Le mariage dègradié par Isa mœurs
La nature, dis-je; mais si c’est la nature qui règle ainsi la famille et qui la fait si pure et si sainte, d'où peut venir le désordre? On répond qu’il vient de la civilisation, de nos lois: accusation banale et irréfléchie. Le désordre ne peut pas venir de la civilisation ; car la civilisation est aussi dans la nature, qui ne peut pas aller contre ses fins. La civilisation n’est pas un accident ; et l’homme est fait pour vivre en société avec ses semblables. 11 peut y avoir des lois insuffisantes on mal faites, mais a plus grande source du mal est en nons-mêmes, dans nos passions, ou plutôt dans la mauvaise discipline de nos passions. La nature va de soi dans le monde de l’organisme, mais non dans le monde de la liberté. Là elle a besoin de la règle. Grande est la différence entre la nature bien entendue, bien réglée, et gouvernée par la loi morale, et la nature abandonnée à la violence des passions. L’immense majorité des hommes manque de modération et de lumières; et c’est ce qui rend indispensable l’action des lois et des mœurs. La nature livrée à elle-même va contre nature. Elle subordonne la raison à la passion, parce que la raison a besoin d’être cultivée et ne s’exerce qn’avec effort. La passion, tout au contraire, est toute-puissante dès le premier jour; elle perd de sa force en s’épurant. Elle nous dispense de vouloir, et va à son but sans notre concours. C’est une force aveugle comme l’instinct. Elle ne devient humaine que par la disdpline. *
Voyons donc la passion à l’œuvre ; c’est-à-dire à côté de ce qui devrait être, ce qui serait, sans l’éducation et la loi, et ce qui est trop souvent, même dans notre monde et dans notre siècle.
Ce qui préside à la plupart des unions, dans le ma-
riage, c’est l’argent; hors da mariage, c’est l’amour; et quel amour encore? L’amour physique, presque toujours. Cela est dur k constater, mais cela est vrai. Un homme de gi^nie* a été jusqu’à dire q^ue l’amour physique était tout ce qu’il y avait de beau dans l’amour; étrange paradoxe, que nous rappelons seulement pour montrer ce que sont et ce que peuvent les grossiers instincts de notre nature, Buüon se trompe à coup sûr ; il est étrange de se tromper à ce point : l’amour moral, l’amour, le vrai amour est ce qu’il y a de plus divin et de plus enivrant sous le ciel. Il faut pourtant reconnaître, à notre honte, que l’amour physique fait la plupart des unions qui ne sont pas dictées par un calcul. Même dans notre soeiélé civilisée et philosophante, le nombre n’est pas grand de ceux qui songent avant tout à se donner pour la vie une amie, une compagne, à se créer un intérieur chaste et paisible, à élever des enfants pour la patrie et pour la vertu. C’est presque une honte pour un homme qui se marie à trente ans d’avoir gardé jusque-là sa virginité! Et pourtant, pour avoir joui d’une feçime en dehors du mariage, il faut avoir trompé un mari, ou mis à mal une honnête fille, ou vécu avec une prostituée.
Quand on a mené cette vie, en ayant le bonheur d’éviter les maris, les pères et les tribunaux, quand on n’a plus ni argent ni santé, qu’on a les sens blasés et le cœur flétri, on achète une fille.par quelque mensonge, en flattant la vanité des parents; cela s’appelle faire une fin, en langage vulgaire, et en langage officiel, s’établir. Vous avez tenu cette conduite sans remords; et à moins qu’une malheureuse complice ne vienne vous étaler sa maternité et sa misère, vous êtes content de vous, et vous dormez la nuit d’un bon sommeil. Est-ce vrai? On est convenu de
a. J. J. Roii'spaa parle le rtiêiiic lanf;age dans le Discours sur l’origine de l'nirgalité fnirmi les hommes. (Éd. Musset-Palbay, I. I, p. 263; Hacbette, l. I, p. <01 .)
CHAP. I. LA LIBERTÉ DU FOrKH. K
fnrder cela; mais tons les mensonges du monde ne non eiripêcheront pas de conclure qu’on s’unit la plupart di ti inps par calcul ou par passion physique, quelquefois, ’ : aals rarement par' amour ; presque toujours sans penser r.u lendemain, et surtout saus penser à la famille ; que le mariage est pour beaucoup, non le commencement de la vie sérieuse, mais la hn de la vie heureuse; qu’il est un pis-aller, une ressource pour un libertin aux abois, un pied à l’étrier pour l’ambitieux ; que la dot en est le grand point, la femme tout au plus l’accessoire ou l’inconvénient, et que, pour les eufants, ce qu’il y a de mieux h dire dans les mariages les plus honnêtes, c’est qu’on daigne à peine y penser, au milieu de préoccupations plus importantes.
