‹ La liberté aux Etats Unis Michel ChevalierChapitre 2 sur 9 · CHAPITRE H · texte numérisé non relu

CHAPITRE H

De la liberté dans ses rapports avec la loi du recrutement.

Voici donc des sujets qui ont leurs vingt ans révolus. Ils ont fréquenté les écoles, ils ont fait un apprentissage ; le moment est venu où ils vont commencer à recueillir le fruit de leurs juvéniles labeurs et des sacrifices de leurs parents. L’aiglon part du nid à lire d’aile.

Celui-là est serrurier, ou maçon, ou mécanicien; celui-ci s’est familiarisé comme valet de ferme aux bonnes méthodes de culture : en France, il aura été à Grignon ou à Grand- Jouan , ou dans quelqu’un des établissements que va faire sortir de terre la loi de M. Tourret ; cet autre est marin : il aura une barque pour la pèche du littoral, ou bien il gagnera à bord d’un baleinier de beaux salaires, dont, en attendant qu’il se marie, il enverra une part à ses vieux parents.

Au sortir de la maison paternelle, la première rencontre que fera notre sujet, c’est la loi militaire, qui pourvoit à la défense du pays.

Si nous sommes en Amérique, la loi militaire lui dit : « Va,

jeune homme, le désire qui t’anime est sacré. Travaille, prospère, fais prospérer les liens; tout le dérangement que je te demanderai sera de trois jours chaque année pour la revue de la milice. Je me charge de défendre toi, ta famille, ta propriété, sans porter atteinte à ta liberté personnelle. Je ne réclamerais l’assistance de ton bras et de ta carabine que le jour où il le faudrait, parce que la patrie serait en péril. » En Amérique, en effet, l’armée régulière se forme exclusivement par l’enrôlement volontaire. la garde nationale appelée milice, qui comprend toute la population mâle de plus de vingt et un ans, ne serait convoquée qu’en cas d’inVasion. Dans l’armée régulière, les officiers sont excellents ; on les élève à l’école de Wcst-Point. Les rangs se remplissent d’hommes à qui la vie de caserne plaît plus que le labeur du champ ou de la manufacture. Ils sont convenablement rétribués, et on n’a jamais craint d’en manquer. C’est aussi l’enrôlement volontaire qui recrute les équipages de la flotte. Les avantages matériels et moraux, sociaux et politiques de la liberté ainsi laissée à toute la partie active de la population pour qu’elle suive ses travaux sans solution de continuité, tant qu’elle en a la force, sont incalculables.

En France, dans toute l’Europe continentale, la loi militaire a un langage différent. Elle dit à cet homme de la campagne ou de la ville que je supposais tout à l’heure parvenu à ses vingt ans, avec son apprentissage terminé et sa vigueur développée, èt qui s’apprêtait à demander à son travail même la récompense de son application : « Halte-là! tu iras auparavant tirer au sort, et, si tu y tombes, je m’empare de toi sept années durant : ne me parle pas de ton amour du travail, de tes sentiments de famille, de tes espérances, de ta liberté; tu es mon bien. »*Or, on sait à quoi se réduit la chance de ne pas tomber au sort. A moins d’être fils ainé de veuve ou de septuagénaire, ou d’avoir son ainé au service, ou d’être cacochyme, la grande probabilité est que le jeune homme sera saisi par la main de fer de la loi et forcé de ser-

vir, s’il ne peut acheter un remplaçant. Il y a des départements, ou tout au moins des cantons, dans lesquels cette probabilité se change en certitude mathématique ; car la Lozère, par exemple, est régulièrement incapable de fournir son contingent proportionnel et légal d’hommes valides, et tout homme valide y est nécessairement conscrit.

Ce régime a-t-il quelque compensation pour le jeune homme qui tombe au sort? Quelques personnes l’ont prétendu. A l’armée, ont-elles dit, l’ouvrier et le paysan s’instruisent; ils sc dèlurent ou se déniaisent : ce sont les mots dont on s’est servi. Pour ce qui est de l’instruction, tout considéré, j imagine que le plus clair c’est la charge en douze temps et 1 art de parer tierce ou quarte, ce qui n’est pas de défaite dans l’industrie manufacturière ou agricole. Quant à se dé/t<rer,je ne sais trop ce qu’on entend par là, si ce n’est l’art de séduire de pauvres filles, et en république, pas plus que sous la monarchie, je ne crois pas qu’il soit d’intérêt public que cet art fleurisse. Prenons donc le soldat français tel qu’il est, non pas celui des dessins deCharlet et des refrains du vaudeville, mais notre jeune compatriote devenu, contre son gré, fusilier pour sept années, qui ne ressemble pas plus au type inventé par nos artistes et nos chansonniers que le pâtre de la jNormandie ou du Cantal aux bergers de Florian. Le soldat français se plait-il à l’armée? quitte-t-il les drapeaux meilleur ouvrier qu’il n’y était venu, oui ou non? Le fait est qu après ses sept années il a désappris sa profession, que le plus souvent il en a perdu le goût. Qui ne sait que la vie de garnison est contraire à l’amour du travail? Parlons de liberté, c’est de cela qu’il s’agit. Comment traitons-nous la liberté de ces 80,000 jeunes gens, prémices pris sur chacune des générations, quand nous les enlevons pour sept années, les plus belles de leur vie, à leur clocher, à leurs habitudes, à leurs affections, à leur existence productive?

