennemis que les héritiers du trésorier. Une fortune de cette importance enlevée à la famille, offrait une riche proie à la chicane ; elle n’eut garde de la dédaigner, et, dès que son mari eut fermé les yeux, la légataire universelle se trouva en butte aux précautions de toutes sortes.

Ces agitations durèrent plusieurs mois. Mme de Porte devait gagner : elle avait Pour elle la volonté bien exprimée du testateur. Les gens d’affaires lui conseil: laient d’aller à Paris, de solliciter un arrêt d’évocation et de mettre ainsi un terme à ges ennuis. Elle ava conservé des relations, même des amitiés à Js cz, maréchal de T’Hkpital, devenu veut presque en mê, temps qu’elle, lui avait envoyé un gentilhomme pour lui en faire part, en se mettant tout à fait à ses ordres si elle avait besoin de son crédit en quelque chose. 11 fut décidé qu’elle par*irait, au grar.: chagrin de ses adversaires, dont les protections ne » vaient lutter avec les siennes, soutenues surtout Par « beauté, sa grâce et son “bien dire.”

La veille du jour où elle devait quitter Saint-Men-

* ry, elle”errait, inquiète et triste, sous ces ombrages témoins et confidents de tant de pensées. Rosette l'avait quittée pour coucher ses enfants. Elle accourt, avec tous les signes d’une agitation extraordinaire.

“Cette vieille folle qui nous a prédit tant de malheurs est revenue, dit-elle, comme un oiseau de mauvais augure; elle est dans ton cabinet, et Dieu sait ce qu’elle nous présage.

-Elle m’a annoncé que je la verrais avant chaque srande crise de ma vie, jusqu’à ce qu’elle aille rendre compte de la sienng à celui qui lui a confié de la garder i longtemps. ÆElle doit être bien vieille, mon Dieu!

—Ses yeux brillent comme des escarboucles ; elle «st ridée à ñe plus voir autre chose dans son visage ue ces ideux tisons d’enfer.” °

Mme de Porte s’empressa de rentrer. Ta présence de Rinalda, lui causait toujours une vive impression. Ulle trouva la vieille femme assise sur un fauteuil, aflaissée par la fatigue morale et physique, peut-être. Elle était proprement, sinon somptueusement vêtue, el ne ressemblait en rien à la mendiante du bal de Vannier. Claudine l'en félicita en lui souhaitant la bienvenue.

“ Oui, répondit la bohémienne ; depuis que le carlinal de Richelieu est mort, ainsi que le roi Louis XTIT, je ne suis plus proscrite ; je sers encore à quelque chose en ce monde; mes voyages ont un autre but que eelui le fuir le bûcher; les grands personnages qui me des commandent ne me laissent manquer de rieu. Je suis arrivée ici à temps pour vous voir encore, Claudine Mignot. Mes calculs étaient justes heureusement.

—Et que désirez-vous, ma bonne mère? demanda Lhandu avec douceur.

__Je viens tenir la promesse que je vous ai faite et ous avertir. La première période de votre existence «t écoulée; vous allez entrer dans la seconde. Avant

trois mois d’ici vous serez remariée à celui qui est né Pour vous de toute éternité, à œlui qui vous donnera Un NOM que la postérité vous laissera, quels que sent

changements qui vous attendent. Six semaines jour pour jour après votre Mariage, un homme se présentera chez vous de ma part, il vous priera de de suivre, vous Je suivrez avec votre mari, avec votre mari surtout, et là où il vous mènera vous trouverez uns leçon et un préservatif. Puis-je compter que vous obéirez ?

— Oui; mais parlez-moi de Clodomir,

—ÎImpatiente! tu le IEverras; tu le reverras que trop. Clodomir a reçu des dons remarquables : dans un autre rang que le sien il eût fait un héros: privé des moyens de parvenir, il n’a fait qu’un insensé, un misérable, coupable sans discernement, mais coupable néanmoins. Je le vois encore lorsque nous nous rénconträ mes (dans ce val perdu, lorsque, arrivant à travers iles arbres et sans avoir été signalée, j'aperçus le cadarre de Pepe étendu dans une mare de sang, Cecco àssis à côté, le regardant dun weil froid et calme, tandis que Cilodomir, éperdu, essayait de le rappeler à la vie.

—Vous y étiez done ? s’écria Claudine.

—Oui, jy étais; oui, je sais tout et j'ai tout vu. Voilà pourquoi J'ai fui si vite de ta maison, dans cette nuit que tu ne peux avoir oubliée. Mon: art est muet Pour ce qui me concerne. Si j'avais pu prévoir ce qui arriva, certes, je ne serais pas entrée dans ce ville ge, que j'ai quitté sans regarder derrière moi.

