‹ La libertéChapitre 13 sur 106 · M. F. Ravaisson, H · texte numérisé non relu

M. F. Ravaisson, H

prit et fit entreprendre tant de publications diverses. V. Cousin fut le fondateur d'une école qui porte le nom d'éclectisme. Autrefois, le néo -platonisme avait voulu réunir dans une harmonieuse synhèse les principales théories qu'avait enfantées le génie grec. V. Cousin fit une tentative analogue, mais plus vaste. Il eut la pensée de grouper dans un seul système toutes les doctrines que les différents pays et les différents temps ont jamais produites. 1« Il n'y a, croyait-il, qu'une source de toute science, qui est la raison : car, comme il n'existe qu'une vérité, impersonnelle, absolue, il faut aussi qu'il n'existe qu'une pensée fondamentale, qui circule à travers l'univers entier et qui est le fond de notre entendement. 2" Cette raison, quiest identique chez tous les êtres raisonnables, par là même dans tous les hommes, n'entre pas d'un coup en pleine possession de la pleine vérité ; c'est là un idéal vers lequel elle s'achemine lentement, en vertu d'un principe intérieur de développement et sous forme de conceptions fragmentaires, jusqu'au jour où, ces conceptions venant à se concentrer dans un foyer commun, la vérité se révèle dans toute sa lumière. 3^ Bien que naturellement soumise à la loi de l'évolution, la raison n'en possède pas moins, dés le début et à travers toutes les vicissitudes de

son développement cet ensemble de vérités qui intéresse la destinée et la conduite humaines. Que Ton s'interroge soi-même ou que Ton consulte rhistoire qui n'est qu'une sorte de psychologie en acte, on trouvera toujours au fond de la conscience humaine une croyance indéracinable au devoir, à Dieu, à rimmortalité. Cette triade de vérités, autour de laquelle tout le reste vient se grouper, peut varier en intensité ; elle ne disparaît jamais, elle ne peut disparaître. 4® Si telle est la raison, si telle est la loi de son développement, il n'y a pas d'erreur au sens absolu du mot ; il n'y a que des grossissements de vérité ; et c'est là une vue de l'esprit que l'expérience vient confirmer. Qu'on regarde.au fond de toute doctrine, de tout mouvement intellectuel, on y trouvera toujours, à l'origine, un fait ou un principe incontestable. Descartes part de la distinction de l'étendue et de la pensée, Spinoza de la substance, Leibnitz de l'activité ; et ce sont là autant de donnéeà indiscutables.

L'erreur n'apparaît donc qu'à travers la trame des systèmes. C'est une exagération ; elle consiste à prendre pour le tout ce qui n'en est qu'une partie. L'erreur a une âme de vérité.- En outre, si \a> raison est la source unique et permanente de toute science, il n'y a pas de doctrme qui n'en

PIAT. — UBERTÉHIST. — 3.

34 LA UBERTé

dérive, et par là même la question d'une révélation surnaturelle ne se pose pas. Les religions ne peuvent être que des formes particulières de révolution de la pensée humaine, formes enfantines où l'imagination et Ja sensibilité jouent uo rôle prépondérant, où ridée n'apparait qu'à travers le voile des mythes, et qui par là même sont destinées à s'évanouir pour faire place au règne exclusif de la pure raison.

Telle fut ridée maîtresse, l'idée inspiratrice de V. Cousin. C'est là ce qui explique sa division des systèmes philosophiques en quatre classes : le scepticisme, le sensualisme, l'idéalisme, le mysticisme ^ ; il fallait les réduire le plus possible, afin de mieux discerner ce qu'ils ont de vrai. C'est là ce qui rend compte et de son dédain pour le scepticisme, qui nie la raison ; et de sa longue réfu» tation du sensualisme, qui ne s'élève pas jusqu'à l'intelligible ; et de son mépris pour toutes les formes du christianisme, où il ne vit jamais qu'une chimère, excepté peut-être vers la fin de sa vie; et de sa préférence marquée pour l'idéalisme, dont Platon et Descartes sont à ses yeux les deux principaux représentants.

Page 1