Descartes, éd. Jules Simon, tS41, p
gion de l’État sans être mis hors la loi, estnn pays où on ne connaît pas le premier mot de la liberté intellectuelle.
Il est douloureux que de telles lois subsistent, et qu’au lieu de les laisser dormir comme ces vieux instruments de torture que la rouille dévore au fond des musées, on les applique, à la honte de la civilisation, au milieu du dixneuvième siècle, dans la capitale d’un grand royaume, en pleine paix intérieure, sans aucun de ces prétextes de raison d’État qui inspirent aux gouvernements absolns tant de dédains pour la liberté. Mais le comble, c’est de voir cet entêtement dans les lois barbares se produire par la volonté des chambres, et les représentants librement élus d’un pays refuser à plusieurs reprises une liberté que le roi leur offre. Dans le cours ordinaire des choses, ce sont les députés d’un pays qui défendent la liberté, parce qu’ils eus sentent la douceur, et le pouvoir exécutif qui lui résiste, parce qu’il en voit les difficultés.
Nous ne compterons pas non plus sans doute parmi les pays où on peut penser et parler librement, la Russie. La constitution politique de la Russie est l’absolutisme le plus absolu. Nulle garantie, nulle institution de liberté; tout dépend de la volonté du prince, qui n’est pas meme gêné, comme ailleurs, par la tradition. Il y a en Russie assez d’aristocratie pour que le paysan souffre, pas assez . pour que le czar rencontre un obstacle. Ces seigneurs, qui peuvent être brisés'à cliaqne instant, sont inutiles pour la liberté publique, et détruisent toute liberté privée. On assure qu’à l’université de Moscou les professeurs ont une grande latitude d’enseignement ; c’est donc qu’on les laisse parler par dédain, comme on oublierait un baril de poudre dans une maison toute construite en pierres et en fer. L’histoire de Lermontoff et de Pouscbkine, le peu qui nous arrive d’ouvrages écrits en russe par des Russes, le caractère exclusivement littéraire et frivole de leurs productions, les entraves imposées à la presse^ l’ensemble du gouvernement et de l’administration prouvent assez que la
Digilized by Coogle
pensée est endiainée en Russie, comme les corps. Quand nous ne saurions rien de ce pays, sinon que le servage y a subsisté jusqu’au présent règne, ce serait assez pour affirmer que la philosophie n’y a pas pénétré. Il est vrai que plusieurs religions ont en quelque sorte droit de cité dans ce vaste empire ; màis il est vrai aussi que la Russie est soumise à une religion d’£tat. Le caractère purement politique de cette institution, son origine à là fois récente et suspecte ne préservent pas le peuple du fanatisme, car la complaisance de l’esprit humain est inépuisable, et on le voit tous les jours se passionner pour des contes qu’on n’oserait pas faire à de petits enfants. Sans cet attachement du peuple à la religion grecque orthodoxe, on serait tenté de ne voir dans le saint synode composé en majorité d’aides de camp et de généraux, qu’un bureau de police. Ce rouage administratif maintient l’unité dans les croyances quand cela convient à la politique ou au caprice de l’empereur, comme le conseil de guerre veille au maintien de la discipline et à la régularité des manœuvres et des exercices de l’armée.
Passons par-dessus la Turquie pour arriver à l’Autriche. L’Autriche ne représente pas dans le monde le principe de la liberté d’examen. Elle a autre chose à faire que d’émanciper la pensée humaine. Le concordat conclu entre l’Autriche et le pape le 18 août 1855 est le contrepied exact de ce qu’on appelle en France les libertés de l’Église gallicane. Ainsi les communications du saint-siège avec le clergé et le peuple sont déclarées absolument libres ‘ ; les évêques publient leurs mandements, et gouvernent leurs diocèses avec une indépendance sans limites*; ils célèbrent des conciles provinciaux et des synodes diocésains, et en publient les actes, sans aucune participation du pouvoir civil®. L’enseignement dans toutes les écoles est conforme à la doctrine catholique *, et soumis à l’inspection
4. Concordai , arl, 2. — 2. Arl. 3 ei 4. — 3. An. 1 , § 6. — 4. Art. 5.
ecclésiastique*. Les évêques ont le droit de censure sur les livres* et sur les fidèles*. Les causes relatives au mariage (à l’exception de celles qui ne concernent que les effets purement civils) sont décidées par le juge ecclésiastique*. Enfin, l’article 16, qui regarde particulièrement la liberté de penser, est conçu en ces termes . c L’auguste empereur ne souffrira pas que l’Eglise catholique, sa foi, sa liturgie, ses institutions, soient outragées ni en paroles, ni par des actes ni par des écrits ; il ne souffrira pas non plus que les évêques et les prêtres soient en aucune manière empêchés dans l’exercice de leur charge, surtout en ce qui touche à ce qu’ils auront'à faire pour la défense et la conservation de la doctrine, de la foi ou des mœurs.»
Un petit livre a été, au dix -neuvième siècle, le plus redoutable ennemi de l’Autriche : on peut le remarquer à l’honneur des lettres, que la cour de Vienne ne reconnaît peut-être pas pour une puissance. C’est une triste destinée pour ce gouvernemeut et pour ce peuple, de s’être fait de Silvio Pellico un ennemi immortel. L’Europe ignorante hésiterait peut-être dans ses jugements sur la politique de l’Autriche sans ce cachot où a si longtemps souffert le doux et héroïque auteur de Françoise de Rimini. Voilà bien le roseau pensant, plus fort que ce qui le tue.
On se consolerait de la Russie, à cause de l’esclavage et de la Sibérie, de l’Autriche à cause du Spielberg, de l’Espagne à cause des souvenirs de l’Inquisition ; mais que la terre nourricière de la république romaine, que le pays de la musique et de la peinture, de la poésie et du soleil, que celte riante et vaillante Italie, reine si longtemps par les armes, et plus tard par la politique et par le génie, vaincue par elle-même, par ses déchirements intérieurs avant d’être subjuguée, et si grande dans son abaissement par la persistance et la vigueur de son patriotisme ; que la patrie de Cicéron, de Dante et de Savonarole ne