Uichelet, le Peuple, p
LA UBERTÉ CIVILE.
de propriété, ou nous le réduirions au droit de premier occupant; mais aussitôt qu’il s’agit de culture et d’induBtrie, supprimer la solidarité de l’espèce humaine, et nous réduire d’un coup à notre isolement, à notre néant, c’est rendre tout progrès impossible, nous condamner à la faim, à la guerre, au jour le jour; c’est nous ôter le temps, et presque le droit de penser. Sur la terre labourée, fertüisée, il y a place pour la famine : que sera-ce sur une terre inculte ? Cent hectares de terre nourrissent mal un sauvage; un demi-hectare de terre cultivée nourrit bien le laboureur. Nous qui n'avons ni armes, ni instincts naturels, nous ne pouvons pas tomber au niveau de la brute : nous sommes précipités bien au-dessous d’elle, dès que la société nous manque. C’est la raison qui nous rachète; c’est l’immortalité, la liberté. Faites de nous des esclaves de la faim, des animaux en quête d’une proie ; que devenons-nous avec nos grands besoins et notre faiblesse ? Il faut de toute nécessité que notre travail centuple la fertilité de la terre, pour que nous ayons le tempe et les moyens d’être des hommes.
Mais, nous dit-on, il ne faut pas raisonner comme si la société s’en allahavec la propriété. La société sera propriétaire, et nous serons usufruitiers. Ce que chacun ne pourrait pas , et ne voudrait pas faire dans son isolement, la société l’ordonnera dans l’intérêt de tous. Elle pensera au lendemain. Elle prescrira de grands travaux; elle fertilisera, elle fera des réserves. Elle verra mieux l’intérêt général que n’auraient pu faire les propriétaires isolés, aveuglés par l’esprit de conservation et d’usurpation ; ainsi les travaux seront mieux conçus, et en outre, ils seront mieux dirigés, car la société ne sera pas pressée d’en finir, elle n’aura personne à tromper; elie- ' même fera le travail, le recevra, en jouira. Les richesses s'accroîtront; elles seront mieux réparties; au lieu de la propriété , qui est aveugle , et qui suit la naissance et toutes les chances aléatoires de la vie, c’est l’État in-
telligent, c’est le souverain quel qu’il soit, citoyen ou prince, qui fera la répartition. Voilà la thèse. Elle est pitoyable.
L’État, dont on parle sans cesse, cette intelligence merveilleuse qui embrasse, comprend et dirige tout, qui n’a ni intérêt propre, ni préjugé; qui a toujours une autorité suffisante pour empêcher et pour prescrire, qui distribue la tâche et le salaire, sans embarras, sans injustice, sans erreur, et qui nous rend tous heureux à si bon marché, sans nous connaître, et sans se soucier de nos aptitudes et de nos aspirations, l’État, après tout, n’est qu’un mot abstrait ; il se personnifiera dans un prince, dans un magistrat, dans une assemblée. Voilà aussitôt l’intérêt particulier qui revient, et toutes les passions à sa suite, et l’ignorance, et l’indifférence; car dans cette immense communauté, personne ne poursuit un but prochain ; la récompense ne suit pas immédiatement le travail comme sous le régime de la propriété. Le grand travailleur n’est qu’une grande dupe. L’égoïsme consistait, dans la propriété, à ne travailler que pour soi; et il consistera, dans la communauté, à ne pas travailler du tout. II ne s’agit pour personne de bien remplir sa tâche, mais seulement d’intriguer pour arriver au pouvoir. Oisifs ou laborieux, il n’importe; quiconque arrive au pouvoir, jouit du travail commun, et quiconque reste dans une condition privée, fût-il un héros ou un homme de génie, travaille sans jouir, ou ne jouit que sous le bon plaisir de ses maîtres. Il y a tout profit, sous un tel régime, à d^ serter l’atelier et l’armée pour là place publique * ; et quand on parle au peuple, dont il faut avant tout capter la faveur, la seule éloquence est de deviner sa passion et de la servir. Certes, la vie publique est bonne, mais avec la liberté, et quand la petite et la grande ambition ont d’au-
4. C’est en ce sens que Th. Hobbes, parlant de la démagogie, Tappellc use aristocratie d’orateurs. ( part. II, cbap. ii, $ 5.)
