Pascal, té., Havel, p. 5t7; Uachelle, p
dont l’intensité est déterminée par notre puissance aimante, et non par les qualités de la femme aimée. C’est nous qui faisons notre amour. Quelquefois il fait explosion avant d’avoir trouvé son objet, et se consume dans des aspirations vagues et maladives; quelquefois il s’attache à des conceptions imaginaires; quelquefois aussi, dans les âmes puissamment douées, l’amour monte jusqu’à l’idéal sans s’arrêter aux vaines images. Tel est l’amour de sainte Thérèse. 11 y a des vierges sacrées qui ont gardé la virginité par excès d’amour, parce qu’elles n’ont pas voulu ou n’ont pas pu descendre. Dans l’état normal, l’amour dispose en quelque sorte de son objet, il le crée, il l’approprie à ses besoins. Il ne voit pas les défauts de l’objet aimé, parce qu’au fond il ne voit pas cet objet, mais la beauté en lui. Platon a raison, nos illusions en sont la preuve : nous ne rêvons, nous ne voyons que l’idéal dans l’amour. Plus une âme est puissante, plus grandes sont ses illusions quand elle aime. Une âme forte, et qui pense grandement, puise dans son amour les caractères de la perfection, en revêt l’objet aimé. Elle le pare de toutes les grâces, de celles qu’il ne saurait avoir, et de celles aussi qu’elle n’aurait pas imaginées avant d’être amoureuse.
Nam hoc faciunt homines plenimque cupidine cæci,
Et tribuunt ea, quæ non sunt his commoda vere....
Nigra, [ieX(3(poos est*.
Enfin l’âme amoureuse est comme fécondée par le sen- ’ ;:ent qui l’anime. Ses yeux ne voient plus le monde
I. Cu sonl les vers 1147 sqq. dn quatrième chant de Lucrèce, que iloUère a inlruduils dans U Misanthrope (acte U, scène ti).
.... On voit les amants vanter toujours leur choix.
Jamais leur passion n’y voit rien de lilèroahie,
Et ilans'I’oIijKl aimé tout leur devient aimable...
La p4i(, est au jasmin en blancheur comparable ;
La noire à faire peur, une brune adorable, etc.
SOUS le même aspect; son esprit se découvre une vigueur inconnue; son cœur a des sentiments nouveaux, qui débordent en sympathie universelle; il porte une fête au dedans de lui et la répand au dehors. Il ne veut pas seulement aimer, il veut être aimé. C’est une âme que son âme demande; une âme qui réponde à la sienne, qui la comprenne, qui sympathise avec elle, qui lui rende amour pour amour, confiance pour confiance, dévouement pour dévouement ; qui s’attache à elle avec tant de force et qui souffre avec tant de bonheur son étreinte, que rien ne puisse plus les séparer. Le sentiment de l’indissolubilité, et par conséquent le sentiment de l’immortalité, est dans l’amour. Quiconque a aimé sait qu’on n’aime pas pour une heure. Les amours faciles sont pour les âmes sans vigueur : une âme forte, et qui se sent elle- même, met de l’immortalité dans ses sentiments. Voilà la grandeur de l’amour, de tenir, plus que toute chose, à la spiritualité et à l’immortalité; de faire partie de notre destinée immortelle , non pas seulement de notre voyage à travers le monde. Un sentiment qui touche à l’amour, qui contribue à le faire naître, et que l’amour exalte, c’est la pudeur : autre preuve de la pi;édominence de l’âme dans l’amour. La pudeur n’est pas un sentiment factice : qui oserait le croire? Qui le pourrait, parmi ceux qui ont aimé? La pudeur est une des causes de l’indissolubilité du lien conjugal ; ce n’est pas la respecter assez que de voir en elle le charme et la gardienne du foyer domestique. Mais quelle que soit la force et la douceur de l’amour, c’est la paternité qui constitue et consacre la famille. En rendant la femme absolument incapable de pourvoir à ses besoins pendant la grossesse et l’allaitement, en lui imposant l’obligation de se dévouer à son enfant pendant de longues années, la nature a évidemment voulu la confier comme en dépôt à l’homme qui l’a rendue mère; cet être faible, et dont la vie propre est en quelque sorte suspendue pendant les meilleures années de sa jeunesse, a sur le dévouement de
son mari an droit absolu, fondé sur l’amitié, sur la reconnaissance et sar la plus stricte équité. Â chacah sa tâche : la tâche de l’homme est la protection et le travail, noble tâche, qui donne on bot et une récMnpense à toutes les actions de la vie. La nature a donné aussi au père et à la mère une tâche commune, c’est l’éducation de leur enfant, éducation longue et difficile, puisque c’est une réflexion et une volonté qu’il s’agit de former. Une flamme ardente s'élève dans le cœur du père et de la mère. Ils n’ont pas besoin de réfléchir; dès que cet être débile et impuissant leur est donné, avant même qu’il puisse les aimer, les comprendre ou les reconnaître, toute leur vie, tout leur MEur se trouve changé ; toute leur intelligence est occupée de lui, tous leurs sentiments se portent vers lui ; ils sentent que la