‹ La libertéChapitre 103 sur 106 · De V intention morale, thèse présentée à Paris · texte numérisé non relu

De V intention morale, thèse présentée à Paris

vouloir; rien n'est moins platonique que le devoir. Enfin, les actes de la volonté sont naturellement transitifs: ils se transmettent à nos organes et s'irradient en quelque sorte dans le monde matériel. Par conséquent, on ne peut supprimer le problème du rapport de la liberté avec là mécanique ; il s'impose au nom de la morale et de là nature.

Reste une solution, celle dont a parlé Voltaire dans une note du poème sur le tremblement de terre de Lisbonne : il y a une certaine contingence dans les lois de la nature. Et cette solution a été formulée avec une force remarquable par M. Boutroux ^. Deux idées principales se dégagent de cette thèse, qui est déjà l'œuvre d'un maître. 1*» L*expérience ne nous révèle pas la nécessité, mais seulement l'invariabilité du rapport de l'antécédent au conséquent. D'autre part, cette invariabilité est-elle l'effet d'une nécessité interne? Cela dépend de la nature de l'être en soi. Mais cette nature nous échappe. Elle peut être libre aussi bien que nécessaire dans son mode d'action: de telle sorte que la nécessité qu'on attribue à la chaîne des phénomènes n'est qu'un postulat '2. La nécessité ne se ma-

i. Delà contingence des lois de la nature^ 1874. 2. P. 23-32.

nifeste pas dans le monde que nous sentons; et dans rau-de!à, c'est peut-être la liberté qui régne. 2» Il n'y a pas d'équivalence entre l'antécédent et le conséquent. En premier lieu, cette équivalence est contraire à la nature de l'être. « La quantité homogène n'est que la surface idéale des choses ». c( Une quantité ne peut être qu'une grandeur ou degré de quelque chose et ce quelque chose est précisément la qualité, la manière d'être physique ou morale ». Jusque dans les formes les plus élémentaires de la réalité, il y a quelque principe qualitatif, condition indispensable de l'existence elle-même. Partant, il faut a reconnaître que l'effet peut être disproportionné à l'égard de la cause au point de vue de la qualité », que nulle part, dans le monde concret et réel, le principe de causalité ne s'applique rigoureusement. De plus, l'équivalence de la cause et de l'effet est en contradiction manifeste avec le principe de causalité lui-même, dont on veut cependant qu'elle çoit un corollaire. « Gomment concevoir que la cause ou condition immédiate contienne vraiment tout ce qu'il faut pour expliquer l'effet? Elle ne contiendra jamais ce en quoi l'effet se distingue d'elle, cet élément nouveau qui est la condition indispensable d'un rapport de causalité. Si l'effet est de tout

point identique à la cause^ il ne fait qu'un avec elle et n'est pas un effet véritable ; s'il s'en distingue, c'est qu'il est jusqu'à un certain point d'une autre nature > ; et alors comment établir, non pas une êjîalité proprement dite, mais même une proportionnalité entre l'antécédent et le conséquent, la cause et l'effet * ? Doublement irrationnelle dans sa notion, l'équivalence de la cause et de l'effet est de plus contraire aux faits les mieux constatés. D'abord, il n'y a pas toujours équivalence entre antécédents et conséquents mécaniques. Ce rapport existe dans les mouvements de translation ; mais rien ne prouve qu'il persiste en ces mouvements élémentaires qui se cachent dans les replis de rètre matériel et qu'on appelle moléculaires : ces mouvements ne donnent pas de résultante ; de plus, ils sont de telle nature, que la plus petite variation dans leur intensité suffit à entraîner, dans les conséquences éloignées, des changements considérables 2 . En second lieu, l'équivalence apparaît moins encore entre les antécédents mécaniques et leurs conséquents de l'ordre phj-sicochimique. L'addition d'une faible quantité de mouvement suffit à transformer un phénomène chirai-

que en phénomène lumineux et un phénomène lumineux en phénomène calorifique, à faire passer un corps d'un état à un autre, à produire brusquement un phénomène tout nouveau * . En troisième lieu, si Ton s'élève au rapport que soutiennent les antécédents physico*chimiques avec leurs conséquents de l'ordre physiologique, le conflit de la loi d'équivalence avec les données expérimentales ne fait que s'accuser davantage : un simple mouvement de lèvres peut suffire à provoquer une explosion de colère, qui ébranle l'organisme tout entier. Enfin, entre les antécédents physiologi-r ques et leurs conséquents de l'ordre psychique il n'y a plus de rapport appréciable. « Connaît-on le prix du travail intellectuel, quand on sait que l'équivalent mécanique en est un peu plus considérable que celui d'un travail musculaire moyen de même durée? Jugera-t-on de la valeur d'un plaisir, de la vérité d'une pensée, du mérite d'un acte par le poids qu'on aurait pu soulever au moyen du carbone oxydé à l'occasion de ce plaisir, de cette pensée ou de cette action » ? A-t-on expliqué la différence du génie et de la folie, quand on a fait remarquer qu'à chacun de ces

deux étals rntellectuels correspond une série particulière dé mouvements organiques * ? Non, évidemment, et il n'est personne qui l'ose prétendre. Valeur intellectuelle, esthétique et morale: voilà autant de choses qui peuvent dépendre de certaines conditions organiques, mais qui n'ont avec elle aucune proportion imaginable. L'équivalence des antécédents et des conséquents n'est donc pas admissible: logique et expérience la réprouvent.

