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I. J. J. Rousseau, t. II, p

LA UBERTÉ CIVILE.

munes. Les femmes sont parquées dans des fauteuils, occnpées à s’ennuyer, et les hommes, debout de l’autre côté du salon, causent de bourse ou de politique. C’est le tort des hommes; c’est la faute des femmes ou peut-être de l’éducation des femmes. Si elles ne savent que frapper sur un piano insipide, ou feuilleter un album, ou parler de quelque éphémère vaudeville, elles ne rivaliseront jamais avec les courtisanes, qui sont maîtresses passées dans ces connaissances futiles. Après tout, les femmes n’ont pas k nous reprocher la puérilité de leur éducation ; on ne les empêche pas de se bien instruire entre elles. Si elles avaient des connaissances sérieuses, même en matière d’art, si elles possédaient k fond la littérature, si elles pouvaient s’intéresser k la philosophie et k la politique, on causerait d’autant plus volontiers avec elles, qu’elles causent mieux que les hommes, quand le fond de la conversation ne leur manque pas. Il en résulterait pour elles et pour nous de grands avantages; car cet abandon du foyer et des rapports intimes est un vrai malheur. 11 diminue le lien de famille. C’est comme une bénédiction de Dieu que, plus l’intérieur de la maison est agréable, plus il devient bienfaisant et sanctiGant. Ce n’est donc pas seulement en songeant k l'agrément de la vie, c’est pour l’amélioration des sentiments, qu’on doit souhaiter tout ce qui peut rapprocher la vie intellectuelle des femmes de celle des hommes.

llegretter que les femmes soient étrangères autant qu’elles le sont à la philosophie et k la politique, c’est heurter un préjugé très-répandu. Leur ignorance, dont elles ne rougissent pas, et dont elles ne se plaignent pas, les sauve sans doute de bien des tristesses, et, s’il faut tout dire , épargne bien des discussions k leurs maris ; et les folies qu’on a répandues il y a quelques années sur une prétendue émancipation des femmes, peuvent encore aujourd’hui effrayer les esprits timides qui croient qu’on ne ^eut rien changer aux usages reçus, sans se précipiter aussitôt dans les abîmes. 11 ne s’agit pas le mo ins du

monde d’émanciper les femmes, mais seulement de les éclairer; ni de les introduire sur la place publique, mais de leur donner snr les affaires générales une influence restreinte et indirecte qu’elles exerceraient certainement à notre proflt, et au profit de la murale. Je pense comme Julie qu’à moins d’avoir cinq pieds et demi de haut, une voix de basse et de la barbe au menton , on ne doit pas se mêler d’être homme * ; mais une femme, sans renier son état, et sans quitter le foyer domestique, peut aimer sa patrie d’un amour éclairé , et la servir. C’est ce qu’il faut expliquer avec quelque détail.

La loi de tous les peuples fait du mari le chef de la famille *, et la loi a bien raison. D’abord, il faut que tous les intérêts de la famille soient communs à tous ses membres; il faut donc qu’ils soient soumis à une seule volonté. Il ne peut pas être question de transformer la famille en assemblée délibérante où. les voix ne pourraient jamais être départagées. Le premier intérêt de la femme, de la famille et de l’Etal, c’est que la famille soit une ; et, pour qu’elle le soit, il faut, entre autres conditions, qu’elle ait un chef. U est bien clair que ce chef, c’est l'homme*; car il a plus de force physique, un espritplusjuste, une volonté plusferme. Lui seul peut représenter la famille au dehors, puisqu’il est

4. J. J. Roosieau, la Nouvelle Héloïse, pari. 1, UUre 46, U IV, p. 86.

2. Ahisi, dans Homère, Ofyssée, Ut. I, T. 866 s^., Télémaqw parle ea ees termes à Péaélopa :

üi oczov {o6<m zà a’ eiÙTfi; Ip^at -Klyul^ , toTov t’ Tt, xat àp^ucoXotiTi xéXtvt

IpYov èTtoixtoôac • (lùôoi; 8’ àvSpeoeri «dün, lAiiXtoTa S’ipoi'ToO ràp icpàToc iar’ ivt ohitf.

