‹ La liberté civileChapitre 79 sur 97 · Toute liberté implique la liberté de penser · texte numérisé non relu

Toute liberté implique la liberté de penser

Pourquoi demandons-nous la liberté politique? Parce qu’ayant été créés libres, nous ne voulons pas déchoir, et parce que nous ne pourrions pas déchoir sans souffrir. C’est à la fois une question de droit et une question de bonheur.

Quant au droit, si nous en cherchons la source, il est impossible de ne pas la voir dans notre intelligence. Dieu a fait deux sortes de créatures, les unes pour la liberté, les autres pour la fatalité.- A celles qu’il a destinées pour subir les lois de la nature sans leur résister, sans les modifier, il a refusé la conscience ; mais à l’homme, il a donné à la fois la pensée et une force libre. Go sont deux * attributs si nécessaires l’un à l’autre , que la pensée . serait un supplice sans la liberté, et que la liberté ne se conçoit même pas sans la pensée. Nous ôter la liberté k nous qui pensons, ou abêtir notre pensée, à nous qui avons été créés libres, c’est le même sacrilège envers nous, le même attentat contre Dieu. Quand, par des circonstances indépendantes de la volonté des hommes, notre intelligence manque de force, notre liberté et notre droit à la liberté sont suspendus. C’est ainsi que l’enfant porte on joug, jusqu’à ce que son intelligence soit formée ; que l’idiot et le fou sont soumis k des tuteurs ; que le sauvage et les peuples dont la civilisation est incomplète ont besoin d’être irès-gouvernés. Cet assujettissement devient légitime par l’impuissance intellectuelle de ceux qu’on y soumet; mais cette impuissance, dans l’enfant, n’est que temporaire ; dans l’adulte, elle est contre nature. La piété envers Dieu et envers les hommes nous oblige à la combattre : comment admettre un seul instant qu’une institution humaine travaille k nous rendre incapables de la hbei'té,. tout exprès pour nous en rendre indignes?

3'i8 LA LIBERTÉ CIVILE.

L’État, qui a toujours besoin d’être nécessaire pour être juste, n’a de droit contre moi que quand ma liberté devient oppressive pour la liberté d’autrui; c’est dans l’intérêt de la liberté commune, qu’il entrave une liberté particulière. Quand il s’agit d’une fonction politique, comme par exemple, de modifier la loi commune, ou d’élire un magistrat, l’État me préside, me trace des règles, il représente tout ce qui a été reconnu juste, et tout ce qui ne saurait être modifié sans péril par les volontés particulières. Quand j’entre dans le comptoir et dans l’atelier, pour des intérêts dont le caractère est moins général, l’État est moins nécessaire; il doit donc être moins présent. Dans ma maison, j’échappe complètement à la puissance publique ; elle expire à mon seuil, parce quelle n’a plus rien a protéger au delà. De quel droit pénétrerait-elle dans mon âme, elle qui ne peut pas même franchir la porte de ma demeure? Pourquoi se placerait-elle entre moi et mon Dieu? Qui lui a donné la mission d’arrêter ma prière, de troubler ma recherche, d’obscurcir ma raison et ma conscience? Cet attentat contre la liberté du dedans est de tous les attentats le plus grand; car il est le seul qui touche à mon essence. Voler mes biens, enchaîner mes pas, détruire même mon corps, ce n’est pas me changer, me mutiler dans ce que je suis. Mais c’est violer le dernier sanctuaire, que d’imposer des lois humaines au sentiment et 'à la pensée.

Il ne faut pas que les esprits positifs qui se glorifient de ne pas sentir les besoins spirituels, viennent ici soutenir que la liberté de penser n’est pas nécessaire au bonheur, qu’il suffit d’être libre dans ses afiaires et dans ses plaisirs, et de ne pas être condamné à des manilestations hypocrites. Il est vrai que certains hommes se servent moins que d’autres de leur esprit, que les besoins et les jouissances intellectuelles ue sont pas à la portée de tous, et qu’il faut être, si on l’ose dire, quelqu’un, pour sentir la joie de chercher librement, d’exposer sans aucune en-

trave ses idées et ses découvertes, de porter dans d’autres esprits les nouvelles lumières qu’on a dérobées à la science, et d’appeler le contrôle d’une intelligence égale ou supérieure. Quand les chefs du P. André lui prescrivirent de renoncer à Malebranche, il souffrit une douleur dont tout le monde n’est pas en état de se rendre compte ; et peut-être sa souffrance aurait-elle été plus grande encore, s’il avait été Descartes. L’homme est à la fois une âme et un corps; quelques hommes sont surtout un corps, et d’autres sont surtout une âme. Ce ne sont pas ceux dont les droits et les intérêts sont les moins sacrés.

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