‹ La liberté civileChapitre 87 sur 97 · Concordat, art. 8. — 2. An. 9. — 3. An. 1 1. — 4. An. to · texte numérisé non relu

Concordat, art. 8. — 2. An. 9. — 3. An. 1 1. — 4. An. to

LA LIBERTÉ CIYILE.

puisse plus même penser, voilà ce qui crie vengeance contre notre grand siècle de lumières *. Une partie de l’Italie est à l’Autriche; une autre, la plus belle I au roi de Naples. On ne peut guère attendre la liberté philosophique <lu gouvernement pontifical. C’est beaucoup qu’il exerce doucement le despotisme. Ce jeune enfant, baptisé par surprise, et enlevé par force à son père et à sa mère, a été an épisode triste et inattendu du gouvernement de Pie IX. Une telle violence faite à la famille en même temps qu’à la conscience n’était plus dans les mœurs de la cour de Rome, mais elle était, à coup sûr, dans la lettre et dans l’esprit de la constitution politique des États de l’Église. A Florence, la lecture de la Bible par un catholique est un crime puni par l’emprisonnement ou le bannissement. Reste donc, pour toute la péninsule, le Piémont, ^ays de liberté et de gouvernement représentatif, où le pouvoir civil reste laïque, quoique le premier mot de la constitution consacre l’existence d’une religion d’État. Les livres, les journaux et la parole ont là, au pied dos Alpes, entre l’Autriche et Rome, quelques lieues carrées de liberté. Au delà commence le cordon sanitaire de la police, à travers lequel la vérité la plus inoiTensive ne saurait passer sans estampille.

Ainsi la liberté philosophique est resserrée dans trois pays de l’Europe : l’Allemagne, nooins les pays de domination autrichienne, l’Angleterre et la France, avec la BelgifjUe et la Suisse, deux terres françaises. Voilà tout l’empire de la liberté, il faut voir si elle est entière dans ces bornes étroites,

L’Allemagne est tellement divisée que ponr savoir ce

' <. Ceci ^lait écrit avant les mémorablei événemema qai ont rendu l’Italie à ellc-tnêmc. Je le laisse subsister. U est bon, en possession de 1» liberté, de se souvenir qu'on est séparé de l’opprersion par si peu de 4 temps. Je laisse aussi subsister ce qui a trait i l’Allemagne. Elle m.irriie rapidement, sous la domination de la Prusse, A l’unité politique j mais elle est encore loin de runirurmilé dans les lois et dans lea mœurs.

qn’il y a dans chaque État de liberté religieuse, de liberté de la presse et de liberté philosophique, il faudrait pren- dre l’une après l’autre toutes les constitutions. La liberté religieuse n’y est pas entière dans les mœurs : ce qui le prouve, c’est la pétition récente des marchands de Hambourg, demandant qu’il soit défendu aux Juifs de faire le commerce. Elle n’y est pas entière dans les lois ; je ne citerai pour le prouver, que la persécution de l'Irvingianisme, qui ne remonte pas au delà de quelques années. En 1855, la Bavière a condamné à l’internement tous les irvingiens (cinq prêtres catholiques et quarante-neuf laïques) . En 1857, a été publié un acte du gouvernement bavarois qui menace du bannissement ou de l’internement tous ceux qui à l’avenir se rattacheraient à celte secte « ou seraient suspects de la favoriser*.» Je pourrais multiplier les exemples, mais ceux-là suffiront pour montrer qu’il reste encore dans les États allemands beaucoup de liberté religieuse à conquérir, La liberté de la presse est fort limitée en Prusse, si tant est qu’on puisse dire qu’elle existe.

Gomment peut-il y avoir une très-grande liberté philosophique dans des pays où la liberté de la presse est res- .. .. treinte, et la liberté religieuse très -incomplète? Cela ressemble à une contradiction,' et pourtant cela est. On conçoit à la rigueur qu’un gouvernement veuille être mal- * tre des journaux, qui sont des pamphlets quotidiens , et laisser aller la librairie en liberté ; qu’il surveille les égU- *' ses, et ne s’inquiète pas des chaires de haut enseignement; en un mot, qu’il laisse penser, et ne permette pas* d’agiter. H faudrait le tout;' ce serait plus logique, meil- .. leur pour la pensée, et même pour le pays ; mais c’est déjà une grande chose que l’ample liberté qui existe dans lesrégions élevées de la spéculation. Quelle que puisse être > en tout le reste la conduite de la Prusse, il faut la louei*' • d’avoir ouvert à toutes les doctrines sérieuses les chaires '