Si c’est la raison d’État qui commande ce sacrifice, je me soumets. Si, comme le pense et l’a éloquemment développé,

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il y a quelques mois, an des princes de la tribune, grand historien, la France, en vue des guerres politiques qu’elle peut avoir à soutenir, doit toujours avoir toute prête une armée d'Austerlitz, et si ensuite la conscription seule peut procurer une aussi parfaite machine de guerre, prosternons-nous; mais, dans mon humble opinion, aucun de ces deux points n’est encore établi, même après ce discours.

J’oserai dire d’abord que l’argument des guerres politiques ne me persuade pas. C’est le propre du pouvoir absolu que d’engager les États dans des guerres dites politiques, c’est-àdire qui aient pour objet toute autre chose que la défense du territoire menacé ou de l’honneur national profondément blessé. La campagne de François I er à Pavie, guerre politique; — l’invasion de la Hollande par Louis XIV, si brillamment commencée, mais si mal finie, et qui devait provoquer une vengeance par laquelle nous fûmes à deux doigts de notre perte, guerre politique ; — la guerre d’Espagne par Napoléon, première cause de la décadence du grand homme, guerre politique ; — la campagne de Russie, où sa chute fut consommée, guerre politique! Je n’en finirais pas, si je devais énumérer tous les désastres qu’ont enfantés les guerres politiques. Quand les populations seront comptées pour quelque chose, on ne fera plus de ces guerres-là. L’immortel Washington, dans ses Adieux, manuel de politique à l’usage de tous les gouvernements qui feront cas de la liberté et qui aimeront le peuple, recommande qu’on s’en abstienne absolument. A ses yeux; c’étaient des entreprises qui naissaient du vertige et qui enfantaient la ruine. La prospérité et la liberté n’ont eu en-Amérique une marche si rapidement ascendante que parce que les conseils du père de la patrie avaient été religieusement suivis jusqu’à nos jours. Dernièrement les Américains s’en sont écartés; la guerre qu’ils viennent de faire au Mexique, et qui d’ailleurs a été parfaitement honorable pour leurs armes, est leur première guerre politique » mais déjà semblent au moment d’en sortir des périls pour

leur bon accord intérieur et peut-être pour le maintien même de la confédération.

Il y a dans l’Amérique du Nord unequestion politique qui répond à ce qu’était chez nous la limite du Rhin. Je veux parler de la propriété du Canada. Le cours du fleuve Saint-Laurent, dont le Canada est la clef, a pour le territoiredes États- Unis bien plus d’importance que le Rhin pour le nôtre. De tout temps le vulgaire, aux États-Unis, a été facile à émouvoir au nom de la conquête du Canada; il tressaille toutes les fois qu’on en parle. Les hommes d’État de l’Amérique ont-ils conclu de là qu’il fallait avoir en permanence une armée qui fût nombreuse et invincible, une armée d’Austerlitz enfin? Us s’en sont bien gardés. C’est qu’en république, et sous le régime de l’égalité, quelque nom qu’il porte, les questions politiques qui doivent primer toutes les autres ne sont pas celles qui concerneraient en Europe le Rhin ou Constantinople, quelque prix qu’ait la possession du Bosphore, en Amérique la vallée de Saint-Laurent ou l’Orégon : ce sont celles qui touchent à l’avancement moral, intellectuel et matériel des populations et à leur liberté. Je parle de la liberté vraie, et non pas de la fausse, pour laquelle notre nation est si prompte à se prendre d’un ardent amour. C’est ainsi qu’ont raisonné jusqu’à ce jour les hommes publics de l’Amérique du Nord.