souffrance n’est rien pour eux, quand il ne souffre pas; que leur bonheur est dans son bonheur; que leur vie jusque-là s'était passée à l’attendre, et que s’il mourait, il emporterait avec lui la meilleure moitié de leur cœur. S’ils veillent, c'est pour s’occuper de son bonheur et de ses besoins ; s’ils dorment, ils le retrouvent dans leur sommeil; s’ils prient, c'est son nom qui vient sur leurs lèvres. Ni le père, ni la mère ne séntçnt la fatigue, quand il s’agit de le sauver de la faim, du froid, et des autres ennemis de l’homme. Ce dévouement ne leur coûte pas ; bien plus, il leur est nécessaire : il fait partie du bonheur que leur donne leur enfant. Leur cœur s’habitue à ce sentiment, à cette sollicitude, à ce travail, et ne peut plus s’en détourner. S’il arrive une catastrophe, ils se sentent inutiles, anéantis ; ils n’ont plus de raison d'être, ih ne sont plus ce qu’ils devraient être ; ils sont en dehors do leur voie, de leur destinée ; leur malheur est de tous les instants. Ils ne savent plus ni vouloir, ni penser, ni rêver, ni aimer. Cette partie d’eux-mêmes qui a dispam rend tout le reste maladif et impuissant. Grâce à cette force irrésistible de l’amour, le père est toujours père, la mère est toujours mère, tant que le fils subsiste, et même
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«près qu’il est mort. Un animal aime son petit, tant que le petit a besoÎQ de lui, et ensuite il ne le connaît plus ; voilà l’instiact. Un homme aime son fils dès qu’il l’a connu, et il l’aime sans fin : voilà l’amour. Dans cette difüérence fondamentale est une des preuves fie notre immortalité. La nature fait hien de rendre nos attach^ents durables, et de nous tenir liés même à ceux qui ne sont plus, pour que la tombe ne soit pas un abîme entre les deux vies. Dans cette persévérance de l’amour paternel, dans cet accroissement qu’il prend chaque jour, car il ne participe pas de nos défaillances comme nos autres amours, il ne se fatigue pas, il ne s’épuise pas, y a-t-il quelque chose de factice ? L’éducation, les lois y concourent-elles pour une faible part? Non; c’est la nature toute seule, la nature irrésistible. Même dans les sauvages, l’amour paternel est entier. Même dans ces âmes atroces qui n’ont de la civilisation que ses 'vices, et qui ne connaissent ni la conscience, ni la pitié, il y a place pour l’amonr paternel. S’il y a quelque chose dans l’homme de particulièrement humain, c’est l’amour paternel. S'il y a en nous an sentiment que rien ne puisse diminuer ni éteindre, qui résiste même à l’ingralitude, qui né connaisse pas la honte, qui se nourrisse de ses sacrifices, qui nous rende indifférents à notre bonheur, à notre vie, c’est celui-là.
Cet enfant, qui sans nous va mourir, noos devient à nousjnêmes, et pour jamais, nécessaire. Ce pauvre corps souffreteux que nous déposons dans un berceau, cette intelligence endormie qui ne s’éveille qn’à notre voix , ce cœur si confiant et si tendre dont les penchants se développent à la douce chaleur de notre amour, n’ont pas fie BOUS, de nos soins, de nos sacrifices, de notre tendresse un besoin plus pressant. La durée, on pour mieux dire, • l'éternité de la famille n’a pas besoin d’être démoutnée : il n’y a pas un père qui ne la sente.
Si l’amour du père et de la mère pour leur enfant est le plus fort lien de la famille, il s’en faut bien qu’il soit
le seul. On a remarqué que l’amour filial était moins vif et moins profond; il est vrai, et pourtant cet autre amour tient à toutes les fibres de notre cœur. Il fait partie de notre être, dans les premières années de la vie; l’enfant cherche les caresses de sa mère, comme une fleur cherche le soleil. Il y a dans ce sentiment une grâce qui lui est propre; c’est l’abandon, la sécurité, la crédulité: c’est la première foi, la foi naïve et absolue de l’enfance. La vie, avec ses joies et ses douleurs, endurcira cette jeune âme; les passions violentes l’envahiront, le doute la torturera, l’âpre besoin la contraindra à l’inquiétude et au travail ; au milieu des soucis et des désenchantements, quand tout s’efl’acera, les réligieux souvenirs du berceau et de la famille subsisteront; c’est notre vrai trésor, où nous puisons à notre insu tout ce qu’il y a en nous de bons sentiments et d’idées puissantes. Quel est l’orphelin, fûtil déjà en cheveux blancs, qui, venant de faire une noble action, ne revoit pas, au fond de sa pensée, le sourire reconnaissant de sa mère? Merci à Dieu, pour les liens bénis qui attachent les pères aux enfants et les enfants à leurs pères. S’il y a dans nos cœurs de la pitié, de la générosité, si nous craignons Dieu, si nous l’aimons, si nous sentons la poésie et l’enthousiasme, c’est que nous avons commencé à vivre en aimant, et que l’amour a protégé et sanctifié notre berceau.