i . AUsemeine Kirchenzeitung de Darmsladl, février 4858 ,

de Kœnigsberg et d’Heidelberg, et d’avoir laissé publier et répandre sans aucune entrave les œuvres de Kant, de Hegel, de Fichte et de Shelling. Il y a d’ailleurs un caractère très-frappant et très-honorable de la nation allemande ; c’est son goût pour la liberté dans les recherches philosophiques. Dès qu’on ouvre un philosophe allemand, on s’aperçoit non-seulement que les institutions de son pays lui laissent la liberté, mais encore qu’il en use si naturellement, si instinctivement, qu’il ne lui paraît même pas possible d’être guidé dans ses affirmations ou dans ses négations par autre chose que par la vérité. C’est ce qui fait lire avec fruit même les écrits dont on Tepousse la doctrine générale; car la bonne foi a une grâce qui attire, et l’absence de toute préoccupation intéressée produit toujours une certaine originalité. On s’instruit dan» le commerce d’un esprit médiocre qui se montre tel qu’il egt, parce qu’après tout , c’est un homme ; tandis que ces beaux esprits qui répètent une leçon et qui jouent un rôle, ne nous apportent que des idées et des sentiments que nous savons sur le bout du doigt, et dont tout leur beau style couvre mal la banalité. Kant, Hegel, Fichte, Schelling, pour ne parler que des morts, ont fait autant pour la splendeur et l’influence de l’Allemagne que Gœthe et Schiller. Ces beaux génies ne seraient pas /éclos sans la liberté de penser; et, par un juste retour, leur gloire protège dans leur pays les droits de la philosophie, et rend l’intolérance religieuse à jamais impossible.

Nous ne considérons ordinairement que deux choses en Angleterre ; la politique et le commerce. Cette constitution libre et savante, cette fabrique inépuisable, ce commerce intelligent, actif, universel, voilà tout ce qui nous préoccupe de nos voisins. Nous allons chez eux pour voir leur parlement et leurs cours de justice, ou pour admirer leurs vaisseaux et leurs machines; c’est à peine si nous pensons à leurs lettrés, à leurs philosophes et à leurs théologiens. Cependant la vie spéculative est aussi ardente

en Angleterre que la vie active, quoiqu’elle fasse moins de bruit dans le monde. Nous n’entendons guère parler de ses poètes depuis Byron, Walter Scott et Thomas Moore, ni de ses philosophes depuis Reid et Dugald Stewart; mais ce qui prouve que le mouvement des esprits y est toujours considérable, c’est la ferveur des disputes théologiques. L’Angleterre est peut-être le pays de l’Europe où il y a le plus de tolérance etle'plus de controverse. Ces deux sympt^es ne s’excluent pas le moins du monde, et ils sont excellents l’un et l’autre. Notre tolérance à nous. Français, qui ne sommes plus du tout théologiens, et qui sommes à peine philosophes, tient à l’indifférence ; mais chez les Anglais, qui se passionnent volontiers pour leurs sectes, c’est le sentiment même de la liberté.

En matière de liberté des cultes, la situation de l’Angleterre diffère totalement de la nôtre. Ûn peut résumer la différence de la législation des deux pays, de la manière suivante : En France, la profession religieuse n’est un obstacle pour aucun citoyen*, mais les cultes ne sont pas libres. En Angleterre, les cultes sont libres ; mais la profession religieuse a été longtemps un obstacle pour les catholiques, et jusqu’à ces derniers temps un obstacle pour les Israélites. Cette difiérence a une double cause : la plus profonde, c’est que les Anglais sont tolérants par

4. Cela est ainsi. li peut pourtant ne pas être sans utiiité de rappeler les principes professés par M. de Bonald dans sa théorie de V Éducation sociale, liv. I, chap. vu, éd. de 4 854, l. Il, p. 373. k La Société, dit-il, admettra dans ses établissements d’éducation tous les enfants sains de corps et d’esprit dont les familles auront l’intention et les moyens de leur faire donner l’éducation sociale.

