I. Cr. Vivien, Étudt* ^dmiiûêtrativa, p, 410 tqq
CHAP. ni. LA LIBERTÉ DE L’aTELIER.
Le commimisme ne nous fait pae peor, quand il se présente sous un faux pavillon*.
4. Entraves A la liberté du travail réclamées par les sectaires.
C'est que nous y sommes accoutumés. Nous sommes élevés en quelque sorte sous la main de l’État. Nous le trouvons partout, dans la constitution de la famille, dans la me, dans l’école, dans l’atelier, dans le comptoir. La liberté n’a eu qu’une heure. Depuis que nos pères l’ont proclamée pour la France et pour le monde, nous ne sommes plus occupés qu’à la restreindre. Et pourtant, ô aveuglement, ô bizarrerie d’un peuple qui met la. liberté dans tous ses discours, et qui lui fait dans la pratique une guerre acharnée 1 on voit des esprits éclairés, des cœurs généreux demander dans l’intérêt du progrès, dans l’intérêt du peuple, que ces restrictions excessives soient aggravées, que l’État envahisse tout ce qui reste encore en dehors de lui à l’individu, et que la France n’ait parcoum le sentier sanglant des révolutions que pour aller péniblement d’un absolutisme à un autre.
Cette doctrine, qui aboutit à la négation de la liberté, prend son point de départ dans l’exagération de la liberté. Ne nous en étonnons pas, c’est' la règle commune. En toutes choses, l’homme ne fait que soupirer après la liberté, l’atteindre, la dépasser, et retomber dans l’excès de la réglementation.
La Constituante, disent les partisans les plus exaltés de cette doctrine, a proclamé la liberté du travail; mais qu’est-ce que cette liberté? une lettre morte; la liberté de travailler, et pas de travail ; plutôt la liberté pour les pa-
I. Voyei la mène qnetlion i Jus eomplélement trsitée dans La liberté politique, cbap. iv, § 3, p. 263 sqq.
trons d’exploiter les ouvriers, que la liberté pour les ouvriers de vivre en travaillant. C’est parce qu’îl faut vivre qu’il faut travailler : faites donc que le travail nourrisse l’ouvrier, ou ne vous vantez pas d'avoir affranchi le travail. Depuis que les maîtrises sont abolies, les gros capitaux ont pris la place et le rôle des privilèges; et comme il faut leur faire suer de gros bénéfices, on entasse tous les matériaux dans le même magasin, tous les bras dans le même atelier, et on mesure les salaires, non sur les exigences de la nature qui veut que l’homme soit nourri, mais sur celles de la concurrence qui veut l’abaissement du prix de revient. Il s’ensuit que nous travaillons trop et que nous ne mangeons pas assez : voilà la vérité en langage brutal, il n’y a pas de théorie si profonde qui puisse se soutenir contre une vérité de cet ordre. L’activité croissante du commerce diminue le prix des denrées manufacturées, parce qu’elle en jette une plus grande quantité sur le même point ; et elle augmente le prix des denrées alimentaires, surtout pour nous, parce qu’elle réunit un plus grand nombre de travailleurs sur le même point. Notre salaire va en diminuant, et nos dépenses en augmentant : contradiction terrible, qui est une question de vie ou de mdrt pour nous et pour la société. L’épargne nous est interdite, dans notre dénûment; donc si, à toute force et à toute peine, nous vivons encore pendant la période de travail, nous sommes sûrs' de mourir de faim aux approches de la vieillesse. Nous n’aurons pas d’enfants pour nous soutenir, car nous sommes trop pauvres pour élever des enfants. Pendant ce temps -là, et c’est ce qui console les philosophes, les patrons sont devenus de grands seigneurs. Ils ont conquis, comme ils disent, l’égalité ; c’està-dire qu’ils se sont rapprochés de l’aristocratie et confondus avec elle, augmentant encore l’abîme qui nous séparait de nos anciens maîtres. Leurs ateliers, où ils régnent, ne les déshonorent plus comme autrefois. On peut indifféremment avoir une ferme ou une fabriaue, du
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bétail ou des ouvriers ; la considération ne se mesure plus qu’aux sacs d’écus. Ce nouveau régime est la liberté pour eux, et pour nous c'est la servitude. Nous ne pouvons pas même passer d’un atelier dans un autre, enchaînés que nous sommes par le livret*. Si un contre -maitre nous injurie, il faut dévorer l'affront, ou courir d'atelier en atelier, et subir peut-être un chômage de quinze jours; quinze jours de vie. Si on diminue arbitrairement nos salaires, nous sommes obligés de faire gr'êve, au risque de mourir de faim, grâce à la loi sur les coalitions; et si on augmente les heures de travail, nous mourons de fatigue. Voilà le sort qu'on nous a fait et qu'on appelle l'émancipation du travail.
