‹ La liberté civileChapitre 44 sur 97 · Horace, Sat., liv. H, sat. 11, v. 102 sqq · texte numérisé non relu

Horace, Sat., liv. H, sat. 11, v. 102 sqq

envers l’humanité souffrante pour quelques sacs d’écus qu’elle lui donne sans la regarder.

Est-ce à dire qu’il faut s’en remettre aux efforts individuels et renoncer à l’assistance publique? Non, puisque l’Ëtat a aussi des devoirs, et puisque la charité privée est en effet mal réglée, insuffisante. Que l’Etat donne d’abord ce qu’il doit donner, et qu’il donne ensuite tout ce qu’il peut donner. Sachons seulement que cela ne nous dispense de rien‘.

L’État, dis-je ; mais entre l’État et l’individu, il y a la commune. Voilà une des grandes occasions de la commune, un de ses grands rôles. Ce sera un noble spectacle quand il y aura entre toutes nos communes une émulation de bienfaisance, quand elles seront plus fières de leurs ouvroirs, de leurs hôpitaux, de leurs écoles que de leurs routes et de leurs monuments. Je ne puis oublier, je ne dois pas méconnaître que l’association privée commence à se réveiller en France. Qu’elle soit deux fois la bienvenue, si elle relève l’esprit public et si elle commence à le relever en répandant des bienfaits ! En vérité, pourquoi tant d’inertie avec tant de misère ? Pourquoi n’y a-t-il pas dans toutes les villes des associations rivales ? La belle rivalité, que de lutter à qui donnera le plus ! à qui se sacrifiera le plus! Où êtes-vous, jeunes gens? Et vous, femmes, que faites-vous de votre vie, et de votre cœur, et de vos larmes? Ah ! nous nous défions trop de nous-mêmes, nous ne savons pas vouloir, nous n’avons pas l’habitude de nous associer, l’habitude d’agir. C’est cela qui nous manque, et non pas le cœur.

Au fond, les discussions passionnées qui s’élèvent si souvent contre l’ordre social ne roulent ni sur les malades ni sur les invalides. Il y aurait tout au plus là une question de degré ; à quelque parti qu’on appartienne, on est toujours porté à rendre l’assistance efficace et géné-

i . Relisez le rapport de M. Tlûers sur l’assistance publique.

reuse, et quand on se retient, c’est pour un motif d’équité et d’humanité, pour ne pas décourager ies familles de l’accomplissement d’un devoir fîlial, ni les travailleurs de la prévoyance. La querelle roule en réalité sur la misère des hommes valides. Les réformateurs radicaux demandent pour eux, comme un droit, que l’État intervienne pour faciliter leur travail quand l’industrie privée leur en fournit, et pour leur procurer du travail dans les chômages. L’assistance publique peut-elle aller jusquelà? Le doit-elle? Voilà le véritable point du procès; sur tout le reste, on se mettrait d’accord.

Eh bienl l’État, à défaut de la famille, doit l’éducation primaire et l’apprentissage, c’est-à-dire ce qui met l’homme en possession de son activité, ce qui le rend capable de faire vraiment œuvre d’homme dans le monde. Une fois armé par ce premier secours, le combattant doit subir ses chances, et l’État n’a plus envers lui que de ces sortes de devoirs qui, n’étant pas de stricte justice, ne créent pas de droit. L’argent dont l’État dispose, il le prend dans la bourse de ceux qui possèdent, et ceux qui possèdent possèdent par leur travail ou par le travail de leurs auteurs. Tant qu’il s’agit des victimes de l’ordre social, il y a une dette d’équité : l’État frappe un impôt sans hésitation; c’est juste, c’est nécessaire; quand il faut venir en aide aux impuissants et acquitter la charge commune de l’humanité, rien de plus clair encore, les valides payeront pour les invalides. Mais s’il est question de corriger les mauvaises chances de la fortune, ou même, comme dans un grand nombre de cas, de grever le travailleur et l’économe au profit de l’oisif et du négligent, la propriété privée reprend tous ses droits, et l’État ne peut plus lui forcer la main par l’impôt. C’est à lui de prendre, dans l’intérêt commun, des mesures qui préviendront les crises ou en répareront les désastres. S’il va jusqu’à distribuer des secours individuels, ou à créer du travail (un travail inutile) dans im but d’assistance.

il ne peut le faire que du consentement exprès des imposés, dans une mesure restreinte, pour ne pas donner une prime à la paresse et à l’inhabileté, et en conservant la liberté de son action vis-à-vis de ceux qu’il secourt, parce que le devoir qu’il accomplit est un devoir d'humanité, et non un devoir de justice.