—Racontez-moi, je vous en supplie, cette scène, que j'ai toujours ignorée, et qui m'a causé tant (d’inquiétudes.

—La fatalité a tout fait. Certaines existences sont marquées de son sœau, et il faut qu’elles s’accomplissent. Pepe et Cecco se prirent de querelle pour un butin à partager. Ils se battirent, Cecco, plus fort,

plus habile et plus haineux, enfonça son stylet dans le coeur de son camarade. Il tomba sans pousser Un gémissement. À cette minute même, Clodomir arrivait au rendez-vous de ses associés ; il fut témoin du crime et n’y participa en quoi que ce soit. Puis Cecco, revenu de sa colère, sentit la nécessité de s’en faire un complice, dût-il le contraindre, il n’était pas homme à rien ménager, et il alla droit au bu.

“ J'ai tué ce malheureux, dit-il, et je m'en répens. Cependant je lai tué pour me défendre. Il se peut que je sois inquiété à son eujet, Clodomir, et, je te jure, si bu parles jamais de ce que tu as Vu, si, accusé toi-même, tu rejettes sur moi la faute, j'avouerai tout, mais je te proclamerai mon complice. Les apparences taccusent autant que moi: on sait notre rendez-vous, tor aractère turbulent ; on sait les répugnances de Pepe « sait qu'il ne souffrait notre alliance qu'à cause { ji seul, son ami de trente ans.”

& Clodomir réclama, semporta, refusa ; je vis le moment où l’on jouerait encore des couteaux; enfin Cecco triompha, son argument était positif. Tout à coup uri eri bien connu d’eux retentit, un de leurs affidés signalait les gabelous; il ny avait pas un moment à perdre, il fallait fuir: chacun se sauva dans une direction oyposée. Clodomir vint de mon côté, je le suivis autant que je pus; je ne Paurais jamais rejoint néanmoins, sil ne s'était arrêté assez longtemps avec celui de ses amis qui avait crié. Je m’approchaï, je réclamai sa protection ; VOUS Savez le reste. É

__Comment! s'écria Lhandu, vous connaissiez SON innocence, et vous lauriez laissé accuser? Vous vous êtes sauvée lâchement ?

—A quoi lui aurait servi mon témoignage? On ne m'aurait pas cru d’abord, et puis j'étais proscrite, COT= damnée au feu. Si j'avais paru devant une cour de j”s-

tice, c'en était fait de moi: Le cardinal de Richel. *

—Le pauvre Clodomir a failli Payer ce crime de sa tête, et moi, je l'ai payé on bonheur.

îne en ce monde.

Paquet que je t’ai confié ?

—Oui. Qu'en dois-je faire ?

s'appelait auparavant Richel ‘trouve pas d’assez bonne maison secrets de l’a- Ï Ï ant, Claudine ; je

> Car VOUS ne les reverrez plus.

e me suivez point, et défendez qu’on me suive,” Rinalda quitta son siège avec plus de promptitude quon n’eût pu le Supposer ; elle fit signe de la main à Claudine, et sortit de-l’appartement. Mme de Porte releva les Yeux et ne l’apereut plus ; elle Jui obéit néanmoins et ne chercha Lhandu retourna dans sa chami ù il lui fut Mmpossible de Ces prophéties tronquées laishamp à son imagination. Elle se leva

lasse qu’elle ne s'était couchée,

Les équipages étaient prêts, elle partit. Au moment où le carrosse tournait au haut de la dernière colline, elle jeta un regard plein de mélancolie sur cette vallée où elle laissait la tombe d€ ses parents et de son bienfaiteur, où elle avait aimé, où elle avait souffert, où elle avait passé son enfance si joyeuse, et sa première jeunesse si pleine d'émotions. Son coeur se brisa ; elle jeta un cri d’angoisse et fondit en larmes .

Son voyage se fit lentement, comme tous les voyages à cette époque. Elle arriva à Paris le douzième jour, avec une suite considérable. La mort de la maréchale lui interdisait l’hôtel de L'Hôpital; elle descendit à l'auberge la plus en renom, à l’enseigne du Paon couronné, à la place Royale, où elle avait fait retenir un appartement, comptant y recevoir ses grands amis; et dès qu’elle fut reposée, elle commença ses visites. Partout elle fut accueillie somme lest une veure riche, belle et de bonne compagnie. On lui fit-des cffres de service qu’elle accepta sous toutes réserves. Elle - ‘était promis de voir le cardinal, de lui rappeler sa promesse et d'en réclamer leffet; il n’avait qu’un mot à dire, et son arrêt était obtenu. Mazarin passait pour se souvenir volontiers des services qu’on lui rendait et

vour conserver à tout prix ses partisans. Il-était alors -

au milieu de ses disgrâces et de ses agitations. Les princes et une grande partie de la noblesse, le parlement tout entier, l’avaient forcé de quitter la France à deux “eprises différentes. Il venait dy rentrer envers et -ontre tous, et malgré les mouvements contradictoires le la Fronde, Claudine était trop adroïte pour ne pas user de ses avantages et pour faire de opposition, lors- . elle avait besoin d’être soutenue. .