« Rentre chez toi, retonnieè ton ouvrage, i la tofle esi la qnenoufllat tfetribne le«r tache aui scnrantes y mais laisse la parole aux hommes, •! surtout â moi, qui ai l’aulorilé dans la maison. »

3. «Comme dune l'Église est soumise i Jésus-Cbrfst, les femmes doivent aussi être soumises en tout à leurs maris. » {Aux Éphisient, T, 24. Cf. 1 aux Corinthieus, xi, 3, 7, 8, 9; xtv, 34, 36; au» Coloseiens, m, 48 ; à Timothee, il, 13, 43, 14.)

le travail ; donc il doit la gouverner. Tout retient la femme daub la soumission : ses fréquentes maladies, ses grossesses, les soins que réclament d’elle ses enfants, son aptitude au travail évidemment moindre, l’excès de son imagination, sa sensibilité exquise qui ne lui permet pas de se gouverner toujours par la raison, sa pudeur, qui lui interdit de paraître an dehors et de se mêler à la discussion des affaires,

Infans namque pudor* I

sa nature qui la porte au dévouement, au renoncement, à la crédulité, à l’obéissance. S’U y a une vérité évidente, c’est celle-là, quoi qu’en dise Platon, qui a voulu traiter les femmes comme des hommes, et quoi qu’en disent aussi les femmes, quand elles répètent dans leurs moments de mauvaise humeur que ce sont les hommes qui ont fait les lois. C’est la nature elle-même qui a chargé les hommes du gouvernement, et qui a mis la toute-puissance du côté de la barbe. Une loi qui établirait le contraire serait impossible, et tyrannique à l’égard des femmes. Puisque la femme a un maître, elle ne peut avoir dans l’État les droits de citoyen. La famille a un vote : si elle en avait deux, elle serait divisée; elle périrait. Le jour où le fils devient citoyen, il est émancipé. D’ailleurs, la femme ne peut ni haranguer le peuple, ni fréquenter, comme partie active, les réunions publiques, ni exercer un emploi qui la mette en contact avec la foule, ni porter les armes contre l’ennemi. Elle n’aura donc pas de parti politique ; mais elle aura une cause politique. Elle sera dispensée de soutenir im cabinet, ou d’étudier les détails d’une loi ; elle ne le sera pas d’aimer son pays, d’aimer la gloire et la prospérité de son pays; de rappeler en toute occasion les droits dé la justice, les droits de la liberté. Ce sera même son rôle dans les discussions philosophiques et so-

4. « La pudeur qui met un sceau sur les lèvres. » (Horace, liv. I, sat. TJ, V. 57.)

ciales , de s’attacher surtout aux principes, et de les défendre avec cette ardeur généreuse et cette pureté morale qui la distinguent. Gomment serait-il possible que son mari et son âls courussent à la mort, et qu’elle n’eût pas le cœur rempli de leur enthousiasme? L’habitude d’écarter les préoccupations publiques, et de son- ' ger surtout aux devoirs privés et à l’intérêt de la famille, rétrécit l’esprit des femmes, et va souvent jusqu’à fausser leur sens moral. Elles s'isolent volontairement de la famille par cette obstination; elles deviennent étrangères à l’une des plus puissantes passions de ceiu qui les entourent. Leur inQuence en est diminuée, même dans le cercle étroit où elles se renferment. L’esprit public, qui inspire le dévouement , et qui fait les grands citoyens, s’éteint en France : il se ranimerait, si les femmes revenaient, pour ainsi dire, au milieu de nous. Elles rendraient de la jeunesse à cette société qui vieillit. Elles lui donneraient l’enthousiasme, le feu sacré. Elles la rendraient quelquefois imprudente : ce serait le salut 1 Chez les parents, moins d’attachement à l’argent, une préoccupation plus exclusive de la moralité; chez les jeunes gens une vie plus austère, une pratique plus sérieuse des lois de la chasteté et de la décence ; chez les jeunes filles, une instruction plus solide, une éducation qui les rende moins étrangères aux idées générales et aux sentiments patriotiques, tous ces remèdes que nous opposons au dépérissement de l’esprit de famille peuvent se résumer en un mot : l’éducation. C’est qu’eu effet, l’éducation est toute la famille. Quelque importante que soit l’institution du mariage pour les deux époux, pour leur bonheur, pour leur moralité, c’est surtout pour les enfants que la famille est nécessaire, et leur intérêt doit primer tous les autres*. Il faut que l’enfant trouve auprès