Ainsi, pas de mariages, ou des mariages d’argent : voilà ce que fait notre passion et notre vice.
Cet état de choses est un malheur, un grand malheur, le plus grand de tous les malheurs. Je vais le montrer après tant d’autres, et je n’apprendrai rien à personne; mais ce lieu commun a du bon ; la preuve, c’est que tout le monde l’évite. C’est un spectre; c’est le remords. Voyons-le dans ce qu’il 'a de plus hideux.
Prenons d’abord le concubinage : voici ce qu’il fait. Il déprave l’homme, et il le ruine. 11 déprave bien plus encore la femme, il la perd sans ressource. Il condamne l’enfant à la mort ou au malheur; il confond tout dans l'État, il rend la morale et la loi également impuissantes. Gela est si vrai, que le premier intérêt de l’État, quelle qu’en soit la forme, est de favoriser et de relever le mariage.
C’est un triste spectacle que celui de ces fils de famille, élevés avec soin dans des idées d’honneur et de probité, qui ont eu sous les yeux le spectacle d’une mère chaste, d’un père fatigué par le travail, entouré de l’estime publique, capables, par leur éducation, de faire œuvre d’homme à leur tour, de marquer leur place dans la cité,
grandes fougues soot plus rares qu’oa ne les fait ; elles vous laissent au moins des moments luçides. Eh bien I dans ces moments-là, comment jugez-vous votre entreprise? D’abord ce que vous faites immédiatement, c’est de détruire dans l’esprit d’une hile toutes les idées et tous les sentiments d'honneur que sa mère y a déposés. Ce sont des préjugés, dites-vous? Le respect de soi-même, la pudeur, la décence sont des préjugés : à la bonne heure. Vous savez au moins, car personne ne l’ignore, ce que va devenir l’âme de cette hile quand vous aurez réussi : le désespoir, si la conscience se réveille ; la dépravation, si elle se tait ; il n’y a pas de milieu, car, inhdèle sur ce point aux principes de son éducation, elle n’a plus de raison pour rien respecter : vous faites cet irréparable tort à elle et à sa famille ; vous détruisez aussi, cela est évident, son honneur; car elle est déshonorée, c’est le mot consacré; seulement vous ne l’êtes pas, ce qui est admirable. Quand vous serez, plus tard, un honnête père de famille, vous pourrez la chasser de chez vous avec l’approbalion du monde, si elle a le front d’y venir. Vous la ruinez en rendant son établissement impossible, vous qui avez le vol en horreur. Et tout cela n’est lien ! S’il natt un enfant, qu’ allez-vous faire? Vous ne regardez pas si loin, parricide’? Combien y a-t-il d’hommes qui, en abusant une hile, ont la résolution de l’épouser si elle devient mère? Et combien y a-t-il d’hommes qui, ayant de bonne foi formé cette résolution, > l’exécutent? Les casuistes mêmes vous diront que si la disproportion d’éducation et de fortune est trop grande, il n’y a pas d’obligation d’épouser : on en est quitte pour donner quelque argent. L’enfant aura des langes; il se passera de père, et peut-être aussi, hélas I de mère. Car qui peut savoir ce que peut amener la honte, lamisère, etla pudeur unefoisoubliée?
t. « Soieat inandRes de Dieu et des hommes les unions dont on ne veut pM To«rd» Ihnl, et dont le voeu est d'dtre stériles tx (Bossuet, Politiqu* tirée de PÉetiture tainte, liv, jt, donzième propositimt.)
Je sais bien que le monde a deux langages, car il se contredit de tous les côtés, il est la contradiction même. Il a des axiomes pour toutes les occasions; pour condamner comme pour absoudre. Quand un père de famille est pris en flagrant délit d’adultère, conduit à la police correctionnelle, placé sur le banc entre deux gendarmes, condamné à la prison et à l’amende : quelle honte, dit>on, et quel scandale ! l'eut- on se jouer ainsi des devoirs les plus sacrés I Ces censeurs austères ont peut-être aidé le condamné dans ses désordres. Us l’ont peut-être surpassé. Ils se mettent en règle avec la morale, par ces flots d’indignation vertueuse qui ne coûtent rien à leurs secrets déportements. On se demande de quoi le monde se plaint, ' du vice, ou de la maladresse de l’avoir laissé trop voir.