Il est vrai que si on nous exploite par trop dans l'atelier d'autrui, nous pouvons en ouvrir un. S’il n’y a plus de pain, mangez des brioches. Il est permis à présent de tra-. vailler à son compte ; ce n’est plus un délit, depuis qu’on a rasé la Bastille. Grand bénéfice pour de pauvres gens qui ne savent pas lire parce qu’ils travaillaient déjà à dix ans, qui n’ont pas.un sou devant eux pour acheter du bois ou du cuir, qui manquent d’outils et d’achalandage, et qui ne pourraient impunément ni attendre la pratique, ni subir une perte.
Si vous voulez nous rendre effectivement libres, donnez-nous, non le droit abstrait de travailler, mais le moyen de travailler ; c’est-à-dire, choisissez entre ces trois partis, ou de forcer les patrons, par une bonne organisation du travail, à nous employer, à nous payer, à ne pas nous écraser; ou de nous fournir, à chacun individuellement, l’outil ot le crédit, et de créer, au moins pour les -temps de chômage, des ateliers nationaux.
Aujourd’hui tout est possédé. Donc l’ouvrier n’a rien à attendre, que le salaire. Donc il est esclave.
On nous répond d'ïdler chercher au fond de l'Amérique
<. Voir la loi du 3i mai ISSI.
des terres qne la propriété n’a pas encore marquées de son sceau; c’est-à-dire qu’on nous donnera accès à la propriété, si nous renonçons à la patrie *. Mais en supposant que nous accomplissions ce sacrifice, et que nous trouvions la-bas autre chose que le désespoir, votre réponse est celle que les stoïciens faisaient à la douleur. Dans l’excès de nos maux, vous nous offrez pour toute consolation le suicide.
Ainsi parlent les défenseurs de la réglementation absolue. Leur raisonnement peut se résumer ainsi : Prémisses, la liberté sans limites; conséquences, point de liberté.
C’est le paralogisme éternel des communistes, qui mettent la liberté dans leurs discours, et la servitude dans leurs lois.
En fait, il n’est pas vrai que le livra de la propriété soit .fermé.
Celui qui dépense et ne produit pas laisse toujours échapper quelque chose de la propriété; et celui qui produit et économise en recueille toujours quelque chose.
En droit, aucun abime ne peut se creuser entre le travail et le capital.
Le capital a autant besoin du talent et de la maind’œuvre, que le talent et la main-d’œuvre, du capital. Donc le marché s’établit par la force des choses, sans lois préventives.
'est vous qui, en détruisant la propriété, ôtez sa récompense au travail ; vous qui, en réglementant le travail, lui ôtez sa puissance et sa donceur. Votre doctrine a pour conséquence de détruire tout ce qu’elle réclamq. Vous détruisez la liberté et la propriété, que vous voulez conquérir.