-I. Montesquieu ne donne pas d'autre fondement au mariage ciril. s L’obligation naturelle qu’a le père de nourrir ses enfants a tait établir

de lui SA mère attentive, absorbée, n’ayant pas à s’occuper d’elle-même, tout entière à lui, à ses besoins physiques et intellectuels; il faut qu’il apprenne à l’aimer et à la respecter ; car si ces deux sentiments lui manquent, la source des bons sentiments est à jamais tarie dans son cœur. Il faut que l’activité, le dévouement, le courage, la haute raison de son père soient le premier spectacle qui frappe son intelligence. Son premier besoin est une conEance invincible dans l’inépuisable bonté de sa mère, et dans l’infaillible raison de son père. Que tout respire autour de lui l’ordre, la paix et l’amour. Il verra assez tôt l’autorité séparée du droit, et, par une conséquence nécessaire, violente et contestée. Que ses premiers regards rencontrent l’autorité toujours unie à la justice, et par conséquent toujours bienveillante et toujours obéie. Qu'il apprenne en même temps à connaître la justice et k l’aimer. Le temps qu’il passe dans la maison paternelle, étranger aux lottes de la vie, est pourtant la meilleure école de la vie*. On n’oublie jamais ni ses premières idées, ni ses premiers sentiments, et on leur rapporte tout le reste, comme l’exilé qui ne perle que la langue de son p>ays d'adoption, ne pense que dans sa langue maternelle. L’enfant qui, dès le premier jour, n’a entendu que de nobles préceptes, et vn que de nobles actions, est armé d’avance contre le vice. Il aime la vie intérieure en la voyant si douce et si pure. La dissolution et la vie déréglée n’auront pas de prises sur son âme. La débauche lui paraîtra un sacrilège, parce qu’il se rappellera la pureté de sa mère, l’amour et le respect dont elle était entourée. Il ne lui en coûtera d’obéir que quand le commandement sera contraire à la raison et à la justice, car

te mariage, qai déclare celoi qui doit rempHr cette obligalieQ. » {Es/rit des lois, liv. XXIII, chap. ii, l. II, p. 78.)

t . Aiô )iY6Tai xaî toùto xï).ù;, cI>ç oùx Ïotiv eO âptxi p9| àpj^Oevra. «Cest une belle maxime, qee i’obéiswnce est l’école de rautorilé. » (Ariot. , Eviit,, tir. lU, chap. a, § 9. Tr. Or. , t. I , p. 391.)

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l’amour de l’ordre sera pour lui, en souvenir de la famille, comme un sentiment patriotique : c’est la religion qu’il a apprise an berceau. De tous les systèmes d’éducation, nous venons de décrire le meilleur et le plus simple: c’est de vivre toujours avec honneur, et de ne pas songer à d’autres enseignements. Que le père et la mère se tiennent chacun à leur place; qu’ils accomplissent courageusement leur devoir, lui comme citoyen et comme chef de la famille , elle comme épouse fidèle et soumise, et ils n’auront de leçons k prendre de personne pour bien élever leur fils : il apprendra à leur école, presque sans qu’ils s’en mêlent, le devoir et l’amour; ce qui fait la force de la vie, et ce qui en fait la douceur.

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