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I. Ce passage était écrit avant 4 87t

CllAP. IV. LA LIBERTÉ DE PENSER. 399

m’a pas entendu! » Cela ne prouve pas toujours que le critique ait été de mauvaise foi, ou que l’auteur ait été obscur. Quand on relit un chapitre avant de le livrer à l’impression, on a l’esprit assiégé de* mille préoccupations : est-ce juste? est-ce clair? est-ce utile? Et l’on se demande aussi ; est-ce correct, élégant dans la forme, nouveau pour la pensée? Car enfin, si un livre ne devait ni plaire ni instruire, il faudrait avoir le courage de le jeter aux flammes. Pendant qu’on délibère ainsi avec anxiété, on ne songe ordinairement qu’à ce qu’on a voulu dire ; on reste dans son propre camp ; on parle avec ses propres sentiments et sa propre langue. C’est une bonne épreuve à s’imposer à soi-même, quand on le peut, de supposer à ce dernier moment, un adversaire, je dis tel ou tel, par son nom, lisant à son tour le même chapitre, et le jugeant à un point de vue tout différent. L’auteur qui fera cela, découvrira à coup sûr dans ses idées des lacunes, dans son raisonnement des obscurités, dans son style des équivoques sur lesquelles, emporté par sa conviction, il aurait passé à pieds joints. Le même phénomène est bien plus frappant encore pour un orateur, parce que là l’opposition est réellement présente , présente en personne. Vous préparez à loisir votre harangue dans votre cabinet : vous êtes plein de votre matière; vous l’ordonnez dans un bon ordro; vous prévoyez les objections, vous arrêtez les principales réponses, et il vous semble, après avoir passé une dernière fois la revue de vos troupes, que si la parole ne vous trahit pas, cet ensemble, dont vous avez une idée si nette, va frapper tous les esprits avec la même évidence. Cependant, tandis que vous êtes aux prises avec votre auditoire, vous voyez tout à coup qu’une proposition selon vous incontestable, évidente , im axiome, rencontre de l’i.ncrédulité ou de la répulsion. Vous lisez cela dans les yeux, sur la figure, dans l’attitude de ceux qui vous entourent. Et peut-être que, comptant sur l’effet contraire, vous avez joué, en quelque sorte, toute votre démonstra-

lion sur ce moyen qui se tourne subitement contre vous. Pendant une heure, si vous .suivez votre projet conçu à l’avance, vous allez revenir sur cet ordre d’idées, l’ampli- , fier, l’exagérer, «augmenter par conséquent l’abîme qui , vous sépare de vos auditeurs. C’est là que l’orateur a be- , soin de toutes ses ressources ; car s’il n’a pas de spontanéité, s’il ne sait pas retourner son plap de bataille sous les yeux de l’ennemi, il est perdu. J’ai pris cet exemple pour montrer qu’il y a des malentendus où involontairement celui qui parle veut dire une chose, et celui qui écoute en entend une autre; et cela tient à des dispositions, à des origines différentes, quelquefois même à l’excès de la passion et de la conviction. Ce danger est bien plus grand pour la parole’ écrite. Une fois la phrase moulée par l’impression, il n’y a plus à y revenir. L’auteur a beau se récrier ; l’ennemi lui montre implacablement ce passage où il voit, où il y a peut-être ce que l’auteur n’a jamais voulu y mettre. Voilà un livre condamné, et un auteur innocent.

Il faut tenir compte aussi de la passion. Dans l’ardeur qui s’empare d’un esprit, il va quelquefois plus loin qu’il n’avait résolu d’aller. Ce n’est pas seulement à la tribune, c’est dans le cabinet la plume à la main. La plume entraîne l’écrivain, comme la parole entraîne l’orateur. Il est vrai qu’on peut revenir sur ses pas, recommencer, se juger; cela est surtout facile aux pauvres. Ceux qui n’ont pas beaucoup d’idées ont peu de difficulté et peu de mérite à les soumettre à une discipline exacte. On doit pardonner quelque chose à l’enthousiasme et à l’imagination. Bien peu d’hommes réunissent dans un juste équilibre ces deux dons qui fout le génie : la flamme et la critique.