4 . Renoncer i la patrie, ce n’eat paa leuletnent renoncer k tontes scs habitudes, à ses liaisons d'amitié et de famille, aux mosara, aux lois, etc., c’est abandonner une propriété importante; cardans toute société, l’État a des propriétés qui demeurent indivises entre les citoyens. L'État luimême est un capital d'autant plus considérable qu'il donne plus de liberté an travail et plus de sécurité à la propriété.
Négation, de la liberté et de la propriété, réglementation absolue du travail ou droit au travail, ce sont les conséquences d’un même principe, analogues entre elles, et le plus souvent réunies dans un même corps de doctrine.
Le premier caractère de cette doctrine est de supprimer ' entièrement la liberté, comme toute doctrine communiste, et non-seulement pour les maîtres, mais pour les ouvriers : cela nous suffit, et nous n’avons pas besoin de chercher plus loin. Du même coup, elle viole la justice; car elle prend au laborieux le légitime salaire du travail, et le distribue à l’oisif. En outre, elle va directement contre son objet en rendant le travail impossible, ’ <* en organisant la misère. C’est ce qu’il est facile de prouver.
D’abord il est clair que si l'État fixe les heures de travail et le salaire des ouvriers, il ôte toute liberté aux fabricants. Mille entreprises, t^ui étaient faciles et avantageuses, deviennent, avec ces restrictions, ruineuses et impossibles. L’ouvrier, de son côté, est obligé de se croiser les bras s’il ne trouve pas exactement le salaire imposé par les règlements. L’Etat organise en grand la grève. C’est un délit de travailler à prix réduit. Ce règlement est tout juste aussi raisonnable et aussi avantageux que si l’on disait au laboureur : « Quand vous me trouverez pas quinze francs de l’hectolitre de blé, vous le jetterez k l’eau. Si vous le laissez à 'douze francs, l’acquéreur ira en prison. « Qu’arrivera-t-ü? c’est que le chef d'industrie, obligé, par le cours naturel des choses, de vendre son produit à bas prix, et, dans tous les cas, k aussi bas prix que les fabricants étrangers qui alimentent le même marché ; et obligé d’autre part, par la loi qui tarife les salaires, à payer à la main-d’œuvre un prix que la vente ne lui rend pas, retire ses capitaux, ferme ses ateliers, et met les ouvriers sur le pavé. Tout est enveloppé dans la même ruine, le fabricant, l’ouvrier et le commerce national.
On arrive plus sûrement encore aux mêmes conséquences, si on force l’État à donner un fonds de roulement, des outils et la matière première à tout travailleur. Cette utopie est la plus folle de toutes. D’abord, qui sera juge de l’opportunité, de la quantité de la subvention, du genre de travail , des aptitudes? 'Si , c’est l’ouvrier, chaque individu, la société n’a pas trois semaines à vivre ; si c’est l’État, il en résulte pour les citoyens la servitude la plus dure et la plus inintelligente. Représentez-vous l’État comme un immense magasin, et donnez au premier venu le droit d’y entrer, et de prendre sans payer toutes les marchandises à sa convenance : voilà la première hypothèse. Donnez au contraire au garde de ce magasin le droit de forcer tous les passants à y entrer, de leur mettre dans la main une de ses marchandises, et de les contraindre à en user, voilà la seconde hypothèse, qui ressemble au rêve d’un cerveau malade.