Elo écrivit à Son Eminence, lui demanda la faveur l’un entretien particulier, et fit dire aussi à M. de l'Hôpital qu’elle attendait sa visite. > La réponse du ministre et la visite de l’ami ne se

firent pas attendre, Elle les reçut en même ter vs. Le ministre Ja mandait à Rueil, où étai

maréchal arrivait en Persoïfhe, empressé, galant, heureux de la revoir, plaignant qu'alle ne fut pas descndue chez lui, et lui offrant de quitter sa maison si elle craignait de venir l'habiter dans dé Compagrie d’un barbon de Svixante-quinze ans.

Mme de Porte lepoussa cet honneur, et repoussa ce dérangement. Elle se trouvait très bien au Paon couronné, M, de L’'Hôpital voulut Savoir quelles affaires elle avait, et, lorsqu'elle ui eut appris l’objet de son voyage, il se mit complètement à ses ordres et. Jui promit qu'il obtiendrait cet arrêt.

Le cardinal] reçut Mme de Porte avec œs grâces italiennes qu’il possédait au supréme degré; il voulut être aimable et le fut beaucoup ; il Jui promit de s’intéresser à son affaire, qui dépendait du chancelier et du grand conseil ; il Jui glissa quelques mots de la reine de Pologne et du prince Jean Casimir, devens roi à ia mor! de son frère,

“TI est bien empêché pour le moment. ajouta+-il : i] à Cent mille Tartars sur les bras, et. la reine Christine, non contente de lui avoir eScamoté la couronne ile Suède qui lui revenait de droit, et qu’elle à donré à, son cousin, Charles Gustave, lui laisse encore dans ce princæ Un “oncurrent au trône de Pologne dont il veut le déposséder.”

Le roi Wadislas était mort après Cinq ans de mariage. Depuis deux ans déjà Jean Casimir avait obtenu du pape la dispense de ses Voeux, et. il était retourné en Pologne où on Paimait fort, et où son père avait besoin de Jui. Ilse présenta à la diète pour lui succéder : il y avait trois concurrents redoutables, Jean Casimir l'emporta unanimement, Sa bravoure, son caractère généreux, bien que faible et versatile, avaient fait adorer de ces peuples Presque barbares encore.

er ns, Tout, dans la vie de ce prince, devait être romaneset le que, Lorsqu'il revit Marie de Gonzague, il la trouva heu- belle encore, et son amour endormi par l’absence, se rédes- veilla. T1 respecta cependant lPépouse de son frère, et Es on si ne lui fit connaître cette passion que par les soins dont d’un il l'entoura et par la tristesse qu’il ne pouvait vaincre, Marie lui montrait une vive amitié ; elle cherchait près a ce de Jui un refuge contre les brutalités de Wadislas qui cou- ne se calmaient pas. Elle était sonvent victime, et ares l'on doit avouer à la vérité qu’elle ne le pleura guère son lorsqu’enfin elle en fut délivré. Jean Casimir avait pro- pour lui, on le sait une affection très vive et très dé- ; vouée ; il porta son deuil en grande pompe, et s’abstint Ita- de voir la reine jusqu’à ce que les premiers moments être fussent écoulés. Ses espérances s'étaient -ranimées, TES- néanmoins ; il n’y avait plus entre eux qu’un obstacle À du facile à lever si le pape se montrait bienveillant envers de lui; mais, toujours mû par les mêmes sentiments, il or n’y travailla point avant d’avoir obtenu le consentement = de sa belle soeur.

il Les voeux du peuple lui donnaie”t la couronne; ïl ne, le savait; Marie serait heureuse de :a conserver sans 1è- doute ; aussitôt qu’il eût la certitude dêtre élu, il lui on fit demander la permission de se rendre chez elle, œ æ qu’elle accorda sur-le-champ, ne se doutant guère de é- ce qu'elle allait apprendre, elle qui regardait sa position comme si malheureuse et qui ne savait à quoi se réa- soudre. Elle le reçut dans sa chamibre tendue de noir, , ” entourée de lattirail de son grand deuil qu’elle devait nd porter deux ans, selon l’usage.

= & Madame, lui dit-il en la saluant très humblement, É vous voyez devant vous un homme qui sera bientôt roi = de Pologne.

