‹ La liberté civileChapitre 82 sur 97 · Proscription de la liberté de penser · texte numérisé non relu

Proscription de la liberté de penser

Il n’est pas nécessaire de remonter au moyen âge pour voir des libres penseurs persécutés. Voici tout à K fin du seizième siècle, un auteur condamné à mort pour propos injurieux contre le roi. L’Estoile raconte ainsi cet événement, qui est loin d’être un exemple rare* : « Le samedi 22 novembre 15S6, maître François Lebreton, avocat au parlement, natif de Poitiers, par arrêt de la cour du parle-

4. P. l’Estoile, journal d'Ocnri III, coll. MicLaud, 2* série, l. I, prcmiëie partie, p. 209.

ment de Paris, fut déclaré atteint et convaincu du crime de lèse-majesté, et, comme séditieux et perturbateur du repos public, pendu et étranglé en la cour du palais, devant le mai. Et ce, à raison d’un livre qu’il avait composé et fait imprimer à Paris, auquel il avait inséré plusieurs propos injurieux contre le roi, le chancelier, les présidents et conseillers de la cour, dont les copies furent prises chez Giles de Garroy, imprimeur, demeurant en la rue Saint- Jean de Beauvais ; et lui et son correcteur faits prisonniers, fustigés au cul de la charrette, et bannis pour neuf ans du royaume de France. Lesdits livres brûlés sous la potence, et tous les biens dudit Lebreton acquis et confisqués au roi. » Le supplice de Vanini, condamné à la peine du feu pour crime d’athéisme par le parlement de Toulouse, est du 19 février 1619. Dans le cours du dix-septième et du dix-huitième siècle, les parlements se bornèrent presque toujours à faire lacérer et brûler les livres ; mais il y a des exemples de décrets d’ajournement pwsonnel, et même de condamnations flétrissantes prononcées contre les auteurs. Helvétius, quine se sentait pas de goût pour le martyre, publia en 1759 jusqu’à trois rétractations ou désaveux de son livre de l’Esprit. L’abbé Raynal fut décrété de prise de corps pour son Histoire philosophique des Deux-Indes, et obligé de s’enfuir en abandonnant tous ses biens. L’arrêt du parlement est du 25 mai 1781 ‘. Quelques années auparavant, un écrivain obscur, Delisle de Sale, auteur d’un très-médiocre ouvrage, intitulé la Philosophie de la nature, fut condamné par le Châtelet an bannissement p>erpétuel et à la confiscation. Il en appela au parlement, qui le condamna seulement à être admonesté, ce qui était une peine infamante. On ne relira pas, sans une sorte d’eflroi, quelques détails’ de la procédure

<. On (lil que ce fut le roi lui-même qui, ayant lu par hasard un toluine de V Histoire j)liilosojj/iique des Deux-Indes , ordonna au (larlcment «le poursuivre. Il se trouva que le chancelwr et M. de Vergenoes avaieBt souscrit cliucuQ pour un exemplaire.

du Châtelet *: « A midi, M, Delisle a été conduit à la salle du conseil pour subir son dernier interrogatoire. Il avait préparé un discours pour sa défense : on ne lui a pas permis de le lire Voici les chefs d’accusation princi-

paux : « 1® Vous avez dit, dans une épUre dédicatoire, « qu’il faut toujours finir par adorer Palmyre et par suivre * la nature. » Gela tend au spinozisme ; cela réduit les lecteurs à rejeter toute autre loi que la loi de la nature ; 2® Vous avez avancé qu’il était impossible à l’homme d’avoir des idées claires sur l’essence de Dieu, et qu’il

fallait se contenter de l’adorer en silence 4® Vous avez

dit qu’il y avait des moments de fermentation dans un État où chaque citoyen prenait un caractère et où les rois n’étaient plus que des hommes.... 5® Vous avez osé dire que les quatre vertus cardinales pourraient se réduire à une seule.... L’accusé s^est' retiré. On a été aux opinions : les premières voix ont été pour condamner M. Delisle ad omnia citrà mortem : cette formule désigne le fouet, la marque et les galères perpétuelles. Cet avis a été proposé avec chaleur. Ensuite, on a opiné à ce que l’auteur fût condamné au carcan, à faire amende honorable en chemise et une torche à la main, devant le portail de Notre- Dame, ensuite banni à perpétuité. Cet avis, longtemps discuté, a été sur le point de prévaloir....* »

Les bbraires étaient encore plus maltraités que les auteurs. Au dix-septième siècle on pendit un libraire pour avoir publié le Custode du lit de la reine^, au dix-huitième siècle, on condamna un libraire à la détention perpétuelle, comme suspect d’avoir voulu imprimer un mémoire sur « les troubles de France *. » Je me borne à ces deux exemples, parce que les exemples sont connus et innombrables.

< . Correspondance littéraire de Gritnm , l. IX, p. 3< 2 eqq.

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