Que conclure de tout cela? C’est qu’à bien peu d’exceptions près, tout procès de presse est un procès de tendance. Et qu’en conclure encore? C’est que, la plupart du temps, l’écrit incriminé est réellement susceptible de deux interprétations. On entend deux plaidoyers, également éloquents, également démonstratifs, l’un pour l’at-

laque et l’autre pour la défense'. En supposant même que ,

le délit soit réellement, soit matériellement dans l’ouvrage, il n’est pas sûr qu’il soit dans l’intention de l’écrivain. Il y a des organes du ministère public qui sont des critiques de premier ordre, et qui donnent à l’accusé à l’audience une véritable leçon de style et de logique, en lui révélant dans ses propres paroles un sens qu’il n’y avait jamais vu. ^

Les plus grands ennemis de la liberté de penser m’accorderont sans doute à présent, qu’excepté dans le cas ou la criminalité est évidente par les lois ordinaires, une juridiction spéciale sur la presse est très-périlleuse. Il faut au moins que le tribunal soit consommé, non-seulement <• ». dans la connaissance des lois, mais dans toutes les matières que l’écrivain a traitées, et dans tous les procédés de l’art de penser et d’écrire. Cette grande compétence technique est indispensable è la compétence judiciaire. On ne peut se dissimuler que la pensée de commettre un délit à son insu, et de tomber par ignorance, par imprudence sous la vindicte des lois, ne soit une grande gène pour le travail du penseur, et par suite un grand ob.stacle à la découverte de la vérité. Spinoza , dont je parlais tout à l’heure, je le choisis exprès, parce que sa doctrine est l’opposé de la mienne, Spinoza, en écrivant son système, en le publiant, savait à merveille qu’il s’exposait à* une condamnation légale; que, s’il n’était pas régulièrement mis en cause, le moins qu’il pût lui arriver était de • se voir proscrit par tous les gouvernements ; que la plupart des écrivains, et parmi eux tous les écrivains puissants et autorisés, loin de prendre sa défense, applau'diraient aux mesures rigoureuses dont il serait l’objet, et ajouteraient par la dureté de leurs attaques aux tristesses de sa vie. Il savait cela, et pourtant, croyant voir la vérité, il l’a exposée de son mieux ; et moi, ennemi de sa doctrine, moi qui l’ai combattue de toutes mes forces, je me demande s’il y a un courage au-dessus de celui dont

il a fait preuve. Je me sens obligé de l’admirer profondément pour ce cdbrage. Je me demande si beaucoup d’esprits en seraient capables. Je suppose pour un instant une société organisée d’après les principes de Spinoza ; et je cherche si Leibnitz, vivant dans cette société, aurait fait pour la vérité ce que Spinoza a fait pour l’erreur. Et cette réflexion m’amène à cette conséquence que, pour pousser un peu loin, jp ne dis pas le système préventif, mais le système répressif en matière d’idées, il faut presque se croire infaillible. S’il y avait eu au xir siècle une législation répressive efficace, supposition absurde, puisque c’est supposer que la force matérielle soit plus forte que la force intellectuelle, mais enfin, s’il y ’ avait eu ou pu y avoir une telle législation au xii« siècle, nous serions au xii« siècle encore aujourd’hui. S’il y en avait eu une au temps de Dioclétien, le christianisme serait étouffé. Il ne faut pas répondre à ces hypothèses, qui sont d’irréfutables démonstrations, en disant que Dioclétien était dans le faux, et que nous sommes dans le vrai ; car il est clair que c’est le langage et l’excuse des inquisiteurs de tous les temps. La liberté est nécessairement abstraite; elle l’est par définition, par essence. Si on avait dit BOUS Louis XIV, après la révocation de l’édit de Nantes : Le culte catholique a seul la liberté en France, et les autres cultes ne l’ont pas, on aurait très-mal parlé. Il fallait dire; Aucun culte n’a la liberté en France; mais le culte catholique n’en a pas besoin. En effet, le culte protestant n’était pas libre, puisqu’il était proscrit; et le culte catholique n’était pas libre, puisqu’il était imposé.