= —Je vous en félicite, monsieur; et je m’en félicite

également. J'aurai de vous justice et protection. —C’est moi, madame, qui viens, au contraire vous

implorer. Vous tenez en votre main le bonheur de ma vie ; il dépend de vous de me combler de toutes les joies où de me réduire au dernier désespoir. Je n’accepterai cette couronne qui mest offerte qu’à une condition : c’est que vous la partagerez avec moi.

—Est-il bien Possible, monsieur; vous oubliez les obstacles. . .

—Je n'oublie rien ; je me souviens surtout que je Vous aime depuis cinq ans, que le respect et le devoir m'ont fermé la bouche, et que je mourrai si vous me Contraignez encore au silence ”

Marie se fit -m peu prier pour la forme ; puis elle avoua qu’elle connaissait cet amour, qu’elle le partageait, et qu’elle serait aussi heureuse que lui de leur union.

Le lendemain la dispense était demandée ; le pape ne la refusa point ; et Je même jour où la diète proclama Jean Casimir V, il annonça à Passemblée qu’il épousait la veuve de son frère.

Marie de Gonzague s'était fait peu de partisans ; de plus, elle était étrangère ; elle était Italienne, vendue à la France et à Mazarin, Supposait-on; c'était déjà une cause d'exclusion. Cependant ces motifs n'étaient pas les véritables. Superstitieux, catholiques peu éclairés, ce mariage avec les deux frères successivement leur Paru une monstruosité, sans un homme qui commençait à poindre, et qui devait être bientôt un des héros du siècle, sans Jean Sobiesky, dévoué à la cause de son prince, et qui les ramena, une sédition eût éclaté dans la diète même, Il représenta avec chaleur les services rendus au pays par Jean Casimir, sa Vaillance, ses c1pacités, et conclut en ajoutant que le pape était infaillible, et qu'un mariage Approuvé par lui ne pouvait être une mauvaise action.

Les seigneurs se rendirent avec peine; néanmoins, il en vint à bout, et, peu de temps après, Marie de Gon-

zague fut couronnée pour la sesnde fois reine de Pologne ; destinée bizarre et drt l'iistoire offre peu d’excruples, surtout dans les ro auines élacti':,

Une grande décision.

Mme de Porte obtint promptement son arrêt, et dès ions la forbune du trésorier lui fut assurée. Elle se trouva donc à la tête de sommes importantes et de ibiens considérables que nul ne pouvait plus lui enlever. Elle en fut joyeuse et triste en même temps. Elle n’avait personne avec qui partager cette fortune.

Depuis Te moment où la position Ce la jenne femme lt assurée, une foule de prétendants l’entourèrent. Jamais, de mémoire d'homme, l'hôtel du Paon couronne navait vu une telle affluence de seigneurs et de p'umets. Claudine les réçut tous de la même manière; ele ne pouvait avoir d'amour pour aucun d'eux; l’anour navait plus chez elle d'autre échos que le souvenr. T/absent possédait tout ce que son coeur renferrat de tendresse; il lui était impossible d’en écouter jsmais un autre; elle le comprenait: elle en était sûre: anssi ne craignait-elle aucun des muguets empressés

qui la poureuivaient de leurs galanteries, espérant redorer leur blason avec ses écus.

Parmi ses soupirants, le plus attentif, le plus assidu. et peut-être le plus favorisé, était assurément le vieux maréchal de L’Hôpital. Il la conduisait à la comédie. où l’on jouait les pièces de Corneille, il la tourmentait pour la faire présenter à la reine, ou tout au moins à Monsieur et à Mademoiselle, Claudine avait déclaré hautement ne pas se mêler des querelles de la Fronde. et me point prendre parti contre le cardinal toujours plein de bontés pour elle. Tout sa paisait, du reste, ot elle ne s'était pas trouvée à Paris dans le fort de la tourmente, M, de L'Hôpital avait peu marqué parmi les meneurs, et il se faisait vieux et se tenait à l’écart, jouissant des honneurs qu'il avait acquis, sans se soucier des aventures. IT aimait le faste ; sa maison était magnifique ; il y menait grand train, et ses repas étaient célèbres partout : il n'avait d'autre but que celui de professer, dans toute sa perfection, l’art de la gueule, selon l'expression énergique de Rabelais.

Sa fortune n’était Pas assez considérable pour son genre de vie ; il avait des dettes énormes ; ses créanciers le tourmentaient, et il ne pouvait obtenir du ministre qu'il voulût bien les payer. IT songeait sérieusement à un second mariage : la difficulté de trouver une femme selon les besoins de sa bourse et les exigences de son rang l’arrêtait. Le retour de Mme de Porte lui fit venir des idées que la façon dont il était accueilli changea en espérances, Son rang était si fort élevé audessus de celui de Claudine, non-seulement comme herbagère, mais encore comme veuve d’un trésorier des états du Dauphiné, qu’il se flatta de l’éblouir.