Il y avait peut-être plus de vice et plus d’effronterie dans le vice sous Louis XV; mais il ne s’agit pas de comparer, il s’agit de regarder. Quand même mous vaudrions mieux qu'une société qui avait à sa tête la Pompadour et la Dubarry, il n’y aurait pas de quoi vanter notre rigidité. Mettons que la corruption ne soit pas générale, ce qui est d’ailleurs évident; ce n’est pas une raison pour ne pas flétrir et pour ne pas guérir la corruption qui existe. Certes, on trouverait encore parmi nous, surtout en province, des parents attachés à leurs devoirs, des jeunes filles tendrement et sévèrement élevées, qui mettent leur bonheur dans le mariage, parce qu’elles y voient l’occasion de faire le bonheur d’un autre, et des hommes qui, en se donnant un intérieur, connaissent, aiment et acceptent toute la responsabilité que leur impose le titre de chef de iamille. Cependant, il est de fait que beaucoup de mariages se font comme un contrat, comme une affaire, parce qu’il faut créer ou consolider sa position ; et que dans l’association qui résulte de ces préoccupations peu sentimentales, on ne peut guère attendre, même de la part des honnêtes gens, qu’une tolérance réciproque, et l’observation des devoirs les plus stricts. Il n’y a pas de lutte, pas de scandale ; le
monde est content; mais il n’y a non plus ni bonheur, ni sainteté. Où nous chercherions un foyer domestique, • nous ne voyons qu’une boutique ou un salon. Il y a bien ; des causes secondes de cet état de choses : il faudrait les J étudier dans un traité de morale; nous ne parlerons ici que des causes premières, que nous réduisons à trois : les pa- ' rents songent surtout à la fortune ; les jeunes hommes s’accoutument trop à regarder le libertinage avant le mariage comme une chose indifférente; l’instruction des filles est trop futile et trop incomplète, et leur éducation les rend trop étrangères aux devoirs publics et aux questions d’intérêt général.
Envérité, nous ne faisons pas un crime aux parents de penser à cette triste et misérable chose, qui s’appelle l’argent. C’est un véritable enfantillage de dire que l’argent n’est rien et qu’on ne se soucie pas de l’argent, puisqu’au fond tout le monde s’en soucie. Il ne s’agit pas ici de déclamer ni d’exagérer ; une des sources les plus fréquentes de désunion dans les ménages, c’est le besoin. Si des jeunes gens dans leur inexpérience ou dans la chaleur de leurs passions, oublient cela, c’est tant mieux pour eux: il est parfaitement raisonnable que le père et la mère y pensent à leur place. Tout le mal est que le père et la mère y pensent trop, en parlent trop, oublient trop tout le reste. Il devrait être entendu entre honnêtes gens qu’il faut penser en premier lieu à l’honneur, à la probité, à la droiture, à l’élévation des sentiments ; en second lieu, à .la convenance des caractères, de l’éducation, des goûts et des habitudes; et enfin, puisqu’il le faut, et dans un moindre degré, à la situation matérielle. Voilà ce qui serait sensé et honorable ; mais la plupart du temps, on renverse la proportion. La dot, d’abord; et pour le reste, on le range un peu sous la rubrique des considérations sentimentales. On en orne ses discours, on n’-«n préoccupe guère sa pensée. Il faut payer une charge, augmenter un fond de roulement, purger une hypothèque. On cherche autour de soi
un bailleur de fonds qui tous colloque une fille pour ap- , point :
Optima sed quare Gesennla, teste marito ?
Bis quinupnta dédit : tanti vocat ille pudicam.
Inde faces ardent : veniunt a dote sagittae*.
Des parents font ou conseillent ces marchés; après cela, il n’y a plus à parler de la dignité de père de famille ni de la sainteté du mariage. Quand la préoccupation de l’ar> gent passe avant les autres, elle devient un véritable crime. Elle est bien près d’en être un, quand, au lieu du besoin et du nécessaire, c’est au luxe et à l’ambition que l’on songe. On faisait grand bruit il y a quelques années de ce mot : Enrichissez-vous, dans lequel on voulait résumer la doctrine d'un parti. Ce mot eût été odieux dans la bouche d’un magistrat, d’un représentant officiel de la morale publique : je demande ce qu'il sera dans la bouche d’un père.
Quand un jeune homme a reçu de tels enseignements dans sa famille, et qu’ après avoir mené pendant longtemps ce qn’on appelle complaisamment dans un certain monde la vie de garçon, il songe enfin à se ranger, qui peut penser sans tristesse au sort de la malheureuse fille qui va dépendre de lui, et à celui des enfants qui l’auront pour guide et pour modèle ? Ke parions pas des maris qui ont vécu avecdes courtisanes, au point de ne plussavoir ceque c’est qu’une honnête femme, qui ont perdu leur sauté dans la débauche, et qui n’ont plus un sentiment généreux dans le cœur, quand ils s’associent à une jeune fille pure et confiante.