très débouchés que la politique. Ici, le souverain seul garde quelque chose de la nature humaine, le reste du peuple étant réduit à l’état de machine. Qui désigne à chacun sa tâche? Le souverain. Qui prévoit et juge les aptitudes? Le souverain. Qui distribue et surveille le travail? Le souverain. Qui emmagasine les produits pour les distribuer ensuite? Le souverain. Qui fait aux besoins et aux appétits leur part? Le souverain, toujours le souverain. Il faut supposer, quelle que soit son origine, qu’il connaîtra les choses et les hommes, qu’il aura toutes les aptitudes, et surtout qu’il sera incapable d’injustice. Il faut supposer aussi que les citoyens se passeront de choisir leur carrière, de se créer une méthode, de travailler à leurs heures, de s’intéresser à leur travail et aux produits de leur travail, de suivre, dans .la satisfaction de leurs besoins et dans leurs plaisirs, leur goût et leur fantaisie : hypothèses sans conséquences. Aucun ne se trompera, parmi ceux qui gouvernent; aucim ne souffrira, parmi ceux qui obéissent. Choisir son travail, ses relations, ses affections, cacher sa vie, diriger ses propres affaires, aimer ses enfants d’un amour exclusif, les suivre dans leurs débuts avec anxiété, étudier leur cœur, guider leur esprit, développer leur sens moral, créer pour eux uu patrimoine, avoir sa valeur propre et son rôle original dans la communauté, participer au pouvoir dans une juste mesure pour garantir son indépendance, chimères que tout cela! Il vaut mieux que la propriété périsse, et que le citoyen ne soit qu’un ouvrier de l’atelier commun, un convive de la table commune. Cet assujettissement "absolu, cette immolation du moi sont indispensables à notre bonheur , sans que l’humanité s’en soit doutée jusqu’ici. Nous n’avons ni le droit ni le besoin d’être libres; nous croyons aimer la vie séparée, le foyer domestique, la terre que nous avons fouillée, l’outil auquel notre main s’est habituée : autant d’illusions. Nous nous trompons sur nos droits et sur nos plaisirs. Il y a un
homme qui connaît mieux que nous notre génie, notre force, notre cœur; c’est Babeuf. D mènera l’humanité comme un caporal prussien mène son escouade : agenouillez-vous, levez-vous, marchez en avant, tournez la tête à droite, mangez à la gamelle! Il nous délivrera du fardeau de nous-mêmes. Étrange bizarrerie! Les communistes prennent le même chemin, pour nous rendre heureux en ce monde, que saint Ignace de Loyola pour mortifier ses disciples, et leur faire gagner le ciel par la pénitence.