Le difficile était la Proposition, l'entrée en matière : le hasard lui en fournit les moyens,

Ti était un soir sui avec elle, et ils parlaient de quelques joyaux envoyés par la reine de Pologne, Pour

les lui montrer, elle ouvrit le coffre où se trouvaient tous œux qui lui appartenaient. Ils les passèrent en revue, et le maréchal s’exta. : sur le fameux collier ‘de perles; la reine n’en avait pas de si beau. En le remettant à sa place, il toucha un anneau orné d’un saphir entouré de diamants.

“ Voilà une superbe pierre, madame ; d’où vient qu’on

nt re-

ssidu, vieux né le, ntait

ins à claré ne vous la voit jamais? demanda+-il. : onde, Vous ne la reconnaissez pas? répliqua Lhandu en jours riant.

le, et —Non.

le la __('est feue madame votre femme qui m’en à fait arm vrésent lorsque je n’étais encore que Claudine Mignot, cart, st je ne l’ai jamais potée.

sou- —I1 y a done une raison?

était __Fn me la donnant, Mme la maréchale y a mis une ent condition, et, tant que cette condition ne sera pas rempro- plie, je ne me parerai pas de ce bijou, à mon grand elon regret.

__Qui vous empêche de remplir cette condition ? son Lhandu sourit encore.

jers —Cela ne dépend pas de moi, monseigneur. stre -Et de qui cela dépend-il ?

ent __Je vais vous répéter les paroles de Mme de L’Hômn bital et vous en jugerez: “Cette bague m'a été donnée son ur le feu roi Henri IV, mon enfant ; je vous la donne ve- mon tour pour en faire votre anneau de mariage ; an- mais je vous”défends de vous en parer si votre mari au- l'est pas au moins maréchal de France.” Voici ce que me n'a dit Mme la maréchale ; hors, M. de Porte n'étant des pas maréchal de France, j'ai dû...

—Mais À présent, interrompit vivement le vieillard, vous pouvez choisir.

re :

__Certainement, pourvu qu’un maréchal de France : el- désire m’épouser et que cela me convienne.

—Madame, s’écria M. de L/Hôpital, ne voulant pas

ur

laisser échapper l’occasion, vous n’avez qu'un mot dire pour cela.

pure.

e cela, Monseigneur, et même

plus.

—Eh bien! depuis douze ans, je ne vous l’ai jamais l nous a faits libres tous les deux,

té plus dignement

—Moi, monseigneur ! une Pauvre paysanne, la veuve d’un homme de finances !

—Et que m'importe ! le nom de L’Hôpital est assez grand pour effacer tous les autres. Vous avez la beauté. la jeunesse, la vertu, les biens ; je n’ai, moi, à vous offrir que mon nom et un peu de gloire; c’est vous qui faites uu mauvais marché. : loyalement, bien que je n’ai

Claudine rougi sit. Certes el La médaille a;

isfaisant ça passion Cette proposition fut done loin de lui déajouter qu’elle lattendait.

voyant interdite, ent peur dun refus, “Vous avez mille fois plus que je n’ai le droit de

> VOUS ble, si

Même

Mia is deux, d’ac-

ment EU ce

ASSe7 auté.

s of-

qui aile- OU

his- Lite,

prétendre, monsieur le maréchal, il n’est pas besoin de me le faire observer, je n’en doute pas, et ce n’est pas à ce qui m’arrête, mais...

—Eh bien! madame? demanda-t-l avec la vivacité d’un jeune homme.

—Eh bien! monseigneur,... je réfléchirai, je ne puis me décider ainsi, c’est un grand parti à prendre. Monsieur le maréchal, je ous demande huit jours.

— Allons! puisque vous l’exigez, je me soumets. C’est pourtant bien cruel.

Ils cessèrent de parler de ce projet, qui cependant les occupait uniquement, et, depuis c moment jusqu’à celui où Claudine rendit la réponse. désirée, il n’en fut plus question entre eux. La veille du jour fixé, le soir, seule avec Rosette, elle essaya d'en glisser quelques mots.

“On m'a demandé en mariage, Rosette, et cette fois ce n’est pas un parti ordinaire.

—Je t'engage à envoyer promener tous cs partis, ordinaires et extraordinaires, pour retourner chercher un bon mari, qui aime bien, qui te rende heureuse et qui te donne de beaux enfants comme les miens.”

Lhandu sourit avec mélancolie.

