La liberté religieuse implique la liberté de penser
An premier abord, la liberté des cultes paraît plus respectable que la liberté dé penser, parce ce qu’elle est la liberté de la foi, tandis que la liberté de penser peut n’être que la liberté du scepticisme. Mais ce point de vue est faux; car puisque la liberté des cultes est la liberté de tous les cultes possibles et non pas d’un culle déterminé, elle ne peut être fondée que sur le droit qu’a la conscience humaine de former librement et de professer sans entraves ses opinions. Dès que la loi est indifférente aux formes religieuses, elle regarde les religions comme pouvant être le produit de la science humaine, et chaque forme religieuse comme pouvant être le résultat dogmatique d’une spéculation particulière. Il est impossible que la liberté de conscience ne commence qu’avec la forme religieuse, et que la pensée qui cherche encore ait moins de droits que la pensée qui a trouvé. L'État qui n’a plus de religion d'État, n’a ni le droit ni le moyen de distin-
guer entre la science et le résultat de la science. Puisque ma croyance doit être libre, ma méthode est libre : cette conclusion est évidente; et la libsrté religieuse n’est qu’une contradiction sans la liberté philosophique. La liberté de croire n’est entière que quand elle comprend aussi la liberté de ne pas croire. On ne fait pas è la liberté sa part en matière de foi; il n’y a pas là de terme moyen : il faut qu’une croyance soit imposée, ou quelle soit libre.
Beaucoup d’esprits, tolérants par dédain, et faisant l’État à leur image, supposent qu’uniquement préoccupé des intérêts matériels, il laisse vivre en paix toutes les religions, parce qu’il les sait fausses, et parce qu'il se croit sûr de les rendre innoffensives.
Cette doctrine est ce qu’on a appelé l’athéisme de l’État.
L’État ne peut pas être athée. En effet, il a une morale.
Il n’y a pas de Gode sans morale. Aucune société humaine ne pourrait subsister, si elle condamnait l’assassin à perdre la vie, le voleur et l’adultère à perdre la liberté, et qu’en même temps elle professât la doctrine que l’assassinat, le vol et l’adultère ne sont des crimes que par la définition de l'a loi. Si le condamné n’est qu’un maladroit ou uqe victime, le juge et le législateur ne sont plus que des bourreaux. Punir le vol, c’est la même chose que de déclarer la légitimité de la propriété. Punir l’adultère, c’est reconnaître la sainteté du mariage.
Dès que la loi humaine est fondée sur la justice, et non pas la justice sur la loi humaine, c’est qu’il y a un Dieu. Car pourquoi le droit et l’immuable seraient-ils? Tout, dans la nature, est contingent et mobile.
La vérité est que l’État ne peut pas ê.tre athée. Il a une religion, quoiqu’il n’adopte en particulier aucune forme religieuse. Sa forme est la religion naturelle. En d’autres termes, il est iudillérent aux religions positives, mais il n’est pas indifférent à la religion.
Pourquoi l’Ètat croit-il à Dieu et à la nv^rale, et ne «roit-il pas à la révélation, et à tel ou tel dogme particulier? Parce que l’existence de Dieu et de la loi morale sont des vérités communes, que tous les esprits confessent, auxquelles nous croyons par une impulsion naturelle, et qui sont nécessaires au règlement de la vie et à l’existence des sociétés ; tandis que chacun des cultes existants s’appuie sur des démonstrations qui sont contestées par tous les autres, et qui ne portent en aucune façon le caractère de l’évidence.
Du moment que l’Etat a un parti pris sur la religion naturelle et n’en a pas sur les religions positives , il doit la liberté des cultes et la liberté de penser, c’est-à-dire la li- Jjerté de la foi et la liberté des méthodes.
Supposons que l’État ait un parti pris sur les religions positives, qu’il en admette une, et que par conséquent il rejette théoriquement les autres ; même dans celte hypothèse, il doit la liberté des cultes. Je le prouve par la nature de la religion et par la nature de l’État.
D’abord par la nature de la religion. En effet, appartenir à une religion, ce n’est pas la pratiquer extérieurement; c’est y croire. Il n’y a que la foi qui sauve. J’aurai beau aller à l’église, fléchir les genoux, édifier la congrégation ; si je ne crois pas, toute celte hypocrisie tournera à ma honte dans ce monde, et à ma condamnation dans l’autre.
Je le prouve aussi par la nature de l’État, qui est institué pour me faire jouir de ma liberté, en me protégeant contre la violence, et non pas pour opprimer ma liberté, et faire de moi une machine. L’État ne peut jamais demander à ma liberté que le sacrifice strictement nécessaire à la garantie de la liberté qui me reste. Donc les cultes doivent être libres, même sous une religion d’État. Donc la pensée doit être libre sous toutes les constitutions. Car la liberté des cultes est à la liberté de penser ce qu’une conséquence est à son principe.