Où prendra-t-on l’argent de cette dépense? dans l’impôt; c’est-à-dire que les pauvres qui travaillent seront ruinés au profit des pauvres qui ne travaillent pas. A qui fournira-t-on aigent et outils? A tout le monde? A ceux seulement qui en manquent? A ceux qui en manquent par le malheur de leur naissance ou par la faute des circonstances, ou bien à ceux qui en manquent par leur propre faute? Qui décidera si vous êtes victime d’un malheur ou de votre inconduite? Quand l’État aura prélevé cette taxe écrasante sur le salaire légitimement acquis, est-ce lui qui décidera du genre et de l’étendue de votre fabrication? Est-ce vous? Si c’est lui, vous voilà esclave ; si c’est vous, le voilà ruiné. L’État, que vous chargez de vous fournir des capitaux sera-t-il chargé par la même occasion de vous fournir des chalands? Quelle différence y a-t-il entre le secours distribué gratuitement et le secours distribué en travail inutile? Aucune, si ce n’est que l’encombrement dus marchandises de même nature doit infailliblement déprécier et ruiner la produc-
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tion libre., U me semble voir mon domicile envahi par une bande d’ouvriers inoccupés : < Mes amis, voici mon pain : partageons-le ensemble. Voici de la toile : prenezen une pari pour vous faire des habits. — Non pas, c’est de l'ouvrage qu’il nous faut. Nous sommes des ouvriers, et non pas des mendiants. — Je n’ai pas d’ouvrage à faire faire; ma récolte est serrée, mon pain est cuit; mes murs sont en bon état. — Faites-les abattre, pour que nous puissions travailler à les refaire ; car nous sommes tous maçons, et ce qu’il nous faut ce sont des murs à abattre et à reconstruire. Si vous aviez besoin de laboureurs, nous laisserions vos moissons périr sur pied. > Vous rejetez-vous sur les ateliers nationaux? Toutes les mêmes objections reparaissent avec la même force. C’est toujours une opération en deux parties : 1“ ôter aux uns une portion d’un salaire bien gagné ; 2° occuper les autres à un travail dont personne n’a besoin. On transforme les premiers en victimes, et les seconds en esclaves Notez que, l’humanité étant considérée comme une fabrique, tous les bras sont nécessaires à la production commune ; de sorte que, les bras occupés à un travail inutile pouvant être en réalité comptés comme des bras inoccupés, la fabrique ne donne plus tous les produits
4 . Dès la première créalion deg ateliers nationaux, l’Asgemblèe nationale parut frappée de leurs inconrénients. Voici le préambule du décret rendu le 46 déc. 4 790 sur la proposition de U. de ia Rouchefoucauld- Liancourt. a L’Assemblée nationale, considérant que le ralentissement momentané du travail qui pèse aujourd’hui sur la classe la plus indigente n’étant occasionné que par des circonstances qui ne peuvent se reproduire, U peut J être pourvu par des moyens extraordinaires sans aucune conséquence dangereuse pour l’avenir, empressée de faire jouir dès à présent cette classe intéressante des avantages que la Constitution assure A tous les citoyens, et convaincue que le travail est le seul secours qu’un gouvernement sage puisse offrir i tous ceux que leur âge ou leurs infirmités n’empéchent pas de s'y livrer, décrète ce qui suit :
Art. 4 . L’Assemblée nationale accorde, sur les fonds du trésor public, une somme de quinze millions pour être distribuée dans tous les départements, et subveuir aux dépenses des travaux de secours qui y seront établis.
qu’elle peut donner. Or, la fabrique totale ne donne que le nécessaire à la consommation totale. Qu’est-ce donc que vous fabriquez dans vas ateliers nationaux? La famine. Vous dites que le travail moralise et honore, et vous avez raison; mais c’est le travail productif, et lui seul. Un danseur de corde se fatigue; il travaille; il ne produit pas ; sa profession n’est pas honorable. De même dans l’atelier de l’humanité. J’estimerai l’ouvrier, d’abord par le degré de force intellectuelle ou physique qu’il déploie, et ensuite, par Tutilité de son produit. G’est se relier de l’intelligence et de l’activité humaine, que de les employer au néant.
