Dulaure, Histoire de Paris , t. IV, p
3. Cf. dans Le Travail le chapitre intitulé : Histoire du travail manuel.
Ân reste, cette domination de la routine n’était pas la seule entrave que le régime des corporations et de la réglementation apportât aux progrès de l’industrie. Toutes les fabrications qui exigent le concours de plusieurs métiers étaient pour ainsi dire impossibles. Autant la division du travail sous une direction unique rend la main-d’œuvre plus économique et plus parfaite, autant la division , l’indépendance et la rivalité des corporations augmentaient les difficultés d’exécution et les difficultés pécuniaires des entreprises mixtes. Si vous vouliez, par exemple , faire une lampe, il vous fallait, pour les tuyaux, des serruriers de fer ou des serruriers de laiton, pour le corps de lampe des chaudronniers grossiers et des chaudronniers planeurs, un verrier pour la cheminée, un cloutier pour les vis , un chandelier pour la mèche, et pour l’huile, un huilier. Chacun prélevait son bénéfice, non-seulement le bénéfice de sa fourniture, mais celui de son monopole; car il faut bien que le monopole serve à quelque chose , et il servait h tout marchand à enfler son mémoire de frais. Ces bénéfices morts, qui diminuent la production, tandis que le bon marché, en activant la production, crée des débouchés, double, triple, centuple la fabrique, rendaient les capitaux improductifs, les maîtrises onéreuses aux titulaires, le commerce languissant, le progrès impossible, et les produits grossiers ou médiocres. Ainsi se vérifiait une fois de plus la justesse de cet axiome, que le plus grand auxiliaire de la production, c’est la liberté du travailleur.
Voici où en était arrivé ce peuple si bien gouverné, administré avec tant de sollicitude. Sous Louis XIV, Vauban écrivait dans la préface de la IHme royale, ces douloureuses paroles : « Sur dix Français, il y en a un qui manque positivement de pain, cinq qui n’eu ont pas suffisamment, et trois dont la position est fort gênée. » Le marquis d’Argenson, qui fut ministre de Louis XV, écrit à la date de 1740 : < Au moment où j’écris, en pleine paix, avec les apparences d’une récolte sinon abondante
CHAP. III. LA LIBERTÉ DE L’aTELIER. 213
du moins passable, les hommes meurent autour de nous, <
dru comme mouches, de pauvreté, en broutant l’herbe*
Le duc d’Orléans porta dernièrement au conseil un morceau de pain de fougère. A l’ouverture de la séance, il le posa sur la table du roi, disant : « Sire, voilà de quoi vos « sujets se nourrissent*» .... Dimanche dernier, leroi allant à Choisy par Ivry, traversa le faubourg Saint-Victor. Cela fut su ; le peuple s’amassa et cria, non plus Vive le roi ! mais Misère, famine, du pain ! Le roi en fut mortifié*....
Le nombre des pauvres dépassera bientôtcelui des gens qui peuvent vivre sans mendier. Dans la ville de Ghâtellerault, on a obligé chaque bourgeois à entretenir à ses frais un pauvre. La population est' de quatre mille âmes, et sur ce 'nombre, il s’pst trouvé dix- huit cents pauvres enrôlés à la charge des bourgeois*.... Sa Majesté a dit au duc de La Rochefoucauld que le royaume avait diminué d’un sixième depuis un an. H est positif qu’il est mort plus de Français de misère depuis deux ans que n’en ont tué toutes les guerres de Louis XIV*.... C’est aujourd'hui à faire pitié, même aux bourreaux*. »
Cependant les bourreaux ne se relâchaient pas. La corvée était devenue impossible, parce que les travailleurs se mouraient. On en parlait au conseiller d’Êtat Fagon :
« Monsieur, dit-il, tout ceci est la faute du chancelier d’Aguesseau. Depuis qu’il a si fort restreint la compétence des prévôts de maréchaussée, il est devenu impossible de faire arrêter ces mendiants. » Et le marquis d’Argenson, après avoir rapporté ces funèbres paroles, ajoute : « Tels sont ceux qui ont part à la direction des affaires : durs, tyranniques, heureux de leur sort, jugeant celui des autres par le leur propre : juges de Tournelle, habitués à voir de sang-froid disloquer les membres des suppliciés*. »
A . A/é//ioi>«f d’Argenson , l. II, p. 24. — 2. p. 27.— 3, Ibid., p. 22. K. Ibid., p. 33. — 5. Ibid,, p. 34. — 6. Ibid., p. 33.