Ce n’est pas à dire qu’on puisse, avec quelque chance de succès, recommander aux nations européennes de supprimer leurs armées. C’est une bonne fortune toute particulière qui est échue aux Etats-Unis de pouvoir s’en passer presque entièrement. Je présume que dans l’histoire même de l’Amérique du Nord, le présent état des choses n’aura été qu’un accident, et qu’elle ne tardera pas à avoir un effectif plus imposant par le nombre. J’admets, en tout cas, que les nations européennes ont besoin d’avoir une forte armée. Il y a * un mot de 31. Cousin qui exprime une vérité profonde, et sur lequel je crois qu’il serait possible d’édifier tout un traité de

politique : La civilisation, a-t-il dit, est un composé de lumières et de force. La force qui doit accompagner les lumières, non-seulement pour que la civilisation ait de la puissance, mais pour qu’elle subsiste, prend différentes formes pour répondre à différents besoins. Un peuple avancé dans la civilisation doit être fort par le développement de son énergie industrielle, fort par la santé et par le tempérament robuste de ses populations; Il doit aussi être fort les armes à la main; ce n’est qu’à cette condition que son gouvernement est respecté au dehors et au dedans, car c’est un des effets de notre nature qu’en politique il n’y a pas de respect, s’il n’y a plus ou moins de crainte. Quand Napoléon, parmi ses réflexions sur la bataille de Wagram, a dit que, dans la supposition de telle issue qu’elle aurait pu avoir, il n'y aurait plus eu d'empire d’Autriche, parce qu'il n’y aurait plus eu d’armée autrichienne, il énqjiçait une pensée qui peut indéfiniment demeurer vraie dans la politique européenne, et qui, de nos jours du moins, est d’une exactitude parfaite. L’Autriche même en a fait l’épreuve de nos jours. Sans l’armée autrichienne, que fût devenu l’empire en 1848?

Il n’en est pas moins vrai que les armements immenses que les princes de l’Europe ont maintenus en pleine paix, depuis 1 830 particulièrement, étaient abusifs. Quatre cent mille hommes de troupes étaient beaucoup trop pour la France, surtout du moment qu’en présence de la sédition finale on devait ne pas s’en servir. C’est là le côté condamnable de l’administration de juillet. Il ne faut rien outrer. Une armée est nécessaire : qu’on l’ait tout juste comme il la faut.

Mais, une fois admise la nécessité d’une armée, môme d’une considérable, s’ensuit-il qu’on doive infliger aux populations la charge de la conscription qui enlève à leurs familles, à eux-mômes, à l’industrie nationale, la majorité des * jeunes gens des classes pauvres pendant sept années? Sans être un novateur téméraire, on peut contester que- la conscription y soit indispensable.

Et ici ce n’est pas l’Amérique seulement que j’appellerai en témoignage, c’est une nation européenne, notre plus proche voisine, une nation qui a su mieux que toute autre allier les lumières et la force afin d’en tirer ce composé merveilleux qui est la civilisation même, une nation qui aime la paix, et qui pourtant est plus conquérante en ce moment qu’aucune autre, l’Angleterre enfin. L’Angleterre n’a que l’enrôlement volontaire, et son armée n’en est pas moins solide. Elle a des soldats tant qu’elle en veut. A cela on réplique que l’Angleterre est une île-, mais insulaire ou continentale, en a-t-elle moins à contenir l’insubordination menaçante de l’Irlande? Est-ce que l’Angleterre n’a pas dans tous les quartiers du globe des possessions innombrables dont plusieurs sont difficiles à garder comme de vastes Etats? Est-ce qu’elle n’a pas, de propos délibéré on de nécessité, une politique d’envahissement sur de gigantesques proportions, dans les vastes régions des Indes orientales?

Eu France, sous l’ancien régime, c’était par l’enrôlement volontaire que se formait l’armée. Et l’on sait bien comment l’enrôlement volontaire a été remplacé par la conscription. Ce fut l’œuvre des deux gouvernements les plus despotiques qu’ait connus la France dans le cours de ses quatorze siècles, la Convention et l’Empire.Tous les deux en ont eu besoin pour exécuter leurs plans, l’un de propagande violente, l’autre de domination universelle.

C’est à ce régime de l’enrôlement volontaire qu’on ramènera l’armée permanente de la France, lorsqu’on voudra sortir de la période révolutionnaire. On se plaint qu’on a aujourd’hui de trop jeunes soldats, car, c’est une remarque à faire, beaucoup de nos hommes d’État trouvent que sept années de service, c’est trop peu, et que, pour bien faire, il faudrait prolonger d’une année, de deux, de trois, la durée pendant laquelle nos ouvriers et nos paysans sont retenus sous les drapeaux. Avec l’enrôlement volontaire, rien de plus naturel que de garder les soldats vingt ans. La vie de soldat