La destination des femmes est de tons points différente de celle des hommes. D’abord elles sont demandées; ce
1. « Qadles Mat loi Tertos 4e CeeenaU? Denuadez A md maii. Cest son million. U lui trouve pour un millioa de pudeur. C’eet pour ce million qu’il a soupiré. 11 est unoureux d’une dot. » (Juvënat , sat. vi, vers 136 sqq.)
qui les oblige à tenir leurs sentiments en bride jusqu’au moment où le mariage est conclu. Nos mœurs exagèrent l’assujeUissement dans les filles, peut-être par compensation, parce qu’elles exagèrent la liberté dans les femmes*. C’est le contraire qui serait juste, puisque le devoir des femmes est d’obéir, et celui des filles de choisir. Avec cet esprit qui n’ose penser, ce cœur qui n’ose sentir, ces yeux qui n’osent voir, fes filles sont sans défense contre leur propre destinée*. Elles sont défendues contre les séductions les plus grossières ; mais le mot de mariage les désarme complètement. On les a instruites à n’écouter qu’un mari ; et elles n’ont aucun moyen de discerner si ce mari est un honnête homme. Les maris orientaux ne voient leurs femmes qu 'après le contrat ; les filles françaises voient d’abord lenr mari au bal ou dans un salon : elles ne le connaissent que quand tout est fini. C’est se marier au hasi^. 11 est vrai que la famille est là, qui s’informe pour elles, opi s’inquiète et examine pour elles ; mais, dans une société qui diminue à l’excès en toute autre chose le ponvou des parents, n’est-ce pas aller trop loin que de le rendre pu* le fait si étendu en une matière si grave, où les convenances personnelles jouent un si grand rêle, et sont si difficilement appréciées par des tiers? Mettons que le père soit meilleur juge de l’honneur, de la proidté ; il ne l’est pas des hahitiides, des sentiments, de toutes ces petites choses si imperœptibies à distance, et si importantes pour le bonheur domestique. Le cœur, à la fin de la vie, À feroe d’avoir été endolori et froissé, a perdu quelque chose de sa susceptibilité et en même temps de sa 4lélicate^e. Parmi les besoins et lesexigeiicesd’vtie femme en affection, il y en a qui sont réels et légitimes, et que méconnaît le cœur même d’un père. Les fiJies apprécient.
1, J. J. Rons»e»u V, éd.llacTwlIe, t. I[, p. 837 et p. 369.
Cf. la Nouvelle HeloTse, seconde préface, I. IV, p. 13.)
2. Montceiiuieu, Esprit des lois, tir. XXUI, cbap. TU, éd. üachelle, I. 1, p. SO.
ce qu’cn leur laisse voir, c’est-à-dire l’extérieur, et s’en fient aveuglément pourle reste, à un père, à un tuteur, à un homme d’affaires, en un mot, qui, même étant sage pour son état et sa condition, entend le bonheur et la vie tout autrement qu’elles.
Cette inégalité dans les conditions du choix est aggravée par une différence profonde dans les conséquences du mariage. Tout l’être physique et moral de la femine, tout son être social est changé parle mariage. Cette grande crise de sa vie la modifie à jamais dans tout ce qu’elle est. Même dans ce que les hommes d’affaires ont surtout regardé en dressant le contrat, le mariage a pour elle quelque chose de plus définitif que pour son mari. Son état dans le monde se trouve fixé tout d’un coup ; elle ne peut plus agir sur sa propre destinée que par l’intermédiaire d'un autre. La loi, et aussi la nature, donnent au mari le gouvernement de la famille et l’administration de la fortune; la femme prend donc à la fois un mari, un maître et un économe. La fidélité, qui est le premier devoir du mariage, est imposée à l’homme comme à la femme ; mais s’il y a des degrés dans le devoir, on peut dire que le devoir de la fidélité est beaucoup plus rigoureux pour la femme, qui se donne tout entière quand elle se donne, et dont la faute a des conséquences qui détruisent nécessairement la famille ‘. Enfin, la rupture du lien conjugal, de quelque façon qu’elle arrive , est plus funeste à la femme qu’au mari, soit qu’on envisage la situation morale ou la situation matérielle. Une femme sans fortune, qui perd son mari et qui a des enfants à soutenir, tombe nécessairement dans la misère.
On ne devrait jamais perdre de vue, en élevant une fille, que le bonheur ne dépend pas imiquement de la fortune; qu’il ne s’agit pas de plaire à un amant pour