Prenez garde que, dans le communisme, le communisme absolu est seul logique. Il faut aller, comme Platon, jusqu’à supprimer la famille. C’est grand dommage qu’il n’ait pas réussi, malgré ses efforts, à supprimer la différence des sexes. Toute concession faite à l’inégalité ramène la propriété à sa suite. Toute la nature humaine rentre dans la société humaine par cette brèche, quelque petite qu’on la fasse. Accordez-vous la propriété viagère? aussitôt voilà des riches et des pauvres. Donnez-vous la propriété complète, mais exactement mesurée, tant d’acres de terre par tête de citoyen? vous ne ferez pas qu’un sol ne soit pas plus ingrat que l’autre, ni un ouvrier moins bien portant ou moins habile. Vous ne saurez où placer les femmes, peu propres , aux travaux fatigants, exposées à l’attaque, incapables de se défendre , condamnées à l’impuissance pendant les meilleures années de leur vie, et pour lesquelles il ne peut y avoir d’autre égalité que le mariage, où elles trouvent les soins et la protection dont elles ont besoin, avec des fonctions appropriées à leurs aptitudes et à leurs goûts. Mêmes difficultés si, renonçant à la propriété géométriquement répartie, vous vous bornez au salaire. Le salaire sera-t-il égal ou inégal? Le salaire égal, c’est là plus désastreuse des combinaisons économiques et la plus criante des injustices morales. Essayez de rétribuer également un manœuvre, qui gagne de l’argent dès le
premier jour, et un ouvrier habile, qui a fait dix ans d’apprentissage! Ce n’est là que la moindre difficulté. Entreprenez-vous, au contraire, de mesurer le salaire d’après les besoins? Que Dieu vous assiste dans la tâche gigantesque d’estimer tous les besoins et de proportionner tous les salaires ! Que ferez-vous, à ce compte, du mérite et du démérite? c’est un principe avec lequel il faut compter ; quand vous le banniriez de la république, il resterait vivant dans le cœur de l’homme. Quoi? le même traitement pour l’assassin et le sauveur ? pour Newton et pour un idiot? une société sans peines et sans récompenses? une société qui prendra le métier à tisser des mains de Jacquard, et lui interdira de s’en servir? une société qui dépouillera violemment le laboureur de la moitié de sa récolte pour en gratifier un débauché, un oisif I Cette égalité des salaires, soit qu’elle tienne ou non compte des besoins, est la pratique même de l’iniquité; c’est la spoliation du fort par le faible, du travailleur par l’oisif. Vous ferez donc malgré vous des salaires inégaux, et, par conséquent, des citoyens inégaux : au bout de quelques jours, vous aurez des riches et des puissants’. Je vois bien ce que vous avez perdu à remplacer la propriété par des salaires; je ne puis voir ce que vous y avez gagné. Vous avez perdu la liberté, que vous faites profession de dédaigner; et l’égalité, à laquelle vous sacrifiez toutes choses, vous échappe.
Vous parlez, et même trop souvent, du bonheur, comme
4. «Il ne fallait pas une révolution sans doute pour apprendre â l’nnivers que l'citréme disproportion dea fortunes eat la source de bien dea maux et do bien deacriraea; maia noua n’en sommes paa moina convaincus que l'égalité des biens est une chimère. Pour moi, je la crois moins nécessaire encore au bonheur privé qu'à la félicité pu- , bliquu. It s’agit bien plus de rendre la pauvreté honorable que de pros-
crire l'opuleuce a (Robespierre, séance de la Conventioa du 24 arril "t 1793.)
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CHAP. n. LA LIBERTÉ DU CAPITAL. 107
s’il était l’aniqus but de riiomme, comme s’il dépendait uniquement de l’abondance extrême,
Divitiis homines an sint yirtnte beati',
et comme s’il ne tenait qu’à vous de nous le donner. Est-ce que votre système va nous enrichir, est-ce qu’il va nous purifier? Qu’espérez-vous? En toutes choses, et surtout en pobtique, il faut toujours considérer t autre câlé^.
Le bonheur que les communistes nous promettent tiendra-t-il à une plus grande production et à une meilleure répartition de toutes les choses nécessaires à la vie?
Ou bien à la suppression de ces inégalités sociales qui» en satisfaisant l’orgueil et l’ambition de quelques-uns, condamnent le grand nombre à l’humiliation et à l’obéissance; de ces âpres compétitions dont la richesse est l’objet; des crimes, des mauvaises passions qu’elle engendre, de l’élément de dissolution qu’elle introduit dans les familles et dans l’État?
Mais c’est une folie de prétendre qu’en substituant l’intérêt général à l’intérêt particulier comme stimulant du travail et la prescription d’un magistrat à la libre vocation du citoyen, vous allez augmenter la masse des produits de la fabrication humaine. Vous n’engendrerez que l’indifférence, le travail languissant, mal conçu, mal réparti; vous vous ruinerez en frais d’administration. En remplaçant la nature par le règlement, vous n’aurez fait qu’organiser la misère.
11 n’est pas plus raisonnable de compter que nous