“Celui-là, Rosette, n’est pas plus dans notre pays qu'ici, il est bien loin, il ne reviendra plus sans doute, rt comme je ne veux pas vivre seule, j’accepterai la proposition qui m’est faite.

—ÂAh ! enfin, cela te regarde! C’est ta façon de recretter Clodomir que de prendre deux maris l’un après l'autre, pour ne pas lui retirer ta foi. Et peut-on savoir le nôm de ce favorisé ?

—C’est un fort grand sæigneur, Rosette, je vais devenir une des principales dames de la cour de France, après la reine et les princesses du sang.

Saura-t-on son nom, enfin ?

hi

—C’est le maréchal de L’Hôpital.

Jésus Dieu! un autre vieux, pis que le premier! est-il possible! Ma chère Lhandu tu dépasses la chaste Suzanne ; s'ils la courtisaient elle ne les écoutait pas, du moins. Veuve, à ton âge, avec ta beauté, ta fortune, tu peux retrouver le bonheur quand il te plaira, tu n’as que la main à étendre pour cela, et voilà que tu te remets une seconde foig sous joug de soixante-quinze ans ; sans Compter que le maréchal ne vaudra pas l’autre, il ne faut pas s’y tromper, Il a un certain oeil. Et puis n’a-t-il pas tué le maréchal d’Ancre.

—Oui, murmura Claudine, Rinalda la dit, je dois épouser un assassin. Mon Dieu! c’est effrayant, tout ce qu’elle m’annonce s’accomplit.

—Eh! mordieu! alors qu'y t’y force ?

—Que puis-je te dire? Tu ne me comprendras pas, toi qui as le bonheur de n'avoir pas cette ambition. cette soif des nonneurs et des distinctions qui me domine. Oh! «si tu savais ce que j’éprouve lorsque je me vois admise, fêtée flans les cercles les plus brillants et les plus triés, en songeant d’où je suis sortie ; si tu savais ma joie, mon orgueil, mon triomphe! Et lorsque je serai madame la maréchale de L’Hôpital, quand j'irai à la cour, quand je parlerai au roi, à la reine, moi, la Lhandu! moi l’herbagère du Bachet! quand jy marcherai légale des plus belles dames et des plus hautaines! Oh! cela me consolera de tout, cela passera pour moi toutes les joies que j'ai rêvées.

—Tu n'auras plus besoin de moi alors.

—J’ai besoin de toi, Rosette, au contraire. J’ai besoin, quand je rentre chez moi, de déposer cette grendeur, de te raconter mes succès; j’ai besoin de penser que ton ami é m'attend au logis; jai besoïn de me rappeler le nassé avec toi, afin de donner plus de prix au présem. lu es la satisfaction de non coeur, fermé aux affections qu'ont toutes les femmes, et si mon am- :

n’as » Jeinze l’au-

dois tout

pas, tion.

do- » me s et | Sasque | jimoi, maratai-

pour

| be-

bition est insatiable de puissance et de gloire, ce coeur est insatiable de tendresse.

—J’aime mieux ma place que la tienne, Lhardu, et je ne t’envie pas le bonheur d’épouser un barbon de soixante-quinze ans, qui a du sang aux mains et à son épée. Bonsoir !”

Claudine ne dormit peu, eut d’affreux songes, il lui sembla voir Clodomir arrivant à la tête d’une troupe de sauvages et venant lui demander pourquoi elle en épousait un autre, puisqu'il était roi et qu’elle devait avoir un roi pour mari. Rosette la trouva baignée de sueur et tremblante rien qu’au souvenir de ce songe. Elle se leva, se mit à sa toilette, chassa par sa volonté les vapeurs de la nuit, et se présenta devant le maréchal resplendissante de beauté, lorsqu'il arriva à heure qu’elle lui avait fixée.

“ Voici le plus humble de vos esclaves, madame, jose À peine respirer, en attendant votre arrêt.

—Rassurez-vous, monseigneur, votre recherche m’honore trop pour que je ne sois pas fière de vous appartenir.

— Vous consentez ?

—T1 le faut bien ; le moyen de refuser un ami tel que vous.

—Aujourd’hui même j'aurai Phonneur d'en parler à la reine, je verrai le cardinal, et si vous daignez accepter un souper à votre hôtel, j’y réunirai mes amis et ma famille,

—Comme il vous plaira, monsieur le maréchal.”

C’en était fait, sa parole était donnée, elle allait devenir la femme d’un homme qu’elle n’aïmait pas, qu’elle n'aimerait jamais; elle épousait sa position, elle se mariait avec le bâton de maréchal et le ;rand nom qui le suivait. La journée tout entière se passa en représentations et en compliments. Elle reçut la ville et la cour, elle se montra digne du rang qui attendait par

ses manières et son esprit. Le soir, le maréchal lui apprit que Leurs Majestés daigneraient signer au contrat, honneur qu’elles ne prodiguaient pas. Tout se réunissait pour l’accomplissement de ses voeux, elle semblait n’avoir plus rien à désirer, et cependant, lorsqu’elle rentra chez elle, elle se jeta s1r un fauteuil, à demi morte de fatigue, l’âme vide et le coeur triste.