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serait alors une carrière. L’armée pourrait être, pour un même effet utile, beaucoup moins nombreuse. On en a la preuve par l’Angleterre. Ce n’est pas que nos conscrits, soldats involontaires, aient moins de courage que n’en auraient les enrôlés ; mais ils sont en grande partie débiles et chétifs. Les marches et les maladies, en cas de guerre, causent dans les rangs un énorme déchet (je demande pardon de me servir de cette expression quand il s’agit de la vie de mes concitoyens), et c’est un prétexte aujourd’hui pour grossir numériquement l’armée. Avec l’enrôlement volontaire, pour avoir un môme effectif réel, on pourrait se contenter d’une armée moitié moindre. C’est encore l’exemple de l’Angleterre qui le prouve : avec son Irlande qui gronde, son Canada qui menace de lui échapper, avec ses combats du Cap, avec ses colonies de noirs qu’il faut surveiller, avec les positions militaires comme Malte, Gibraltar et les îles Ioniennes, qui ont besoin toujours d’une forte garnison, avec les trente mille hommes au moins que l’État prête à la compagnie des Indes, l’Angleterre n’a que cent trente mille hommes dans son armée de terre. Il lui en faudrait plus du double si elle recrutait ses régiments par la conscription parmi les populations ouvrières de Manchester et de Leeds, ou parmi les classes pauvres de Londres.

Selon toute apparence, une armée d’enrôlés coûterait moins qu’une armée de conscrits, quoiqu’on dût faire aux soldats de plas grands avantages, leur assurer une meilleure paye, et à l’expiration de leur service une petite retraite. C'est qu’on retrouverait le surcroît de dépense par tète par la moindre quantité (1). Ainsi il n’y a pas d’objection financière contre ce retour à une institution qui a pour elle eu

(I) Je n’ai pas à entrer ici dans les détails d’exécution; maison conçoit qu’on pourrait demander aux jeunes gens des familles riches qui se font remplacer, une contribution égale h la somme que leur coûte aujourd'hui un remplaçant.

Europe le passé et le présent. Quand même il y en aurait, eh

bien ! ce serait la rançon d’un si grand nombre de sujets laborieux, qu’il ne faudrait pas hésiter à la payer; pour la nation, ce serait une très-bonne affaire.

Dans un pays d’égalité, il n’y a que deux modes possibles pour la composition de l’armée : le système prussien, qui y appelle forcément tout le monde, sans faculté de remplacement, et le système anglais, qui n’y appelle forcément personne. Je crois le second bien préférable au premier du point de vue militaire, parce qu'il doit donner de meilleures troupes. Le système prussien, en effet, ne garde et ne peut garder les hommes qu’environ deux ans sous les drapeaux ; ce n’est pas assez pour former de bons soldats, et, quant à l’avantage qu’il présente de façonner chaque citoyen à manier un fusil, nos barricades parisiennes en ont beaucoup diminué la valeur à mes yeux.

Entre la France et l’Amérique du Nord, la différence des institutions militaires , considérées sous le rapport de la liberté qu'elles laissent à l’homme industrieux, serait plus saillante encore, si c’étaient les armées de mer que nous comparions l’une à l’autre. Chez les Américains, la liberté des populations maritimes est la même que celle des gens de l’intérieur. Chez nous, c’est une servitude qui s’empare de tout homme de mer à dix-huit ans pour ne le lâcher qu’à cinquante. Pendant l’espace de trente-deux ans, on peut le ravir à ses intérêts et à sa famille pour l’embarquer sur les vaisseaux de l’État. Servitude glorieuse, direz-vous. Certes, il est glorieux d’être le serf de la patrie ; mais il serait encore mieux que la patrie renonçât à avoir des serfs, et j’ajoute : servitude non pas commandée, mais réprouvée par la raison d’État. De tous les Etats constitutionnels, la France est le seul qui ait ce régime. L’économie qu’il procure au trésor n’est qu’apparente, et, pour la marine marchande, il a des effets déplorables. Il dégoûte les hommes de la mer ; nos meilleurs matelots, amoureux de la liberté, fuient les rigueurs de

cette dure loi, et vont servir sur les bâtiments marchands des autres nations. Si vous voulez que notre décadence maritime soit consommée sans appel possible , le plus sûr moyen est de garder le régime de l’inscription maritime. Si vous désirez que la France redevienne une grande paissance sur mer parle nombre et la qualité de ses matelots, commencez par introduire dans le recrutement de votre flotte toute la liberté qu’il comporte. La liberté, la liberté vraie, voilà le talisman des temps modernes. La liberté vraie dans ce cas, c’cst l’enrôlement volontaire que pratiquent avec succès les Américains, les Anglais, les Hollandais, tout ce qui compte à peu près, excepté nous, et c’est par des réformes de ce genre que vous pourrez espérer d'attacher les populations aux nouvelles institutions politiques qu’on leur donne à grands coups de révolutions.

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