Poussez un peu loin ce droit de prélever une dîme sur le travailleur au proht de l’oisif, et vons allez ruiner tous les travailleurs. Poussez ce droit d’exiger l’ouverture d’un atelier public, et vous allez fermer tous les ateliers privés. Nous voilà, par ces belles institutions, en présence de la loi agraire, appliqaée non à la terre, mais au travail. . Quel parti prendrez-vous sur les salaires? Les ferez-vous égaux ou inégaux? Les faire égaux, c’est un grand parti. Salaire égal à un enfant et à un homme fait, à on apprenti et à un ouvrier consommé, au manœuvre, qui ne sait faire autre chose que tirer la brouette, et à l’ingénieur qui construit une machine hydraulique! Les faire inégaux, c’est une illusion. Inégaux aujourd’hui en apparence, égaux en réalité, puisque vous allez prendre la différence pour rétribuer de nouveaux ouvriers et créer de nouveaux chantiers. Il ne reste plus, au milieu de tout cela, de vie privée, d’initiative individuelle, plus Je famille, plus de goût personnel, plus de libre disposition de sa propre activité. Vous faites la guerre à l’originalité, au talent, au zèle, en même temps qu’à la propriété et à • l’égoïsme. L’Eiat nous parque, nous commande, nous utilise, nous nourrit, nous marie. Nous étions des personnes et nous ne sommes plus que des choses. On parlait pourtant de liberté au commencement. Liberté, grand
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Dieu 1 Et qui donc sera libre ? Il n’y a plus d’hommes dans vos ateliers.
La liberté, c’est la vie, et par conséquent c’est la lutte. Le vrai droit de l’homme, c’est de travailler, ce n’est pas de frapper d’une dime à son profit le travail de son voisin, pour jouer ensuite à l’ouvrier, comme des enfants qui se fatiguent pour un travail imaginaire. Entre le droit de travailler et le droit au travail, il y a toute la distance qui sépare la liberté du communisme, le droit de la violation du droit, le respect de la nature humaine, de l’asservissement de l’esprit et du corps à des lois factices, l’égalité proportionnelle, et < par conséquent équitable et féconde, de l’égalité brutale | numérique, injuste, oppressive, homicide.
En résumé, qu’est-ce que la maîtrise? C’est le roi absolu, la tradition, la hiérarchie inflexible, la négation du droit au profit du privilège, la consécration d’inégalités de hasard, fondées sur la naissance, et qui peuvent être en sens inverse de l’inégalité réelle, c’est-à-dire de celle qui est fondée sur le mérite. C’est l’oppression de la liberté individuelle, c’est le communisme aristocratique.
Et qu’est-ce que le droit au travail? C’est l’oppression du travail par le nombre, l’égalité des salaires dans l’inégalité de la capacité et du travail, l’initiative privée détruite et remplacée par le pouvoir absolu de la communauté. C’est le droit de travailler aux frais d’autrui contre la volonté d’autrui. C’est le communisme révolutionnaire et démagogique.
U m’importe peu, quand j’ai mon bât sur le dos, de savoir qui a serré les sangles. Il peut s’appeler Néron ou Catilina, s|asseoir sur le trône de l’imbécile Claude, ou sur la chaise curule de Caïus Gracchus. Voilà les Romains qui voulaient bien être asservis par César sous le nom d’empereur„et qui l’auraient assassiné s’il avait pris le même pouvoir sous le nom de roi. D’autres chasseront un souverain, parce qu’il a acheté le pouvoir en corrom-
pant les prétoriens ; ils le subiraient, s’il avait corrompu les électeurs sur le forum. Je l’avoue, je n’ai pas de ces superstitions, et je ne puis voir dans le tyran que la tyrannie. Appelle-toi comme tu voudras, viens d’ici ou de là, peu m’importe. Il n’y a que la liberté qui soit bonne. Je n’aime pas un homme qui rampàit sous Louis XV, et qui s’en va bien vite, sans s’essuyer les genoux, adorer Marat. La carmagnole aussi est une livrée.