“Voilà ma vie de tous les jours, se dit-elle. Elle me plaît, elle m’enivre, mais elle ne me laisse rien après elle. (Comment m'expliquer ce que j'éprouve? Qui lira dans ma pensée et me dira pourquoi je pense ainsi !

Rosette la regardait avec pitié.

—Ah! ma pauvre Lhandu, lui dit-elle, que de mal tu te donnes pour ne pas être heureuse ! =

Mme de Porte ne répondit rien, peut-être ne voulaitelle pas avouer que son amie avait raison.

Tous les jours qui suivirent furent une agitation perpétuelle,

Par une sorte de flatterie de courtisan, le mariage fut fixé au vingt-quatre août, veille de la fête du roi. Le maréchal voulait, disait-il, que le plus beau jour de sa vie fût celui où il souhaiterait à son souverain enfan@tout le bonheur qu’il avait lui-même.

Presque tout le monde à la cour, crut que M. de L’Hôpital faisait un mariage d'argent et que Claudine en faisait un ambition; on ne se trompait qu’à moitié. Il est permis de croire que les biens considrables du trésorier entraïent pour quelque chose dans 1 s calculs du vieux seigneur. Il aïmaït le faste, la anagnificence, il menaït un train princier, je lai dit, et ses revenus, augmentés des bienfaits de la cour, étaient loin dy suffire. Une femme jeune, belle, vertueuse, ornée dun coffre-fort pesant, était donc pour lui un ange descendu sur la terre. Il Vaurait prise, même si elle eût ébé laide et vieille: jugez à plus forte raison!

Le grand jour arriva. Un magnifique carrosse à

si chevaux caparaçonnés, couverts de rubans, de pluus et d’orfèvreries, aux armes et aux livrées de la maison de L’Hôpital se présenta à l’hôtel du Paon coulle ronné pour prendre da mariée. M. de Luzy, réintégré :

TS- dans ses fonctions auprès de la nouvelle épouse, six , à charmants pages, habillés de meuf en satin et en velours, montèrent jusqu’à son appartement. Mme de me Porte était splendide ; son costume valait plus de cent ès mille livres, sans compter les bijoux de famille que le Qui maréchal lui avait donnés: elle avait la tête pleine de si ! roinçons et de fleurs en admirables brillants et pierres précieuses ; ses beaux cheveux, frisés, retombaient en nal mille boucles; un long voile de dentelle d’or l’entourait tout entière, elle s’en enveloppa, en jetant un derait- nier coup d'oeil à son miroir avant de partir. “Eh bien! Rosette, crois-tu que pour être vêtue ion ainsi et s’appeler Mme la maréchale de L’Hôpital, on puisse faire quelques sacrifices ?

age —En vérité, non, Lhandu. J'aime mieux ma robe roi. de serge et mon bon cher mari, qui m’aime en homme our de coeur, pour moi et non pour tous les affiquets dont ain te voilà couverte. Pourtant, tu es fièrement belle comme cela, et c’est bien glorieux pour le Bachet d’avoir de produit un brin de maréchale de ton espèce.” ine Un coup frappé à la porte avertit Mme de Porte 10i- qu'on lattendait. M. de Luzy lui présenta le poing

ples avec un salut jusqu’à terre. Il fut ébloui de sa beauté, à eal- et pensa, malgré lui, à cette soirée où il avait vu cette

ni- mime femme, conduite par Janin, se faufiler à l’hôtel ges qu'habitait sa maîtresse, et presque chassée par les lajoin quais.

née : “Qui nous eût dit alors!...

ne Cette idée rida ses lèvres d'un léger sourire; Clau-

elle dine était trop adroite pour ne pas la deviner <t pour ne pas aller au-devant de ses souvenirs.

e à “Monsieur, lui dit-elle, nons sommes de vieilles con-

naissances, je ne l’ai pas oublié et je ne l'oublierai pas.”

Les amis du maréchal, envoyés pour lui faire hommage, l’entourèrent ; elle monta dans son carrosse avec plusieurs dames, les seigneurs la suivirent à cheval, et le cortège se mit en marche. M. de L'Hôpital s'était rendu, de son côté, à la paroisse; il l’attendait, et il lui donna la main pour descendre.

l’église était pleine, on ne pouvait s’y retourner; les pertuisaniers précédaient Jes époux et écartaient la foule. Chacun voulait voir cette paysanne dont « beauté et son mérite avaient fait deux fois une haute dame: les grands pour la critiquer, les petits pour s’en enorgueillir.