Non-seulement la communauté ne doit rien à titre de dette aux valides que les chances du travail ont maltraités, ou qui ont succombé par leur propre faute, mais elle doit prendre garde de ne pas créer un mal général en guérissant des maux particuliers. C’est ce qui arriverait inévitablement , si les valides pouvaient compter sur d’amples secours, dès que la détresse viendrait les atteindre. Cette sécurité ôterait son aiguillon au travail ; ce serait une prime assurée à la paresse : il serait déplorable d’avoir employé les ressources communes à un pareil résultat, d’avoir prélevé sur l’épargne, produit du travail, la solde et l'encouragement de l’oisiveté. Au moyen âge, les moines ouvraient les portes du couvent à certaines heures, et donnaient à tout venant de l’argent, des habits, de la nourriture ; ils soulageaient bien des misères sans doute ; ils en créaient peut-être autant qu’ils en soulageaient. La moitié de ces mendiants auraient pu labourer et féconder cette terre sur laquelle ils pesaient, grâce à celte distribution inintelligente des ressources communes. L’aumône donnée aux valides désintéresse le travail, et par conséquent le diminue ; une aisance excessive donnée aux invalides et aux vieillards, décourage l’épargne, et nuit au sentiment de la famille. On s’en repose sur la société : sur la sportule, sur l’hôpital, sur le dépôt de mendicité, moitié hôpital moitié prison Le vagabondage devient une condition sociale, avec son triste cortège d’impuissance et d’apathie. Si la bienfàisance privée est tenue de mesurer ses bienfaits , afin de les étendre; de guérir les maux inévitables, de manière à ne pas produire un mal moral par la guérison

d’une misère physique : combien ce devoir est encore plus sérieux pour l’assistance publique, qui distiibue un argent prélevé sur les besoins de la communauté? Le devoir de donner n’est pas plus impérieux que celui de donner à propos. On peut dire en maxime générale que si l’assislance publique agit de manière à faciliter le travail et l’épargne, elle diminue les misères privées et augmente la. masse du travail commun ; et que si elle agit de manière à faciliter l’oisiveté et l’incurie, elle crée plus de misères qu’elle n’en soulage, et diminue le travail commun et par conséquent le capital commun. Cette redoutable fonction sociale, selon la manière dont on la dirige, peut créer des ouvriers, de la richesse, de la liberté, — ou des mendiants et de l’esclavage. Il faut avoir des hôpitaux, mais surtout il ne faut jamais oublier qu’une école primaire, une école d’apprentissage, une caisse d’épargne, rendent plus de service qu’un hôpital. Les sectaires qui disputent le salaire du laborieux sous le prétexte que l’égalité des besoins crée l’égalité des droits, commettent un vrai sacrilège quand ils invoquent le nom du travail, dont ils sont les éternels ennemis.

Sans doute, il est profondément douloureux de penser que le luxe côtoie la misère. Chaque siècle apporte de nouveaux raffinements aux jouissances des riches; la misère se ressemble toujours à elle-même. Elle s’appelle le froid et la faim. En sortant d’une de ces caves où les villes manufacturières entassent des familles dans l’humidité et les ténèbres, non pour y vivre, mais pour y mourir lentement, si l’on entre dans un palais aux vastes et joyeuses fenêtres, aux tentures splendides, l’âme se sent plus oppressée de cette magnificence que de ce dénûment; elle ne peut voir sans effroi ces deux conséquences extrêmes du principe de la propriété ainsi rapprochées. C’est l’excuse des théoriciens qui ont pris «i lâche d’ébranler cet éternel fondement des sociétés humaines, et c’est leur arme la plus redoutable. Ils n’ont

LA LIBiÿlTÉ CIVILE.