« La Société admettra-t-elle les enfants des juifs? Non : car les juifs sont hors de toute société politique, parce qu’ils sont hors de toute société religieuse chrétienne.

« Admettra-t-elle les enfants de l’exécuteur des jugements publics, et n'eierce-t-il pas une profession sociale? On ne doit admettre dans les établissements publics d’éducation que les enfants nés dans les professions sociales honorées cl honorables, etc. »

amour de la liberté, et les Français par indifférence; une cause accessoire , c’est l’existence en Angleterre d’une religion d’État. La religion d’État, qu’ils appellent la religion établie, est pour nos voisins une institution politique, et ils l’aiment par patriotisme. Beaucoup d’Anglais qui travaillent à répandre l’Église établie ne font en réalité qn’une propagande politique, sons couleur de propagande religieuse. Dans leur pays, ce qu’ils poursuivant en donnant au culte officiel une prépondérance, c’est la domination de l’élément anglais. Le fanatisme religieux avait peu de part dans le mouvement produit il y a quelques années par l’agression papale. Depuis l’admission de M. Rothschild au parlement, on peut dire que la profession religieuse n’établit plus de différence entre les sujets britanniques. Les juifs et les catholiques peuvent parvenir à tout, excepté pourtant à la dignité de lord chancelier, parce que le lord chancelier est le représentant du pouvoir spirituel attribué à la reine. Quant aux cultes, malgré un reste d’antipathie contre le papisme, antipathie de plus en plus concentrée dans les basses classes, ils jouissent de la pleine liberté d’enseigner, de construire des temples,, de réunir les congrégations pour la prière en commun et la prédication. Seulement, c’est la liberté sans l’égalité, on du moins sans l’égalité avec l’Église établie, qui reste largement traitée en honneurs, dotations, influence politique, et quia ses évêques et ses pasteurs même dans les provinces irlandaises où le catholicisme est, par le fait, le culte delà majorité et presque de l’unanimité des habitants.

L’ardeur des querelles théologiques s’explique par la coexistence d’un grand nombre d’églises dont deux ou trois ont une grande importance, et par les fondations publiques ou privées qui attachent à certains égards les intérêts religieux à des intérêts civils '. Les deux universités d’Oxford et de Cambridge sont des corporations dont le carac-

«. C. le* arlicles de M. de Rémusal «or le» Centivrerset religieuses en

tère est politique et l’origine religieuse. A ce double titre^ elles font profession d’orthodoxie, et les chefs des univer sites et de leurs collèges, principaux, professeurs ou fellows, ne peuvent cesser d’appartenir à l’Eglise oiiicielle sans renoncer à leurs bénéfices. Les fellows gardent le célibat, tant qu’ils jouissent de leur prébende, et demeu* rent dans l’intérieur du collège. Une partie de leurs obligations consiste à assister régulièrement au service religieux. Ce caractère orthodoxe et clérical des deux anciennes universités anglaises, est la cause principale de la création moderne d’une université de Londres, où l’enseignement est étranger à toute préoccupation religieuse. Il convient peut être d’ajouter que le mot d’orthodoxie n’a pas parmi les protestants le même sens que parmi nous, et ce qui le prouve, c’est la quantité de sectes ennemies qui existent dans le sein de l’église anglicane. U suffit d’adhérer extérieurement aux trente-neuf articles pour ne pas'être rangé parmi les dissenters.Wesley, au dix-huitième siècle, remplit longtemps ses devoirs de paroisse après avoir commencé ses publications méthodistes, et de nos jours, ou a vu te docteur Pusey, après avoir été interdit de la prédication pendant deux ans, conserver ses droits de fellow dans l’université d’Oxford.

6. Des Instroments de l'intoléraace : les croisades, l’inquisltlon, le bannlasement , les lois penales, le mort olvUe, la censure.