Les orgues jouèrent ; on jeta de l’argent, des dragées et des fleu. à la canaïille; ce fut un enthousiasme furieux, duat 3 poissardes ne donnèrent pas leur part: elles étaient placées à la porte, et lorsque le maréchal et la maréchale parurent, elles s’avancèrent avec de gros bouquets.

Ils rentrèrer.* dans. le même ordre à leur hôtel, seulement ils mr érent dans le même carrosse. Des sérénades, des compliments, des coups d’arquebuse les attendaient rue des Fossés-Montmartre; un dîner magnifique eut dieu, et lon donna à manger dans la cour à tous ceux qui se présentèrent. Le soir, on alluma un feu de joie devant le portail, et les voisins dansèrent autour jusqu'à une heure très avancée de la nuit.

Mme de L’Hôpital remonta chez elle, un instant après le repas, pour changer quelque chose à sa coiffure ; elle y trouva Rosette arrangeant et préparant ce qui était nécessaire.

Mon enfant, lui dit-elle, tu dresseras, comme à ordinaire, ton lit de camp dans ma chambre.”

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Un vieux souventr.

Les premières semaines du mariage de Mme de L’Hôpital furent pour elle un enchantement. Elle se trouva transportée dans une sphère enivrante où tout ce quavaient pu rêver ses chimères ambitieuses se réunissait autour d'êlle. La reine et le petit roi, le cardinal, qui venaient de se transporter aux Tuileries, l’accucillirent avec une distinction marquée; elle eût été Mme de Montmorency où Mme de La Trémouille, que s1 place n’eût pas été plus haute. La première fois quelle lui fut présentée, la reine dit en la regardant :

“ Qu'elle vst belle!... Je comprends qu’on en fasse une princesse.”

Depuis œæ jour, elle fit partie des cercles, des collations ; elle suivit la reine à plusieurs voyages de Saint- Germain et de Rueil; elle fut même admise aux particuliers du Val-de-Grâce, faveur unique enviée par toutes les dames et accordée seulement aux plus vives sollicitations.

Chaque soir Rosette recommençait ses plaintes, et chaque soir Claudine y répondait par le récit de ses triomphes et de ses honneurs. /

Le maréchal, nanti des éeus du pauvre de Porte, monta sa maison sur un pied plus magnifique que jamais, elle devint une succursale de l’hôtel de Rambouil-

let. Les beaux esprits et les beaux seigneurs e’y donnaient rendez-vous, et la Lhandu en devint l’idole, Elle en faisait les honneurs avec une grâce aisée, avec une dignité et une noblesse de manières qui forçaient d’oublier son origine. On la célébra en vers et en pro, suivant l'usage du temps; elle fit bien des jalouses.

Malgré ses succès, elle n’oublia pas sa promesse À Rinalda ; elle attendit avec angoisse le messager prédit. Elle instruisit le maréchal de ce qu’elle avait accordé en son nom. Il l’écouta beaucoup plus patiemment que ne le ferait un mari de nos jours, et avec moins de surprise. Les prophéties, le. sorciers et l'astrologie en général, étaient en ce temps-là si répandus et si accridités que les meilleurs esprits ne les mettaient pas en doute. =

“Rinalda Ruggieri! reprit le maréchal après avoir rêvé un instant : ce nom ne m'est pas"?nconnu, en effet, bien ‘que je ne puisse me souvenir... Cependant … cela ne peut pas être, il y a trop longtemps... Et vous dites qu’elle vous'a tout annoncé d'avance ?

—Tout, monsieur, avec une précision et une vérité sans exemple. Je ne voudrais pour rien au monde manquer à ma parole, elle m'en punirait et cela nous porterait malheur !”?

Le lendemain, neuf heures sonnaient à peine, Roseite levée depuis longtemps, rentrait dans la chambre de Claudine un billet à la main.

“Voici ce qu'on apporte, dit-elle; le messager attend.

—C'est , ui de Rinalda, sans doute” reprit Ciaudine un peu tremblante,

Mme de L’Hôpital lut le billet, il ne contenait que :

quelques mots :

“ Le moment est venu ; suivez ce guide et ne craignez rien, quoi que vous voyiez, il ne vous sera pas fait de : mal.”

] ser éte] 6, | des vre,

] na d'u env

Elle se leva tout émue, appela ses femmes, se fit pas- = ser un déshabillé élégant mais simple et d’une couleur éteinte, jeta sur ses épaules une mante à cognelachon,

Ye .

Det, sans prendre la peine de se regarder au mirair, elle

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