LA FOI
n semble, au premier coup d’œil, que la pensée, par sa nature même, échappe à toutes les prises du despotisme.
En effet, il n’y a que mon corps qui dépende des autres hommes. On peut enfermer mon corps, l’enchaîner, le mutiler, le détruire ; mais on ne peut attenter à mon âme immortelle. Le prisonnier chargé de fers, réduit à l’immobilité ou à l’impuissance, juge librement son vainqueur. Du fond de cet étroit cachot, sa pensée parcourt et domine le monde. Le pouvoir de la force ne commence contre la pensée qu’au moment où elle se manifeste. Toute manifestation est matérielle, parce qu’un esprit ne commerce avec un autre esprit que par l’intermédiaire des corps. Mais- les ailes de l’âme portent la pensée partout où elle veut aller ; et ni le temps, ni l’espace, ni la force ne peuvent rien contre elle. -C'est ce qui a fait dire à l’un des plus opiniâtres défenseurs de l’autorité « qu’il est un peu plus absurde de réclamer pour l’esprit la liberté de penser, que de réclamer pour le sang la liberté de circuler dans nos veines *. »
Il y a dans cette assertion une double équivoque.
Il est vrai que ma liberté est en même temps un fait et un droit; il est vrai que je puis défier la force, défier la torture; résister à La tentation, k l’éloquence, à la preuve ; outre le cri de ma conscience, j’ai pour le démontrer le sang des martyrs, dont la terre s’est abreuvée. La liberté est donc; cela suffit pour me rendre responsable, mais non pour me rendre invincible. Je suis homme, capable de me tromper et de faillir ; il est donc au pouvoir des
4. M. de Bonald, Réjlexions philcsophiques sur la tolérance des opinions! dans U JHerciue yaia4aool.{0^vr«*coa{ilà4et, t. IV, p. 4S3.}
autres hommes d’égarer mon esprit et de troubler mon cœur. Quand les licteurs menaient un chrétien les mains liées, devant le proconsul, et qu’on lui donnait le choix entre une magistrature ou la mort, il était libre sans doute, de cette liberté métaphysique qui ne périt jamais en nous : s’il montait aux honneurs, il emportait avec lui le remords ; s’il mourait, il laissait la mémoire et l’exemple d'un martyr. Mais le proconsul, en le tuant, ne lui disait pas : « Vous êtes libre ; je respecte en vous la liberté de votre pensée; je n’ai voulu contraindre que vos actions. >
Ceux qui déclarent la liberté de penser invincible ne la mettent si haut que pour nous la refuser. Quand nous demandons la liberté de penser, nous demandons qu’on nous en conserve l’usage. Le tyran et le sophiste, qui font la même besogne par des moyens différents , ne nous arrachent ni la liberté, ni la raison : ils les étouffent. Cet homme que la peur a troublé, et qùi a consenti à l’apostasie, avait le devoir de résister; il en avait le pouvoir, s’il eût été un héros. Cet esprit que le sophisme a aveuglé, aurait débrouillé toutes les ruses, s’il eût été bien armé pour la lutte par la science et par la nature. Ce n’est pas respecter la liberté que de l’entourer de terreur et de ténèbres, et de susciter en moi contre moimême, par la crainte ou par l’espérance, cet incomparable sophiste, que tout homme porte au fond du cœur.
Quand un fervent catholique sent la foi chanceler en lui, deux voies lui sont ouvertes : il peut s’adresser à un théologien, qui résolve la difficulté ; il peut recourir à la prière, au jeûne, aux macérations, aux humiliations. De ces deux moyens, le second est le plus recommandé et le plus sûr. Il est la destruction de la liberté. C’est luimême que Pascal a caractérisé par un mot profond et terrible.
Nous avons eu, de nos jours, le spectacle d’une persé-
cation savante. Quand le czar voulut venir à bout de la religion rulhénienne, il pouvait fermer les temples, bannir les prêtres, obliger les fidè'es à participer aux offices et aux sacrements de l’êgUse russe ; c’eût été violenter l’action, et frapper la liberté religieuse dans ses manifestations : il fit plus, il la frappa dans son foyer, il voulut pénétrer jusque dans l’ame même. Les églises restèrent ouvertes; mais les prêtres ne purent enstûgner qu’un catéchisme prescrit par le synoda hérétique. Les séminaires, où le sacerdoce se recrute, eurent des hérétiques pour professeurs. On enleva aux prêtres leurs enfants, et on les fit élever aux frais de l’empereur dans des séminaires hérétiques*.
C’est donc une é. aiivoque, ou plutôt, c’est une dérision, d’opposer la liberté métaphysique à ceux qui réc'ament la liberté de conscience. Nous sommes maîtres de pensées, et par conséquent responsables de nos erreurs; cela est vrai, et il ne l’est pas moins, que la société qui nous menace, qui nous tente ou qui nous trompe^ attente à notre liberté.
Une autre équivoque des ennemis de la liberté, c’est de nous confiner dans la liberté intérieure, quand ils savent bien que l’expression de la liberté fait partie de la liberté elle-même, et que nous demandons en même temps, au même titre, le droit de penser librement, et celui d’exprimer librement nos convictions libres.