L’intolérance, suivant le souffle du temps et la force de ses ennemis, employa des instruments différents. Quand l’hérésie fut locale, et acquit rapidement des accroissements considérables, on la traita comme une invasion des barbares; on leva contre elle des armées ; on prêcha des croi-

Angletfrre, insérés dans la Revue des Deux-Mondes du lû septembre et du »•' ociubie 4850, et do janvier t849.

sades; on dévasta des provinces. Telle fut, au douzième siècle, la guerre contre les Albigeois, qui versa des flots de sang dans la Provence et le Languedoc. L’inquisition prit naissance pendant les horreurs da cette guerre*. En 1233, le pape Grégoire IX conféra les fonctions d’inquisiteurs aux dominicains, en. leur donnant le pouvoir de diriger contre les hérétiques des procédures régulières, et de livrer les coupables au bras séculier. Ce tribunal s’est maintenu jusqu’à nos jours en Italie; en Espagne, il a été aboli en 1820. Établi en France en 1255, par Alexandre III, sous le règne et avec le consentement de saint Louis, il n’a pu avoir qu’une existence éphémère, à cause de la double prétention des parlements et des offlcialités diocésaines. Ce n’est pas, comme on l’a dit, parce que la procédure de l’inquisition répugnait au caractère national, encore moins parce que nous jouissions de la liberté de conscience. Mais le parlement repoussait tous les empiétements du clergé, et le clergé tous ceux de la cour de Rome. L’inquisition n’a pu s’établir en France, simplement parce qu’elle y était inutile pour la répression, et parce qu’elle blessait des prétentions rivales. Berquin, Dolet, Anne Dubourg, Vanini et tant d’autres ont été régulièrement condamnés en justice au feu et à la corde, celui-ci pour n’avoir pas cru à la suprématie du pape, celui-là pour avoir nié le dogme de la présence réelle. Les rois, comme souverains juges de leurs peuples, intervinrent directement dans les causes d’hérésie. Henri II fit saisir lui-même, en sa présence, sur les fleurs de lis, le conseiller Anne Dubourg. Henri lU fut dans les prisons

4. On trouve déjà des traces de l'inquisition en tt08. Le concile de Toulouse, en 1229, la régularisa. En 1233, Grégoire IX chargea les dominicains des fonolions d’inquisiteurs. Depuis r.e temps, il y eut toujours des inquisiteurs dans le midi de la France, jusqu’au dix-huitième siècle. En 1236, le pape Alexandre 111, d’accord avec saint Louis, nomma à Paris deux inquisiteurs, le gardien des Cordeliers, et le provincial des dominicains.

de Paris argumenter contre deux filles condamnées à mort. Il y resta deux heures à discuter avec elles. Il leur oEfrit la liberté sur l’heure si elles voulaient seulement promettre d'aller à la messe. Elles refusèrent. Elles furent pendues*.

Quand l'action régulière des lois et des parlements parut insuffisante, les rois chassèrent en masse leurs sujets hérétiques. Le bannissement des protestants fut la grande œuvre des dernières années de Louis XIV. Ils n’étaient plus Français, puisqu’ils n’étaient pas catholiques. Le chancelier Le Tellier se trouva consolé dans les horreurs de la mort, par la pensée qu’il avait scellé avant de ‘mourir, de ses mains défaillantes, la révocation de l’édit de Nantes Bossuet applaudit avec toute l’Église de France*. Massillon*, Fléchier*, ne virent dans le bannissement général qu’une mesure de justice et de piété, digne du nouveau Constantin. Toutes les cours, tous les administrateurs épuisèrent toutes les formules de la louange. Les courtisans furent transportés d’admiration®. A Rome, le souverain pontife fit chanter un Te Demi d’actions de grâces. L'arrêt frappait de proscription cent cinquante mille Français , coupables d’adorer Dieu suivant leur conscience.

t. P. L'Esloite, Journal d’Henri III, colt. Michaud, 2* série, t. I, P* parlie, p. 245.

2. « Toucliés de tant de merveilles, épanchons nos cœurs sur la piété de Louis, poussons jusqu’au ciel nus acclamations, et disons i ce nouveau Constantin, é ce nouveau Théodose, à ce nouveau Marcien, à ce nouveau Charlemagne, ce que les six cent trente Pères diienl autrefois dans le concile de Chalcrdoine : Vous avez afTirmi la fui, vous avez exli rminé les hérétiques; c’est le d gne ouvrage de votre régne, c’en est le propre caractère. Pur voua l'hérésie n’est plus. Dieu seul a pu rairu cette merveille. Roi du ciel, conservez le roi de la terre : c’est le vœu des Ëulises, c’est le vœu des évéques. v (Dossuet, Oraiton funèbre de Le Tellier,')

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