C’est pour l’enfant, et par lui, que la famille subsiste. L’amour a beau rêver et vouloir l’immortalité. Il la rêve parce qu’il tend sans cesse à l’idéal; mais nous ne faisons ici-bas qu’entrevoir l’idéal; nous retombons aussitôt de tout notre néant, et alors nos sentiments même les plus purs tombent en défaillance comme notre être. Que fait la nature? Elle vient au secours de l’amour, par l’amour *. Elle ravive, elle transforme
i . « Quoique ce soit une infime passion , il faut de la nouveauté. » (Pascal, les Passions de l'amour, Havet, p. 613 ; Uacbette, t. II, p. 64 .
l’amour par l’amour paternel. Elle nous arrache par là aux misères de cette nature humaine, caduque et imparfaite, et nous rend à la réalité de notre destinée immortelle. Sans cet intérêt commun créé par la famille, sans cet intérêt dominant et absorbant, la constance dans l’amour ne serait qu’une exception. Âu moment où la passion commence à s’épuiser, les sens à se fatiguer, quand l’âme, rendue à elle-même après les premiers enivrements, se sent avec tristesse redevenue clairvoyante, on lien nouveau s’établit entre cet homme et cette femme qui allaient cesser d’être tout l’un pour l’autre; la même affection les remplit; ils se sentent agités des mêmes craintes, du même espoir; leur vie à l'un et à l’autre a le même but. Leur union devient indissoluble. Les brillants souvenirs de la passion ne sont plus à leurs yeux que la poétique origine d’une amitié sainte, austère, religieuse. Tout, dans leur intérieur, respire le devoir et la tendresse. Le cœur est d’accord avec la raison; il conseille ce qu’elle prescrit, et le rend facile. Ni le père, ni la mère n'ont besoin de secours pour connaître leur tâche ; la nature seule les conduit et les éclaire. C’est elle qui retient la mère, comme un ange gardien, près du berceau et du foyer, qui rend son sommeil si léger, sa main si douce, qui donne à son faible corps une force nouvelle et inconnue, qui lui inspire ces jeux, ces consolations, ces tendresses, chemin d’amour par lequel l’âme de l’eniant s’introduit souriante an milieu de nous; qui établit entre ces deux cœurs une sympathie mystérieuse et sans bornes, qui souvent apprend en un jour la vertu à une mère qui l’avait oubliée : car le maître, le docteur, c’est cet enfant, qui ne sait rien au monde, et qui répand autour de lui la divine contagion de l’innocence. 11 n’y a rien de plus divin, rien de plus adorable dans les adorables récits de l’Evangile que ce Jésus enfant qui enseigne la sagesse aux docteurs de la loi. Le père en même temps
sent sa responsabilité s’accroître ; il est le chef, ie protecteur; il est la raison et la loi. C’est à lai de combattre au dehors avec un courage infatigable pour assurer le jbien-être présent et futur de celui qui s'élève à son foyer. Il ne doit ^us connaître le découragement, le dégoût, la fatigue. 11 doit à son fils, outre le pain et la sécurité, un nom honoré, 1e plus sacré des patrimoines, n lui doit l’exemple. Il doit lui apprendre par ses préceptes et plus encore par sa cmiduite, ce que c’est qu’au homme, quels sont les nombreux et austères devoirs d’un homme. Quand la mère, égarée par sa tendresse, absorbée par les soucis de l’intérieur, se trompe sur le devoir, c’est au père à prononcer. S’il se trompe, irfi auss, la conscience du fils se trouble, sa raison chancelle. Il faut que jusqu’à l’âge d’homme, l’enfant puisse id^tifier la raison et la volraité de son père avec l’un}verselle et infaillible raison. Il fant qu’il trouve un juste maître dans son père, jusqu’au moment où il sera en état de se servir de maître à lui-méme. Il apprend à être libre en obéissant : c’est son intérêt, sou devoir, et son bonheur. Docile à son père pendant ses premières années, et plus tard à la raison, il change de condition sans changer de but et de règle.
Où ai -je pris ce taJbleau de la famille? Ëst-ce une utopie? Non, c’est la nature ; et j’y trouve l’nnion indissoluble de l’homme et de la femme, d’un homme et d’une femme, la puissance du mari et la puissance du père. C’est donc la nature plutôt que la loi qui oblige le mari à rester fidèle à sa femme, à la protéger, à la nourrir, 1 la gouverner , elle et son enfant ; qni oblige la femme à rester fidèle et soumise; le fils à obéir jusqu’à l’entier développement de sa raison, à aimer et à respecter pendant toute sa vie. Supprimez tous les codes, et ces obligations resteront les mêmes, parce qu’elles sont fondées sur la nature des choses et sur la moraie.