Que veut-on protéger? Les mœurs, les religions ou le ‘^pouvoir politique? car la loi peut avoir ce triple objet. On sent bien qu’il n’y a pas, aux yeux de la morale, de plus grand crime que de pervertir les âmes par des tableaux qui blessent la pudeur, par des apologies qui effacent la différence du bien et du mal, et détruisent tous les bons effets de l’éducation. Mais on peut se demander à ce sujet

si la répression est intelligente, si elle peut l’être ; si elle esteffiuace, si elle peut l’être. A toutes les époques, il y a eu des ouvrages condamnés, et à toutes les époques, il a' paru impunément à coté d’eux des ouvrages plus réellement condamnables. Pourquoi cela? C’est en partie parce que ceux qui sont chargés de la répression ont d’honorables scrupules. Quand ils trouvent des expressions cynique.s qui révoltent tous les honnêtes gens, et même, ce qui est assez différent, tous les gens comme il faut, cela les met à l’aise, parce qu’ils ont un corps de délit palpable; mais le vice ainsi avoué, ainsi étalé, n’est pas dangereux, il n’est que dégoûtant. C’est une obscénité dont on est bien aise d’être débarrassé, pour peu qu’on soit délicat; mais on n’en a pas peur, on est trop bien armé, par l’éducation la plus ordinaire, contre des appâts de cette nature. Où le péril est réel , c’est quand l’écrivain possède toutes les ressources de l’art; quand il écrit dans une langue chaste des choses qui ne le sont pas; quand il condamne en beaux termes le vice qu’il décrit mieux encore; quand il en remplit l’imagination, quand il le rend aimable,' peut- . être sans le vouloir. Il se croit quitte à bon marché envers la morale, pour un jugement correct, pour quelques pages de saine philosophie, qu’on oublie aussitôt, tandis qu’on est hanté toute sa vie par des peintures passionnées qui font le succès de l’ouvrage. Comment la répression ira- ;

t-elle chercher un pareil livre? L’auteur parle à l’avance i • comme le réquisitoire. Combien il me serait aisé de démontrer tout cela, et de justifier tout le monde, si je pouvais prendre des exemples! Il n’y a que le système de la répression qui en souffrirait, et qui paraîtrait peut-être inutile. Mais je ne veux pas ûommer les vivants, et on n» connaît plus les morts. Chaque génération a ses scandales qu’elle préfère. Tout auteur qui frappe à cette porte est sûr de la popularité pour un an ou deux, et de l’oubli quand l’accès est passé.

C’est autre chose en religion et en politique. Dans ce

cas-là l’inefficacité de la répression est beaucoup plus grande, elle est presque complète. On punit l’auteur sans doute, ce qui n’importe pas le moins du monde à ceux qui le punissent, mais on ne supprime pas le livre; Le feu que le bourreau de Paris allumait très-réellement et trèssubstantiellement au bas de grand escalier pour exécuter les arrêts de la grand’ch ambre, n’a jamais été qu’une hypothèse*. Si le livre n’a pas de valeur et ne contient pas une vérité, il meurt en dépit du jugement; mais s’il contient une vérité, ne croyez pas qu’aucune force humaine puisse la détruire. Je suppose même un raisonnement faux, mais captieux ; ce n’est pas la prison qu’il faut lui opposer, c’est un raisonnement meilleur. Les sénateurs romains sont allés au-devant d’un général après une défaite pour le féliciter de n’avoir pas désespéré de la patrie. Eh bienl les partisans du système répressif désespèrent de la vérité. Ils ont recours au bâton, parce qu’ils ne savent pas se servir de la raison. Spinoza, j’y reviens, a été proscrit toute sa vie ; qu’est-ce que cela fait à son système? Est-ce que ceux qui lisent le Traité ihéologicopolitique s’inquiètent de savoir si l’auteur a été chassé de la synagogue? Spinoza affirme qu’il n’existe rien hors de Dieu, et qu’on ne peut concevoir aucune substance hors de Dieu*. Je m’inquiète bien en vérité que les juifs aient prononcé contre lui l’anathème Schammata; qu’il ait même failli être assassiné au sortir de la synagogue ; que ses contemporains l’aient traité d’impie et d’imposteur, et que, depuis près de trois siècles, toutes les religions et toutes les écoles s’accordent pour l’accabler de leurs ma-

1. Les jésuites, faute d’un écrirain capalile de réfuter les Lettres Provinciales ^ qui n’étaient pas irréfutables, les firent brûler par arrêt du parlement de Provence, en date du 9 février 4657. Voilà un fagot bien employé.

Les Provinciales ont été Condamnées en outre par arrêt du conseil (l'État du 23 septembre 4660, et à Rome le 6 septe > bre 4657. Une traduction italienne a été condamnée à Rome le 27 mars 4762.

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