On étale les misères que laisse subsister la liberté, comme si nous prétendions que la liberté va rendre aussitôt les hommes parfaits et heureux. Il y aura toujours de la misère, car il y aura toujours des fautes. Il ne suffirait pas, pour ôter la misère, de réformer la société, il faudrait aussi réformer l’homme, faire qu’il n’y ait plus de paresseux et de vicieux. C’est une mauvaise rhétorique que vous faites en exagérant toutes ces plaies que personne ne saurait guérir; ces déclamations sont à la portée du premier venu. Avez-vous un remède? U n’y a que oette question. Si vous en avez un, montrez-Ie; si vous n’en avez pas, taisez-vous. Croyez-vous donc apprendre aux pauvres qu’ils souffrent, ou aux riches qu’il y a des pauvres? Ou vous parlez pour ne rien dire, ou votre but est d’exciter les passions. Et quelles passions, grand Dieul Vous ne rêvez que d’ajouter au mal de la pauvreté le mal de la haine. O vous qui ne vous servez pas de la misère comme d’un instrument, et qui n’en parlez que pour la consoler ou pour la guérir, ne la racontez jamais qu’au riche. Mais alors, avant d’ouvrir la bouche, regardez dans les couloirs, assurez-vous bien qu’il n’y a autour de vous que des puissants et des heureux ; prenez garde qu’un indigent ne se soit égaré dans cet auditoire, et qu’en voulant prêcher la charit i, vous n’enseigniez, malgré vous, la guerre.
Mais la liberté, dites-vous, créw le mal qn créant la concurrence.
Il ne faut pas regarder d’un seul côté. La liberté pro-
duit quelque mal et beaucoup de bien. Son premier bienfait est de rendre à l’homme toute sa grandeur, de le mettre dans la condition où Dieu l’a voulu. La responsabilité est la condition de la liberté, et l’immortalité est la conséquence de la responsabilité. On peut sans doute prêcher l’immortalité à des esclaves ; mais des hommes libres n’ont pas besoin qu’on la leur prêche, puisque la liberté est toute pleine de promesses immortelles, et qu’on ne peut être maître de son esprit et de son cœur, sans se reconnaître des droits à l’héritage divin, sans se sentir enfant de Dieu. N’est-ce pas une bénédiction, que la liberté, qui élève le cœur et ouvre l’esprit, centuple en même temps la force? La science économique démontre que le travail de l’esclave est inférieur à celui du serf, et celui du serf k celui de l’ouvrier libre travaillant à la journée * ; et le travail de l’ouvrier libre travaillant à la journée inférieur k celui du tâcheron. Ainsi toute entrave est destructive de la force ; et c’est vivre deux fois que de vivre libre.
De quoi s’agit-il après tout? De faire des riches? Non ; mais des hommes. Sous la loi préventive, il n’y a que des souffrants et des jouissants : dans la liberlé, il y a des lutteurs ; et les déshérités mêmes gardent l’espérance, parce qu’ils se sentent intérieurement de la force.
La liberté ne paraît un péril qu’aux lâches. Ils sont comme le malade qui aime mieux attendre la gangrène, que de subir une opération.
Le mal produit par la concurrence est un fléau passager, qu’il n’est pas permis de nier, qu’il est encore moins permis d’exagérer. Il n’est pas permis de transformer les crises produites par la concurrence en un mal chronique que la liberté traînerait toujours et sans relâche k sa suite.
I. Qu:itre journées de corvées équivalent à trois journées de travail salarié, suivant Flutow {Anleitung zur l'ertigung der Ertragsanschlàge, I, p, 80). Chez les anciens 'on ne comptait que vingt moutons pour un berger, cinquante au plus. Aujourd’hui cinq honimrs en gardent dix- Imii mille.