pas même besoin d'être éloquents pour nous troubler et nous faire frémir; une liste de chiffres leur suffit, la statistique d’une ville industrielle. Quand vous passez dans les nies de Manchester, approchez-vous du soupirail d’une cave, et voyez au fond toute cette famille épuisée et grelottante ; ceux-là sont les heureux. Il y a derrière eux une autre cave, où pénètre à peine un rayon du jour; et une autre encore plus loin, 6 mon Dieu, un cachot où l’on n’oserait pas jeter un assassin I Et pourtant ils travaillent ! Et il y a des parcs de' plaisance , en Angleterre, où l’immense ville de Manchester entrerait toute brandie avec ses usines et son peuple de travailleurs affamés! Ouvrez à Londres les tables de mortalité , et vous verrez qu’à White-Ghapel, où grouille l’infime populace, la vie humaine a deux fois moins de durée que dans le quartier des lords ! Quand on étale de pareils contrastes sous les yeux de ceux qui souffrent, on ne peut raisonnablement compter qu’ils resteront calmes, en pleine possession de leur jugement et de leur cœur. Tous les jours de la vie, on calomnie pour bien moins la Providence.

Mais il ne s’agit pas d’exciter les passions ; il s'agit de savoir ce qui est vrai et ce qui est juste. Ges misères sont réelles, affreuses, redoutables; l’humanité, la prudence, commandent impérieusement d’y remédier; les riches n’ont pas de devoir plus pressant, l’État ne doit pas avoir de sollicitude plus ardente. S’il y a des hommes assez durs pour calomnier la misère, assez ignorants des conditions de la vie pour croire qu’on ne tombe jamais que par sa faute, assez rigoureux dans le maintien d’un droit impitoyable pour refuser à l’État le droit d’avoir des entrailles, ce n’est là, grâce à Dieu, qu’une minorité infime ; la société entière repousse, condamne ces désolantes exagérations; elle se porte avec une ardeur chaque jour croissante vers toutes les améliorations que le cœur conseille et que la raison approuve. Elle perce des rues, elle assainit les ateliers et les logements, elle fonde des hos-

CHAP. n. LA LIBERTÉ DU CAPITAL.

pices, elle ouvre des écoles et des asiles, elle distribue des outils, du crédit; elle couvre d’or toutes les listes do souscriptions que la bienfaisance lui présente. S’il y a plus encore à faire, comme je le crois, comme c’est ma foi, s’il reste à généraliser l’instruction, à faciliter l’apprentissage, à émanciper le travail de quelques prohibitions désormais inutiles et par conséquent injustes, la loi n’est pas immuable ! Il n’y a que les principes fondamentaux de la société qui le soient. Il ne faut pas écraser un principe sous l’iniquité des applications qu’on en a faites. Aujourd’hui même, dans les États à esclaves, un planteur a des hommes dans ses troupeaux, comme il y a des bœufs et des moutons. Est-ce un argument contre la propriété? non , mais contre la loi, qui a étendu le droit de propriété à ce qui ne pouvait être vendu ni acheté sans sacrilège. Nous ne défendons pas toutes les lois; il y aura toujours parmi les hommes un pouvoir législatif, parce que les institutions auront toujours besoin d’être améliorées. Nous disons seulement que la propriété en elle-même, dans son essence, indépendamment des diverses législations, que la propriété transmissible est juste, équitable, nécessaire à la liberté, au travail; et nous en concluons que, quand l’État distribue sous le nom d’assistance l’argent de ceux qui possèdent à ceux qui ne possèdent pas, il fait un don, quoi qu’on en dise, et non une restitution. Nous opposons le droit du travailleur à ces réclamations passionnées, qui ne veulent voir dans la propriété qu’une usurpation, et dans l’État, que la force mise au service d’une spoliation, une féodalité nouvelle plus oppressive que l'ancienne.

C’est à ces prétentions folles que la raison répond avec assurance : Non, la propriété n’est pas une invention des législateurs. Les législateurs la consacrent et la garantissent; mais c’est la justice, c’est la nature quj la fonde. La propriété est le fruit légitime du travail ; elle en est la représentation, l’expression ; elle en est le stimulant, elle en est l’instrument nécessaire. C’est violer la justice éter-

nelle que de violer la propriété. C’est ôter à l’ouvrier son œuvre, au travailleur son salaire. C’est couper l'épi que le laboureur a semé, chasser l’architecte de la maison qu’il a construite ; c’est arracher à l’orphelin les fruits de la sollicitude et de la tendresse paternelle. C’est outrager la liberté dans sa source, car c’est en arrêter le développement et en voler le produit. C’est mettre l’humanité au hasard entre l’état sauvage et le despotisme; en tous cas, c’est la livrer pieds et poings liés à la force, car c’est faire du pouvoir central le maître de notre travail, de notre vie privée ; c’est lui mettre dans la main le cerveau et le cœur de chaque homme. Le droit de propriété est trois fois sacré, trois fois inviolable, car il représente le travail , la liberté et la famille.

