Journal des savants, Septembre
ment petite en comparaison de la force mise en mouvement: ainsi Tavalanche qui renverse une forêt peut être déterminée par le vol d'une corneille. Là proportion dès deux forces ne saurait être évaluée en chiffres ; la dernière est infiniment petite relativement à la première. Mais, pris en luimême, ce battement d'ailes dépense une quantité' positive de force égale à celle qui élèverait un poids donné à une hauteur donnée. Il est essentiel au décrochement que la force qui décroche et la force décrochée soient indépendantes l'une de l'autre. Il est donc inexact de dire d'une manière absolue que leur rapport tend à la limite. Loin de pouvoir descendre à 0, la force décrochante ne peut pas descendre au dessous d'un quantum donné » *.
Et s'il en est ainsi, la difficulté demeure tout entière, ce La difficulté philosophique est aussi grande pour la cent millionième partie d'un cent millionième de milligramme que pour une forcô d'un kilogramme, comme 1er dit excellemment M. Bertrand » 2.
1. Discours de M. Dubois-Reyniond iniliulé : les sept énigmes du monde {diesiebentveltrœthsel)y prononcé devant l'Académie de Berlin, le 8 Juillet 1880.
2. Journal des savants; — Voir aussi Revue phil.> Les nouveaux expédients en faveur du libre arbitre^ 1892, Fouillée.
La réplique nous paraît définitive. Dç plus, elle renferme une pointe d'ironie, qui nous semble un peu méritée. L'argument du décUe et des solutions singulières est de nature puérile. Voyons, nous disent nos savants devenus philosophes: un peu d'indulgence. Nous réduisons le rôle de la liberté à si peu de chose qu'il faut le \\\i pardonner. Elle ne crée qu'un tout petit bout de mouvement. Que ce soit entendu, cela ne co^upte pas.
Toutefois, l'idée de M. Boussinesq n'a paf disparu totalement en face des nombreuses et graves critiques qu'elle a soulevées de toutes ports. M. Delbœuf l'a reprise, en la modifiant, dans la revue philosophique. Au sens de M. Boussinesq, la volonté produisait encore une toute petite chiquenaude mécanique. Pour M. Delbœuf, elle ne (ait plus que choisir son moment : elle ne tire plus le crochet ; elle décide de l'heure où la machine se mettra en branle. Mais cette soli^tion est assez subtile, il faut la développer un peO. M. Delbœuf croit à la liberté et d'une croyance généreuse. Il ne l'accorde pas seulement à l'homme, mais encore aux animaux. A ses yeux, plaisir et douleur n'ont plus de sens, si l'on ne peut chercher l'un et fuir l'autre, si Ton ne peut choisir entre ces
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deux termes de l'activité sensible par le fait mémo qu'ils se proposent à l'état de fin. De plus, le signe extérieur de la liberté, c'est la discontinuité du mouvement. Toutes les fois qu'un mouvement s'accomplit d'après une trajectoire qui présente dés points d'arrêt et des changements inattendus de direction ou d'intensité, il a pour cause une force libre. Or la discontinuité du mouvement n'est pas propre à l'être raisonnable ; on la remarque chez tous les êtres conscients. « Oui, dit M. Delbceuf, quoi qu'^n puissent penser les plus illustres et les plus savants partisans du mécanisme des bêtes, on peut les défier, nous ne disons pas de donner, mais de rêver l'équation des arabesques qui ont rendu si célèbre le hanneton de Topffer. Le hanneton, parvenu à l'extrémité du bec de la plume, trempe sa tarière dans l'encre. Vite un feuillet blanc.,.. C'est l'instant de la plus grande attente! La tarière arrive sur le papier, dépose l'encre sur sa trace, et voici d'admirables dessins. Quelquefois le hanneton, soit génie, soit que le vitriol inquiète ses organes, relève sa tarière et l'abaisse tout en cheminant, il en résulte une série de points, un travail d'une délicatesse merveilleuse. D'autres fois, changeant d'idée, il se détourne, puis, changeant d'idée encore, il revient, c'est un S ! ... ».