La conservation de la force est chose plus plausible. Mais on ne peut y voir qu'une loi tout expérimentale, qu'on n'a aucun droit de promener à travers le monde de la métaphysique et de la morale, au risque d'y tout renverser. De plus, réduite aux limites de l'expérience, la conservation de la force ne reste pas à l'abri de tout doute. Est-il un homme dont le caractère soit réellement invariable? Est-il une nation dont l'histoire entière soit rex))ression d'une seule et même idée? Oui, aux yeux du psychologue qui n'étudie que l'homme ; non, aux yeux de l'historien qui étudie les hommes. C'est le passage du moins au plus et du plus au moins, qui est le trait dominant de la vie

psychologique; et il en est de même pour le monde matériel. Les astronomes ne nous apprennent-ils pas que le ciel est une sorte de théâtre sans home, où tout s'élève du chaos à Tordre, pour redescendre de Tordre au chaos?

Dès lors, la liberté n'a pas le sort du poète, que Platon couronnait de fleurs, mais qu'il bannissait de sa république * . L'homme est libre : il l'agt en lui-même et dans ses rapports avec le monde. Il se détermine lui-même et peut, en conséquence de ses déterminations, intervenir dans le cours des événements. Dieu est créateur; et de plus, il n'est pas Tesclave de Tordre qu'il a lui-même établi : il peut changer cet ordre, il est Providence.

ir

Telles sont les principales réponses que les Néo- Kantistes ont opposées à la théorie de l'universelle nécessité. Mais ils n'ont pas été seuls à la combattre. L'école éclectique a persisté à travers la tourmente suscitée par l'idée déterministe d ' Auguste Comte. A nos jours, elle a conservé d'illustres représentants. Jadis encore, E. Garo défendait la liberté morale avec une supériorité de talent, dont

:Rft$ L.V LIBEIVrK

la gloire ne peut que grandir avec le temps. M. J. Simon et M. J. Janet ont vaillamment soutenu la même cause, profondément convaincus l'un et Fautre qu'entre la conscience et la science il n'y a pas de litige de fond, que, s'il y en avait un, c'est en faveur de la conscience qu'il faudrait se prononcer.' A côté de ces disciples de V. Cousin, s'est élevé un défenseur de la liberté, qui tient de toutes les écoles, et qui n'est d'aucune d'entre elles, parce qu'il les dépasse toutes ; dont la noble et sereine intelligence, longuement nourrie d'Aristote, de Leibnitz, et de Schelling, a su dégager de ces différents philosophes une doctrine vaste et profonde, où tout gravite autour de l'idée du bien et du beau : je veux parler de M. Félix Ravaisson. Préoccupé, comme ses contemporains, de la conciliation du libre arbitre avec la nécessité, M. Félix Ravaisson fait une distinction qui projette de la lumière jusqu'au fond de la difficulté. <icDans la logique, dit-il, il y a une nécessité absolue d'une proposition à ses conditions ; dans la nature, il y a une nécessité analogue d'une fin à ses moyens. La fin, en effet, entraîne les moyens. Au contraire.

1. Le Matérialisme et la Science, 1883; — Le devoir ; — la Morale.

Ja fin ne s'impose qu'avec cette nécessité relative qui détermine lu volonté. C'est pourquoi, d'une manière générale, aucun événement n'entraîne jamais, avec une nécessité absolueet géométrique, uïi événement subséquent. Ce n'est qu'en un sens détourné et impropre qu'il en peut être donné pour la cause. Il n'est jamais réellement qu'un des éléments, et, comme on l'a vu plus haut, l'élément négatif d'une nécessité relative, de la nature de celle des motifs par lesquels notre libre arbitre se décide, nécessité morale qui n'empêche pas, qui implique, au contraire, que la cause qu'on dit qu'elle détermine se détermine elle-même y>. Dans la nature, par conséquent, la vraie cause n'est pas la fin, mais bien la spontanéité. Ainsi de nous et d'une façon plus complète. La liaison infaillible qui, chez le sage, rattache chaque action à l'idée du meilleur, n'exclut pas la liberté; au contraire, elle l'implique^. En somme, lin et cause ne sont pas choses identiques, comme on l'a tant dit. A ces noms illustres, il faut joindre celui de M. l'abbé de Broglie, penseur original, s'il en fut jamais, et toujours en éveil, comme il l'était autrefois à la hune de son vaisseau. Son œuvre magis-

Page 1