Lia sclenca est impossible sans la libeité de penser
L’esprit humain est le plus souple et le plus puissant des instruments ; mais on ne doit jamais le détourner de sa voie. Un homme vulgaire fait passahlement la chose 4 laquelle il est propre; un homme de génie fera mal ce qu’il n’était pas destiné à faire. Il y a dans le monde de grandes chutes d’eau qui font bouillonner les fleuves dans les déserts sans aucun profit, et qui mettraient de puis- . santés machines en mouvement, si l’industrie humaine y avait pourvu. De même plus d’une grande intelligence se perd sans se connaître, parce que la culture lui a manqué, on parce qu’elle n’a pas pu suivre sa vocation. C’est quelquefois cet excès de puissance qui trouble toutes les fonctions d’un esprit, en le rendant incapable des petites choses : on ne sait si on voit un idiot ou un homme de génie, et, dans le fond, on voit l’un et l’autre, c’est-àdire un homme de génie hors de sa place. Ceux qui ont l'habitude de l’éducation publique savent que tel enfant qui paraissait stupide dans ses humanités, se réveille tout à coup, et devient une capacité exceptionnelle dès qu’il a touché aux mathématiques. Un bon maître est celui qui devine les aptitudes, et qui, même dans un ordre d’cludcs
LA UBERTÉ CIVILE.
déterminé, n’enchaîne pas tontes les intelligences aux mêmes méthodes. Il y a des créatures qui ne passeront jamais par le même chemin que moi, et qui, pourtant, loucheront tous les mêmes points, verront toutes les mêmes vérités. Il n’est pas aussi vrai qu’on veut bien le dire, q[ue les esprits trouvent leur niveau comme les liquides; et l’observateur le plus médiocre a connu plus d’une fois en sa vie des esprits qui auraient pu être grands, et dont la force demeurait ignorée et perdue.
Les mêmes réllexions s’appliquent à l’histoire générale. Quand on regarde en gros le moyen âge, et qu’on le compare au seizième siècle, au di.\-seplième, au dix-huitième, on a peine à s’expliquer tant de stérilité suivie de tant de fécondité. L’esprit humain était pourtant le même, et la nature n’était pas plus avare de grands hommes. Saint Thomas, pour ne citer que le plus illustre, a dépensé une force extraordinaire pour aboutir à bien peu de doctrine. Que leur manquait-il, à ces savants si pleins d’ardeur et de curiosité,' si clairvoyants, si téméraires, dévoués à la science jusqu’à la mort? Il leur manquait la liberté. L’originalité étouffait sous une règle inflexible; elle périssait sans produire autre chose pour l’humanité que le spectacle de ces efforts suihumains. Ces géants étaient condamnés,* comme les convicts d’Angleterre, à tourner la meule d’un moulin qui n’avait rien à moudre.
Ou avait 1 enfermé l’esprit humain dans un syllogisme. Il allait sans cesse de la majeure à la conclusion, sans pouvoir ni étendre la majeure, ni changer la conclusion, ni sortir de celte abrutissante méthode. Dès l’école, on lui enseignait qu’Aristote avait, quatre cents ans avant notre ère, creusé le sillon que l’humanité devait désespérément parcourir après lui jusqu’à la consommation. On lui taillait dans Aristote un Aristote orthodoxe, qui était pour lui tout Aristote, toute la logique, et toute la science. 11 n'étan ‘pas même permis de regarder à côté. Les gouvernements trouvaient leur compte à cette unité de mé-
thode, et l’Eglise encore plus; car le caractère propre de la déduction étant de développer indéfiniment le contenu d’un principe, on se croyait suffisamment rassuré contre toutes les nouveautés possibles par cet acharnement de l’esprit humain à toujours déduire, et à ne jamais imaginer. Il y avait en circulation une petite somme de principes acceptés par l’Église et par l’État, et sur lesquels on s’exerçait avec la plus merveilleuse subtilité et la plus implacable stérilité. Tout tendait à cette concentration dans le rien : l’Église, la royauté, le clergé, l’aristocratie. On criait sur tous les tons à l’humanité de ne regarder qu’en arrière ; « car si quelque chose se dérangeait dans l’ordre établi, l’humanité périrait ; le système du monde tenait à un souffle 1 » Nouveauté était synonynàe d’impiété. Il n’y avait contre la nouveauté ni assez d’anathèmes ni assez de bourreaux. La théologie, la philosophie, la politique, l’histoire, la jurisprudence, tout se résumait dans ce grand mot : « immobilité I » — Cette immobilité systématique de la pensée laissait la place libre à la passion et aux égorgements.
Sans doute, il y a une part à faire à la routine. Toute éducation a l’inconvénient de conduire les esprits par des chemins déjà fréquentés. Il est indispensable qu’il en soit ainsi, à moins de rêver comme J. J. Rousseau un instituteur de génie pour chaque élève. La supériorité de l’éducation moderne, c’est qu’elle enseigne toutes les méthodes, sans en interdire aucune par suite de préoccupations étrangères à la science, et que, par les humanités, elle met les esprits en communication directe avec les plus grands siècles de la pensée. C’est une ornière, il est vrai, mais une ornière creusée par le génie. Cet apprentissage n’a pas pour but d’enchaîner les intelligences à une méthode, mais de leur inspirer le goût et de leur fournir les moyens de travailler sans-lisières, sur un terrain de leur choix, avec une méthode à leur main.
Ce qui lait précisément la différence de l’écolier et dû
maître, c’est que l’ëcolier essaye sa force en suivant l’ornière, et que le maître se sent libre d'en tracer une nouvelle. Quand il a trouvé son but et sa méthode, il s’étonne lui-même de la rapidité de ses progrès, peut-être après de longs désespoirs. S’il foule le premier un sentier inconnu, '
Avia Pieridum peragro loca * ;
qui donc pourrait se mêler de sa route? C’est comme si un aveugle conduisait un voyant. Il y a un rapport naturel entre la force intellectuelle et l’objet intelligible; mais c’est seulement par l’effort personnel et libre que ce rapport s’établit.
L’aventure de Galilée est tragique. Elle parle à l’imagination. Ce grand homme qui voit la terre tourner, et que des juges imbéciles condamnent à demander pardon, est un des plus frappants exemples de l’oppression de l’espntpar la force. Mais cet exemple est de tous les jours. Les hommes s’acharnent tous les jours contre l’esprit. Ils font la guerre, une guerre incessante, à l’originalité, à la découverte. S’ils n’ont plus, comme les juges de Galilée, des textes à opposer aux philosophes, ils leur opposent ce qu’il leur plaît d’appeler le sens commun, et ce qui n’est en réalité que le convenu et la routine. Si petit qu’on soit, quand on’ croit avoir saisi une vérité, on regarde de bien haut les gens qui ne veulent pas cpie la vérité soit vraie, parce qu’elle gêne leurs combinaisons, ou qu’elle ne se trouve pas dans leurs formules. La science est difficile: tout le monde doit l’aider ; elle est sacrée : tout le monde doit être en respect devant elle. La religion la plus profonde, en traçant l’idéal du bonheur parfait, le définit ainsi : « Voir Dieu face à face, c’est-à-dire la vérité sans voile. > Hélas! notre part de puissance à chacun est bien petite ; il nous faut bien du temps et bien des secours