La liberté s'étend à tout ce qui sent. Mais la loi de ia conservation de la^ force n'en doit pas moins être' maintenue. Bien plus, M. Delbœuf trouve qu'elle ne suffît pas : il renchérit sur les savants et parle d'une autre loi de son invention, qu'il appelle la fixation de la force. Dès lors, comment concilier la liberté avec la' mécanique? Voici en quelques mots la réponse du philosophe. Il fait d'abord une distinction dans la manière dont il faut entendre la loi de la conservation. Ge qu'il y a de permanent dans l'univers, ce n'est pag le mouvement, c*est la tension. Cette tension, la liberté ne l'augmente pas, elle en dispose ; et comment? par le choix du temps, où elîe se transforme en force vive. « Voici un tas de poudre: que vous l'enflammiez aujourd'hui ou demain, la grandeur de l'effet mécanique est la même. Mais aujourd'hui l'explosion produira un travail utile ; dem^iin elle causera des morts par centaines » . L'intervention de la liberté, né changeant que l'heure où la tension doit se traduire en mouvement, ne change rieo à la tension elle-même ; et, partant, elle ne contrarie nullement la loi de la conservation ^ . Mais dans ce dernier raffinement de la pensée
1:Rëvuephii.,annéel882,t. i,p. 453 et608; — /ô/rf., t. r, p. 156.
HIST. DU PROBLÈME AU XIX<î SIÈCLE 329
de M. Boussinesq, il n'y a qu'une équivoque, comme l'a feit voir M. Fouillée. « Dans les phénomènes mécaniques de la réalité concrète, dit M. Fouillée, ce ne sont pas seulement l'intensité, la direction et le point d'application des forces qui sont déterminés ; c'est aussi le temps. Si un certain nombre de forces composantes sont données, la résultante est donnée à un point déterminé du temps comme de l'espace. La résultante ne peut pas dire .'«Je ne suis pas prête, attendez ». Quand je mets le feuà la poudre, le mouvement explosif de gaz ne peut pas remettre ses effets au lendemain. Si vous pressez la détente d'un fusit, la balle vous dira-t-elle : « Le changement de temps ne supposant pas un changement dans là quantité ou dans la direction des forces, je ne partirai que dans un quart d'heure » 1 La flèche que vous voulez lancer, laissant l'arc se détendre, vous dira-t-elle : « Repassez plus tard ; d'ici là je me reposerai » ? Autant dire que, la majeure et la mineure étant données, la conclusion peut se reposer pendant huit jours et choisir son moment pour sortir des prémisses en disant, comme les étoiles à Dieu : « me voilà d^ . Ou bien la tension à ce qu'il faùt/pour éclater ; dans
^ i. ïlevue phil., année 1882, t. i, p. 585.
ce cas, elle éclate toute seule et à l'heure nécessairement marquée par l'ensemble de ses conditions. Ou bien il lui manque encore quelque chose ; et alors, un /iaf abstrait ne suffit pas à la transformer en mouvement, il lui faut l'addition réelle d'un effort mécanique, une nouvelle composante.
Ainsi, Yambiguité de M. Renouvier nous revient clans un pauvre état de son voyage à travers le monde savant: il n'en reste à peu près rien, Quel malheur pour la phisolophie qu'il y ait des savants î Mais aussi, quel malheur pour la science qu'il y ait des philosophes ! car le contrôle est chose funeste.
M. C. A. Vallier, fatigué, je le pense, de ces vaines discussions sur le pouvoir directeur de la volonté, a pris un parti extrême. Il a soutenu, dans une thèse remarquable, que le problème de la conciliation de la liberté avec les lois de la mécanique ne se pose pas au point de vue moral. « L'exécution que réclame la loi morale, dit-il, n'est pas matérielle, mais morale. Si l'effort physiologique, qui dépend de l'état des organes, est rendu impossible par leur épuisement, la loi se contente de l'effort psychique, qui, par essence, est toujours renouvelable. Que nos forces trahissent ou non notre vo-
lonté, nous sommes quittes envers la loi morale. Si l'acte voulu comme obligatoire exige une dépense d'énergie nerveuse au-dessus de nos ressources et qui ij'aurait pas été nécessaire pour l'acte nature], compe nous ne pouvons pas. créer de la for- (^physique, nous nous bornerons .à commencer l'exécution et notre obéissance n'en sera pas-moins valable et méritoire» i. Tout le prixide la.liberté morale est dans la bonne intention, dans le choix du devoir pour le devoir. Or il n'y a rien en cela qui touche de loin ou de près à la mécanique. Très bien ; mais cette thèse se fonde sur Une erreur. En dépit des affirmations de Kant et de son école, il reste vrai que la bonne intention ne suffit pas à la moralité. Pour qu'un acte soit totalement bon, ce n'est pas assez que nous l'imaginions tel ; il faut encore qu'il le soit. Il y a des erreurs en morale, et ces erreurs sont nombreuses ; or le partisan de la bonne volonté les met sur le même plan que la vérité. Ce qu'il y a là dessous, c'est le pire des scepticismes, qui est le scepticisme moral. En outre, le devoir ne nous ordonne pas seulement de vouloir, mais encore de faire. Bien plus, c'est pour faire que nous sommes obligés de