'Il est naturel que de grands besoins fassent naître de grands efforts et de grandes espérances ; mais il est nécessaire qu 'après un peu de temps les besoins et le secvice s’équilibrent. Je conviens que la crise n’en est pas moins douloureuse pour être passagère. Mais quel remède pour éviter les crises que le coHununisme I Détruire pour pacifier, quelle ignorance! Et quelle barbarie! Et quelle enfance I Cette course au clocher dont le lucre est le but vaut mille fois mieux que la torpeur où tout un peuple languissait sous la loi du privilège, et où l’on voudrait le replonger en ramenant, sous d’autres noms et au bénéfice d’autres privilégiés, le despotisme des corporations. Pendant que la concurrence brûle le pavé, plus d’un tombe sanglant sur la route ; mais la puissance de l’esprit humain est doublée, les découvertes se succèdent, les arts et l’industrie encombrent les marchés de produits utiles, les fortunes s'égalisent, l’or se répand. Laissez, laissez rugir cette fournaise humaine ; laissez la charme fouiller la terre ; laissez la pioche enfoncer dans les terrains stériles les tuyaux de drainage; laissez la science aménager les pentes, préparer un lit aux inondations, partager également les eaux fertilisantes ; laissez le mineur trouer profondément la terre pour jeter à sa surface le fer et la houille ; laissez les wagons dévorer l’espace, la presse vomir des millions de livres, les lourds marteaux des usines frapper et polir le fer, la navette lancée par la vapeur bondir un million de fois et rebondir encore, tissant le lin, la soie, la laine ; laissez le commerce dresser ses comptoirs, transporter ses ballots d’un bout du monde à l’autre, solder des millions avec une ligne d’écriture, correspondre à mille lieues en vingt secondes, abandonner les vaisseaux à voiles au fond des bassins comme des machines gothiques et surannées, créer les vaisseaux à roue et les délaisser pour les vaisseaux à hélice. Ne venez pas, tristes émules des temps de barbarie et d’ignorance, arrêter ces rouages, frapper de mort ces machines, ôter du même coup au commerce son but, à
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l’intelligence son aiguillon, à l’homme sa liberté. L’ouvrier souffre sans doute : souffrira-t-il moins quand vous aurez fermé la moitié des fabriques? Vous parlez de l’organisation du travail, et c’est la grève que vous organisez!
On vent des réformes ; mais où a-t-on jamais vu que ce soit réformer l’homme que de l'abêtir ? Demandez aux économistes : c’est la liberté qui fait l’ouvrier. Demandez aux philosophes ; de toutes les forces, la première, c’est le talent, la vraie force motrice; ne l’étouffez pas! Le plus énergique ressort du progrès, le seul peut-être, c’est la liberté. Rien n’a été créé que par elle, même dans les siècles d’oppression. Un grand homme brisait ses liens, et ce joùr-là il créait un monde. Eh quoi! serons-nous réduits à discuter en matérialistes contre vos doctrines maté- - rialistes? Vous ruinez l’humanité, vous dis-je, en l’enchaînant; mais vous faites pis que de la détruire, vous la dégradez. Quelle est ma première affaire sous le ciel? G’est d’honorer l’humanité en moi, le grand et sacré caractère de l’humanité, la liberté, qui est le sceau de Dieu sur mon âme. O cité du travail, cité de la liberté, cité de Dieu 1 faut il que des hommes poussent l’aveuglement jusqu’à chercher le bonheur de l’État, sa gloire, sa justice, en dehors de la liberté ! Faut-il qu’une expérience, qui a duré quatorze siècles, ne les ait pas assez éclairés sur les effets du pouvoir absolu, ou qu’ils ne reconnaissent plus ce puuvoir quanjl ils l’ont conffé à d’autres ! Il n’y a qu’une réforme à faire : ce n’est pas de renoncer à la liberté, c’est de l’achever. Hélas ! jusqu’ici vous ne l’avez qu’entrevue. ‘ Vous marchez avo: des corporations, avec des patentes, avec des monopoles, avec des statuts, avec des privilèges, avec des douanes, avec des droits prohibitif, avec des inquisitions. La Constituante a proclamé la théorie de la liberté ; il reste à l’expérimenter dans la pratique. Le communisme tourne le dos à la vérité. Ils veulent enchaîner le travail : émanoioez-le !