Vous ne nous opposez que l’égaUté et la faim. La faim ! c’est un argument cruel; nous verrons si vous avez seul le droit de vous en servir. L’égalité ! c’est un grand mot, aussi grand que la liberté. L’égalité, cela ressemble à la justice 1 Maife voyons quelle est votre égalité. C’est l’égalité de Procuste. Une égalité mathématique, par conséquent oppressive , car elle est contre nature ; l’égalité entre Newton et un idiot, entre un travailleur et un- débauché, entre saint Vincent de Paul et un assassin* I Une égalité chimérique, car le courant de la vie la brisera en une heure. Vous aurez beau entasser les règlements , cadastrer la terre : votre dieu Terme ne tiendra ni devant l’inégalité du travail, ni devant l’inégalité de la population, ni devant l’inégalité des ressources du sol, ni devant l’inégalité des aptitudes, ni devant l’injustice ou l’incapacité de vos fonctionnaires.

La faim, dites-vous I mais est-ce que la faim va disparaître parce que vous aurez couvert la terre de fonctionnaires, et remplacé toutes les influences sociales par des

’fiv 2è TtiA^ ■riiiàv xaxà; i)8è xai i(i6)6;.

{Iliade, chant IX, T. 3<9);

contre-maîtres? Est-ce que, le lendemain de votre avènement, nous n’aurons pas aussi nos dévorants et nos prolétaires à vous reprocher? Est-ce que la grande fabrique va mieux marcher, donner de meilleurs produits et plus nombreux, mieux en rapport avec le nombre et la distribution géographique des citoyens, quand le savant calculera, quand le forgeron forgera sous la direction d’un fonctionnaire ; quand les produits s’entasseront dans les magasins- dont un fonctionnaire aura la clef, quand le travailleur et l’enfant impuissant dépendront également des fonctionnaires, et viendront chaque jour leur demander, un règlement à la main, la pâture, le vêtement et l’abri? Est-ce que ce monopole (car il n’y a rien de nouveau sous le soleil, et les marais de l’Égypte et les déserts de la Turquie connaissent les résultats du communisme), est-ce que ce monopole a rendu les gouvernements de l’Asie enviables aux Européens? Croyez-vous de bonne foi remédier à l’impuissance du pouvoir central pour la direction du travail et pour la distribution des produits, en remplaçant le despotisme héréditaire par le despotisme élu? Et croyez-vous que la satisfaction intime d’avoir élu son maître empêche l’esclave d’avoir un maître, et le console de sa liberté et de sa dignité perdues ?

Élection, que me veux-tu? Où est Babeuf, avec sa république des égaux ? Que faites-vous', s’il y a élection et non tirage au sort, que faites-vous de l’égalité numérique? Vous combattez contre vos propres principes. Vous voulez l’égalité mathématique, et vous parlez d’élections. Vous voulez le bonheur et la dignité du travailleur, et vous lui ôtez la liberté. Vous voulez sa moralité, et vous supprimez la famille. Vous réclamez contre la violation des droits du travail, et vous n’êtes pas autre chose que la spoliation des fruits du travail érigée en principe. Vous écrivez sur votre drapeau : « Du travail et du pain ! » Et si votre armée triomphait, il n’y aurait plus ni pain ni travail. Elle planterait ce drapeau sur un cimetière.

Pour nous, ce que nous demandons en défendant les droits de l’individu, la liberté individuelle, le travail individuel, ce que nous demandons, c’est la famille , c’est la sécurité du foyer, c’est le crédit, c’est la propriété solidement garantie , équitablement organisée ; c’est une société qui aide l’homme, qui le secoure sans l’asservir. Le citoyen, pour nous, est l’homme qui ne relève que de Dieu pour l’avenir, de sa tête et de son bras pour le présent, et qui ne demande rien à l’État, qu’une impartiale, justice.

Nous venons de montrer que la propriété doit être sacrée; nous allons montrer qu’elle doit être accessible.. Comme on mettait autrefois sur un drapeau : « Liberté, ordre public ; » nous voudrions écrire sur le nôtre ces deux mots, qui résument à notre avis la science économique : « Sécurité de la propriété, liberté du travail ! »

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